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CHAPITRE III

Effacement de la localisation des métiers

Deux ordres de faits ont travaillé à dissoudre cette organisation. C'est d’abord l’effacement de ses causes originelles ; c'est ensuite l'apparition de phénomènes nouveaux avec lesquels elle était incompatible, alors même que ses raisons d'être premières auraient sub-

sisté.

Les caractères généraux du milieu social qui avaient favorisé la localisation des métiers s’effacent de plus en plus, à mesure que la société atteint des stades d’évolution plus élevés. Le caractère local et réel des groupes secondaires tend à se perdre par suite de la formation, à côté des anciens groupes territoriaux, de groupes sociaux qui n'ont point de base locale, et qui sont des associalions personnelles. Enfin, l’état de guerre cesse aussi d’être régulier ; les luttes intra-sociales disparaissent. tandis que la guerre entre les sociétés élargies devient de plus en plus intermittente.

Les anciens caractères de la ville perdent aussi de

leur intensité. La ville devient un centre industriel et commercial, et se détache de la terre ; elle se transforme de plus en plus en une association personnelle. Quant à l'influence du mode de formation de la ville, elle cesse d’être agissante, par le seul effet du temps, à mesure que la ville vieillit, sans que soit nécessaire aucun changement dans sa constitution. D'ailleurs, alors même que les caractères premiers de la ville subsisteraient dans leur intégrité, ils influent de moins en moins sur ceux du métier, car le lien entre le métier et la ville se fait plus lâche ; à mesure que le métier cesse d’être une société pour devenir une institution économique, il cesse aussi d’être un élément et une division de la ville dont il est devenu, quant à sa nature même, profondément différent.

C'est qu’en effet les caractères anciens du métier luimême s’effacent. À mesure que la ville se développe, les métiers se multiplient ; l'importance relative de certains d’entre eux va croissant, et on voit se substituer à la spécialisation des métiers, le sectionnement de la production, qui brise le rapport direct entre le groupe industriel et le groupe consommateur. Chaque métier lui-même devient un groupe plus nombreux ; le nombre des maîtres augmente, ce qui diminue l'unité morale

de la société qu'ils forment, et développe entre eux une concurrence plus âpre (1). En même temps, le régime

1. Ce qui les incite à se disséminer: v. Fagniez. Etudes sur l’industrie à Paris au xime et au xive siècles, p. 20. — Aussi, pour empêcher une concurrence trop forte, on va plus tard par un véritable renversement de l’ancienne règle jusqu’à interdire à un maître nouveau d'ouvrir boutique à moins de douze maisons de son ancien maître. (Boissonnade. Essai sur l’organisation du travail en Poitou, , 143 ; Niort, 1730.)

corporatif se désagrège, sous l’action de causes diverses qui ne sont pas à rechercher ici ; et ainsi les causes adjuvantes et locales, comme les causes essentielles et générales de l'organisation des métiers cessent d'être, dans la même mesure où s’accomplit le développement de la ville.

Bien plus. Alors même que la morphologie première du métier survivrait intacte, elle suffirait à elle seule à déterminer la dissémination de chaque métier, à mesure que la ville croit en population et en étendue (1); car c'est précisément alors l'existence d’un rapport direct entre l’artisan et l’acheteur qui force l’un à suivre l’autre et nécessite le groupe industriel à se distendre, à

mesure que le groupe urbain lui-même s'étend.

Mais surtout, des conditions nouvelles apparaissent, avec lesquelles la localisation des métiers, sous

la forme simple qui a fait l’objet de cette étude est in-

1. C’est naturellement à Paris qu’on peut observer le mieux cette influence. V. notamment sur la décentralisation graduelle des boucheries : Fagniez. Etudes sur l’industrie à Paris,

. 24 sq., et De La Mare. Traité de la Police, 11, 560, 566-567. 1358 on établit six étaux de bouchers dans le prieuré Saint- Eloi, au delà de la porte Saint-Antoine, en faisant valoir la commodité que cela procurerait aux habitants de ce “nd éloignés des boucheries centrales. (Fagniez,-op. cit., p. 25: texte p. 279.) Les boulangeries s'étaient naturellement aussi très disséminées : V. l’état de dispersion des boulangeries de Paris en 1721 dans De Boislisle. Mémoire de la généralité de Paris, p. 669. (Statistique des boulangers dans la ville et les faubourgs : il y en a 195 dans la ville contre 294 dans les faubourgs).

compatible. Ce sont des caractères nouveaux que prennent le milieu social, la ville et le métier lui-mêmé et qui tendent à faire perdre à celui-ci toute base locale définie.

I. — La société cesse d’être un amalgame inorganisé de groupes locaux relativement fermés les uns aux autres ; -elle s’unifie de plus en plus, des groupes secondaires jusque-là indépendants deviennent solidaires ; l’économie locale fait place à une économie plus large. La conséquence est que la fonction économique de la ville gagne d'autant en étendue ; désormais certaines au moins des industries urbaines fonctionnent pour un cercle beaucoup plus vaste, national et même extranational. Dans la même mesure, l'activité de chaque industrie devient moins constante et plus changeante qu'elle n'était ; elle est maintenant soumise à toutes Les conjonctures d’un marché large, qui sont beaucoup plus variables que celles d’un marché étroit; car plus un milieu est vaste et complexe, plus il offre de chances de variation. L'activité de chaque fonction devient sujette à un rythme d'expansion et de contraction ; autrement dit, le phénomène des crises apparaît en germe. Dans ces conditions il n’est plus possible à une industrie de conserver une base locale stable. L'importance de la fonction passant rythmiquement par des valeurs différentes, l'organe est nécessité à en suivre les variations ; ses divers éléments, hommes et choses, augmentent ou diminuent parallèlement au volume de la fonction; et parmi ceux-ci la

base locale de l’industrie. Tout arrangement géographi-

que défini et obligatoire devient impossible (1), et le siège de l’industrie est nécessité à se contracter et à se distendre rythmiquement (2). En mème temps se transorme la nature même des groupes sociaux. Jusque-là, chaque groupe secondaire avait sa base géographique déterminée ; peu à peu des groupes se forment, qu’ n’ont plus de base locale fixe, ou qui en ont une trop étendue pour être facilement perceptible. C'est ainsi qu'avec la centralisation politique et économique se constituent les Etats, les Eglises, les sociétés de commerce. L'occupation d’un espace défini n’est plus un caractère constant des groupements sociaux ; cet appui général que leur prêtait le milieu social fait désormais défaut à ceux des groupes qui restent des sociélés locales.

IT. — Corrélativement aux changements du milieu, la ville prend aussi, tant dans sa morphologie que dans sa fonction, des caractères nouveaux.

Tout d’abord, elle s'agrandit, sa population et son espace deviennent plus considérables ; d'où, sur l’or-

1. Doren. (Studien aus Florentiner Wirtschaftsgeschichte, I, 91-92) montre comment l'interdiction de fabriquer du drap fin en dehors de San Martino se heurtait à des obstacles de ce genre. Dès que l'exportation était réduite par une guerre étrangère, beaucoup de fabricants de San Martino étaient ruinés, puisqu'on les empêchait de faire du drap commun. Toute spécialisation définie devient impossible dans un milieu aussi changeant.

2. Doren, ibid., I, 63: Dans les périodes de crise (on sait l'importance qu'ont eue les faillites à Florence) beaucoup d’ateliers de fabrication étaient désertés et vides, et on les transformait en maisons d'habitation, la population étant très dense ; la fonction des choses changeaït ainsi suivant les nécessités du moment. Puis, quand lactivité reprenait, on était par là obligé de fonder en dehors de l’ancien espace occupé par l'industrie de nouveaux ateliers. Des ordonnances de 1519, 1534, 1553, durent le permettre expressément.

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ganisation des métiers, diverses conséquences. Le nombre des métiers augmente : c’est là un fait dont on mesurera plus loin la portée. De plus, les métiers sont

directement induits par cette extension de la société

urbaine à se décentraliser ; il leur faut suivre les consommateurs et se disperser avec eux (1). Et quand la ville s'agrandit et constitue par elle-même un marché important, le métier se met à fonctionner essentiellement pour elle, au lieu de fonctionner pour les habitants du plat pays venant périodiquement au marché. Le groupe consommateur est maintenant moins dispersé ; par suite, élant plus facile à atteindre, il n’a plus à venir se concentrer périodiquement en un point de la ville où devaient être ramassés les métiers ; ce sont maintenant ceux-ci qui vont à lui. La déconcentration locale du métier résulte ici d'une contraction relative dans l'étendue spatiale de sa fonction, dont maintenant le cercle

urbain forme l'essentiel ; tandis qu'on va voir au con-

1. C'est ainsi qu'à Paris les boucheries se sont progressivement disséminées dans la ville (De la Mare. Traité de la Police, IL, 557-567); quand la Ville se développa, une boucherie y fut créée pour dispenser ses habitants d'aller à la boucherie de la Cité ; puis d’autres au bourg Saint-Germain, etc. De même les fours (Levasseur. Histoires dés classes ouvrières, 1, 378) et les marchés. (De la Mare. Traité de la Police, IV, 392: marque l'influence de cette nécessité, Le public devant pouvoir « trouver ses besoins sans beaucoup de peine ni d’embarras », et observe de plus que, lorsque le commercese développe, une Halle ne peut être assez étendue pour «contenir à la fois un peuple innombrable qui afflue à la même heure pour prendre les provisions, et les marchands qui les apportent. ») V. sur la décentralisation des marchés à Rome Homo. Lexique de topographie romaine, V° Macellum, p. 330. (Auguste crée un marché par région), de même Alexandre fit créer des magasins à grains dans toutes les régions (Gilbert, Geschichte und Topographie der Stadt Roms, IIL, 288).

traire la déconcentration de certaines industries spécialisées résulter d'un accroissement dans l'étendue de leur fonction. Enfin, de par cet accroissement de la ville, la police industrielle de la ville et de la corporation, qui agissait efficacement pour renforcer la localisation des métiers, perd en partie sa raison d'être puisque la rue de métier cesse d’être un marché pour toute une population normalement disséminée, et fonctionne pour une demande plus resserrée ; et d’ailleurs il devient plus difficile d'assurer l'exécution de cette réglementation.

Ce sont là des conséquences que f’extension de la ville implique en elle-même; mais le #”0de suivant lequel se fait cette extension les renforce. Elle se développe irrégulièrement, c'est-à-dire que la ville émet en certains points seulement des prolongements, en sorte que sa périphérie présente un caractère discontinu ; et on verra comment ce caractère y attire puissamment les industries.

En même temps que se produit ce changement dans la morphologie de la ville, sa fonction se spécialise. Certaines industries y deviennent prédominantes, et occupent une partie considérable de la population : par suite, elles ne peuvent plus conserver une base locale restreinte, et doivent s'étendre sur toute la ville eë

même en dehors d'elle (1). De plus, de par la spécialisa-

1. Cf. Doren. Studien aus Florentiner Wirtschaftsg'eschichte, I, 619-620 : l’industrie de la laine dès le xrv° siècle faisait vivre au moins un quart dela population urbaïne et s’étart étendue à toute la ville. Dès 1334 les boutiques contenues dans

tion et l’extension de la fonction de ces industries, le sectionnement de la production y apparaît; et on va voir comment ce phénomène travaille contre sa localisation.

II. — Cela nous amène à l’examen des caractèresnouveaux revêtus par les groupes industriels eux-mêmes, comme suite des caractères nouveaux de la ville. Ils sont au nombre de deux, qui s’expriment par cette formule unique; la division du travail entre les métiers et à l'intérieur de chaque métier se développe. Autrement dit, les métiers spécialisés deviennent plus nombreux; et de plus, à l’intérieur de chacun d'eux se constitue un sectionnement du.processus productif.

La première conséquence est le fruit naturel de l’augmentation de la population de la ville. Elle n'est pas absolument incompatible avec une organisation des métiers par rues, comme en témoignent les exemples de Damas et de Bagdad : néanmoins elle a pour effet de rendre cette organisation plus fragile, en la faisant plus complexe, en multipliant entre les groupes professionnels, devenus plus nombreux, les occasions d’empiètement et de conflit.

Mais c’est surtout le développement du sectionnement des industries qui agit efficacement contre leur localisation. Le sectionnement local est déjà en lui-même queique chose de moins net, de moins déterminé que la spécialisation locale : les métiers qui contribuent à

la Via Magio, où était d’abord localisée l’industrie, devinrent insuflisantes et on étendit ce métier à d’autres rues de plus en plus nombreuses.

un même produit ne se distinguent plus ni par leurs matières premières, ni par leurs produits : ils ont seulement pour fonction des changements techniques différents, mais qui sont liés entre eux, dont la succession forme un tout et qui tendent à la même fin. Ces métiers ont ainsi moins de raisons de se séparer localement entre eux, puisqu'ils forment les anneaux d’un même processus; el par contre-coup aussi ils s’habituent à être moins distincts des autres métiers. De plus le sectionnement, en divisant les actions successives tendant à la production d’un même bien, fait que les nécessités de localisation qui agissent sur les unes n'influent pas nécessairement sur les autres (1). Enfin, le sectionnement conduit à l’apparition, entre les métiers échelonnés, de différenciations nouvelles, d’une toute autre nature. Certains seulement d’entre eux sont maintenant en rapport direct avec le groupe consommateur ; devenus plus puissants que les autres, ils travaillent à abolir les réglementations égalitaires du régime corporatif lesquelles aboutissaient à la localisation de la vente et des métiers eux-mêmes; et l'intérêt de ces métiers commerciaux prenant le pas sur celui des consommateurs, ceux-ci qui n'atteignent plus directement les métiers industriels, cessent d’en influencer efficacement l'organisation ; le contrôle de la ville sur les industries, qui tendait aussi à des localisations obligatoires, est de

plus en plus battu en brèche.

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