Le Mémorial de la noblesse (année 1864, pp
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
« Le carrosse, dit l’acte de marché, sera couvert, par le dessus, d’un bon cuir de bâche neuf : garni alentour de crochets dorés pour trousser le custode d’iceluy carrosse; le bois duquel sera eslevé en bosse par le dehors et doré de bon or de ducat, et sera doublée par le dedans de bon velours cramoisy; sera l’impériale
CARROSSE DE LUXE AU XVIlc SIÈCLE.
doublé dudit velours à quinze francs l’aulne ; et, quant aux orilliers, plafons et picures d’alentour, seront aussi de velours cramoisy au prix de dix-neuf livres l’aulne, qui sera assorti par ladite dame et payé par ledit Vincent; sera garni de onze rideàux de damas, où il y entrera onze aulnes à raison de huit livres dix sols; sera piqué par le dedans à double escaille avec un cordon et une frange et crespine de soie cramoisie double; cloué par le dedans de clous bordellés en façon de rosettes ou pyramides. Au devant duquel carrosse sera mis une chaise avec un coussinet pour le cocher; et sera aussi garny d’une fourchette et chesne pour enreyer. Fournira aussi ledit Vincent les harnois de quatre chevaux pour tirer iceluy carrosse, deux couvertures de drap de cramoisy rouge, qui seront garnies de vingtdeux houppes de soiettin de pareille couleur... Ce présent marché fait moyennant la somme de mille quatre-vingts livres tournois, etc. . .»
Nous pouvons conclure, d’après cette description abondante, que le carrosse de Jacqueline d’O diffère très peu de celui des Reines. Celui de Marie de Médicis, celui de Marguerite, fille de Henri II, n’avaient certainement pas coûté plus de mille quatre-vingts livres
LES CARROSSES DU GRAND SIÈCLE
tournois. C’est du moins l’avis de L’Estoile, le bon chroniqueur, si nous en jugeons par la description qu’il nous a laissée de plusieurs des cérémonies princières de son temps. « Le 8 juillet 1610, dit-il, dans son Journal, la reine Marguerite (fille de Henri II) donna la collation magnifique et somptueuse à la roine régente (Marie de Médicis) en. sa belle maison d’Issy ; au sortir de laquelle Sa Majesté monta sur un genêt d’Espagne, qu’elle galoppa bravement jusques à l’entrée du Faubourg Saint-Germain, où elle rentra et se remist dans son carrosse entouré de force garde. »
Un peu plus loin,
L’Estoile ajoute : « M. de Verdun, premier président en la cour du parlement de Tolose, arriva à Paris, en grande compagnie et plus grande ce sembloit que sa qualité ne portoit : car il estoit accompagné de bien cent chevaux et avoit, à sa suite, dix ou onze carrosses. Il est vrai que la plupart de ce train n’estoit sien, mais de ceux qui lui étoient allés au-devant comme amis. »
Ce train, comme le fait remarquer L’Estoile, était excessif pour un premier Président et en désaccord complet avec la modestie des magistrats parisiens. Un tel luxe nous eût moins surpris de la part d’ambassadeurs ou de nobles Italiens. L’Italie était en effet devenue propice au dernier mode de locomotion à un point, que la première elle admit l’usage des carrosses avec glaces, dont nous avons vu, au chapitre précédent, que le maréchal de Bassompierre rapporta un exemplaire qui fut fort admiré à la cour de France. Les planches que grava Jacques Callot sur les « Joutes de Florence » sont instructives à ce sujet1. Le maître buriniste, dont la causticité spirituelle et le pittoresque artistique n’ont plus jamais été égalés, nous y a montré, dans une suite de S pièces vraiment fort belles, tous les chars et
1. Ed. Meaune. Recherches sur la vie et les ouvrages de Jacques Callot.
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
cortèges de la première de ces fêtes florentines, dite la Guerre d' Amour, et nous a représenté nombre de chars avec les habillements de leurs chevaliers et leurs suivants. Dans la seconde série des fêtes, dites Joute à cheval , Callot a gravé d’autres véhicules symboliques d’un beau luxe : le char de Thétis, le char du Soleil, le char de V Amour. D’Italie, le maréchal de Bassompierre ne rapporta sans doute pas seulement l’usage des carrosses à glaces, mais encore d’autres seigneurs, d’autres prélats, d’autres princesses rapportèrent également celui des cortèges, des cavalcades et des cérémonies dont nous verrons, tout à l’hepre, que le roi Louis XIV fit un grand étalage.
« Dès 1581, le mardi dixième jour d’octobre, dit L’Estoile *, le cardinal de Bourbon fist son festin des nopces du duc de Joieuse en l’hostel de son abbaie de Saint-Germain-des-Prés; il fist faire àgrans frais sur la rivière de Seine un grand et superbe appareil d’un grand baq, accommodé en forme de char triumphant, auquel le Boi, princes et princesses, et les mariés dévoient passer du Louvre au Pré-aux-Clercs, en pompe moult solennelle, car ce baq ou char triumphant devoit estre tiré par dessus l’eau par autres batteaux déguisés en chevaux marins, tritons, baleines, serenes, saumons, dauphins, tortues et autres monstres marins, jusques au nombre de vingt-quatre, en aucuns desquels estoient portés, à couvert, au ventre desdits monstres, les trompettes, clairons, violons, haultbois, cornets et autres musiciens d’excellence, mesmes quelques tireurs de feus artificiels, qui pendant le trajet dévoient donner maints passetemps et plaisirs, tant au roi et à sa compagnie qu’à cinquante mil personnes du peuple de Paris, de tout genre, sexe et aage, espandues sur les deux rivages en grande expectation de voir quelque beau et rare dessein. Mais le mistôre ne fut pas bien joué, et ne peust-on faire marcher les animaux ainsi qu’on avoit projetté de façon que le Boi aiant, aux Tuileries, attendu depuis 4 heures du soir jusqu’à 7 le mouvement et accheminement de ces animaux aquatiques sans en apercevoir aucun effect, despité et marri, dit qu’il voioit bien que c’estoient des bestes qui commandoient à d’autres bestes, et estant monté en coche avec les roines et tout le train de sa cour, alla au festin qui fust jugé le plus pompeus et plus magnifique de tous, nommément en ce que ledit seingneurcardinal fit représenter un jardin artificiel garni de fleurs et de fruits, comme si c’eust été en may ou en juillet et aoust... »