Là, sur une charrette, une poutre branlante
Vient menaçant de loin la foule qui augmente.
Six chevaux, attelés à ce fardeau pesant,
Ont peine à l’émouvoir sur le pavé glissant ;
D’un carrosse, en tournant, il accroche une roue Et du choc le renverse en un grand tas de boue,
Quand un autre, à l’instant, s’efforçant de passer,
Dans le même embarras se vient embarrasser,
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file,
Y sont, en moins de rien, suivis de plus de mille...
2. Voir Histoire de l’Industrie française, par E. d’AuniAC : « Tout le monde voulut alors aller dans cette légère voiture, qui n’avait que deux roues et n’était attelée que d’un cheval. C’était le goût à la mode, la fureur de tout Paris poussée à un tel point que l’on put écrire :
La mode en devient si commune Que les savetiers du Palais Se promènent en cabriolet Avec les marchandes de prunes.
LES CARROSSES DU GRAND SIÈCLE
pas les seuls à s’élever contre les successeurs de Nicolas Sauvage. Mais une bonne partie de la population parisienne, depuis les simples cabaretiers jusqu’aux membres du Parlement ne tardèrent pas à s’agiter pour entraver cette œuvre que tant de persécutions devaient au contraire accréditer auprès du public.
En 1623, en effet, parut une brochure : Des justes plaintes faites au Roy, par les cabaretiers de la ville de Paris, sur la confusion des carrosses qui y sont et de l’incommodité qu’en reçoit le public, par le sieur D. L. P. attaquant ouvertement les embarras qu’apportait le stationnement des voitures devant les hôtelleries.
En 1637, un anonyme publia Les plaintes générales faites au Roy contre la confusion et l' incommodité des carrosses, où il est dit :
Sire,
Le Soleil est l’œil de l’Univers qui distribue la clareté et la splendeur, ‘sur tout ce qui luy est' opposé, tant sur le sommet des choses plus éminentes que les basses plainnes et valées...
C’est ce qui donne la hardiesse, Sire, à vostres humbles et fidèles subjects de se prosterner humblement à vos pieds pour implorer le moindre des rayons de votre grande splendeur pour leur faire justice de cette vaine gloire qui ravage et porte à la ruine et incommodité de tout chacun. Suppliant Votre Majesté de confidence (si luy plaift combien qu’ils ne soient qu’une partie de la lie du peuple, ils n’en sont pas moins. affectionnés àvostre service) les grandes pertes qu’ils font tous les jours des vins qui sont dans les caves, lesquels se gâtent et corrompent, par ce grand bruit et roullement de carrosses dont un chacun se grandit maintenant et par excès et en si grand nombre que l’on les voit, par les rues, comme essaim de mouches de qui on vient de ravir le miel qu’elles auraient par un long travail peu à peu amassé.
Ce à quoi il fut riposté par une Apologie des carros'ses contenant la réponse à leurs calomniateurs, où il était dit :
Sire,
Les vendeurs de vins en gros ce sont ceux qui mettent la première entrave et qui vont caparant, par tous les lieux du royaume pour retenir les vins et bailler les cuves afin que nul autre ne épuisse avoir, qui est la cause que le vin est cher, etc.
A ces attaques des plumitifs et des cabaretiers vinrent se joindre celles du lieutenant de police. En 1669, ce magistrat fit coller un placard « défendant à tout cocher, sous peine de 100 livres d’amende, de donner à manger à ses chevaux dans la rue ». C’était abusif. Peu de temps après, dit Ramée, on ordonnait aux cochers de
LA LOCOMOTION DANS L HISTOIRE
ne point entraver la circulation en stationnant dans les rues et ce, sous peine de 200 livres d’amende.
C’était encore plus abusif.
Malgré tout l’entreprise tint bon.
Par édits royaux furent créées les cinq premières « routes des carrosses publics establis pour la commodité des bourgeois de Paris 1 » ;
La première conduisant de la porte Saint-Antoine au Luxembourg (mars 1662) ;
La seconde commençant à la rue Saint-Antoine, vis-à-vis de la place Royale et aboutissant à la rue Saint-Honoré, à la hauteur de Saint-Ro ch ;
La troisième, ouverte le22 mai 1662, partait de la rue Montmartre, au coin de la rue Neuve-Saint-Eustache et finissait au Luxembourg;
La quatrième ligne ou route du tour de Paris fut établie le samedi 24 juin 1662.
Le 5 juillet 1662 fut enfin établie la cinquième route. Elle partait de la rue de Poitou et allait au Luxembourg.
Il était dit, en outre, dans les édits, que les voitures iraient « sans se détourner, et ne s’arresteroient que pour laisser monter et descendre en tel lieu de ladite route que l’on voudra » ;
Qu’elles seraient « toujours armoriées des armes et blazons de la Ville de Paris, et les cochers vestus d’une casaque bleue ».
Ces carrosses-omnibus étaient à huit places; la caisse en était suspendue avec de grosses courroies sur quatre moutons, et posée sur un train à quatre roues. Bien que d’une construction primitive et fort peu en rapport avec les carrosses dorés de la noblesse, ces véhicules ne tardèrent pas à vaincre l’opinion. Des hommes importants ne répugnèrent pas à se faire entrepreneurs de « carrosses à cinq sols ».
Biaise Pascal, le grand Pascal lui-même, l’immortel auteur des Pensées , ne refusa point d’être commanditaire de cette entreprise d’omnibus. Certains auteurs allèrent jusqu’à lui attribuer l’invention même de ces voitures publiques. Sauvai et Mme de Sévigné le disent positivement.
Ecoutez ce que dit Sauvai 2 :
« Chacun, deux ans durant, trouva ces carrosses si commodes, que des auditeurs et maîtres des comptes, des conseillers du Châtelet et
1. Voir les Carrosses à cinq sols ou les omnibus du XVIIe siècle.