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Porteurs de chaise

AU COURS DU XVIIIe SIÈCLE.

au cours des Champs-Elysées, elle se présentait dans le même appareil. Nombreuses voitures, élégants cavaliers, promeneurs avides de voir la foule des beautés féminines, se heurtaient dans ces lieux de plaisir quelquefois jusqu’à une heure de la nuit des plus avancées. Nous savons, par les Fêtes Nocturnes de Dancourt, qu’il s’établissait parfois entre chaises et carrosses une telle confusion que les laquais se battaient entre eux afin de passer les premiers. Tallemant des Réaux et Bussy-Rabutin, dans leurs écrits, n’ont point manqué de nous parler des chaises à porteurs.

Dans un opuscule intitulé les Lois de la- Galanterie' , on discute de l’invention des chaises comme d’une chose assez récente. Après avoir fait remarquer qu’il n’y a rien de si laid que d’entrer chez des dames avec des bottes ou des souliers crottés, l’auteur finit par convenir que tout le monde ne peut avoir un carrosse (dans les Précieuses, Jodelet, au contraire de Mascarille, est censé en avoir un), et il ajoute : « Vous pouvez aussi pour le plus sûr vous faire porter en chaise, dernière et nouvelle commodité, si utile, qu’ayant été enfermé là dedans sans se gâter le long des chemins, l’on peut dire que l’on en sort aussi propre que si l’on sortait de la boîte d’un enchanteur; et, comme elles sont de louage, l’on n’en fait la dépense que quand l’on veut, au lieu qu’un cheval mange jour et nuit. »

Selon Sauvai1 2, la Reine Marguerite (femme de Henri IV) fut la première qui employa la chaise à porteurs découverte, et ce fut ensuite le marquis de Montbrun, fils légitime du duc de Bellegarde, qui apporta d’Angleterre l’invention des chaises couvertes. Le privilège qui fut accordé pour cette dernière invention à Cavone, capitaine des mousquetaires du Cardinal de Richelieu et au marquis de Montbrun, date de 1639 3.

Parlant de cette invention, Tallemant des Réaux écrit : « Il (Pierre de Bellegarde, sieur de Souscairières puis marquis de Montbrun) en eut le don en commun avec M'ne de Cavoye. Pour les faire valoir (les chaises) il n’alloit plus autrement, et, durant un an on ne voyait plus que lui par les rues, afin qu’on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise lui rend toutes les semaines 100 sols; il est vrai qu’il fournit de chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils rompent. » Onvoitailleurs, dans Tallemant

1. Publié dans le Nouveau recueil des pièces les plus agréables de ce temps. Paris, chez Nicolas de Sercy, 1644.

2. Histoire et recherche des antiquités de la ville de Paris, 1733, t. I, p. 191.

3. Continuation du Traité de la police, par de la Mare, 1738, t. IV. p. 449.

(tome IV, p. 237), que « chaque chaise avait son numéro. Il ajoute que le privilège accordé au marquis de Montbrun n’empêche point les particuliers d’avoir des chaises à eux. Dans l’édition de 1658 les lois de la Galanterie joignent (p. 58) à leurs précédentes recommandations, celle d’avoir une chaise à soi « ce qui est plus propre, et ce qui présente l’avantage de pouvoir y faire peindre des armes ».

La chaise à porteurs, accréditée et reçue par les plus grands seigneurs se trouva, plus que tout autre mode de transport, en faveur à la cour, à la ville et à la promenade. Les dames de tout rang s’honorèrent d’en posséder plusieurs. Dans cette société choisie de nobles, de magistrats, d’abbés de grande famille « où, comme dit Saint- Evremond, il n’était pas de la dignité d’une personne considérable de bien orthographier », chacun accueillit avec bonheur ce meuble qui diminuait encore l’effort, qui était une invitation nouvelle à la paresse et à la volupté. Les décorations dont les ornèrent les meilleurs artistes achevèrent de donner de l’agrément aux véhicules nouveaux. Les chaises à porteurs ne tardèrent pas à devenir de petites maisons ambulantes, de petits boudoirs transportables dont les décors à la Céladon s’approprièrent au mieux aux perles qu’on y enchâssa, au frais minois de la « Chiffon » que le caprice d’un grand seigneur ou d’un financier important faisait reine du jour. La cage coquette où palpite le cœur d’oiseau, d’après l’almanach des précieuses, n’était-il pas baptisé de Jardin de propreté?

L’invention des chaises à porteurs est donc d’origine anglaise. A ce propos, Racinet rappelle qu’en 1663, lorsque fut imprimé le premier volume du poème d ’Hudibras, Butler y mentionna le cucking-stool dont Touneley explique ainsi l’usage : « Pour punir les femmes criardes et querelleuses, on les suspendait sur un endroit plein d’eau, dans une chaise soutenue par des cordes qui les faisaient plonger à volonté. Le cucking-stool , la cage où l’on baigne les femmes querelleuses, disent les dictionnaires anglais, a tous les caractères de [la. chaise à porteurs. Les brancards y sont remplacés par des cordes passées à des anneaux fixes.

Nul doute que cette machine à correction n’ait donné aux Anglais l’idée première de la chaise à porteurs.

D’Angleterre, l’idée ne tarda pas de passer, avec le système, en France où on l’adopta. Pendant fort longtemps l’usage se perpétua à travers les âges et durant de longues années encore on vit les douairières continuer de se rendre en chaise, à la messe, accompagnées du laquais portant, enveloppé dans un petit sac de velours

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rouge, le précieux « livre d’heures ». Pendant longtemps aussi il fut coutumier, à l’issue des grandes réunions ou des festins nombreux, de placer, à la porte des hôtels, des aboyeurs, avec mission d’appeler la chaise de Mme la marquise , de Mme la présidente ! etc.

La duchesse de Nevers, morte en 1707, allait tous les ans, en chaise à porteurs, de Paris dans sa principauté de Neufchâtel; quarante porteurs se suivaient dans des chariots et se remplaçaient alternativement. Elle faisait ainsi, en dix ou douze jours, et sans fatigue ni péril, un voyage de plus de 500 kilomètres.

Les plus grandes dames, dit Racinet, prenaient plaisir à tracer, de leurs mains, des modèles de chaises. C’est du moins ce qui ressort d’une anecdote contée par Mme du Deffand : Louis XV ayant eu à écrire, un jour, à M. l’Évêque d’Orléans pour lui demander des boîtes de cotignac (une marmelade de raisins du pays), le roi avait ajouté en P. S.: « La chaise à porteurs ne signifie rien, elle était dessinée par ma fille sur cette feuille que j’ai trouvée sous ma main. »

Guillemette vieillie, Mmc de Maintenon, la Pantocrate, ainsi que l’appelait la spirituelle et caustique Princesse Palatine, appréciait fort la commodité des chaises. Elle y avait, paraît-il, fort grand air, mais en abusait, et se faisait porter en chaise jusque dans les appartements de Versailles.

C’est à elle, sans doute, qu’on doit l’organisation du nombreux service de garçons porte-chaises dont fut dotée, sous Louis XIV, la maison royale. Ces « boys » de la monarchie française jouissaient, auprès de leurs maîtres souverains, d’une bonne protection et d’une grande estime. Jugez-en plutôt par la plaisante histoire suivante, propre à bien renseigner sur l’état de leur service et sur la considération dont on les entourait. Comme on donnait à la cour le 6 août 1682, de grandes réjouissances en l’honneur de la naissance de Monseigneur le duc de Bourgogne, les porteurs de chaises ne voulurent point demeurer étrangers à la célébration des fêtes, et, par excès de joie, tentèrent de participer à l’allégresse publique, en mettant le feu à leurs belles chaises dorées. Les chaises dorées ne suffisant pas, dit le Journal de-JMarbonne, ils arrachèrent les lames du parquet et alimentèrent jusqu’au soir ce brasier de joie. Le Roi, ayant été averti de ce qui se passait, éclata de rire, paraît-il, et se montra très reconnaissant, envers les porteurs, de l’amour qu’ils témoignaient aussi ardemment pour sa personne et celle de Monseigneur le duc de Bourgogne. Il ordonna de les laisser faire et commanda qu’on eût à les laisser libres pour ee jour-là.

LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE

Dès 1667, un service de « chaises bleues » fut installé, concurremment avec celui des chaises dorées, dans la maison du Roi. Les temps de Byzance renaissaient et, dans la distinction des livrées de la valetaille, se retrouva l’esprit des anciennes cours orientales. Les jardins de Lenôtre n’étaient-ils pas conçus selon la géométrie des anciens parcs de Constantinople? Les chaises à porteurs elles-mêmes n’instauraient-elles pas, en Occident, l’usage de ces palanquins fameux où les dames du harem se prélassent, sur les gravures des voyageurs? De ces usages de la cour, des coutumes des personnages royaux, des intrigues des courtisanes et de cet amour des choses d’Asie que Mlle de Scudéry remettait à la mode avec son Grand Cynis, un état d’esprit peu à peu se formait dont la conséquence devait se retrouver plus tard dans les romans de Voltaire comme dans les Lettres 'persanes du président de Montesquieu.

Les chaises bleues, contrairement aux chaises dorées, furent mises en régie, c’est-à-dire qu’en continuant à faire partie du service de la cour, on permit à leur entrepreneur de les louer au public.

On retrouve, dans les ordonnances de M. de Montsoreau, grand prévôt, toutes les raisons qui obligèrent la police à sévir contre les porteurs dont les débordements et l’insolence devenaient de jour en jour plus cyniques. Un règlement qui date de 1736 et qui est spécial aux « mulets baptisés » des chaises bleues renseignera amplement sur cette sorte d’esprit de corps, insolent et brutal que nous verrons croître encore avec les conducteurs de diligences pour aboutir plus tard à l’impolitesse des modernes cochers de fiacres : « Les porteurs de chaises bleues établis à la suite du Roi commettent journellement beaucoup de désordres, se querellent et maltraitent même le public jusque dans les cours et dans les galeries du château; ils exigent des personnes qui se font porter dans des temps pluvieux beaucoup plus de ce qui a été réglé pour chaque voyage, et refusent de porter ceux qui ne veulent leur payer que ce qui a été fixé par chaque voyage; que les uns sont d’une conduite très dérangée, et les autres très violents et emportés; qu’ils cassent et brisent leurs chaises, soit en les traînant avec violence, soit en les laissant dans le milieu des cours du château ou des rues de la ville; que les uns se reposent et passent la nuit et le jour dans leurs chaises, et les autres souffrent que d'autres personnes y entrent et y dorment, ce qui les remplit de vermine et de mauvaises odeurs dont les personnes qui se servent desdites sont infectées; que, d’ailleurs, la plupart des-

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dits porteurs sont généralement malpropres et vêtus de mauvais habits de différentes couleurs1... »

On pourra admirer de belles chaises à porteurs dans plusieurs des principaux musées : au palais des Thermes, par exemple, ou au cabinet des voitures de Trianon. Celles qui datent de Louis XV sont particulièrement remarquables. Celle qui appartient à la reine Marie Leczinska se présente comme une merveille d’art. La plupart des panneaux qui l’ornent sont dus aux meilleurs artistes de lepoque : Boucher y peignit des Amours, Vernet des marines, Fragonard des camaïeux. C’est là vraiment un bijou de reine, une bonbonnière précieuse, bien faite pour cette époque où les grandes dames étaient de si petites poupées, où les souveraines jouaient aux bergères, où les princesses, à l’instar de Mmc de Polignac, imaginaient, pour mieux célébrer la vertu des amiraux, l’usage de ces petits vaisseaux de pierreries, dits de « la Belle-Poule » dont elles agrémentaient leur chevelure poudrée. Gouthière, l’inventeur de « la dorure au mat » et Bobert Martin, celui qui trouva le fameux vernis à voitures encore en usage de nos jours, apportèrent, sous le règne de Louis XV, un embellissement nouveau à la décoration des chaises. Dans l’œuvre du sieur Marot2 publié à Amsterdam, sont dessinées, outre des modèles de carrosses, des figures de chaises qui indiquent, dans tous leurs détails, quelle ornementation intérieure et extérieure devaient observer les peintres et les carrossiers. L’œuvre de Jean-Félix Watin3 4 « peintre-vernisseur du Roy » n’est pas moins instructif à ce sujet.

Les chaises à porteurs continuèrent longtemps encore à être en honneur au palais de Versailles et dans les paisibles faubourgs de Paris, mais l’envahissement des fiacres, des berlines, des carrosses et des cabriolets en rendit l’usage de moins en moins fréquent. « La chaise à porteurs, dit Mercier, en 1783*, n’est usitée que dans les rues tranquilles de quelques fauxbourgs; elle est impraticable dans le centre de la ville, à cause du tumulte des voitures. Elle est usitée à Versailles, parce que les rues y sont larges, commodes et nullement obstruées. On n’y voit que duchesses qui se balancent

1. Les porteurs de chaises bleues, vulgairement appelés M écoliers, devaient être entre autres proprement vêtus d’habits bleus, de la couleur de la livrée royale.

2. Œuvre du sieur D. Marot, architecte de Guillaume III, roi de la Grande-Bretagne, contenant plusieurs pensées utiles aux architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc. A Amsterdam, chez l’auteur, in-fol.

3. L’art du peintre doreur et vernisseur, par Jean-Félix Watin. Paris, Quillon, in-8.

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