BERLINE DE VOYAGE
XVIIc SIÈCLE.
1. Voir : Traduction d’une lettre italienne écrite par un Sicilien à un de ses amis contenant une critique agréable de Paris, attribuée à Saint-Evremond et où il est dit : « Quand le précepteur de Néron écrivit de la tranquillité de sa vie, je crois qu’il en prit le sujet sur les carrosses de louage de son temps, en opposant le repos au bruit continuel qu’ils faisaient à Rome. Il y en a, ici, un nombre infini qui ne sont faits que pour tuer les vivants ; les chevaux qui les tirent mangent en marchant, comme ceux qui menaient Sénèque à la campagne, tant ils sont maigres et décharnés. Les cochers sont si brutaux, ils ont la voix si enrouée, si effroyable, et le claquement continuel de leurs
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
Il est curieux de constater combien les grands écrivains, de près ou de loin, s’intéressèrent au perfectionnement des carrosses. Pascal, l’ami du duc de Roannès, Jean-Jacques, l’ami de Dupin de Chenonceaux, ne sont point les seuls. Il faut citer encore le duc de Saint- Simon lui-même qui sollicita une entreprise de location. Une lettre adressée de Versailles, le 21 janvier 1692, sous la signature du secrétaire d’Etat L. Phelypeaux, comte de Pontchartrain, à l’auteur des Mémoires, nous renseigne à ce sujet : « Ayant rendu compte au Roy du placet que vous m’auez envoyé pour le priuilège que uous demandiez de voitures de nouuelle invention, Sa Majesté m’a expliqué qu’il y a déjà beaucoup de semblables priuilôges qui sont plus à charge qu’utiles au public et qu’Elle ne peut en accorder de nouueaux. Je dois vous dire que ce n’a pas esté sans peine qu’Elle vous l’a refusé, ayant tesmoigné avoir pour vous de la considération. A mon égard, j’ay esté bien fâché de n’auoir point occasion de vous expédier ce privilège, puisque vous le souhaitiez. »
On prétend que ce refus offensa profondément l’écrivain qui ne soupçonnait pas, sans doute, que le Roi pût lui refuser quelque chose, et l’on ajoute que cela ne fut sans doute pas indifférent au jugement cruel que l’historien porta dans ses ouvrages sur plusieurs membres de la famille Pontchartrain. Quoi qu’il en soit, le secrétaire d’Etat Phelypeaux de Pontchartrain reçut encore de nouveaux placets demandant l’autorisation d’exploiter des carrosses perfectionnés. Le maréchal d’Estrées reçut, entre autres, de l'incrédule ministre, la lettre suivante, en réponse à un projet d’installation de « carrosses inversables » imaginés par ce grand seigneur.
18 octobre 1696, à Versailles.
« A Monsieur le maréchal d’Estrées,
« J’ai receu la lettre que vous aviez pris la peine de m’escrire au sujet du priuilège des carrosses inuersables qui a été accordé, au mois de may dernier, au sieur de la Garouste; comme je vois que vous auez la pensée que c’est un homme que je protège, je dois vous désabuser, en vous disant que je ne le connaissois point lorsqu’il a fait voir au Roy les modèles de trois machines qu’il a inventées, et quejen’ay fait qu’exécuter les ordres de Sa Majesté, en lui expé-
fouets augmente le bruit d’une manière si horrible, qu’il semble que toutes les furies soient en mouvement pour faire de Paris un enfer. Cette voiture cruelle se paie par heure, coutume inventée pour abréger les jours, dans un temps où la vie est si courte. »
AU COURS DU XVIIIe SIÈCLE.
diant le privilège, sans m’estre mêlé d’autre chose. Je sçais bien que le Roy n’ignoroit pas que vous auiez obtenu, il y a longtemps, un priuilège pour les carrosses inuersables, mais comme Sa Majesté sauoit que vostre machine n’auoit pas eu le succès que vous vous étiez attendu et que, d’ailleurs, celle que le sieur Garouste a mise au jour est nouvelle et tout à fait différente de la vostre, Sa Majesté n’a pas pu se dispenser de lui accorder le priuilège estant persuadé que le succès en sera très utile au public. Vous pourrez vous en expliquer auec le Roy lorsque vous serez de retour icy... »
Nous ne savons, malgré les dires de Pontchartrain, si les « carrosses inversables » du sieur Garouste présentèrent plus de chances de stabilité que ceux du maréchal d’Estrées. Toujours est-il qu’aujourd’hui encore ce genre de merveille (les voitures inversables!) reste désiré ardemment du public.
Théophile Lavallée rapporte 1 qu’une fois, vers la fin du règne de Louis XIV, on jeta un enfant mort dans le carrosse de Mme de Maintenon. C’était le commencement des représailles, de « l’irrespect » avant-coureur de l’esprit et des faits révolutionnaires. Quand le peuple s’attaque aux attelages de ses maîtres, pourrait-on dire, c’est qu’il a envie de les conduire à l’échafaud ou à l’exil. Après le peuple, ce furent les maîtresses royales. Les jeunes filles que Louis XV attirait au Parc-aux-Cerfs y étaient toutes amenées dans des carrosses. Mme de Sabran, la Parabère montaient fréquemment dans les carrosses et les chaises de la Reine, l’écurie de Mmc de Pompadour fut d’une splendeur et d’une richesse inouïes. La Régence fut fertile en débordements de chevaux et de chars tout comme si le duc d’Orléans eût été le Roi lui-même. Un autre ministre de Louis XV, le duc de Rourbon, poussant encore plus loin le luxe de ses équipages et de son service postal particulier, fit venir d’Angleterre, en une seule fois, cent cinquante coureurs, dont chacun coûtait quinze ou dixhuit cents francs. On composa cette satire :
Ainsi qu’un autre Phaéton,
Plein de faiblesse et d’ignorance,
Nous voyons le duc de Bourbon Gouverner les peuples de France Monté dessus son char de prix (de Prie) 2,
Traîné par les quatre Pâris ;
1. Théophile Lavallée. Histoire de Saint-Cyr et de Madame de Maintenon.
2. La marquise de Prie' était la maîtresse du cardinal de Bourbon.
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
Son cocher, homme malhabile,
Son postillon pétri de hile.
De cet attelage maudit
Nous est venu le discrédit
Qui nous jette dans l’indigence.
Quel ténébreux gouvernement,
On dit partout publiquement
Que c’est trop peu d’un œil en France.
Enfin ce fut le banquier Law, dont les magnifiques carrosses,
rapide richesse de cet homme intrigant avait tourné l’esprit de bien du monde. L’orgueil et l’intrigue s’étaient rapidement emparés des plus solides cerveaux. Il en résulta comme une sorte de folie de luxe, inconnue depuis longtemps du public : « On fut obligé de faire des logements dans les greniers et dans les magasins : Paris fut si 'plein de carrosses qu’on ne put passer dans une seule rue sans embarras et sans blesser ou tuer quelqu’un L »
Pourtant la faveur de Law décrût avec son numéraire. Le peuple, soulevé contre le banqueroutier, fit entendre des protestations. Le Régent, partagé entre les partisans de l’ancien système et les défenseurs du financier ne savait plus à qui accorder sa haute protection. Des billets écrits, rédigés par des audacieux, étaient jetés