T. de Wyzewa. Les Rêves de M. Edison
2. La même idée perce déjà dans une caricature autrichienne de 1847, parue dans le Theaterzeitung, intitulée les Courses en 1947. Bizarre rencontre !
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
petite voiture à voiles, dont la caisse contiendra tout juste assez de gaz pour que l’appareil ne s’élève jamais à plus de 10 mètres de hauteur. Une petite machine électrique donnera l’impulsion à une paire de jambes en aluminium de 10 mètres de long, articulées comme celles d’un oiseau de très grande taille, qui imiteront les mouvements du trot ou de la machine et transporteront le ballon avec une vitesse d’environ 25 kilomètres à l’heure1... » Heureux temps que celui où l’homme ne connaîtra plus l’effort manuel, où le geste, réduit à d’infinitésimales proportions, n’aura plus qu’à s’esquisser à peine pour faire mouvoir d’énormes forces! Heureux temps que celui où le prolétariat, supprimé par la machine, ne s’étalera plus dans le luxe des sociétés futures comme une plaie hideuse sur l’orgueil d’un beau corps! Mais, hélas! comme il est lointain!... Comme il apparaît dans du vague et dans la nuit ce rêve des jours pacifiques, surtout comme il demeure incompatible avec les instincts destructeurs d’une race dont tout le génie se résume à la construction merveilleuse de très parfaites et très sanglantes machines de guerre2.
Qu’importe ! acceptons ce rêve de Bellamy, d’Edison et de George Parsons Lathrop, et, pour un instant rapide, les yeux mi-fermés, évoquons le lointain avenir :
Dans ce temps, les rues des villes de Paris, de Londres, de Vienne, de Berlin ou de Bruxelles ne ressembleront plus à la calme cohue des temps modernes; le spectacle y sera des plus pittoresques à l’œil du flâneur : dans la grande coulée vivante des avenues, défilant pressés les uns derrière les autres, au milieu de l’assourdissante clameur des trompes d’avertissement, les cabs de la Nouvelle Compagnie électrique , à l’avant cintré et blindé, aux roues caoutchoutées, s’emboîteront dans un long ruban ascendant et descendant, entremêlés parfois de lourds fardiers ou de camions à vapeur chargés jusqu’à la hauteur d’un premier étage, avec la grue mécanique prête à décharger la marchandise sur le trottoir. Un monde électrique, scientifique et bizarre, un monde de fer, de fils, de courroies, de roues et de dynamos, enchevêtré de toute part aux angles et aux toits des maisons, permettra le continuel ravitaillement de très nombreux
1 . Labadie-Lagrave. La Civilisation en 2200. article paru dans le Figaro du 29 mars 1899.
2. Un ingénieur anglais vient d’imaginer une automobile de guerre, sorte d’engin cuirassé, armé de canon Hotchkiss qui affecte la forme des fers à repasser des tailleurs ; ces automobiles de guerre serviraient à la défense des côtes, et permettraient de repousser facilement l'ennemi.
LES PROGRÈS DE L’AUTOMOBILISME
ballons. — Telle sera la notation de l’observateur de demain, et si quelque pasticheur des Lettres 'persanes s’avise alors de quintessencier son opinion sur l’état des choses, il écrira :
« Il souffle un vent de désespérance et d’ennui sur cette civilisation qui se hâte de vivre et qui semble ne plus vouloir arrêter le progrès de son insatiable locomotion; le mouvement perpétuel n’est plus un vain mot, mais l’art de stopper, de flâner, de songer, est désormais perdu; on roule l’existence à toute vitesse, sans y ramasser le bonheur ou plutôt y cueillir la fleur de gaîté. De même qu’au pays des Morticoles le drapeau moderne pourrait être un pavillon de deuil illustré d’attributs macabres; les vivants se dépêchent, les morts vont plus vite encore... »
Il est, en effet, hors de doute, avec la continuelle progression que suivent les êtres et les choses, que les progrès humains ne soient, dans une centaine d’années, à peu près définitifs. La terre, avant que la génération naissante ne soit octogénaire, sera couverte d’un réseau de voies ferrées, comparable au filet en lacis de cordes qui enveloppe un ballon; les océans seront sillonnés de bâtiments dominateurs qui subjugueront les flots, et le problème de la navigation aérienne pourra, il est hors de doute, se trouver en partie résolu. Les peuples, selon Hugo, auront fouillé les flancs de la nuit, et opéré, au profit de tous, une immense extraction de clarté. Avec son génie clairvoyant et divinateur, le Maître, pour qui aucun mystère n’était caché, avait, dans un élan magnifique de poésie, écrit :
« Le mystère consent à se laisser regarder; au moment où nous sommes, une gestation auguste est visible dans les flancs de la civilisation. L’Europe y germe; un peuple, qui sera la France sublimée, est en train d’éclore; l’ovaire profond du progrès fécondé porte sous cette forme, dès à présent distincte, l’Avenir. Cette nation qui sera, palpite dans l’Europe actuelle, comme l’être ailé dans la larve reptile; au prochain siècle, elle déploiera ses deux ailes faites l’une de liberté, l’autre de volonté. »
Admirable apostrophe ! C’est notre rêve à nous aussi d’assister à la grandiose transformation de notre pays. Puisse-t-il s’éveiller de son apathie et de sa routine. Puissent ceux qui subissent aujourd’hui l’étroit esclavage républicain, comme hier ils ont subi l’esclavage aristocratique, se libérer des milliers d’entraves, de préjugés et de dogmes qui emprisonnent leur énergie et leur force d’initiative et, pour la plus grande gloire de l’humanité, travailler sans trêve à ce perfectionnement de la planète où aspirent toutes les nobles intelligences.
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
Dans ce livre, nous avons suivi rigoureusement les étapes de la civilisation ; nous avons montré que les véhicules ne se sont perfectionnés qu’à mesure que les siècles ont succédé aux siècles, avec une lente et savante sagesse.
Aujourd’hui, nous pensons que la civilisation universelle peut beaucoup par l’industrie locomobile; nous pensons que les chemins de fer, les bateaux et les ballons sont appelés à être les plus puissants agents de la fusion des races, des travaux, des pays et des pensées. Nous pensons que la terre, l’air et l’eau, une fois sillonnés de toutes parts par les indomptables forces de l’électricité, de la vapeur et aussi par ces puissantes machines mues par nombre d’autres forces que nous ignorons encore, n’auront plus pour l’homme aucune de ces terribles révoltes qui appellent la destruction et la mort.
Par son côté social et scientifique, par son ordonnance chronologique et son développement général, ce livre offre un miroir aussi fidèle que possible de toutes les transformations apportées par le temps.
A côté de l’enseignement du passé et de la leçon du présent se trouve une brève vision de l’avenir.
Ce sera donc, nous le voulons espérer, un document précieux pour le chercheur, le savant et l’artiste, en quête de tous les phénomènes qui accompagnent les successives phases de notre évolution.
ANSOM ÉLECTRIQUE AMÉRICAIN.