Salammbô
LA LOCOMOTION DANS L’HISTOIRE
tomber les éclats des flèches attachées à leur peau noire. Les Indiens accroupis sur leur garrot, parmi les touffes de plumes blanches, les retenaient tandis que, dans les tours, des hommes, cachés jusqu’aux épaules, promenaient, au bord des grands arcs tendus, des quenouilles en fer, garnies d’étoupes allumées. »
L’usage des éléphants ne se borne pas à la seule Carthage.
« Quand Pompée1, après la conquête d’Afrique, célébra son triomphe, en l’année 81 avant l’ère vulgaire, il fit son entrée à Rome sur un char de victoire traîné par des éléphants. «
Ces animaux ne commencèrent pourtant à abonder en Italie qu’à la suite de la guerre avec Pyrrhus. Comme on les débarqua, pour la première fois en Lucanie, les Romains appelèrent ces animaux nouveaux pour eux, des bœufs de Lucanie. Metellus, dans un combat engagé en Sicile contre les Carthaginois, en captura plus de 1 40, et, quand il fallut leur faire traverser le détroit de Messine, on dut, tant leur poids était énorme, fabriquer exprès pour eux d’immenses radeaux construits de tonneaux vides et de madriers. Le passage des Alpes par Annibal, avec trente-sept éléphants, au printemps de 218, est resté, dit Ramée, l’un des faits les plus remarquables de l’histoire de la guerre.
Les Romains, comme les Carthaginois, devinrent de grands consommateurs d’éléphants 2.
Les Scythes, les Gaulois, les Germains, voire même les Rarbares qui descendirent, sous la conduite d’Attila, les plateaux Mongols pour venir inonder l’Europe, possèdent à peu près tous un genre de locomotion similaire.
Ces peuples, essentiellement guerriers et nomades, adoptèrent les lourds chariots massifs qui leur servaient, â la fois, d’habitation, de remparts et de forteresses. Ils voyageaient continuellement à la façon de nos saltimbanques modernes, dans de grossières et pesantes maringottes aux lourdes roues. Ces voitures-maisons, kibitki, sont encore en usage aujourd’hui chez la plupart des tribus nomades de la Russie d’Asie, chez les Samoyèdes et chez les Kirghiz. La plupart ne voyagent, comme au temps d’Attila, que par files de caravanes. Le plus ordinairement et comme dans l’antiquité, leurs chariots sont traînés par des bœufs3.
î. Ramée. Histoire des chars, carrosses, omnibus, etc.
2. Flavius Vopisque. Vie de Firmus, chap. vi, rapporte que l’empereur Firmus s’amusait à dresser des éléphants, il montait sur des hippopotames et poussait la folie jusqu’à se faire lier sur des autruches et à s’envoler avec elle.
3. Ramée. Histoire des chars, carrosses, omnibus et voilures de tous genres.
L’ANTIQUITÉ
De ces peuples, les Gaulois peut-être furent les seuls à connaître la voiture de plaisance, la benna, sorte de véhicule usité à la campagne et dans les lieux de repos.
Encore semblent-ils la devoir aux Romains. Autrement les Gaulois, comme les autres peuples, étaient essentiellement guerriers. On a découvert, dans les sépultures de la Marne, bon nombre de chars gaulois1 dont la conformité générale n’a pas laissé que de présenter des rapports avec celle des chariots décrits par César2. Ces véhicules sont lourds et médiocres d’ornementation; on ne rencontre pas là de souci des recherches artistiques comme chez les Romains et les Orientaux. La locomotion gauloise, fruste et neuve, est une origine. Elle représente, à la civilisation occidentale, ce que la locomotion pélasgique représenta à la civilisation grecque. On peut s’assurer que cette simplicité de formes, dans la construction des roues, de l’essieu, du timon, des parois, se modifia promptement au contact de la civilisation romaine. Les Rretons, seuls peut-être, continuèrent à se servir de ces transports difficiles et fatigants. Certains historiens ont prétendu que les Gaulois faisaient, à l’instar des Perses, usage dans les combats de chars armés de faux.
Mais cette assertion paraît erronée; les témoignages de Polybe, Tite-Live, César, Diodore ne mentionnent jamais la présence des chars armés de faux.
Lucien n’est pas plus affirmatif. S’il parle quelquefois de ces véhicules meurtriers il en attribue plutôt la construction aux Galates. Quand ceux-ci, écrit-il, combattirent contre Antiochus Soter, ils mirent en ligne quatre-vingts chariots porte-faux, très certainement attelés à quatre chevaux, et deux fois le même nombre de biges moyens.
Là s’arrêtent les probabilités3. Végèce d’autre part4 écrit, après avoir cité l’exemple d’ Antiochus et de Mithridate, que les Earbares ne faisaient jamais usage de ce genre de locomotion. Aurien vient corroborer les dires de l’historien fameux. Quant aux modernes
1. Théodore Reinach. Les Chars armés de faux chez les anciens Gaulois (Chartres, 1889).
Mazard. Essai sur les chars gaulois de la marine ( Revue archéologique, 1877).