SCENE VIII
Les Précédons, Mme JACOB, descendant le grand escalier.
Mme JACOB.
Je n'ai pas pu entrer chez Monsieur; mais il paraît que décidément il y est... car Madame m'a dit positivement qu'elle venait d'entrer dans son cabinet , ou il était à travailler.,, qu'il ne voulait recevoir personne ce matin... ( à Raymond") et que vous n'auriez réponse que sur les dix heures... Ainsi , mon cher, repassez dans la matinée.
RAYMOND
CVst qu'on m'a dit de ne revenir qu'avec la lettre de M. de Selmar.
Mme JACOB.
C'est donc bien important !... En ce cas, vous ne risquez rien d'attendre... si vous avez le temps.
' RAYMOND
Oh ! je nt demande pas mieux.
JACOB
Tenez... mettez-vous là /près du poêle, et puis , si vous savez lire... voilà les journaux pour vous amuser.
RAYMOND
Pour m'a m user !
ANNETTE
Ah ! donnez-moi le Journal des Modes.
RAYMOND
Mais ils ne sont pas décachetés.
JACOB, les déployant* us, qu'êsi-cè que cela fait? Ici, on les lit toujours ayant les nr<aîtrës. . ça, le sol pour livre et la bûche, c'est le fixe de notre état.
RAYMOND
Vaudeville de Vécu de six francs. .
Voilà tout ce que je désire !
Ce Journal me sert a souhaits ; Avec soin feignons de le lire, Et prêtons l'oreille aux caquets :
Pour s'instruire c'est la recette , Et je vais... quelle rareté !
Apprendre ici la vérité Tout en lisant une gazette.
ANNETTE, montrant Raymond.
Dites-donc , madame Jacob , il a Pair d'un brave homme, il y aurait conscience de lui faire perdre son ^emps; renvoyez-le.
Mme JACOB.
Et pourquoi ?
ANNETTE
C'est que Monsieur ne lui donnera pas réponse aujourd'hui.
Mme JACOB.
Puisque Madame m'a dit. . .
ANNETTE
C'est égal, je vous atteste, moi, que Monsieur n'est pas ici , et même je vous dirai plus, il n'y a pas couché,
RAYMOND , a part.
Comment, mon beau-père!
Mme JACOB.
Il se pourrait !.. et d'où le savez -vous ?
ANNETTE
De Philippe, qui est entré ce matin dans sa chambre, dont la porte était fermée à double tour ; mais il avait sa double clef, et il m'a assuré que rien n'était dérangé dans l'appartemen .
Raymond , ayant Pair de lire le journal, et avançant
la tête.
Un instant , redoublons d'attention.
i3 SCENE IX.
Les Précédent PHILIPPE.
Mme JACOB.
C'est M. Philippe, (allant à lui.) Gomment , mou cher ami, Monsieur a passé la nuit dehors,, et nous n'en savions rien?
PHILIPPE
Chut ! il y a là-dessous un mystère , mais nous le découvrirons.
RAYMOND,, à part.
A merveille! voilà un autre corps d'armée qui vient au secours. *
PHILIPPE
D'abord , on fait tout au monde pour cacher le départ de Monsieur,
Mm* JACOB.
Je crois bien, puisque Madame m'a dit tout-à-L'heure qu'il s'était renfermé dans son cabinet.
PHILIPPE
Et à moi , elle m'a dit qu'il était sorti, il y a un quart d'heure, pour aller déjeuner en ville, rue Pigale-, et, en ma présence, elle a donné l'ordre à Lafleur d'aller le prendre avec le cabriolet un peu avant dix heures.
Mme JACOB.
C'est en effet à cette heure-là que Madame m'a dit qu'il rendrait réponse à ce brave homme (montrant Raymond) qui est là pour une affaire très-importante. (à Raymond) N'est-ce pas ?
PHILIPPE
Un instant -, procédons par ordre. 11 y a quelques jours que j'ai porté une lettre à l'agent de change de Monsieur qui y en la lisant , s'est écrié, d'un air mécontent : « Attendre à aujourd'hui, lorsque nous sommes en baisse. » D'où j'ai conclu que Monsieur faisait vendre ses rentes ? et les faisait vendre avec perte.
Mme JACOB.
C'est évident.
PHILIPPE
Donc, il y était obligé ; donc, il avait besoin d'argent.
ANNETTE
Mais, Monsieur a donné un bal la semaine dernière.
PHILIPPE
Raison de plus.
Air : Tout ça passe.
Telle est la règle aujourd'hui.
Un banquier dans la détresse Annonce un grand bal chez lui , A venir chacun s'empresse :
Il s'esquive avec adresse Au doux bruit des instruments :
L'honneur , les danseurs , la caisse Tout ca saute... en même temps.
Ce n'est rien encore-, je conduis Monsieur hier matin en cabriolet chez un de ses amis, je remarque dans la cour une chaise de voyage toute prête , et j'aperçois au bout de la rue des chevaux de poste, qu'on avait envoyé chercher, et qui arrivaient. « Philippe, me dit Mon- « sieur, vous ne viendrez pas me prendre , je vais faire « des adieux à un ami qui part... je ne reviendrai à Thô- « tel que pour dîner -, mais si je n'étais pas rentré à 5 « heures, qu'on ne m'attende pas. » Je n'ai rien dit, parce que ce pouvait être vrai-, maïs maintenant je me rappelé son air un peu embarrassé... un passe-port qu'il y a quelques jours j'ai été faire viser pour Rouen... son appartement où il n'a pas mis les pieds. ... il n'y a plus de doute , Monsieur n'était pas hier à Paris.
Mme JACOB.
Donc , il a été à Rouen pour affaire de commerce.
PHILIPPE
Il sera revenu cette nuit, et arrivé ce matin rue Pigale , où il est censé avoir déjeûné , et où Lafleur doit aller le reprendre. Voilà son itinéraire mot pour mot, et il est impossible que cela ait pu se passer autrement.
TOUS
Il a raison.
RAYMOND, à pari.
D'où je conclus que liion beau -père est mal dans ses affaires.
Mme JACOB.
Ce n'est pas tout, et nous avons bien d'autres nouvelles ; un jeune homme est sorti ce matin de l'hôtel.
TOUS
Un jeune homme!
ANNETTE
Un jeune homme! et comment
Mme JACOB.
Air : De Toberne,
Maintenant je devine, Hier soir dans c' logis On fiappe a la sourdine ; Pour monsieur je l'ai pris ; J'avais cru reconnaître...
PHILIPPE
A qui donc se fier?
Le prendre pour to n maître !
JACOB
On s* tromp' quoique portier.
Qui sait ! l'on s'est peut-être Trompé d' mem' au premier.
tocs , à voix basse.
Comment?;., il se pourrait.' Voila , voila tout le secret !
ANNETTE
Justement... J'y suis à mon tour... c'est lui que j'aurai entendu ce matin dans le corridor, sur les sept heures... ce qui est très-désagréable... parce qu'enfin... quoiqu'on ne soit qu'une femme de chambre , on tient à sa réputation.
PHILIPPE
Attendez donc , un jeune homme d'une taille moyenne.. .
Mme JACOB.
précisément. . . le fadeur l'a dit.
PHILIPPE
M'y voilà peut-être. . .
Mme JACOB.
Vous savez donc. . .
PHILIPPE
Rien, encore, mais nous n'en sommes pas loin.
tous ensemble.
Ecoutons tous.
RAYMOND
C^est fini. . . ils vont trop m'en apprendre.
PHILIPPE
Je revenais l'autre semaine. . . à pied. . . lundi dernier... le jour où j'avais été à cette noce. . . il était quatre heures du matin -, en approchant des murs du jardin... j "aperçois un homme qui en descendait lestement... Je ne peux pas trop vous dire ce que j'éprouvai en ce moment ; ruais , par un mouvement involontaire, j'ouvrais la bouche pour crier : au voleur , lorsqu'un geste menaçant m'arrête juste à la première syllabe... « Tais- » toi, je ne suis point un voleur -, mais je t'assomme , si tu » parles... » Je ne réponds que par mon silence. « Tiens, » voilà deux louis ; prends, et, sur ta tête, ne me suis » pas. « A ces mots , il était déjà parti.
TOUS
Eh bien ?
PHILIPPE
J'ai pris les deux louis ,• et je l'ai suivi... mais de loin ; il s'est arrêté ici près , rue St-Lazare 5 maison du débit de tabac... a frappé à une allée , la porte s'est refermée, et , quelques minutes après , j 'ai vu de la lumière au second.
RAYMOND , écrivant sur son calpinl
Rue Saint-Lazare... maison du débit de tabac... au second.*. C'est là qu'il faut maintenant établir mon quartier-général... Diable, une allée... C'est fâcheux! il n'y aura pas de portière... mais il y a des voisins. ( il se lève y et dit) : pardon , madame, je reviendrai dans une heure. Madame Jacob tire le cordon, il sort.
AM NETTE
Quelles pouvaient être les intentions de ce jeune homme ?
philip pk; Il n'y a pas à hésiter... il venait pour madame, ou pour mademoiselle... Mais la circonstance d'aujourd'hui... Monsieur qui se trouve à Rouen... vous entendez... tandis qu'une autre personne se trouve ici.,, vous comprenez... Tout cela me fait croire que c'est pour Madame.
Mmç JACOB.
Enfin nous saurons bien.
PHILIPPE
Sans doute... car c'est ici que s'e'claircissent tous les mystères.
Air : de la ronde du Solitaire.
Qui connaît les nouvelles De tout notre quartier ?
Par des récits fidèles Qui va les publier?
Qui sait que la lingère Passe en cabriolet ?
Qui sait que la laitière Met de l'eau dans son lait?
C'est notre portière Qui sait tout , qui voit tout , Entend tout , est partout.
TOUS
Oui ! c'est la portière
Qui sait tout, qui voit tout ?
Entend tout , est partout.
PHILIPPE
Ecoutez... le bruit d'un cabriolet... il s'arrête... C'est Monsieur qui rentre.
JACOB
Maman ; je vais ouvrir la porte.