‹ La Logique D'une Idée-ForceChapitre 116 sur 134 · EVE · texte numérisé non relu

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proche les uns par les autres, de cité à cité et à l’intérieur d’une même ville, — c’est ainsi qu’au conseil général du département du Calvados, lecture est faite du procès-verbal de la séance du conseil général de la commune de Nancy. On arrête que ce document sera réimprimé et adressé à toutes les municipalités du département comme un monument précieux de patriotisme (1). Après un moment de silence, les offrandes à la patrie se succèdent, les membres du conseil déposent de l’argent, abandonnent une partie de leur traitement pour la durée de la guerre, s’engagent à armer chacun un volontaire; le concierge du département offre 20 livres, les commis 400 livres par an pour la durée de la guerre, la femme de Ch. Boisle, l’un des garçons de bureau, mère de 5 enfants et n’ayant que son travail pour vivre, dépose 6 livres. Le conseil exhorte les citoyens au nom du principe de l'égalité de tous devant les charges publiques auquel les circonstances donnent une force particulière : « tous se pénétreront de cette vérité... que lorsque de grands dangers menacent la sûreté de l’Empire. tout Français doit ou marcher à l’ennemi, ou seconder par de généreux sacrifices ceux de ses frères qui s’arment pour la défense commune. »

A Poitiers (2) sur la place des Gilliers, devant six bataillons de la garde nationale, la séance commence par un discours du président des Amis de la constitution. Puis le procureur de la commune harangue les citoyens; 1l proclame que la France se lève pour défendre sa constitution, exalte à nouveau l’exemple de Nancy. Aussitôt, un grenadier de la garde nationale, François Petit, s’avance près de l’arbre de la liberté, déclare qu’il part et laisse sa femme sous la protection de ses concitoyens. D’autres l’imitent, disant : © nous renonçons à tout, l’amour dela patrie voilà la seule passion des hommes libres. » Des officiers de la garde nationale, un capitaine et un lieutenant de grenadiers arrachent leurs épaulettes « et s’hono-

(1) Arch. nat. C. 158. 331. 21. Extrait des registres des séances du conseil général du département du Calvados, 31 juillet 1792.

(2) Arch. nat. C. 158. 332. 25. Procès-verbal de la séance du conseil général de la commune de Poitiers, convoqué extraordinairement sur la place des Gilliers, en présence de 6 bataillons de la garde nationale, 5 août 1792.

rent du titre glorieux de simples volontaires »;— «plus de signes de distinctions, s’écrient-ils, nous sommes tous également les défenseurs de la patrie. » — Le conseil général, reprenant l’idée d'égalité de sacrifice, indique qu’il est du devoir de ceux qui ne peuvent partir ( de partager leur nécessaire » avec les familles des citoyens enrôlés. La séance, après une interrupüon, reprend à cinq heures du soir jusqu’à la nuit. Des enfants veulent s'inscrire. Des vétérans s’avancent. «Restez, disent leurs camarades, vous avez blanchi au service de l’État. » — « L’amour de la patrie, répond le vétéran Guinard, donne de nouvelles forces », et 1l persiste à s’enrôler.

Dans les Basses-Alpes, les enrôlements déjà intervenus n’ont point diminué l’ardeur guerrière, « tous nos administrés, dit le conseil général du département, sont soldats et brûlent d’envie de combattre (1).» Parfois, il faut modérer l’élan des volontaires; à Saint-Étienne, les ouvriers qui travaillent pour les armements sont enflammés du désir de partir, mais ils sont nécessaires aux usines; la municipalité ne parvenant pas à modérer leur élan, écrit à l’Assemblée dont le prestige saura peut-être retenir leur chaleur (2). L’enthousiasme sait trouver des formules inattendues : à Delle, un sieur Lespomarède, qui brûle de partir au combat, offre de payer un remplaçant sur son traitement pour exercer sa fonction — en disant «je suis mort au monde, si Je ne puis suivre toute l'impulsion de mon amour pour la Nation (3). »

À Paris, on s’enrôle sur les estrades de la Patrie en danger. Les canonniers volontaires de la garde parisienne, dès qu'ils apprennent que les grenadiers et les chasseurs vont partir, réclament de l’Assemblée Nationale le même honneur (4). On pétitionne aussi individuellement pour aller au front.

(1) Arch. nat. D xc. 6. 4. 4. Les administrateurs composant le conseil du département des Basses-Alpes, en surveillance permanente, 26 juillet 1792.

(2) Arch. nat. C. 158. 332. 1. Les membres du conseil général de la commune de Saint-Étienne, 31 juillet 1792.

(3) Arch. nat. C. 158. 328. 4. Pétition de Lespomarède (Delle), 28 juillet 1792.

(4) Arch. nat. C. 154. 2922. 2. Adresse des canonniers volontaires, signé Calippe, capitaine des canonniers du bataillon des Feuillants, Dejon le jeune, Dejon l’aîné,

Defontaine.

Un vieux capitaine réclame cette joie, il sent la gloire mihtaire l’attirer encore malgré ses services, « J’aïme à mourir sur le lit d'honneur, dit-il..., sans ambition, je réponds de sauver la patrie (1). » Il n’est pas jusqu'aux prisonniers du ci-devant Châtelet qui ne pétitionnent « pour marcher au champ de la victoire. (2) » Quant aux femmes, resteront-elles € spectatrices ? » — Non pas, disent celles de la section de l’Hôtel-de- Ville : «il est de notre devoir d’être telles que la Constitution l’adit;c’est à nous que la conservation en est confiée... Armonsnous... Jeanne d’Arc sauva la France pour le règne du despote Charles VII. Aurions-nous moins de courage, nous qui sommes libres? » —« L'espoir de vaincre leur donne des forces d’Hercule (3).» Après le Dix-Août, les Suisses demanderont à partir, affirmant que, pour avoir été au service du roi, ils n’en sont pas moins patriotes et descendants de Guillaume Tell (4).

Ceux qui nepartent pas, contribuent aux charges publiques exceptionnelles que représente la guerre, par des dons spontanés.

De nombreuses pétitions de juillet à août, ont pour objet d'offrir à l’Assemblée des sommes d’argent (5). À Paris, les ouvriers de la manufacture de papiers-peints de Réveillon (6), faubourg Saint-Antoine, donnent 150 livres. — Vingt-cinq ajusteurs de la Monnaie de Paris, qui ne peuvent s’enrôler, car les besoins de l’armée exige la fabrication ponctuelle des monnaies, équipent un de leur camarade qui partira comme volontaire; ils viennent témoigner les regrets de ce dernier qui n’a pas eu le temps de venir prêter serment à la barre et ils déposent en outre sur l’autel de la patrie 67 livres 10 sols en argent pour trois mois, somme qu’ils s’engagent à renouveler tant que

(1) Arch. nat. D xz. 3. 57. 25. Pétition de Dechataux, capitaine vétéran, Maubeuge (Nord), 22 juillet 1792.

(2) Arch. nat. C. 154. 2922, 24, Pétition des prisonniers du ci-devant Châtelet, au président de l’Assemblée Nationale.

(3) Arch. nat. C. 154. 2922. 41. Les femmes de la section de l’'Hôtel-de-Ville (sans date). Plus de 70 signatures.

(4) Arch. nat. C. 161. 150. 5, s. d.

(5) Arch. nat. C. 158. 328. 1. Don patriotique des officiers municipaux et citoyens de Carcassonne (mention honorable), 1r août 1792. s

(6) Arch. nat. C. 158. 328. 6. (Mention honorable), 5 août 1792.

durera la guerre (1). — Un sieur Vergile, rue de Charonne, à Paris, fait un don individuel de 50 livres (2). Un prêtre de la Flèche abandonne la plus grande part de son traitement de 160 livres (3); et les dons se poursuivent après le Dix-Août (4).

Les pétitions que nous avons vu représenter un moyen d'appréciation politique des événements vont servir, en outre, à relever sévèrement les lacunes dans les préparatifs militaires, à dénoncer les retards coupables, surtout à stimuler l’énergie de l’Assemblée : dans les pétitions s'exprime la volonté colléctive qui est nécessaire pour défendre la Patrie en danger.

L'organisation manquait : les volontaires expriment leurs craintes que les ministres et certains corps administratifs ne les laissent à dessein dans le dénuement. Les volontaires de la Charente-Inférieure (5), dans une pétition à l’Assemblée expliquent qu'ils sont partis pour la frontière « pleins de zèle, mais dans un état qui doit exciter votre indignation. »—« Jouets de la perfidie des ministres et de l’insouciance d’un directoire dont le patriotisme est suspect, nous manquons d’armes, de vêtements, de tout. » Ils ne pourront opposer aux ennemis de la liberté « qu’un zèle ardent et infatigable pour sa défense. » Ils demandent du moins de « mourir utilement pour la patrie » et, que tandis qu’ils iront au dehors répandre leur sang pour le maintien de la constitution, l’Assemblée Nationale, par la « fermeté de sa conduite », la-« fasse respecter au dedans. »

Ils réclament que l’on mette un terme aux Ctrahisons de la

cour contre-révolutionnaire. » Ils chargent une députation du bataillon de renouveler le « serment du 14 janvier » dans le sein de l’Assemblée. « Ils veulent la liberté sans restrictions, la

Déclaration des droits tout entière et ils périront tous jus-

(1) Arch. nat. C. 158. 328. 5, sans date, juillet ou août 19927

(2) Arch. nat. C. 158. 328. 8, 6 août 1792.

(3) Arch. nat. C. 158. 328. 10, 6 août 1792. Pétition de l’abbé Macé.

(4) Arch. nat. C. 158. 328. 32. Les habitants de la commune de Belleville, qui font don d’épaulettes, de bracelets.

C. 158. 330. 7. Les ouvriers de la faïencerie de Bourg-la- Reine, le 18 août 1792.

C. 158. 328. 13. Le procureur du du district de RAD Junien (Haute-

Vienne), 50 livres.

(5) Arch. nat. C. 154. 2922, 80, s. d.

qu’au dernier, plutôt que de souffrir qu’il y soit porté la moindre atteinte. » À Orléans, où ils passent, on constate leur misère, couverts de haillons, sans bas, ni souliers, sans armes (1), «et c’est dans cet état que le directoire du département de la Charente-Inférieure et M. de Verteuil, heutenant-général de ce même département les fait marcher! » Nouvelle occasion d'attaquer l’exécutif et les administrateurs : « Jusques à quand les agents du pouvoir exécutif commettront-ils impunément tous les délits contre la loi, jusques à quand insulteront-ils à l'humanité, à la patrie indignée! Législateurs... nous vous demandons une loi qui autorise la municipalité de Troyes, dans les murs de laquelle le bataillon de la Charente va passer, à en constater l’état, afin de vous mettre à portée de prononcer sur le délit commis envers les soldats volontaires du 29 batallon. »

Les régions frontières s’émeuvent des mouvements de troupes incohérents (2). L’Ain se plaint du départ de quatre bataillons qui compromet sa défense (3). Les Basses-Alpes voient la € France trahie », le département est entièrement dégarni de troupes, de munitions, d’armements, alors qu'il voit le roi de Sardaigne disposer d’une armée « formidable », aidée de 2.000 Autrichiens et munie d’approvisionnements. Ïl se plaint de l’insuflisance du gouvernement : plusieurs bataillons de volontaires et des troupes de Lyon lui ont été annoncés, «dont nous avions fait préparer l’étape »; ils n’ont point paru; bien mieux, on apprend que le général de l’armée du midi a reçu l’ordre d'envoyer vingt de ses bataillons sur le Rhin; la responsabilité de ces incohérences incombent, disent-ils, aux ministres, à la faction contre-révolutionnaire. Voici donc les patriotes livrés à leurs seules ressources. « Nous allons faire usage de tous les moyens qui seront en notre pouvoir pour

(1) Arch. nat. C. 154. 292?, 31. Adresse des citoyens d'Orléans à l’Assemblée Nationale, 23 juillet 1792. ;

(2) Arch. nat. D xz. 6. 2. 30. Pétition des citoyens composantila société des Amis de la constitution [sans indication d’origine], préeit.

(3) Arch. nat. Fe III. Ain. 7. Adresse du conseil général du département de l'Ain, 24 juillet 1792.

résister à l'oppression, pour repousser jusqu’à la dernière goutte de notre sang les ennemis de la patrie, mais... nos forces ne sont pas en mesure avec celles de nos barbares ennemis. De pauvres campagnards peu formés à l’art de la guerre, armés de pieux et de bâtons sauront mourir en défendant la liberté, mais 1ls sont sans espoir de vaincre si vous ne venez promptement à leur secours (1). » Et le découragement attiédit la foi en l’Assemblée. Si on laisse tomber les villes du Nord aux mains de l’ennemi, c’est la constitution qui est menacée, on entend alors des paroles pessimistes : « O patrie on t’a déclarée en danger, mais qui te sauvera ? Quoi nous aurons le désespoir de mourir inutilement pour toi! Si notre mort du moins assurait ton salut (2)! »

Ï arrive que les pétitionnaires, lassés par les atermoiements, deviennent menaçants; le conseil général du Calvados ne contient pas sa colère : des milliers de citoyens, dit-il, n’attendent que des armes et le signal du départ, «pourquoi donc par des lenteurs perfides enchaîne-t-on si longtemps leur courage qui s'irite et s’indigne ?... L’ennemi s’avance et vous délibérez. Ceux des enfants de la patrie qui lui sont restés fidèles appellent sur sous une responsabilité terrible si vous ne vous hâtez de l& secourir (3). »

Le péril extérieur commande donc des mesures immédiates; d’abord l’envoi des fédérés aux frontières : «Faites descendre dans notre département comme un torrent précipité des montagnes,

nos frères les fédérés (4) »,— puis l’envoi des fédérés à Paris afin de «renforcer la capitale». Cette force armée aura pour mission d’appuyerl’Assemblée, et peut-être, pensent certains, de limiter le rôle de Paris ; la provincesent que Paris est le centre des intrigues, elle ne consent plus à lui laisser seule la direction de la Révolution :

(1) Arch. nat. D x. oi &. 3. Adresse des administrateurs du directoire du département des Basses-Alpes, 20 juillet 17022

(2) Arch. nat. D xx. 6. 2. 30. Pétition des Amis de la constitution renvoyée à la commission extraordinaire des Douze, l'An IV de la Liberté, le 30 juillet {sans indication d’origine), précit.

(3) Arch. nat. C. 158. 331. 22. Les administrateurs du conseil général du département du Calvados, 31 juillet 1792.

(4) Arch. nat. D xz. 6. 2. 30. Pétition des Amis de la constitution, précit.

«le peuple de Paris, harassé par des suggestions mensongères, explique le conseil général de la commune de Caen (1),a donné dans tous les pièges. Il est résulté de tant de trahisons que la France ne peut plus s’en rapporter uniquement aux efforts de la capitale. Le moment est arrivé où il est indispensable que tous les départements, tous les districts, toutes les municipalités du royaume, se réunissent en une sainte coalition pour déjouer tant de perfidies. » Ce n’est que par une « communication » entre les fédérés de tous les départements que la chose publique sera sauvée. Le danger lui-même fait naître des espoirs politiques : la conduite de l’exécutif, pense la commune de Valognes, aura pour effet de hâter la révision et peut être verra-t-on bientôt un pouvoir exécutif électif (2).

Les pétitions des fédérés reflètent leur ardeur. Ceux de Dôle assurent que ce sont les droits de l’homme qu'ils désirent protéger, Cils annoncent que tous les citoyens qui composent la commune sont prêts et armés (3). » Ceux de Beaune expliquent que «le principal motif de leur voyage», est de «partager les dangers » qui menacent les Parisiens, « d’opposer toutes leurs forces pour anéantir nos ennemis qui sont les vôtres », de défendre l’Assemblée. « Îls sont déterminés à tous les sacrifices sans exception. » -- «... Nous sommes, disent-ils, debout dans l’enceinte de la capitale tenant d’une main la loiet la foudre de l’autre pour exterminer, anéantir quiconque oserait attenter à notre liberté et à votre sûreté ? Dans cette attitude imposante nous ne recevrons que de vous seuls le signal de la paix ou de la mort... Notre invariable et irrévocable résolution étant, en ce moment-ci d’employer tous les moyens qui sont en notre pouvoir pour notre défense... Nous ne quitterons

(1) Arch. nat. C. 158. 331. 23. Le conseil général de la commune de Caen à MM. les membres composant le conseil général du département du Calvados, 27 juillet 1792. V. dans le même sens : D xL. 12. 48. 21 et 22, Adresse du maire et des officiers municipaux de Valognes, 2 juillet 1792.

(2) Arch. nat. D xr: 12. 48. 21 et 22. Adresse du maire, des officiers municipaux et notables de la commune de Valognes, 2 juillet 1792. c (3) Arch. nat. C. 154. 292. 34. Adresse des citoyens de la commune de Dôle (Jura), 5 juillet 1792. Plus de 200 signatures. f

notre poste actuel que lorsque nous serons assurés que notre présence ne sera plus d'aucune utilité dans cette capitale. »

Entrés dans Paris, les fédérés demandent l’admission à la barre (1) et envoient des pétitions qui ont pour but de pousser l’Assemblée en avant. Ils exigent des mesures d’exception car Qla Nation est trahie. » Elle l'était « dès le moment où l’on confia à nos oppresseurs le soin de nous défendre contre les ennemis qu’ils avaient eux-mêmes appelés à leur secours. » Les princes étrangers nous menacent € au nom du roi des Français. » Des officiers « plus que suspects » commandent les troupes. € Nous voulons triompher ou mourir pour la liberté; mais nous ne voulons pas combattre sous les ordres des courtisans et des complices de nos tyrans. On nous parle de faire la guerre à l'Autriche, et l'Autriche est dans nos camps, elle est dans le conseil du roi, elle est à la tête de nos armées. » Voilà des faits dont il ne faut pas, disent-ils, s'étonner, € nous ne devons les imputer qu’à nous-mêmes, à nous qui avons laissé notre destinée entre les mains des anciens tyrans. » Aussi, la tâche qui incombe à l’Assemblée est urgente : il faut arrêter l’action de la cour, de ses agents, de ses fonctionnaires, il faut, en un mot, (pourvoir au salut de l’État. » L'Assemblée serait-elle impuissante ? «Nous dire que la Nation est en danger, c’est nous dire qu’il faut qu’elle soit sauvée; c’est nous appeler à son secours ; si elle ne peut l’être par ses représentants, 1l faut qu’elle le soit par elle-même ». — « Nous marcherons seuls, s’il le faut, disent-ils encore, et nous sauverons le peuple et vousmême... Nous marcherons et le peuple entier se précipitera avec nous. » Devant un tel concours de volontés et de sentiments continuera-t-on à prétendre que la nation n’est qu’une « faction ? » Pour opérer le salut public que l’Assemblée « se serve de l’énergie » du peuple, « lui seul veut et peut nous sauver. » Ils réclament, avant d’aller aux frontières la suspension provisoire du roi, la mise en accusation de La Fayette, le licenciement des états-majors, la destitution des corps administratifs et Judiciaires coupables d'intelligence avec la cour.

(1) Arch. nat. C. 154. 29924. 25. Pétition au président de l’Assemblée Nationale, signée Louis Caille, 17 juillet 1792, s. 1.

— «Le salut de l'État l'exige. » Si l’on note qu’une pétition comme celle-ci est couverte de centaines de noms, que chaque nom est suivi de l'indication du département du signataire; on jugera de la pression qu’exercent ces vœux collectifs sur

l’Assemblée (1).

Du fond des provinces, les citoyens envoient des plans détaillés où figurent les mesures immédiates à prendre. La Patrie en danger est un appel à la souveraineté nationale qui justifie les initiatives les plus hardies : les habitants de Saint- Laurent-des-Combes (2), dans la Charente, réclament la révision de la constitution, la suspension du roi, la réduction de la liste civile, le renvoi de Marie-Antoinette à Coblentz, la mise en accusation de La Fayette, la destitution des fonctionnaires nommés par l’exécutif; un comité de l’Assemblée suivra les opérations nulitaires, nommera les généraux, licenciera les états-maJors de l’armée de ligne « pour être créés sur le pied des volontaires »; la question est posée de savoir si, (pour le bonheur des nations », il est nécessaire d’avoir des rois. Si on adopte la négative, que l’on calque le nouveau pouvoir exécutif sur celui des Américains. Et on voit les pétitionnaires se servir des circonstances pour présenter un programme de réforme de l’État, — réforme de l'administration: aucun emploi militaire ou civil ne sera à la nomination de l’exécutif; les règles sur l’organisation du ministère seront remaniées afin de diminuer «la trop grande latitude qu’elle donne aux agents du roi. » Les corps administratifs ne pourront Jamais être suspendus par l’exécutif, sauf dans le cas de forfaiture prononcée par le Corps législatif. Le cumul des fonctions publiques sera interdit. Les départements devront envoyer copie de leurs comptes aux municipalités ; — réforme judiciaire : tous les corps judiciaires seront renouvelés ou remplacés par des tribunaux d’arbitres ; —réforme territoriale : les cantons seront divisés en

(1) Arch. nat. C. 154. 2924, 26. Pétition de fédérés, Paris, 17 juillet 1792, plus de 500 signatures de fédérés du Calvados, du Bas-Rhin, de la Meuse, de l'Ardèche, de la Vienne, du Nord, de l'Aveyron, du Doubs, de la Haute-Saône, ete.

(2) Arch. nat. D xr. 8. 15. 23. Adresse des citoyens de la municipalité de Saint-Laurent-des-Combes [ou de Brossac] (Charente), 17 juillet 1792.

559 V-75 communes à peu près égales pour faciliter la répartition de lPimpôt. |

La protection des droits individuels : liberté de la pensée, de la presse, droit de réunion, est réclamée. Enfin il est demandé que tout citoyen reçoive fusil et giberne aux frais du

trésor, chaque citoyen sera donc armé pour défendre la Patrie et la Révolution.

Pour les corps administratifs, la patrie en danger fut comme un coup de fouet. [ls comprirent la tâche qui s’imposait à eux, les flottements se dissipèrent devant la menace d’invasion. On les voit réclamer l’union de tous, se serrer autour des grandes idéesforces — la Constitution, la Liberté, la Patrie, l'Assemblée Nationale, la Loi — capables, dans la crise, de soutenir les énergies.

Le conseil général du département de l’Allier (1) demande à

l’Assemblée de rappeler aux Français les causes de la Révolution, de remettre sous leurs yeux son but essentiel qui était de « créer » une constitution; de leur rappeler que «des millions de voix se sont fait entendre pour publier son acceptation. » Que l’Assemblée Nationale leur enseigne elle-même qu’elle n’a que des pouvoirs délégués, « dites-leur que vous n’avez ni mission, ni droit, ni pouvoir de changer ou enfreimdre un seul article constitutionnel », afin que l’on sache bien que jusqu’au temps fixé pour la révision, la constitution est (l’arche sainte sur laquelle on ne peut porter une main sacrilège sans . être frappé de mort.» Et le département n’hésite pas à faire la leçon aux députés : « Souvenez-vous que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune, que l’égalité est la... base de la constitution, que tous les pou- “voirs constitués n'existent que par elle et pour elle, que tous fonctionnaires publics quels qu’ils puissent être, soient sévèrement punis s’ils abusent de la confiance qui leur a été donnée. » En conséquence le roi lui-même ne sera pas épargné s’il use de son autorité pour « renverser » la constitution.

(1) Arch. nat. D x. 6. 3. 2. Adresse des administrateurs composant le conseil du département de l'Allier, renvoyée à la commission extraordinaire, des Douze, le 26 juillet 1792.

« Ralliez-vous à la Constitution, demande le conseil général

du département de l’Ardèche : que tous les partis disparaissent devant le grand intérêt de [sa] défense (1). » — Le premier soin des corps administratifs est de faire sentir l’importance du calme, la nécessité pour les administrations subordonnées et pour tous les fonctionnaires d’être à leur poste : « Considérant qu’au cri de la Patrie en danger, tous les citoyens doivent préparer leurs armes, que tous les fonctionnaires doivent être à leur poste pour veiller sur la chose publique, s’aider mutuellement de leurs conseils et servir en commun la Patrie; 1l est nécessaire que l’harmonie, le plus grand concert règnent entre les pouvoirs constitués du département; que par une correspondance exactement tenue les demandes et renseignements parviennent à l'Administration supérieure..., fondant sur les efforts communs des citoyens et des fonctionnaires les plus grandes espérances (2). »

L'idée même de constitution conduit les départements à reprendre le thème de la loi en exhortant les citoyens au respect de la légalité, quels que soient les complots qui s’ourdissent; ce n’est pas aux particuliers à les réprimer, c’est aux administrateurs et aux Juges, « ce serait un crime de suppléer à leur autorité, ce serait substituer la force à la justice... Caitoyens, n’imitez point vos ennemis : ils veulent détraire vos lois et vous les détruiriez vous-mêmes si vous essayiez un seul instant de vous mettre au-dessus d’elles »; il faut donc « suivre les formes qu’elle [la constitution] établit. » La force représente l’arbitraire — l’observation des lois, la liberté : les @itoyens ne peuvent donc que surveiller, ils ne peuvent s’arroger le droit de punir (sans usurpation (3). »

. (4) Arch. nat. D xz. 6. 6. 11. Adresse du conseil général du département de l’Ardèche aux citoyens de ce département, 1€ août 1792.

V. dans le même sens : C. 158. 331. 18. Les administrateurs composant le conseil du département de la Haute-Marne, Chaumont, 30 juillet 1792.

(2) Arch. nat. D xz. 6. 2. 27. Extrait des registres des délibérations du directoire du département de l’Aisne, 14 juillet 1792. V. dans le même sens : C. 158. 331. 18, précit. |

(3) Arch. nat. D xx. 6. 6. 11: Adresse du conseil général d’ administration du département de l’Ardèche, précit.

Les pétitions affluent pour assurer l’Assemblée du dévouement des corps administratifs constitués en surveillance permanente (1). « Au cri de la patrie en danger, nous avons volé à notre poste pour la défendre. Nous la sauverons où nous périrons ave celle (2). » — «Le conseil général du département de la Haute-Vienne est à son poste, il fera son devoir (3). » — «Nous sommes à notre poste pour soutenir la Constitution (4). » — « Nous nous y tiendrons jusqu’à ce que vous nous ayez dit que ce danger a cessé (5). » — «La liberté ou la mort est le cri de ralliement (6). » Le conseil général du Cher (7) « jure devant l'Eternel, devant le Corps législatif et devant les pouvoirs constitués de s'élever à la hauteur des dangers qui menacent la liberté et d’être en tout digne de la confiance du peuple français. » Le curé Hoitteville, à Clais (district de Neufchâtelen-Bray) se déclare lui et ses ouailles « prêts à n'importe quel sacrifice pour la défense de la chose publique (8). » Les corps administratifs essaient de développer le sentiment d’une « solidarité » entre tous les Français (9).

La plus grande soumission est montrée aux ordres de l’Assemblée (10), à laquelle on se confie entièrement. «Venez donc au secours de la Nation», lui crie-t-on (11). — Mais en retour

(1) Arch. nat. C. 158. 331. 10. Le président de l’assemblée administrative du département de la Sarthe, à l’Assemblée Nationale, 25 juillet 1792.

(2) C. 158. 331. 3. Les membres du conseil du département du Jura (mention honorable), 24 juillet 1792.

(3) C. 158. 331. 2. 27 juillet 1792 (mention honorable).

(4) C. 158,331. 9. Les administrateurs du conseil général du département d’Ille-et-Vilaine, 24 juillet 1792.

(5) C. 154. 291. 20. Les administrateurs composant le conseil général du

département du Finistère, s. d, l

(6) C. 154. 291. 19. Les administrateurs du conseil permanent du département de l'Ariège, 23 juillet 1792.

(7) Arch. nat. C. 158. 331. 11. Conseil de département du Cher, 28 juillet 1792. (8) Arch. nat. D xr. 4. 72. 1. Pétition à l’Assemblée Nationale, 11 juillet 1792. (9) Arch. nat. D xL. 6. 6. 11 Adresse du conseil général d'administration du

département de l'Ardèche, 127 août 1792.

(10) Arch. nat. C. 158. 331.7. Les membres composant l'administration du département de l'Aude, 19 juillet 1792, « nous attendons patiemment les mesures extérieures que vous prescrirez. »

(11) Arch. nat. D xx. 6.4.4. Les Administrateurs composant le conseil de dépar- —

tement des Basses-Alpes, en surveillance permanente, 26 juillet 1792.

on exige d’elle qu’elle ose. — N’a-t-elle pas en main deux «leviers puissants : l'opinion publique et la volonté nationale ? » Ne permettent-ils pas de sortir d’une politique hésitante ? — « Faites mouvoir cette masse de puissance pour fixer la destinée incertaine de vingt-cinq millions d'hommes (1). » — « Que les sections de l’empire vous adressent, s’il le faut, le vœu de la volonté générale et que ce soit enfin la loi suprême à laquelle il ne soit plus permis de résister (2). »

Les corps subordonnés stimulent les corps supérieurs et la pétition devient un instrument impérieux de souveraineté aux mains des communes qui poussent les départements à agir. C’est ainsi que la commune de Caen veut qu’on utilise la tension nerveuse que subit le pays : € Employons, écrit-elle au département, les moyens que les circonstances nous présentent; profitons de l’énergie des enfants de la Patrie, ivres de liberté »; elle pousse le département à demander à l’Assemblée Nationale la convocation des assemblées primaires, affirmant le droit de tous les citoyens de manifester leur vœu dans un tel moment (3). Que le département arme, sur-le-champ, 2 ou 3.000 gardes nationales, et engage tous les départements à l’imiter; qu'une prompte communication entre tous les départements réunisse une force imposante aux ordres et autour des représentants de la Nation, pour sauver enfin la chose publique »; — «que les brigades des départements depuis le Nord jusqu’à la Loire marchent vers le Rhin, celles depuis la Loire jusqu’au midi se portent au pied des Alpes et des Pyrénées... »

D'ailleurs, les mesures de vigilance ne sont point superflues : dans la Meurthe (4) des libelles sont « versés à pleines mains », des Journaux contre-révolutionnaires sont gratu'te-

(1) Arch. nat. D xL. 6. 3. 2. Les administrateurs composant le conseil du département de l'Allier, renvoyé à la commission extraordinaire des Douze, 26 juillet 1792.

(2) Arch. nat. C. 158. 331. 22. Les administrateurs du conseil général du département du Calvados, 31 juillet 1792.

(3) Arch. nat. C. 158. 331. 23. Le conseil général de la commune de Cac à MM. les membres composant le conseil général du HépArereenTe du Calvados, 27 juillet 1792.

(4) Arch. nat. C. 158. 328. 1. Adresse du conseil du département de la Meurthe à l’Assemblée Nationale, juillet 1792.

ment envoyés, le département se plaint qu’on outrage les administrateurs que le peuple s’est donnés, et qu’on leur conseille d'abandonner le parti de l’Assemblée Nationale. On tâche de nous « déshonorer en s’efforçant de nous séduire. » Et rien ne vient balancer ces influences; en effet, les décisions de l’Assemblée ne parviennent pas au département. Le décret rendu à la chute du ministère patriote, n’a été connu que par les papiers publics, les adresses et les discours prononcés à l’Assemblée «ne nous sont pas parvenus... La lettre du vertueux Roland, cettelettre qui donneavec tant de force l’exemple de la conduite que les administrateurs doivent tenir envers le monarque, ne nous est pas parvenue. » [l en est de même de l’adresse sur la Patrie en danger. De plus, le pouvoir exécutif néglisge de donner les ordres auxquels l’astreimt la: loi du 8 juillet, «et 1l faut tout notre courage pour y suppléer : les munitions nous manqueralent si nous attendions l’ordre qui devrait les mettre à notre disposition. » Toutes ces négligences sont des manœuvres pour discréditer l’Assemblée, ses ennemis « vous isolent du peuple le plus qu'ils peuvent, parce que le peuple est votre force. » Le département supplie que l’Assemblée veille à propager l’esprit public en faisant parvenir ses décrets et ses instructions à la population « pour l’attacher à vous. »

Quelles que soient les suggestions proposées, la conclusion des adresses et pétitions est toujours celle-ci : « Citoyens, le moment est venu, il faut finir en un jour cette lutte insultante du despotisme contre la liberté... Citoyens, armez-vous pour sauver la Patrie (1). »

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