Y. FAR
administratifs ou internationaux, par exemple, à des idées qui relèvent d’un domaine différent, — le domaine constitutionnel; on les a vus se servir de règles puisées dans la constitution en vue de leurs investigations nouvelles, de la même manière que le physicien actuel, mutatis mutandis, emprunte les probabilités lorsqu'il travaille à l’échelle atomique.
En ce domaine quiintéresse la philosophie des techniques, les parentés, même éloignées, sont déjà révélatrices du point de vue de la marche de la connaissance.
ITT
À côté de la pensée logique des révolutionnaires, dans laquelle nous venons de voir s'organiser une théorie de la connaissance en matière sociale, il existe une forme originale de leur pensée qui n’obéit pas à la seule logique de la raison, mais à une poussée de la psychologie collective. Elle opère presque inconsciemment dans la mentalité d’alors et produit ce curieux résultat de lier des idées claires et des sentiments. Ces déroulements de pensée originaux, prennent-ils place dans une connaissance ? — [l le semble bien, si l’on admet, comme on l’accorde généralement de nos jours, que la science ne peut pas se borner à chercher la loi des phénomènes, mais qu’elle doit les expliquer. On a montré, à Juste titre, combien l’idée de loi, dans les sciences, est une idée grossière qui ne saurait exprimer directement la réalité », car le phénomène tel qu’il est considéré par elle — le phénomène pur — est une abstraction, qu’on parvient rarement à isoler de l’observateur, et qui reste troublée par d’autres phénomènes accessoires (1). Aussi, la science qui se confine dans la légalité reste-t-elle très près des préoccupations pratiques et s’interdit-elle, par là même, d’être explicative; 1l ne faut donc pas bannir les causes au profit des lois, comme le voulait Comte (2). L'idée s'implante de plus en plus, à mesure que la physique cessant
(1) E. Meyerson, Identité et réalité, 4€ édit., Paris 1932, p. 21 et De l’explicalion dans les sciences, 1921, t. I, ch. 11, « La science cherche l'explication: DER (2) V. MEyrRsoON, Tue et réalité, p. 6.
d’être seulement la science des grandes masses qui se cantonnait dans la recherche de la loi, en vient à s'attacher à l’étude des très petits phénomènes.
Du jour où l’explication est l'idéal du savant, un champ très vaste d'investigation s'ouvre, non pas seulement dans les sciences, mais en philosophie. C’est ainsi que l’étude du jugement a pu être reprise sur la base de l’intention de signification. C’est ainsi qu’en adoptant l'attitude explicative, les faits sociaux peuvent être, semble-t-il, observés de plus près et des éléments intéressant la genèse des idées politiques peuvent apparaître dans une direction autre que celle qu’indiquait l'idéal de légalité.
En effet, l’attitude explicative nous conduit à envisager par un autre biais l’idée d'utilité publique. Tout à l’heure, nous l’analysions dans sa composition logique, maintenant nous avons à l’envisager comme un thème de pensée considéré en bloc, — et cet examen n’est pas arbitraire puisque c’est sous cette forme que les textes, spécialement ceux émanés des pétitionnaires, nous la présentent. Nous avons montré, après avoir classé les pétitions, comment le thème de l'utilité sociale auquel elles se rattachent toutes, se restreint, puis s'étend. Tantôt l’idée d'utilité sociale, comprimée par une pensée elliptique, ou qui n’est pas habituée à s’analyser, se réduit à l'emploi des formules : utilité publique, intérêt public, bien public, bien commun — dans lesquelles nous ne saurions voir une simple phraséologie, en raison dés enchaînements de pensées qui en résultent. D’autres fois, au contraire, le thème se développe et des composants de l’utilité publique sont indiqués dans les textes; parmi eux, figurent soit des notions générales comme celle de constitution, soit des axiomes séparés, comme la liberté, l'égalité, la souveraineté, soit des idées qui se rattachent à ces derniers, comme l’idée de citoyen. On observe aussi, au cours de cet épanouissement, qu’à ces éléments de caractère rationnel s’ajoutent des pensées dont le contenu affectif est prépondérant : un bon exemple en est donné par l'introduction des vocables de nation, de patrie, de bonheur public, dont l’usage est si fréquent. Or, il est
remarquable que ces idées rationnelles, ou ces idées-sentiments aboutissent toujours à la notion d’utilité publique, quel que soit l’élément de liaison employé, qu'il s’agisse d’un axiome comme la liberté, ou d’un sentiment comme le bonheur publie. On voit done que des idées rationnelles aux idéessentiments la communication est établie, et pour peu que l’on lise les pétitions, on constate que les idées rationnelles elles-mêmes, la constitution, la liberté, la loi, sont, par un côté, des sentiments très intenses.
Dans cet ensemble de fragments de pensée intéressant la manière de comprendre les faits politiques que l’on saisit à l’occasion des affaires les plus menues, il est possible de faire deux classes. D’une part, une catégorie où le schéma de pensée commence par l’allégation de l’utilité publique et en pose, en quelque sorte, le primat, puis en tire par déduction une solution appropriée à une requête, par exemple; — telle est la série la plus proche de l’attitude logique que nous avons notée dans la première étape de la connaissance sociale chez les révolutionnaires. À cette catégorie appartient la pensée-type suivante qui inspire un grand nombre de textes : un but d'utilité publique s'impose à l’admimistration, donc tout agissement de ses fonctionnaires révélant des préoccupations d'intérêt personnel est illégal. Quant à l’autre série, elle présente. un développement de pensée à rebours. Elle commence par des allégations d'idées ou de sentiments, et aboutit à une affirmation de l’utiité publique. Par exemple, on commencera par mettre en avant l’axiome de liberté pour justifier le droit d’adresser des pétitions à l’Assemblée et on usera de ce droit pour présenter des vues d’un caractère juridique. Ces deux séries sont équivalentes du point de vue de l’élaboration politique et juridique, dans la pensée spontanée que nous analÿysons. Tout terme pris dans une série peut être remplacé par un terme quelconque de l’autre; autrement dit, chaque terme, liberté, citoyen, loi, utilité publique, est interchangeable dans l’enchaînement des idées qui conduit à l’invention juridique chez les révolutionnaires. Cette double correspondance entre les groupes, d’une part, et d'autre part,
entre les idées rationnelles et les idées-sentiments semble bien
être un des traits essentiels de la pensée sociale que nous avons examinée.
On comprend que, dès l'instant où des correspondances sont ainsi imaginées, des possibilités s'ouvrent qui facilitent la pensée. Une référence est établie de Putilité publique à quelque chose de connu, à savoir les axiomes et les sentiments qui les accompagnent. L’utilité publique est, peut-on dire, quelque chose de connu, puisqu'elle est reliée à un réseau extrêmement dense de références, elle ne peut être alors qualifiée de variante de style. Ainsi, à force d’être brassée par les esprits, cette idée d’utihté sociale que nous avions présentée au début de cet ouvrage comme un thème sociologique à contenu variable, devient une notion qui profite à la démarche de la pensée; plus ou moins confusément dans les formules mêmes elliptiques, elle est un maillon du raisonnement spontané quand elle emprunte l’une des deux séries de liaisons d’idées qui viennent d’être distinguées. En ce sens nous croyons que les témoignages de la pensée collective que nous avons essayé de comprendre, nous livrent des procédés de connaissance sociale. [| resterait à rechercher, si certains éléments permanents de la marche de la pensée sociale ne s’y rencontrent pas qui dépassent l’époque de la Révolution, et nous mettent sur la voie d’un procédé plus général. Cette étude demande à être conduite d’une facon différente de celle-e1 et nous nous
réservons de l’aborder ailleurs.
Vu le 9 Juillet 1938
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris
J. VENDRYÈS | Vu et permis d'imprimer Le Recreur DE L'ACADÉMIE DE Paris
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