L'HYPOTHÈSE DANS LA VÉRIFICATION
Une vérité mathématique étant conçue, il s'agit, pour la démontrer, de la rattacher par un lien logique aux vérités antérieurement établies. Cette vérification de l'hypothèse renferme elle-même un nouvel élément hypothétique. Un étudiant est examiné sur la géométrie. On lui donne un théorème à démontrer ; il faut qu'il en indique la démonstration. Dans le cas le plus ordinaire, il cherchera à retrouver dans sa mémoire l'enseignement de son professeur. Supposons que sa mémoire fasse défaut, ou qu'on rappelle à démontrer un théorème qui n'était pas compris dans le champ de l'enseignement qu'il a reçu. Il est possible qu'il invente la démonstration, mais son invention ne sera justifiée que lorsqu'il en aura constaté la valeur. Je me rappelle, à l'époque de mes études, avoir inventé un jour, pour un théorème de géométrie élémentaire, une preuve nouvelle qui me paraissait avoir de grands avantages. Je me rendis chez un de mes professeurs pour lui communiquer ma découverte. Le professeur heureu-
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sèment ne se trouva pas chez lui, et j'eus le loisir de constater par moi-même, après une nouvelle étude, que ma démonstration était fausse. J'avais fait une hypothèse portant, non sur une vérité nouvelle, mais sur un mode nouveau de vérification d'une vérité déjà établie. Il se trouvait seulement que je n'avais pas le génie de Pascal et que mon hypothèse n'était pas bonne.
Dans les sciences expérimentales, la plupart des observations sont, comme je l'ai dit, des vérifications d'hypothèses ; il en est de même et à plus forte raison des expériences. Des expériences faites au hasard, et sans une idée préconçue, seraient une espèce de jeu dont la science ne saurait attendre aucun résultat sérieux. « On ne fait jamais d'expériences que pour voir et pour prouver, c'està-dire pour contrôler et vérifier, » dit M. Claude Bernard ^ Le volume dont ces lignes sont extraites renferme en grand nombre les preuves *de l'affirmation de l'auteur. Il est donc bien établi que les expériences supposent les hypothèses qu'elles ont pour but de vérifier ; mais ce n'est pas tout : il existe un élément hypothétique dans le choix même des expériences. Foucault, par exemple, a supposé que, par le moyen d'un pendule installé dans de certaines conditions, il pourrait rendre sensible le mouvement de rotation de la terre. Si son expérience avait manqué, il n'aurait pas abandonné, sans doute, la théorie de Kopernik ; mais il aurait reconnu seulement que le procédé qu'il avait imaginé pour la vérifier n'aboutissait pas. L'hypothèse, qui se serait trouvée sans valeur, ne portait
1. Introduction à Pétude de la médecine expérimentale, p. 3M.
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donc pas sur la théorie même, mais sur un des modes de sa confirmation. On dit quelquefois que le pendule de Foucault fait du mouvement de la terre l'objet d'une perception immédiate ; c'est une erreur. On produit un phénomène dont le mouvement de la terre se trouve la meilleure explication; mais les adversaires de la théorie de Kopernik, s'il en existait encore, trouveraient assurément quelque autre moyen d'expliquer le phénomène.
En 1772, Lavoisier « commença à soupçonner (ce sont ses propres expressions) qu'un fluide élastique contenu dans l'air était susceptible de se combiner avec les métaux ^. » Pour confirmer son soupçon, il institua un certain nombre d'expériences. Les premières ne réussirent pas, et ce ne fut qu'après un temps assez long que, en s aidant des travaux de Priestley, il obtint l'oxygène. Dans le moment où il faisait des expériences qui ne réussissaient pas, il cherchait à vérifier une hypothèse juste; mais il faisait de fausses hypothèses qui portaient sur le mode de vérification. Il pensait : « Par tel ou tel procédé, j'obtiendrai le fluide élastique qui se combine avec les métaux. » Le fluide élastique existait, mais les procédés imaginés pour l'obtenir étaient défectueux.
1. Ucefer^ îm chimie enseignée pat' la biographie de se>{ fondateurs ^ p. 76.
Je puis maintenant conclure, en reproduisant mon affirmation initiale, que, dans tous nos ordres de recherches, la méthode se compose de trois éléments : observation, supposition, vérification, et que les tentatives faites pour la réduire au monisme ou au dualisme ne supportent pas un examen sérieux. Les trois éléments de la méthode sont distincts mais inséparables. L'hypothèse intervient dans l'observation et la vérification. L'observation intervient dans l'hypothèse, dont elle forme le point de départ, et dans la vérification, dont elle est la substance. La vérification enfin est inséparable de l'observation, qui est son instrument, et de l'hypothèse, qu'elle a pour but de détruire ou de confirmer. Nous sommes obligés, dans notre analyse, d'isoler les trois éléments ; mais en réalité ils se trouvent contenus l'un dans l'autre et demeurent distincts sans être séparés. La méthode est donc triple dans son unité et une dans sa triplicité.
Si les considérations qui précèdent sont fondées, on a longtemps négligé, et l'on néglige souvent encore dans l'enseignement ordinaire de la logique et dans les traités
sur l'origine de la connaissance, de faire sa place légitime an principe producteur de la science : la faculté d'invention, qui constitue le fait essentiellement personnel du génie. La spontanéité de la pensée individuelle est mé- <^onnue ; elle se trouve étouffée par les éléments impersonnels de Texpérience et de la raison. Rétablir la place et la valeur de l'individualité scientifique, c'est déposer dans le sol de la pensée un germe dont le développement produira des fruits abondants de vérité. Les historiens futurs de la philosophie s'étonneront probablement un jour de la grave lacune que présentent nos théories de la méthode. La tentative d'expliquer l'origine de la connaissance humaine sans faire la place de l'hypothèse leur paraîtra semblable à celle d'un savant qui voudrait expliquer la marche d'une montre en oubliant le ressort, ou le mouvement d'une locomotive sans faire mention de la vapeur.
La proscription de l'hypothèse a été, en partie, le résultat d'une réaction légitime mais excessive contre l'abus des simples conjectures, des théories sans fondements sérieux qui ont trop souvent encombré le sol de la science. L'abus s'est produit, en effet, et appelle à étudier les conditions qui rendent les hypothèses sérieuses et véritablement fécondes.