L'HYPOTHÈSE DANS L'OBSERVATION
Les annales de la science renferment le récit de découvertes fortuites. Les alchimistes dans leurs travaux ont rencontré des corps nouveaux auxquels ils ne pensaient point. On peut trouver des fossiles en creusant un puit« ; une plante nouvelle se rencontre sous les pas d'un voyageur. Il arrive aussi qu'un savant, en suivant une recherche, peut découvrir une chose qu'il ne cherchait pas. C'est ainsi que Scheele a découvert le chlore, dont il ne soupçonnait pas l'existence, en travaillant à isoler le manganèse. C'est ainsi encore que Claude Bernard, en instituant des expériences pour constater un organe destructeur du sucre dans les animaux, a été conduit à constater que le foie est un organe producteur du sucre *. Il existe donc des découvertes qui sont le résultat d'une observation directe. L'observation suscite l'hypothèse dans l'esprit du savant, et l'hypothèse provoque des observations nou-
1. Introékection à l'étude de la médecine expérimentale, p. 287.
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velles. Il s'agit ici d'une affaire de proportion, et je ne pense pas exagérer en disant que les observations dirigées par des hypothèses sont aux observations pures et simples, au moins comme cent est à un. Le monde est im- ^ mense, et il faut savoir où regarder, sous peine de se f perdre dans une vague et stérile contemplation. On ob- ' serve presque toujours en vue de théories préconçues qu'on veut confirmer ou détruire. Pour les esprits cultivés, la connaissance des faits ne devient véritablement intéressante que lorsqu'elle révèle une idée, et manifeste l'harmonie de la nature et de la pensée. Les hypothèses, même lorsqu'elles sont fausses, peuvent être utiles, pourMi qu'elles aient un fond sérieux, parce qu'elles provoquent Jes recherches. La physique contemporaine est dominée par la théorie de la constance de la force : c'est une hypothèse grandiose, qui, par sa nature même, n'est pas absolument vérifiable, mais qiii fait supposer, observer, vérifier une multitude de suppositions de détail. Les grandes hypothèses que Descartes prenait à tort pour des théories à priori ont été détruites en partie ; mais, avant d'être détruites, elles ont provoqué une multitude d'observations et contribué puissamment aux progrès de la science. Il est hors de doute, par exemple, que sa physiologie, malgré les erreurs qu'elle renferme, a eu de très utiles résultats, en donnant l'impulsion à tout l'ensemble (les observations et des expériences qui ont établi le rôle des forces physico-chimiques dans les fonctions de l'or-
ganisme.
Considérons une science très spécialement expérimentale, la géographie. L'observation pure y a sa place. Pour
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constater les sources d'un fleuve, le plus simple sans doute, lorsqu'on le peut, est de suivre son cours en le remontant. Pour reconnaître une île, le meilleur procédé est d'en faire le tour. Cependant, que Ton ouvre les voyages des explorateurs modernes, ceux de Livingstone, en Afrique^ par exemple, celui d'Agassiz au Brésil, et que l'on cherche à faire la part des faits géographiques qui ont été observés directement, sans aucune idée préconçue, et de ceux qui ont été observés pour Justifier ou détruire une conjecture : on verra que cette seconde partie est de beaucoup la plus considérable. Les navigateurs de l'océan Pacifique ont rencontré plus d'une fois des îles qu'ils ne cherchaient pas, mais Colomb a découvert l'Amérique \ en s'embarquant sur la foi d'une idée.
Le 13 mars 1781, William Herschell vit une étoile nouvelle pour lui dans la constellation des Gémeaux : c'était une observation pure, une découverte fortuite. D'autres astronomes avaient vu cet astre et s'étaient arrêtés à cette simple vue. Herschell ne s'en tient pas là. Il observe la nature de sa lumière, son grossissement au télescope, et conclut que ce n'est pas une étoile fixe. L'astre change de place ; il suppose que c'est une comète. Les observations subséquentes ne justifient pas cette conjecture. Il essaye alors la supposition d'une planète se mouvant selon un orbite presque circulaire. Cette fois, les observalions répondent aux calculs faits sur cette base, et la planète Uranus est découverte. On voit dans cet exemple, au début l'observation pure qui resterait inféconde, puis l'observation dirigée par deux hypothèses successives, la première fausse, la seconde juste.
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Non seulement Thypothèse dirige les observations, mais elle agit sur l'élément primitif de toute observation extérieure : la perception sensible. Dans un grand nombre de cas, on ne voit distinctement que ce qu'on a supposé. Après avoir fait une supposition juste, on perçoit ce qu'on ne percevait pas auparavant. Des sommités du mont Salève, on peut, au moyen d'un bon télescope, lire l'écriteao d'une auberge à Bonneville *. J'ai remarqué, plus d'une fois, que ceux qui tentent cette lecture hésitent assez longtemps ; puis, à un moment donné, lorsqu'ils ont fait la supposition juste, ils discernent très nettement les lettres dont ils n'avaient eu jusqu'alors qu'une perception confuse. U serait facile de multiplier ces exemples et de montrer à quel point la perception varie en raison des siqppositions vraies ou fausses faites sur les objets qu'on regarde ou sur les sons qu'on écoute.
Ces différences relatives aux choses qu'on perçoit existent pareillement quant aux choses qu'on remarque. De Saussure avait considéré avec beaucoup d'attention les blocs erratiques, et il continuait à admettre leur transport par les eaux. Un savant moderne, placé sous Tinfluence de l'hypothèse du transport par les glaciers, ayant le même objet peint sur sa rétine que celui qui se peignait sur la rétine de de Saussure, et doué d'un tal^it d'observation moindre que le sien, constate sur ces blocs des particularités que le grand naturaliste n'y remarquait pas.
L'action de l'hypothèse sur l'observation est si grande, qu'en l'absence d'une supposition vraie, ou sous l'influence
l. Chef-lieu du Faucigny, à 20 kilomètres enviroii du Sâlève.
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d'une supposition fausse, on peut tenir un fait sous la main et le méconnaître. Priestley, ayant obtenu de Toxygène à l'état pur, le prit momentanément pour de l'acide carbonique *. Cette erreur, qui étonne les chimistes, de nos jours, provenait de ce que Priestley était placé sous l'influence de la théorie fausse du phiogistique, à laquelle il demeura toujours attaché. Daguerre, ayant sous les yeux le résultat de l'action du mercure sur des plaques dont il s'était servi pour ses expériences, méconnut la nature du fait, jusqu'à ce que la supposition que c'était le mercure qui produisait l'image s'oflTrît à sa pensée ^ Les théories de Lavoisier furent plus vite acceptées par les mathématiciens, les physiciens et les astronomes que par les chimistes. Il faut faire la part des rivalités d'amour-propre chez les savants de la même classe ; mais, cette part faite, il résulte pourtant de cet exemple instructif que les vues justes dans la science ne sont pas en proportion de la masse des faits connus : l'observation ne vaut que dans la mesure où elle est fécondée par la pensée du savant. Les hommes qui se considèrent comme de purs observateurs sont dirigés dans le choix de leurs observations ; par le courant général de la science de leur époque. Or ce courant de la science a été déterminé par l'action des initiateurs, c'est-à-dire par les auteurs de conjectures à vérifier. Les purs observateurs peuvent faire peu ou très peu d'hypothèses individuelles, mais ils travaillent sous l'influence des hypothèses d'autrui ; ce sont des vérifica-
1. Hœfer, jLa chimie enseignée par la biographie de ses fondateurs, p. 153 et 154.
2. Liebig, Le développement des idées dans les sciences naturelles, p. 35.
leurs. Leur œuvre, du reste, pour avoir moins d'éclat que celle des inventeurs, n'est pas moins estimable et moins nécessaire.
Après avoir reconnu la place de l'hypothèse dans YoUservation , considérons maintenant la manière dont elle^ intervient dans la vérification.