L'HYPOTHÈSE EN ELLE-MÊME
La première condition qu'une hypothèse doit réaliser est d'être possible. La valeur d'une machine est déterminée par des essais pratiques ; on peut cependant, avant tout essai, lui reconnaître un défaut qui la rend impropre à sa destination. De même, le contrôle régulier d'une hypothèse se trouve dans l'examen des explications qu'elle fournit ; il peut arriver cependant qu'en la considérant en elle-même, et avant toute déduction de ses conséquences, on puisse constater qu'elle est inadmissible.
1° Hypothèses contraires a la raison.
Nous avons à examiner, en premier lieu, le cas d'un énoncé qui se trouve contraire aux données immédiates de la raison, ou à des vérités dûment démontrées. Les historiens de l'antiquité rapportent qu'Anaxagore, dans la prison où les Athéniens l'avaient enfermé, cherchait à résoudre le problème de la quadrature du cercle, c'esl-à-
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dire à trouver une formule pour établir Téquivalence de la surface du cercle et de celle du carré. On s'est livré dès lors à des recherches nombreuses pour découvrir cette formule; et il est maintenant démontré que le rapport cherché est tel qu'on peut en approcher indéfiniment, sans qu'il soit possible de l'établir avec une précision absolue. L'Académie des sciences a décidé qu'elle ne recevrait plus de mémoires sur ce sujet. Cette décision est parfaitement justifiée, car, s'il est mathématiquement établi que le rapport du cercle et du carré ne peut être l'objet d'une formule absolue, les tentatives faites pour établir une telle formule sont des hypothèses contraires aux lois de la raison, et dès lors impossibles. Autre exemple : L'inertie de la matière étant admise, on démontre, en mécanique rationnelle, que la recherche du mouvement perpétuel est illusoire, c'est-à-dire qu'on ne saurait trouver une machine qui soit un moteur, qui crée une force qui résulterait de son action même *. Cela étant admis, la recherche du mouvement perpétuel appartient au domaine des suppositions impossibles, parce qu'elles sont irrationnelles. On peut faire rentrer, à bon droit, dans la catégorie des hypothèses irrationnelles, l'affirmation de Videntité de la \ pensée et des phénomènes physiologiques. Cette affirmation se produit sous deux formes diverses. On considère la pensée (je prends ici le mot dans son sens le plus général, où il désigne l'ensemble des faits psychiques) comme une matière spéciale ; c'est ce qui résulterait de cette parole connue de Cabanis : « le cerveau sécrète la pensée, »
1. Voir Helmholtz^ Mémoire sur la conservation de la force, p. 16.
puisque le produit d'une sécrétion est une substance particulière tirée de la masse des fluides nourriciers du corps. Ou bien, on considère la pensée, non pas comme une matière spéciale, mais comme un mouvement spécial de la matière. C'est ainsi que M. Moleschptt écrit : « La pensée est un mouvement '. » Sous Tune ou l'autre de ces deux formes, on affirme l'identité des phénomènes physiologiques et des phénomènes psychologiques. Comment entreprend-on de démontrer la thèse ? En établissant, ce qui est facile, les rapports continuels et intimes des phénomènes de l'âme avec les phénomènes du corps. Comment peut-on établir ces rapports? En usant alternativement de deux modes de constatation divers, qui portent sur deux sortes de phénomènes irréductibles. Le rapport ne peut donc être établi sans qu'on mette en évidence, par le procédé même qui sert à l'établir, la diversité des éléments dont on signale l'harmonie. Lorsqu'on conclut, de rapports qui supposent la diversité, à l'identité qui en est la négation, on tombe dans une contradiction logique. Pour faire entendre la portée de cet argument, je prendrai un point de comparaison. Un certain nombre de savants contemporains affirment l'identité des phénomènes physiques et des phénomènes vitaux, c'est-à-dire la production des organismes et leur développement par le seul jeu des forces physiques. Dans l'état actuel des observations, l'hypothèse est hardie ; mais, si l'on considère la vie à l'état simple, c'est-à-dire à l'exclusion de tout élément psydiique, l'hypothèse n'est pas impossible, puisqu'il s'agit