Lettre à Bentley
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soit vérifiable. Une supposition qu'on n'aurait aucun moyen de vérifier resterait toujours à l'état de simple conjecture. Il est des choses qui, par leur nature même, échappent à nos moyens d'investigation. On rencontre dans la Somme de saint Thomas d'Aquin nombre de questions de cet ordre que, non seulement une philosophie sage, mais même une théologie prudente n'aborderait pas aujourd'hui. Arrêtons-nous à des exemples plus rapprochés de nous. M. Claude Bernard conçoit l'espérance que les progrès de la physiologie permettront « de dévoiler, c'est-à-dire d'expliquer scientifiquement, l'influence réciproque du moral sur le physique et du physique sur le moral *. » On pourra sans doute constater, avec une précision toujours plus grande, les rapports de ces deux éléments de la nature humaine; et nul ne saurait assigner des bornes aux progrès qui pourront être faits dans ce sens ; mais si l'on croyait arriver, non pas k déterminer ces rapports, mais à les expliquer dans leur mode, on se livrerait à une espérance décevante. C'est un cas dans lequel on peut concevoir peut-être le pourquoi^ tandis que le comment est placé en dehors de toute étude possible. L'identité du physique et du moral est une hypothèse impossible. Les suppositions relatives au mode d'union de ces deux éléments sont invérifiables. « Non seulement la pensée n'est pas explicable à l'aide de ses -conditions matérielles, dans l'état présent de nos connaissances, mais elle ne le sera jamais ^ » L'ordre physiologique et l'ordre psychologique sont séparés par un
1. Rapport sur les progrès de la physiologie générale en France^ p. 91. ^. Du Bois-Reymond, dans la Revue scientifique du 10 octobre 1874.
infranchissable abîme. Sur cet abîme, les ingénieurs de la science ne sauraient jamais jeter un pont.
On peut citer encore comme l'objet d'hypothèses qui échappent à toute vérification la question de savoir s'il se crée actuellement de la matière. Les analyses chimiques ont démontré que, dans la limite de notre expérience, aucun élément de matière ne paraît ni ne disparaît. Le gland ne crée pas la substance du chêne, substance qui est empruntée en totalité aux éléments du sol et de l'atmosphère : et, quand le bois du chêne disparaît dans les ardeurs du foyer, son poids se retrouve tout entier dans les cendres et dans les éléments de la flamme et de la fumée. De ce fait, bien établi dans la limite de notre expérience, on n'a pas le droit de conclure qu'aucune matière nouvelle n'intervient dans l'univers. Plusieurs de nos ' contemporains érigent cette affirmation en axiome; ils ont tort. Le résultat d'une création de matière, hors des limites de notre expérience, serait, si la loi de la gravitation est universelle, de modifier le mouvement de l'univers; mais ce mouvement dans sa totalité nous étant inconnu, il en est de même de ses modifications possibles. On affirme à tort la fixité de la quantité de matière dans la totahté du monde ; on affirmerait à tort la création de matières hors des limites de notreexpérience ; nous n'avons aucun moyen de contrôler les suppositions de cet ordre. On peut citer encore des conjectures qui ne sont point interdites à l'esprit humain, qui ont leur place légitime dans la poésie, qui peuvent devenir un objet de foi, par des considérations tirées de l'ordre religieux, mais qui échappent à toute vérification expérimentale proprement
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dite. Y a-t-il des mondes autres que la terre, peuplés de créatures intelligentes? Une analogie puissante nous porte à penser que, dans la multitude des planètes qui circulent autour d'innombrables soleils, il s'en trouve qui ont réalisé comme la nôtre les conditions de la vie, sur lesquelles a paru la vie, et, au sommet de la vie, l'existence spirituelle ; mais nous n'avons aucun moyen d'élever cette conjecture, si plausible qu'elle soit, à la hauteur d'une thèse scientifiquement démontrée. Existe-t-il des créatures intelligentes supérieures à l'homme? Cela doit paraître aussi très probable par analogie, en partant de la considération de l'échelle des êtres. Dans tous les cas, cela est possible ; et cette possibilité suffit pour exclure l'affirmation que l'homme est le sommet de l'univers, affirmation qui manque à la fois de prudence et d'humilité ; mais on ne voit pas comment on pourrait rencontrer à cet égard, dans l'ordre de la science proprement dite, une de ces probabilités qui croissent jusqu'à la certitude.
Des hypothèses non vérifiables n'ont donc pas d'entrée légitime dans le domaine de la science ; mais cette règle demande à être appliquée avec beaucoup de prudence. Il s'agit d'une hmite difficile, et même impossible à tracer d'une manière absolue, parce que les hypothèses qui ne sont pas vérifiables à un moment donné peuvent le devenir plus tard, comme nous aurons l'occasion de le dire en parlant de l'état de la science.
4° Du POSITFVISME.
Une question de philosophie générale s'offre ici à notre examen. Le positivisme n'admet dans la science que des
lois exprimant notre expérience actuelle et rejette, à titre (rtiypothèses qu'on ne saurait vérifier, toute théorie qui dépasse la simple coordination des faits. Il interdit toute recherche relative aux causes, aux buts des phénomènes, à des réalités quelconques dépassant le domaine de l'observation imniédiate. Les positivistes distinguent le domaine de la science et un autre domaine qu'ils considèrent comme celui de l'imagination ou du sentiment. Les uns nient résolument la réalité de toutes les conceptions imaginatives ou sentimentales qui dépassent l'expérience sensible et renouvellent, avec de légères variantes, l'ancien matérialisme ; d'autres admettent qu'au delà de ce qu'on sait il est permis de croire. Tel fut par exemple le cas de Stuart Mill, qui a été tancé assez vertement par MM. Littré et Virouboff, pour avoir dit que le mode de penser positif n'interdit pas de croire à la réalité d'une intelligence suprême, cause première du monde *. Dans tous les cas, on trace une Hgne de démarcation profonde et précise entre le domaine de la science, qui n'admet que des faits immédiatement observables, et le domaine (qu'on respecte plus ou moins) de ce qu'on nomme ' la croyance. La distinction est nette, mais elle ne résiste pas à l'examen. L'idée de la science ainsi conçue est prise dans la partie inférieure de la physique et de la chimie. La composition de l'eau, les phénomènes de la réfraction et de la réflexion de la lumière, le mode d'action de la pesanteur donnent lieu à des énoncés scientifiques qui ne sont que l'expression de faits, et qu'une observation ac-
1. Auguste Comte et Stuart Mill, par Littré, suivi de Stuart Mill el la philosophie positive y par Virouboflf. Broch. in-8<>. Paris, 1867.
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uelle peut toujours vérifier ; mais, si Ton suivait à la rigueur cette conception de la science, tout le passé nous échapperait. J'admets la production des montagnes par un phénomène de soulèvement ; cette théorie n'exprime pas un fait que je puisse vérifier directement. J'admets le fait historique de la bataille de Salamine ; je ne peux pas voir la flotte grecque victorieuse ; il me faudrait pour cela ^tre placé dans une étoile très lointaine et être armé d'un télescope fort puissant. L'avenir échapperait comme le passé à une science renfermée dans les faits susceptibles <l'une vérification actuelle. On ne croit pas d'une foi bien générale aux prédictions de l'almanach sur la pluie et le beau temps ; mais on admet, sans se tromper, ses prévisions pour les éclipses. Il y a cependant dans la prévision d'une éclipse deux éléments qui sortent de l'expérience immédiate et de la simple coordination des faits : les calculs mathématiques, et la foi dans la constance des lois de la nature. Ce qui échapperait enfin à un positivisme conséquent, c'est toute la partie supérieure de la science. Audessus des formules qui expriment et coordonnent les faits se placent les théories qui les expliquent. « L'existence du fluide éthéré, dit M. Lamé à la fin de ses Leçons mr l'élasticité^ est incontestablement démontrée par la propagation de la lumière dans les espaces planétaires, par l'explication si simple, si complète des phénomènes de la diff'raction dans la théorie des ondes. » La démonstration, que ce savant déclare incontestable et qui a, dans lous les cas, un très haut degré de probabilité, résulte, non pas de l'observation immédiate des faits, mais de leur explication, car le fluide éthéré n'est l'objet d'aucune
perception directe. « Nous n'avons pas la preuve directe, immédiate de l'existence des atomes et de la molécule chimique, » dit M. Chevreul; mais, contrairement à l'illusion des positivistes signalée par ce savant, « il n'est pas une science du monde visible où la nécessité de lier les ' faits précis .de l'observation contrôlée par l'expérience n'ait conduit à des conceptions de l'esprit qui sont en dehors de la démonstration \ » La théorie de Kopernik estelle un objet de science? La démonstration expérimentale absolue n'est pas possible, parce que nous ne pouvons pas nous transporter en un lieu d'où le mouvement de la terre serait directement perceptible ; elle est admise seulement parce qu'elle explique les apparences. Le plus positif des positivistes ne se déciderait pas toutefois, sans quçlque hésitation, à rejeter hors de la science l'affirmation du mouvement de la terre.
Quelques mots sur l'exclusion de toutes les vérités de l'ordre spirituel, à titre d'hypothèses impossibles à vérifier. Les affirmations relatives à l'ordre spirituel, à rorigine des choses, à la destination de l'homme, ont pour contrôle la considération générale de l'univers, et plus spécialement l'étude des phénomènes que l'esprit humain livre à l'observation. Ampère estimait que l'existence de l'âme et l'existence de Dieu sont des hypothèses susceptibles d'une démonstration scientifique aussi certaine que celle des grandes lois de l'astronomie^. Fresnel espérail élever ces affirmations à un si haut degré d'évidence rationnelle qu'elles seraient hors de contestation '. Je crois