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L'INDIVIDU QUI CONÇOIT LBYPOTHÈSE

Après avoir considéré les conditions requises dans la nature même des hypothèses pour qu'une hypothèse soit sérieuse, nous avons à étudier maintenant ces conditions dans rindividu, c'est-à-dire dans la personne même du savant qui fait une supposition.

1° Le génie.

La première condition personnelle de toute hypothèse îiérieuse est le génie, c'est-à-dire la faculté d'inventer*, ("ette faculté existe chez tous les hommes en quelque degré ; mais, comme toutes nos autres facultés, elle est très inégalement répartie. On a dit que le génie n'était que la patience qui permet de fixer longtemps son esprit sur un certain ordre de faits ; et l'on peut citer à l'appui de cette manière de voir la réponse de Newton, auquel on deman-

1. (( L'homme de génie est celui qui voit plus clair que les auti'es, qui aperçoit une plus grande part de vérité. » (Janet^ Le cerveau et la pensée, p. 89.)

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(lait comment il avait découvert le système du monde et qui répondit : « En y pensant toujours. » La réponse était modeste, mais elle était naïve. Bieii des hommes ont pensé avec une persévérance obstinée à certains problèmes et n'ont rien trouvé, ou n'ont trouvé que des erreurs. Les maisons d'aliénés renferment nombre de mono- i •

mânes qui pensent incessamment à une grande découverte qu'ils ont faite. La persévérance de la pensée est sans, doute une des conditions des découvertes, mais elle n'en est pas le principe générateur. Dans les affaires commerciales et financières, un esprit léger et distrait aura grande chance de faire fausse route ; mais, si vous entrez à là bourse, vous y trouverez des hommes qui tous cherchent les moyens de s'enrichir ; et, à persévérance égale, peu d'entre eux s'enrichiront : ceux qui ont le génie des affaires. Or le génie des affaires consiste à faire des hypothèses justes sur la fluctuation des valeurs.

Le génie ne tombe pas directement dans la sphère de la volonté ; c'est une faculté propre à l'individu et véritablement innée ; il n'y a aucun moyen de se donner plus de génie qu'on n'en a, mais il y a des moyens d'utiliser celui qu'on possède. Ces moyens constituent, en ce qui dépend de la personnalité du savant, les conditions secondaires des hypothèses sérieuses. Nous les réduirons à trois : l'effort qui produit le travail persévérant, l'indépendance de la recherche, et la loyauté de la pensée.

2^ Le travail.

La base indispensable de toute théorie sérieuse est la connaissance des faits à expliquer, connaissance qui s'ac-

quiert, soit par Tétude personnelle des phénomènes, soil par rétude des témoignages. Il n'est pas impossible qu'un esprit inventif, bien qu'il soit relativement ignorant, rencontre une pensée vraie qui aura échappé à de plus instruits que lui. C'est la conséquente du caractère spontané du génie; la faculté de découvrir n'est nullement proportionnelle aux acquisitions de la mémoire. Il est cependant infiniment probable que, sans une étude patiente et laborieuse des faits, l'esprit le mieux doué pour les découvertes ne produira que des chimères. L'hypothèse réclame donc un travail antérieur à sa production et qui lui fournit ses bases. Ce n'est pa» tout : une fois qu'une hypothèse a été conçue, il faiit la suivre dans ses conséquences pour la vérifier. La sixième partie du Dûcours de la méthode de Descartes est intitulée : Quelleschoses sont requises pour aller plus avant en la recherche de la nature. Une des choses requises est de se concentrer sur son travail, ce qui exige souvent le sacrifice de bien des ambitions et de bien des vanités. Descartes, sur ce point, a joint l'exemple au conseil. Lorsqu'il termine le Discours de la méthode par ces mots : « Je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne le serais à ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre, » il nous indique comment, en s'éloignant du monde et des préoccupations de la vie sociale, il employait, sans en rien perdre, son prodigieux génie. La part de sa volonté est très apparente dans son œuvre. Newton offre aussi un bel exemple de consécration entière à la recherche de la vérité scientifique. L'effort

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nécessaire au développement du génie prend quelquefois la forme du courage en face du danger. Il faut du courage , aux explorateurs scientifiques des régions inconnues du globe, des hautes cimes et des profondeurs de l'Océan . Pline a payé de sa vie le spectacle du Vésuve en éruption. Le laboratoire aussi a ses périls. Davy, dans le cours de ses expériences sur les gaz, respira volontairement du protoxyde d'azote, qui devait être mortel d'après la théorie d'un médecin célèbre son contemporain. Dulong perdit un oeil et un doigt en découvrant le perchlorure d'azote. Lavoi^r, occupé de travaux d'optique, s'enferma, pendant six semaines, dans une chambre absolument sombre, afin de rendre sa perception des nuances de la lumière plus fine et plus délicate. L'amour de la science se joint souvent au zèle de la charité pour faire braver aux médecins les dangers de la contagion. Ces occasions de courage proprement dit sont relativement rares ; mais il est certain que la paresse d'esprit nuit singulièrement aux progrès de la science, et que des vices de diverses natures engendrent la paresse. L'ordre moral pénètre dans l'ordre scientifique par une porte largement ouverte. Les désordres de la vie de Musset ont contribué à produire quelques-unes des beautés amères de sa poésie ; mais on ne saurait méconnaître dans ses œuvres une foule de germes susceptibles de développements beaucoup plus considérables que ceux qu'ils ont obtenus, et qui ont été paralysés par le manque d'effort, résultat naturel des passions auxquelles s'abandonnait l'auteur. Il en est de même dans la science, bien que les savants, par la nature de leurs travaux et la direction de leur pensée, soient généralement

moins exposés que les artistes et les poètes aux désordres qui ont si tristement compromis l'œuvre de Mussel. Dans bien des cas, un homme ne découvre pas, par la faute de sa volonté, ce qu'il était capable de découvrir par la nature de son intelligence.

3" L'indépendance de la recherche.

Le but de la science est l'explication des faits, et spj^ trois facteurs sont l'expérience, la raison et la spontanéité individuelle de la pensée. C'est par ces trois moyens que l'esprit de l'homme doit pan enir à la connaissance de la vérité, dans la limite où elle lui est accessible, ou à ce que Bacon appelle, dans son langage figuré, « une unioa chaste et légitime avec les choses elles-mêmes*. » Il peut se former des autorités illégitimes qui s'interposent entre la pensée et la réalité, et arrêtent ainsi la formation des hypothèses vraies et même l'observation des faits , car l'esprit qui se repose dans l'erreur cesse de chercher la vérité. Ce sujet a été traité par Bacon dans le cinquième livre de son ouvrage Sur la dignité des sciences^ où il étudie, sous le nom d'idoles, les diverses illusions qui s'imposent à l'esprit humain. Les autorités illégitimes créent des préjugés qui empêchent d'accueillir les idées vraies si elles se produisent, et qui les empêchent même de se produire. Dans l'antiquité , par exemple, le polythéisme religieux, luttant avec l'instinct de la raison, arrêtait le développement de la science de la nature. Lorsque Thaïes observa l'action d'un aimant, il exprima sa pensée en di-

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