Revue scientifique du 8 décembre 1878, p
2. Voir un article de M. Bourgoin dans la Revue scientifique du 7 novembre 1874.
mènes ; mais la lecture des anciens auteurs peut devenir pour eux Torigine de découTertes qui ne se seraient pas présentées autrement à leur esprit. Je ne saurais donc souscrire à ces paroles de M. Claude Bernard : « La science, qui représente ce que Thomme a appris, est essentiellement mobile dans son expression ; elle varie et se perfectionne à mesure que les connaissances acquises augmentent. La science du présent est donc nécessairement au-dessus de celle du passé, et il n'y a aucune espèce de raison d'aller chercher un accroissement de la science moderne dans les connaissances des anciens. Leurs théories , nécessairement fausses , puisqu'elles ne renferment pas les faits découverts depuis, ne sauraient avoir aucun profit réel pour les sciences actuelles. Toute science expérimentale ne peut donc faire des progrès qu'en avançant et en poursuivant son œuvre dans l'avenir. Ce serait absurde de croire qu'on doit aller la chercher dans l'étude des livres que nous a légués le passé *. »
Il est surprenant qu'un esprit aussi lucide, après avoir signalé avec force, comme il l'a fait souvent, la nature individuelle du génie et le caractère spontané de l'hypothèse, ait prononcé une proscription aussi absolue contre la recherche de la vérité dans l'œuvre de nos devanciers. La pensée de Pascal au sujet de V autorité des anciens est parfaitement juste ; celle de Claude Bernard au sujet de Vinutilitê de leurs écrits est visiblement fausse. Si Kopernik s'était conformé à cette manière de voir, la théorie du
1. Introduction à t étude de kt médecine expérimentâtes putie 11^ chap. u, S 10.
2. Voir ci-dessus, à rarticle de rindépendance de la recherche.
l'état de la science 449
mouvement de la terre aurait peut-être été retardée fort longtemps, et il n'est nullement certain que Fresnel eût découvert l'explication des phénomènes de la lumière, s'il n'avait pas pris connaissance des opinions énoncées par Descartes, Huyghens et Euler, et avait admis, sans autre examen, que la physique de son temps était plus avancée sous tous les rapports que celle du xvn® siècle. La science marche comme un fleuve qui se grossit en avançant; maisL, à oertaines époques, l'opimon générale est engagée dans des remous qui coulent en sens contraire du courant. Lorsque la rose de Jéricho a atteint l'époque de la maturité, sa semence s'enveloppe d'une écorce rigide et roule, poussée par les vents, avec le sable du désert. Elle peut rester longtemps inféconde ; mais, rencontre-t-elle un lieu propice à la végétation, elle se développe, plonge ses racines dans le sol et produit sa fleur. Les idées scientifiques ont parfois une destinée analogue.
Nous venons de passer en revue les conditions des hypothèses sérieuses. Ces conditions ne sont pas la cause des découvertes, cause qui réside dans la spontanéité individuelle de la pensée. Le sol de la science n'a été que trop souvent encombré de conjectures vaines, auxquelles Tesprit systématique s'est attaché avec obstination ; c'est là une des sources de la réaction aveugle qui a voulu proscrire le principe générateur des théories nouvelles. La vérité est qu'on n'a pas moralement le droit de livrer au public des suppositions sans bases sérieuses. Le magistrat n'a pas le droit de faire arrêter un homme sur une conjecture absolument vague ; sans cela, personne ne serait en sûreté. Pour justifier une arrestation, il faut des indices qui fassent de la culpabilité d'un individu une hypothèse judiciaire sérieuse; mais, si l'on n'arrêtait personne avant d'avoir une certitude absolue, l'action de la justice serait paralysée. De même, on ne doit pas livrer au public des suppositions vaines ; mais, si l'on ne supposait rien, la science serait à jamais stationnaire.
La considération de la nature personnelle du génie permet d'apprécier la valeur relative, pour l'avancement de la science, des secours extérieurs, tels que les coUec-
lions, les laboratoires et les bibliothèques. Ces secours sont indispensables. La classification des naturalistes ne peut se passer des herbiers et des musées ; la chimie et la physique ne sauraient faire des progrès sérieux sans le perfectionnement des instruments nécessaires aux expériences ; mais la collection ne fait pas le naturaliste, le laboratoire ne produit pas le chimiste, et la bibliothèque n'engendre pas le savant. L'oiseau a besoin d'un nid, mais ce n'est pas le nid qui crée l'oiseau. Des dépenses royales, dit Leibnitz, ne remplacent pas la pénétration du génie *. L'abondance des secours extérieurs risque même quelquefois d'étouffer la spontanéité native de l'intelligence. Les difficultés excitent nos facultés actives, le trop de facilité les assoupit. La biographie des grands fondateurs de la science pourrait démontrer, je crois, que ce ne sont pas les savants qui ont été munis, surtout au début de leur carrière, du plus grand nombre de secours extérieurs qui ont fait les découvertes les plus considérables. Il est des époques où, selon l'heureuse expression de M. de Candolle, les sciences naturelles sont « comme submergées par l'augmentation subite des collections ^ ». Ce sont les faits digérés et non les faits bruts qui nourrissent la pensée ; et, pour que la nutrition s'opère bien, une juste proportion entre la quantité des aliments et la puissance des organes digestifs est absolument nécessaire. M. le professeur Haeckel considère comme « une loi empirique, depuis longtemps constatée en Europe, que les résultats scientifiques obtenus dans un institut sont en
1. Nouveaux essais sur l'entendement humain, livre IV, chap. xii, § 13.
2. Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, p. 465.
raison inverse de sa grandeur, et que la valeur intrinsèque des travaux publiés est en raison inverse de Téclat extérieur de TinstaHation *. » La valeur de cette remarque est considérablement atténuée par le fait qu'elle se trouve insérée dans une diatribe violente contre Agassiz, et qu'elle a pour but de déprécier les services rendus par ce naturaliste célèbre. Mais M. Haeckel cite à Tappui de sa thèse un certain nombre de £aits dignes d'être pris en considération.
Pour utiliser les secours extérieurs, il faut des intelligences cultivées dans des îimes laborieuses et éprises de Tamour de la vérité. L'éducation des hommes est donc une des conditions essentielles du progrès scientifique. C'est entrer dans une voie fausse que de diriger l'instruction dans le sens d'un réalisme étroit, et de croire que l'important est d'entasser dans la mémoire, dès le début de la vie, une multitude de faits. Les faits peuvent toujours s'apprendre. L'important dans l'éducation de la jeunesse est de préparer l'instrument de nos connaissances pendant qu'il est souple. Même au point de vue spécial du progrès scientifique, il importe moins d'enseigner aux jeunes gens telle ou telle chose déterminée que de fortifier leur intelligence et de les mettre ainsi sur la voie du travail fructueux et des découvertes. Une éducatioii bien dirigée ne créera pas le génie ; mais elle préparera le terrain sur lequel le génie pourra le mieux porter tous ses fruits. Un des éléments de cette préparation est la connaissance des principes qui doivent diriger l'esprit dans la recherche de la vérité.