‹ La logique de l'hypothèseChapitre 7 sur 152 · Isaac Newton, par J. L. M., p · texte numérisé non relu

Isaac Newton, par J. L. M., p

aussi, l'hypothèse apparaît comme une clarté subite. On raconte qu'Archimède trouvant, pendant qu'il était au bain, la solution longtemps cherchée d'un problème, se mit, sans prendre le temps de se vêtir, à parcourir les rues de Syracuse en criant : « J'ai trouvé ! » Cette anecdote montre en action, si le fait est vrai, ou symbolise fort bien, si le récit est imaginaire, les illuminations soudaines de la pensée. Une découverte cause une Joie instantanée et imprévue très différente de la satisfaction réfléchie et prévue que cause l'achèvement d'un travail régulièrement terminé. Je connais un esprit inventif qui a fait, sur une question importante de physiologie, une hypothèse dont je ne connais pas la valeur, mais dont la valeur est très grande si la découverte est réelle, et qui peut indiquer le lieu exact et le moment précis où une idée nouvelle traversa son esprit comme un éclair.

Dans tous les cas, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente, quels que soient son degré de précision et son degré de certitude, l'hypothèse est le facteur indispensable de la science. Que possédons-nous, en effet, comme données immédiates, comme éléments primitifs de notre savoir? La perception sensible, c'est-à-dire la connaissance des phénomènes matériels, la perception psychique, c'est-à-dire la connaissance immédiate des faits spirituels dont notre âme est le théâtre, les axiomes et les lois du raisonnement, enfin la tendance à iîhercher des classes, des lois, des causes et des buts, <i'est-à-dire les postulats de la science. La perception, tant interne qu'externe, nous livre les faits sans aucun élément d'.explication. Les axiomes, les lois du raisonne-

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ment et les tendances natives de l'intelligence sont les principes régulateurs du travail de la pensée ; mais ces principes purement formels ne nous font pas connaître une seule cause ou une seule loi dans Tordre des sciences expérimentales, ni aucun théorème dans l'ordre des sciences mathématiques. Les théorèmes se vérifient par le raisonnement seul ; mais, avant de les vérifier, il faut les concevoir, et ils ne font nullement partie des données immédiates de la raison. Pour établir une vérité quelconque qui n'est pas une simple donnée de fait ou un élément purement logique, il faut donc que l'esprit suppose. « Le monde ne se laisse pas deviner, il faut l'observer, » disait un jour M. Berthelot, dans la Revue des Deux-Mondes, Il avait raison de le dire, en tant qu'il opposait la nécessité de l'observation aux constructions systématiques à priori; mais ne peut-on pas dire, avec autant de raison : « Les lois et les causes ne se laissent pas observer, il faut les deviner » ? existe un moyen facile de distinguer les données immédiates, qui ne sont que la matière ou la condition de la science, des vérités scientifiques proprement dites, qui exigent l'hypothèse et la vérification. Les données immédiates se montrent et ne se démontrent pas. Tout homme qui a les organes de la vue en bon état verra un bolide traverser le ciel, s'il regarde dans la direction convenable. On ne lui démontre pas le phénomène, on le^ lui montre. Mais l'explication du phénomène, la détermination de la nature du bolide ne pourra être que le résultat d'une démonstration expérimentale. J'admets sans démonstration que deux lignes parallèles sont partout également distantes, parce que c'est la conception même

de leur parallélisme; mais je ne peux pas voir immédiatement que par trois points donnés, non en ligne droite, on peut toujours faire passer une circonférence ; c'est un théorème qui a besoin de vérification et qu'un géomètre quelconque a dû supposer avant de le démontrer.

L'hypothèse est donc le facteur essentiel des sciences. « Une idée anticipée ou une hypothèse, dit M. Claude Bernard, est le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne saurait faire aucune investigation ni s'instruire ; on ne pourrait qu'entasser des observations stériles *. » L'affirmation est vraie pour toutes les sciences soit expérimentales, soit rationnelles, y compris la philosophie, qui, à le bien entendre, n'est que l'expression la plus élevée de l'esprit scientifique et n'a pas de méthode spéciale.

Toute vérité est, sous sa forme première, une hypothèse qui n'a de valeur que lorsqu'elle est vérifiée et qui, lorsqu'elle est vérifiée, devient soit un théorème, soit une loi, soit enfin la détermination d'une classe, d'une cause ou d'un but. L'embryogénie de la science doit donc établir qu'on n'a fait ni ne fera jamais aucune découverte autrement que par une supposition. On peut bien dire, en opposant à une théorie solidement établie une simple conjecture qui n'est ni développée ni vérifiée : « Ce n'est qu^une hypothèse, » mais dans le même sens où l'on dira d'une semence par opposition au végétal développé : « Ce n'est qu'une graine. » L'esprit humain produit une foule de «•onjectures vaines, de même que les arbres de nos forêts

1. Introductioti à V étude de la médecine e.vpérimentalej p. 57.

produisent un grand nombre de graines stériles ; mais l'hypothèse est la semence de toute vérité, et la rejeter par crainte des abus, c'est ne plus vouloir de semences parce qu'il existe des graines infécondes. La science n'a jamais fait un pas qu'au moyen de la méthode vraie, c'està-dire par l'emploi de suppositions justes ; mais la théorie de la science telle qu'on la fait généralement se trouve ici en plein désaccord avec la marche réelle de la science. On commence, de nos jours, à reconnaître sur ce point la vérité; mais, si l'on consulte les logiques les plus répandues et la plupart des traités de philosophie, à l'article de l'origine de nos connaissances, on trouvera, ou l'hypothèse passée sous silence (c'est le cas de presque» toutes les logiques du xvn« siècle), ou l'hypothèse proscrite (c'est le cas de la plupart des logiques du xvni® siècle), ou l'hypothèse indiquée comme un procédé auquel on est contraint de recourir en de certains cas exceptionnels et comme en désespoir de cause, lorsque les procédés réguliers de l'induction et de la déduction ne suffisent pas. Le facteur essentiel de la science se trouve donc supprimé, ou relégué dans une place secondaire, et presque toujours il est marqué d'un signe de défiance. D'où provient ce désaccord entre la marche réelle de la science et sa théorie?

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