CHAPITRE II
Lft discrédit de l'hypothèse provient en partie d'une réaction natinelle contre l'esprit de système et Tabus des conjectures sans fondement ; mais il a des sources plus profondes dans le développement de la philosophie. Le rationalisme et Tempirisme en effet, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire de la pensée, sont deux méthodes o])posées pour tout le reste, mais qui se trouvent d'accord pour méconnaître la spontanéité de la pensée individuelle dont l'hypothèse est le produit.
V Origines du rationalisme *•
Les mathématiques, vu la simplicité de leur objet, ont été la première science rigoureusement établie, et c'est dans la considération des procédés employés par les géomètres qu'un grand nombre d'esprits, à dater de Pytha-
1. Il s'agit ici du rationalisme philosophique, qu'il ne faut pas confondre avec la direction de la pensée qui figure sous le même nom dans les discussions des théologiens.
16 PLACE DE L'hypothèse dans la science
gore, ont puisé Tidée générale de la méthode. Les mathématiques ne demandent à l'expérience que les perceptions nécessaires pour éveiller la conception de l'espace et ridée du nombre. A partir de cette base expérimentale étroite et ferme, les axiomes, les définitions et les lois de rintelligence suffisent à tout. Il en est résulté que la logique de la déduction a été faite la première. Aristote n'était pas un génie mathématique ; mais , bien que l'étude de la nature ait imprimé à sa philosophie quelquesuns de ses principaux caractères, sa logique est spécialement celle des sciences déductives.
En puisant l'idée de la méthode universelle dans les procédés mathématiques, on n'a pas fait la place de l'hypothèse, parce qu'on a confondu le procédé de démonstration avec le procédé d'invention ; on n'a pas remarqué que, pour rattacher un théorème à ses antécédents logiques, il faut posséder ce théorème, et que, pour le posséder, il est nécessaire de le supposer. J'aurai l'occasion de revenir sur ce point important. On a commis une seconde erreur en méconnaissant la ligne de démarcation qui sépare les vérifications expérimentales, qui réclament la comparaison de la pensée et des faits, et les vérifications uniquement rationnelles. On est arrivé ainsi à la conception d'une science purement d priori^ partant des données immédiates de la raison et procédant par voie de déduction logique. C'est la méthode de construction. Il n'y a rien à suppposer; bien plus, il n'y a rien à observer hors des données de la raison pure. Le savant ne sait pas seulement ce qui est, il sait ce qui peut être ; il se constitue, par le simple développement de sa pensée.
juge souverain du possible et du réel. Telle est la méthode que Platon a fondée en cultivant les germes de la pensée de Pythagore.
Cette méthode, en demeurant la même dans sa partie formelle, c'est-à-dire quant au procédé de déduction d priori, s'est présentée ensuite sous un autre aspect quant aux matériaux employés. Les docteurs du moyen âge ont adopté pour point de départ de la déduction, non seulement les données immédiates de la raison, mais aussi des formules traditionnelles qu'ils revêtaient d'une autorité souveraine. C'était, en premier lieu, des affirmations empruntées au domaine religieux. On a opposé par exemple à la découverte de Kopernik le raisonnement suivant : « La théologie enseigne que le soleil est fait pour éclairer la terre. Or, on remue les flambeaux pour éclairer les maisons, et non pas les maisons pour être éclairées par les flambeaux. Donc, c'est le soleil qui tourne autour de la terre, et non pas la terre qui circule autour du soleil \ » Les textes d'Aristote ont occupé, à côté des décisions de la théologie, le rôle de principes. Aristote enseigne que le soleil est incorruptible. A l'époque où la découverte des taches de cet astre commença à se répandre, un étudiant fit part du fait à son vieux professeur, qui lui répondit : « Mon ami, j'ai lu Aristote deux fois d'un bouta l'autre, et je sais qu'il ne peut y avoir de taches dans le soleil. Essuyez mieux vos verres. Si les taches ne sont pas dans la lunette, elles ne peuvent être que dans vos yeux. » On a souvent enfin appuyé les déductions scientifiques sur des
l. Le Prince instruit en la philosophie, par messire Besian Arroy, docteur de Sorboune et théologal de Lyon. Lyon, 1671, p. 155.
NAVILLB. 2
18 PLAGE DE L*HYPOTHÈSE DANS LA SClEiNCE
principes arbitraires. C*est ainsi que Ton expliquait Tascension de Teau dans un corps de pompe par le principe que la nature a horreur du vide, jusqu'au moment où Toricelli et Pascal démontrèrent que cette horreur s'arrêtait à trente-deux pieds, et mirent ainsi en lumière la vérité, vaguement entrevue jusqu'alors par quelques rares esprits, de la pesanteur de Tair. L'horreur du vide était l'expression figurée d'une classe nombreuse de faits ; l'erreur était de prendre cette expression figurée pour une explication, et d'attribuer ainsi à la matière des attributs psychologiques.
Après la période où prévalurent les procédés scientîTiques qui viennent d'être indiqués, parut Descartes. Descartes rompt ouvertement avec l'autorité de la théologie et avec celle d'Aristote. Il revient au point de vue de Pythagore, dont il est, chez les modernes, l'héritier le plus direct. Il tente d'expliquer tous les phénomènes du monde matériel par des procédés mathématiques, sans recourir à autre chose « qu'aux semences de vérité qui sont naturellement en nos âmes » *. Cette fausse méthode mêle de nombreuses erreurs aux vérités que son génie a découvertes. Hegel entre dans la voie rouverte par Descartes et y fait un pas de plus. Au dessous des procédés de la géométrie, il contemple l'élément purement logique et conçoit l'entreprise grandiose et chimérique d'expliquer non seulement la nature, mais l'humanité et son histoire par la combinaison des éléments abstraits de Fintelligence. Le rationalisme jette alors un vif éclat, qui est