SEPTIÈME QUESTION
« La thèse que vous soutenez est-elle aussi moderne que vous avez Tair de le croire ? L'hypothèse n'a-t-elle pas toujours été indiquée dans les traités de dialectique? ne se trouve-t-elle pas au fond de l'analyse des anciens géomètres ? ne figure-t-elle pas , avec une terminologie spéciale, dans la méthode de Bacon? »
Ces demandes m'appellent à revenir sur l'état de la question.
L'hypothèse a toujours été employée dans la science, puisqu'elle est l'élément essentiel de toute découverte. Sa place a été plus ou moins reconnue dans les réflexions faites au sujet du mouvement scientifique ; mais cette place a été méconnue dans la théorie de la méthode, qui est mon objet spécial. L'hypothèse est absolument indispensable ; il semble quelquefois qu'on ne le dit pas parce que cela va sans dire , et qu'on finit par le nier parce qu'on ne l'a pas dit. Examinons avec quelque attention la marche générale de la philosophie moderne, dans son rapport avec cette question spéciale.
A l'aurore du grand mouvement de la pensée qui a produit la science contemporaine, Galilée se rend compte fort nettement de la méthode véritable. Il indique le rôle de rhypothèse, le principe de la simplicité qui doit en iliriger l'emploi, enfin la nécessité de la vérification expérimentale qui seule transforme en vérités scientifiques les conjectures de l'esprit humain. On trouve là le germe ■complet de la théorie de la méthode, mais le développement de ce germe a été arrêté par la lutte séculaire de l'empirisme et du rationalisme. A la tête de ces» deux directions de la pensée marchent Bacon et Descartes, qui, opposés sur presque tout le reste, sont d'accord pour méconnaître l'importance de la spontanéité de la pensée individuelle, et pour attendre de l'emploi des procédés scientifiques qu'ils recommandent la production des découvertes à venir.
1* Bacon.
A l'occasion de Bacon, j'ai reçu une réclamation motivée. Avant d'en indiquer le contenu, je désire citer une opinion émise par mon correspondant à l'appui de ma thèse fondamentale. Mon correspondant est spécialement voué aux études littéraires et philologiques , et sa lettre renferme le passage suivant :
« La méthode à employer pour un déchiffrement est la même que pour la solution d'un problème scientifique. S'agit-il d'un mot inconnu à déterminer? H faudra en réunir un certain nombre d'exemples, les classer, les examiner avec soin, examiner surtout le contexte : c'est là
l'observation qu'il faudra perfectionner toujours, jusqu'au moment où, quelquefois après de longues réflexions, d'autres fois par une sorte d'inspiration soudaine , jaillira l'étincelle de lumière. L'hypothèse, le sens cherché se 5ont montrés subitement à Tesprit. Ce sens trouvé, il faudra l'essayer dans le plus grand nombre d'exemples possible ; il faudra voir s'il y est bien à sa place et s'il s'harmonise avec le contexte ; c'est la vérification de l'hypothèse par l'expérimentation. Il est évident que, dans le déchiffrement pas plus qu'ailleurs, l'observation n'est suffisante. On pourrait entasser exemples sur exemples et même index sur index ; peine inutile ! L'hypothèse seule jettera sur ces matériaux la clarté dont l'intelligence a besoin. Si l'observation seule pouvait nous mener à la vérité, le résultat acquis serait toujours en proportion du travail consacré à observer; nous pourrions en quelque sorte calculer d'avance nos découvertes, et nous n'aurions pas de ces jours où nous fermons notre livre avec un sentiment de lassitude qui serait du découragement, si nous ne savions pas par expérience que l'hypothèse est capricieuse et ne se commande pas. »
On ne saurait parler plus judicieusement. Dans toutes^ les études qui ont un caractère historique, l'observation des faits n'a lieu qu'au moyen du témoignage qui ne nous est transmis, dans l'état actuel de la civilisation, que par des textes écrits. L'authenticité et l'intégrité de ces textes, leur sens et leur valeur sont nécessairement l'objet d'une série d'hypothèses qui se placent entre la pensée et les faits qu'elle cherche à atteindre. Quand on aurait réussi à exclure la supposition du domaine des mathématiques
et de la physique, on ne saurait pas même concevoir la pensée de l'exclure des sciences historiques. La thèse que Je cherche à établir serait trop facilement victorieuse dans ce domaine pour qu'il vaille la peine d'entreprendre le combat.
La réclamation de mon correspondant porte sur l'injustice dont on se rend coupable aujourd'hui à l'égard de Bacon. Sa pensée à cet égard me paraît juste, en quelque mesure. Après l'admiration plus enthousiaste qu'éclairée que les savants du x\nf siècle ont prodiguée à Bacon, la renommée de ce personnage illustre a été l'objet d'une réaction excessive. M. Joseph de Maistre *, s'armant tour à tour d'une sanglante ironie et d'une indignation généreuse, a frappé sur la mémoire du chancelier d'Angleterre des coups souvent justes, mais presque toujours trop forts. Les appréciations de M. Liebig sont souvent aussi empreintes d'une sévérité exagérée 2. Les pages de ces deux écrivains ne sont pas des jugements; ce sont des plaidoyers d'avocats, utiles peut-être pour remettre l'opinion publique en équilibre. Bacon a signalé dans l'observation et l'expérience la base indispensable de toute science sérieuse, et il l'a fait avec un incomparable éclat. Il a fort bien compris que la revue générale de l'état de la science, telle qu'il l'a entreprise dans son livre De dignitate et augmentis scientiarum^ est la première tâche de la philosophie, qui doit avant tout rassembler les données du problème universel. Il a indiqué avec précision
1. Examen de la philosophie de Bacon, par le comte Joseph de Maistre. 2 vol. in-8».
2. Lord Bacon y par Justus de Liebig^ traduit de Tallemand par Pierre de Tchihatchcf. 1 vol. in- 12.
le double mouvement de la pensée qui s'élève des faits particuliers aux idées générales pour descendre des idées générales aux faits particuliers. Ce sont là des vues justes et grandes, -dont il faut lui tenir compte à décharge de ses nombreuses erreurs. Mais quelle a été son œuvre, sous le rapport spécial de la théorie de la méthode? Mon correspondant me demande : « Les propositions générales, que Bacon a le tort de désigner sous le nom d'axiomes, ne sont-elles pas des hypothèses ? Ne déclare-t-il pas lui-même qu'une expérience vague et sans guide n'est qu'un tâtonnement * ? Ne parle-t-il pas souvent des anticipations de la pensée qui ne sauraient être que les conjectures de l'esprit humain? Ne multiplie-t-il pas les conseils pour engager les savants à ne pas s'élever trop rapidement aux principes généraux en négligeant les termes moyens nécessaires? Ses recommandations ne se rapportent-elles pas directement aux conditions qui rendent les hypothèses sérieuses ? »
Il faut distinguer. La théorie de Bacon suppose partout la nécessité de l'hypothèse, tellement qu'une partie importante de son œuvre consiste à la diriger en formulant des règles pour l'expérience ; cela est incontestable. Mais Bacon, lorsqu'il formule la théorie de la méthode, a-t-il reconnu que l'hypothèse est un des facteurs indispensables de la science? A-t-il vu cette vérité capitale, et en a-t-il déduit les conséquences? Non ! Il se plaint^ des esprits trop aventureux qui « ont formulé hardiment des thèses^
1. De dignitaie et augmentis scientiarum, livre V, chap. n; Novum ûrganum, livre I, § 100.