RUE BONAPARTE (VI
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PREFACE
Les deux ouvrages da professeiir Hans Larsson donl on off re aLijourdliiii an public une traduction frangaise tres soignee, d'une lecture facile et agreeable : I'lnluition, quelques mots sur la Poesie et la Science {Stockholm, 1892), et la Logique de la Poesie {Lund, 1899), ne sonl pas seulement de curieuses el solides eludes accomplies par un esprit nourri de fortes connaissances, exerce a Vanahjse psychologique, habile a saisir les secretes di[ferences ou affinites des choses, j'aloux cfune communion inlime avec fame des etres, en m^me temps cpie dune claire intelligence de leurs relations et de leurs manifestations exterieures, c est-a-dire par un philosophe-poete egalement epris de vie et de lumiere : ces deux courts traites tiennent une place importanle dans le mouvement general des idees a noire epoque ; ils delerminent cVune fagon remarquable I' une des directions qui s off rent a nos es-
II TREFACE
prils inquiets, pour resoudre les redoiilables problemes que nous a legues le siecle dernier.
On sail qu'Augusle Comte avail cherche le remede a Vanarchie inlelleciuelle que lui paraissail engendrer la supremalie donl se larguaienl les sciences dans la subordination de la science el de la philosophie a une religion fondee sur Vaniour el ayanl pour objei fhumanite elernelle. Or. ses disciples, en noire pays principalemenl. nous presenlerenl sa doclrine comme consislanl dans Veliminalion pure el simple de la melaphgsique el de la religion, el dans Vapolheose de la science, comme remplissanl seule les condilions d'une connaissance a la fois vraie el ulile.
Metamorphose de la sorle, le Posilivisme {ainsi que Comte avail nomme la religion quit superposail a la science) jouit. nolammenl en France, de la plus brillanle fortune. Be proche en proche, la science telle cpion V enlendail avec Littre, la science rejetant de son sein lout ce qui, de pres ou de loin, rappelait la melaphgsique, el se feasant de plus en plus exclusivemenl mecanique el malhematique, envahit tons les domaines, pretendil suffire a loules les laches de Vhumanile.
Un Jour pourtanl, on lui demanda expj'cssement : « Esl-il vrai, que de meme que vous expliquez par vos principes, en droit sinon en fait, lout le reel donne, de meme vous prelendiez suffire a satis faire
TRKFACE HI
lous les beaoina morciux el pralu/ues cle la naliire humaine? Eles-roiis vraimenl capable cle nous dicier nos devoirs el de nous mellre en mesiire de remplir loiile noire deslinee? »
Devanl celle qaeslion, nombre cle savanls proleslerenl el declarerenl cjiie la science n avail jamais prelenda foiirnir a fhomme la salisfaclion cle ses besoins spirilaels, eslhelicjues on moraiix.
Une grave ecjuiuocjue elail ainsi dissipee. Mais alors, en dehors cles moijens clinvesligalion clonl dispose la science, nexislail-il pjas, de raven de la science elle-meme. cVaiilres sources cVinfornialion. approprides a ces besoins de la nalure humaine cpie la science ne peul salisfaire?
On s'elail habitue, sous ^influence du posilivisme scienlifique, que Von avail subslilue an posilivisme religieux d'Augusle Comle, a idenlifier la raison lout enliere avec la faculle cl explicalion logicomecanique qui, a elle seule, eslimaii-on, presidait au developpemenl de f ensemble cles sciences.
Des lors, s'il apparaissail que certains domaines de la realite ou cle la vie elaieni decidement inaccessibles a Vinvesligcdion scienlifique, on elail amend a se demander s'il nexislail pas clans I'dme humaine, en dehors de la raison, quelque faculle a laquelle fussenl accessibles certains territoiresde I'^lre fermes a la science.
Or, de tout temps, d la raison qui raisonne, qui
IV PREFACE
compose el decompose des edifices de concepts^ on a oppose rintuilion, qui, directement^ immediatement , saisil, disenl ses adeples, la verile, Velre en soi.
Zenon d'Elee ne peul, avec loiiles les ressources de sa dialeclique, demontrer la possibilile du moiivemenl ; mais Diog&ne en monlt'e la realile en marchanl.
Apologue juslemenl celebre! Les principes necessaires a noire existence d'homme que nous demandons vainemenl a la raison logico-mecanique , I'inluilion ne serait-elle pas capable de nous les fournir ? El, si fon considere que la science, en somme. nopere Jamais que sur des subsliluls logiques des choses el non sur les choses elles-memes, ne convienl-il pas de rechercher si, en loules malieres, F intuition ne serait pas la condition el le fondement de la connaissance discursive el scienlifique elle-meme ? Intuition et intelligence logico-mecanique seraient des lors entre elles comme le moral et le phgsiqae, ou meme comme fetre et le phenomene.
Cette maniere cVechapper au nihil isme scienlifique deuait tout cVabord se presenter a Vesprit, mais ce iietait pas la seule que Von piil concevoir.
On selait habitue a identifier la raison avec la pensee logico-mecanique. Or, cette identification elait conlraire a toute la tradition philosophique. Descartes avail constitue sa philosophic en disti::guant radicalement F intuition rationnelle proprc-
PREFACE
mcnl dilc, qui saisil direclement le vrai, de la dialecliqiie, qui n a jamais affaire qua des abstractions. La philosophie des Platon et des Aristote avait eu pour objet de distinguer la science de VFAre, qui a pour organe le vovq on la raison, de la Iheorie puremenl logique, qui est enfeemee dans la sphere des genres, c esl-a-dire de formes super ficielles encore imparfailement delerminees. Le vou; antique etait une combinaison inlime d' intelligence^ d'activite et de sensibilite. II ne separait pas le vrai du beau et du bien; il etait elernite, et il etait vie, dil Aristote.
Ne pouvait-on, des tors, rentrer dans la tradition classique, et restituer a la raison toute sa richesse, toute son etendue, toute sa competence ''^
Ainsi congue, la raison nest pas seulement une faculte discursive, elle est en meme temps une faculle intuitive, elle est le principe commun du raisonnement et de rintuilion. Ouand on Vanalyse^ elle se revele tour a tour union secrete de Vesprit avec les choses et faculte de ramener les uns aux autres les concepts qui symbolisent les choses. Au fond, elle est V unite triple et la triplicite une du vrai, du beau et da bien.
Gest dans ce grand drame de la pensee moderne que M. Larsson vint, des 1892, jouer brillamment son rdle.
II proclame hautement la necessite, pour qui vent,
VI PRRFACE
non seiilemenl salisfaire a tons les besoins essenliels de noire nalare, mais saisir les c/ioses donnees ellesmemes aiissi objectivemenl que possible , de [aire une place a cOle de la connaissance conceptuelle mediate el successive, a rinliiilion, on perception direcle immediate el simiiltanee de la lolalite des elements donl se compose iin etre donne. Si la science, qui comprend et expliqiie, est evidemment aii-dessus de rinliiition instinctive, qui est aveugle, Vart, qui, grace a une intuition superieure, part du tout luimeme el voit les parties dans leur harmonic el leur dependance mutuelle, penelre plus avant que la science dans la connaissance vraimenl objective des choses. Ou pluldt, les sciences, a mesure quelles preferent davantage la virile objective a I'unile et a funiformite abstraite oh, pendant un temps, elles avaient cru Irouver leur perfection, se nourrisserl de plus en plus d' intuitions, et se font de plus en plus arts en meme temps que sciences.
M. Larsson a netlement degage et exalte, des 1892, le r6le esseniiel de f intuition dans la connaissance comme dans la vie.
Se demandant, en oulre, si f intuition etait un procede exlra-intellectuel, anterieur ou superieur a Vintelligence, it conclut qu'elle-meme est intelligence, est connaissance, est raison, lumiere et clarte, a sa maniere. La oil s'exerce rintuilion, dit-il, « on a affaire a un procede en apparence illogique, el qui
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esl^ an fond, pln^ loyiqne que le procedii oppose : dune pari, un procede de logique sublile, deliee ; de Vanli'e, un procede de logique grossiere el super ficielle ». « Je me suis donne comme Idche, ajoule-l-il, de mellre mieux en lumiere le Iravail de la logique deliee. » Le lecteur frangais croil ici relire le Iraile de Pascal snr Vespril geomelrique el lesprit de finesse. C'esl qu'en effet la doctrine est la meme quant a Vessenliel. Lorsque Pascal a dit : « Dieu^ sensible an coeur, non a la raison », it na pas voulu dire que ce que nous appelons la connaissance de Dieu n'esl en real He qu'un sentiment tout subjectif : it a enlendu signifier que la connaissance de Dieu depasse cells raison, etroitement logique, oil les esprits entetes de science mecaniste pretendent voir ioute la raison. a savoir la raison purement geomelrique; mais qu'en revanche elle se revele a cetie raison superieure, qui sail voii' encore, discerner les affinites el comprcndre dans une certaine mesure. Id oil I'intuilion des sens est aveiigle el oil le raisonnemenl des geometres na plus oil se prendre. <( Le cceiir a ses raisons que la raison ne connait pas)>, dit ailleurs Pascal. Ici encore it sous-enlend, apres le mot « raison », le mot « geomelrique ». Les raisons du cceur sont bien des raisons; mais seule une raison capable de penetrer dans linterieur et la nature supra-geomeirique des choses peut les apercevoir comme intelligibles.