‹ La logique de la poésieChapitre 2 sur 30 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

On I'll dans le Philobe cle Plalon : Voulez-voiis comprendre la naliire dii Bien. aulanl quil nous esl donne cVij parvenir? Renoncez a voiis le represenler an moyen d'une notion unique ; mais pluldl concevez une union iniime de plusieurs idees, logiquemenl irreductibles, telles que : beaule^ proportion, verite. Ainsi vous saisirez, jusqua un certain point, an hnoijen de ccs manages d' idees que sail operer la raison propremenl dile^ ce que voire intelligence discursive ne pjent concevoir.

D'une maniere analogue, M. Larsson voil se concilier^ s' unifier, dans la connaissance intuitive, maintes notions qui, an point de vue d'un savoir abstrail, demeurenl impenelrables, sinon hostiles les unes a Vegard des autres. « Le vrai supreme, dit- //, le bien supreme, le beau supreme paraissent constiluer une unification de notions opposees, que nous navons pas Ihabilude cVunifier. Goincidentia oppositorum, dit Nicolas de Cusa, c'est le mur qui eaclot le paradis oil Dieii habile, et cela est assez vrai... ; dans ce paradis les sages seals par viennent, quits y soient venus avec leur ingenuile on avec leur savoir. »

D'line maniere generate, estime M. Larsson, la vie logique, la vie ethique, la vie pratique, la vie esthetique sopposent entre dies tant quon les considere au moyen de concepts super ficiels. Mais a mesure que, joignant Vintuilion a la conception, on

PREFACE IX

penelre davanlage clans leiir inlimite el leur originalite, on les voit se rapprocher el se fondre en una vivanle harmonie.

II est cerles Ires difficile cVarriver a discerner el definir nellemenl la pari precise de rinliiilion dans la connaissance. Le melange inlime, e/, en realitS, loujours subsislanl, de Cinluilion el de rinlerprelalion concepluelle en esl la cause. M. Larsson fait consisler rinliiilion dans lade de saisir immedialemenl un loul el de percevoir en fonction de ce lout les parlies donl il se compose; en cVaiilres lermes, dans line synlhese immediale.

Celle definition esl Ires profonde. surloiil quand on ajoule, comme fail M. Larsson, cpie c'esl en ren- Iranl au centre de la vie el de la personnalite que I'esprit voit pen a peu les choses dans leur unite immedialemenl sgnlhetique. Peul-elre lobjet propre de r intuition est-il plus general encore que ne semhlenl rindiquer ces belles formules. Peul-elre Vintiiilion consisle-t-elle, en derniere analyse, dans line cerlaine perception direcle de Velre meme des choses aiiquel noire esprit est immedialemenl uni. Parmenide disait :

TcouTOV d'iuii voctv t£ xal oiive/.ev ecti v6ir][j.a.

(C'esl lout un que la pensee el Pel re quelle pense.)

line intuition plus ou moins confuse de Velre

PREFACE

meme des choses accompagne^ dirige et modere tous les efforts que nous faisons pour nous assimiler ies choses et pour acquerir une prise sur elles, au moyen de nos concepts, de nos syniboles et de nos methodes. Toute perception concepluelle repose ainsi sur une intuition, de meme que toute intuition, pour franchir le seuil de la conscience et etre utilisable, doit saff'ubler de concepts. Toute noire science^ toute notre vie est un effort pour traduire en concepts de plus en plus fideles el efficaces des intuitions de plus en plus larges el profondes ; et. d'autre part, c'esl un effort pour apercevoir de plus en plus distinctemenl l indigence et la superficial He de nos concepts, au regard des intuitions qu'ils sonl appeles a representer. Ne prelendons pas, a la maniere clesprits purs, voir et comprendre sans concepts; ne nous enfermons pas, comme feraient les fanatiques d'une science materialiste, dans la prison noire et vide d'un monde de concepts d'oii rinluilion serait bannie. Ni si haul, ni si bas : notre place, flit Pascal, est dans Venire deux.

Emile Boutroux.

de I'Acadcmie franraise.

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