‹ La logique de la poésieChapitre 16 sur 30 · H/VNs Larsson, Sladier och mcditationer · texte numérisé non relu

H/VNs Larsson, Sladier och mcditationer

permetlra d'y renvoyer. L'oubli an point cle vue ialuitif, c'est precisement le sens du mytlie de « Bojgen » presente par Ibsen dans ce drame.

Mais ce n'etaitpas seiileinent a litre de inoyen que je voulais inspirer du respect pour la representation intuitive. Gar, apres tout, cette distinction que nous etablissons entre diverses facultes de Fame est une abstraction. Et quand nous nous amusons a proclamer que I'une est superieure, plus utile, et que les autres sont des moyens par rapport a elle, nous faisons de cette abstraction une erreur. Toutes ces facultes sont egalement des buts en elles-memes.

Si la representation intuitive n'est pas reconnue de tons comme un but en soi, conime une necessile immediate, ce fait s'explique assez bien. Le besoin pent exister touten etant cache pard'autres besoins. Lorsque Faust court «de jouissance en jouissance », c'est au fond a autre chose qu'il aspire. Chez la plupart des homines les besoins theoretiques ne sont pas compris. Et pourtant beaucoup de philosophes, comme on le sait, et les plus eminents, les ont consideres comme des besoins vitaux d'importance centrale.Derriere toutdesir Platon apercevait comme aspiration derniere celle de contempler les idees. Spinoza voyait le but de notre evolution dans la scientia intuitively ou la volonte elle aussi parvenait a sa vraie nature. Ou bien adressons-nous a notre philosophe suedois Bostrom : d'apres lui I'idee d'homme a pour contenu toutes les autres idees et sa tache est deles actualiser. Devenir actuel au point de vue theoretique, c'est lebut, etle but j)ratique s'y trouve implique. 11 est vrai de dire que tous ces philosophes ne croient pas que nous puissions maintenir notre contenu d'idees intuitivement actuel. Et du reste en les citant j'ai seulement voulu nous familiariser avec I'idee que la comprehension theoretique peutetre un but par elle-meme.

Or celte fngon de voir caracterise les philosophes qui ont admis une connaissance intuitive : la vertu coincide avec cette connaissance. Et cela ne peut etre un simple accident. II en est ainsi parce que la vie theoretique intuitive signifie la vie dans toute sa plenitude, avec sensibilite fraiche et volonte robuste. G'est I'actualite d'une fag.on generale.

Maintenant la question est de savoir si ce besoin d'actualite ne se trouve pas au fond de tous les autres besoins que nous connaissons. Ce qu'on appelle « vivre pleinement )), « etre soi-menie », c'est-a-dire s'actualiser soi-meme avec loutes ses possibilites, et d'autres expressions analogues qu'on emploie pour designer notre besoin vital essentiel, signifient toutes la meme chose. II est remarquable que nos ecrivains voient rarement ce besoin. Avec plus de reflexion ils decouvriraient qu'au fond leurs personnalites sont mues par lui, cependant qu'ils poursuivent tant d'autres clioses : la-richesse, le devouement, la vie ardente, — c'est-adire precisement la plenitude de vie, I'actualite.

En ce qui concerne le but general delavie, je me rallie done a ceux qui le voient dans I'actualisation. Quand je cont^idere une existence, — celle d'un individu ou celle de I'humanite, ou celle d'un etre en general, il me parait qu'au cours de sa peregrination I'etre vivant n'a cesse de lutter contre la lethargic, contra I'oubli. Mais ceux qui sont le plus domines par la force adverse ne remarquent pas qu'ils oublient. Ils sont pour ainsi dire victimes d'un enchantement ; ils oublient I'oubli lui-meme.

Ce a quoi les etres aspirent du plus profond d'euxmemes, c'est la vie. Depuis I'aurore des temps ce desir a cherche, tatonne, lutte pour obtenir la victoire. Au debut il a cherche en aveugle. Sur les globes morts qui roulaient dans I'espace la vie naissait, mais ense-

INTRCDUCTION 91

velie. Les etre se moiivaient dans la matiere, pullulaieiit dans les eaux, dans la terre, dans Tair, nuiis lems yeux etaient encore fermes. Leurs sens n'etaient pas encore formes. lis avaicnt una conscience, mais celle de I'instant present. Leur memoire ne depassait pas la seconde precedento. lis etaient assoupis; mais cependanl ils luttaient, animes de desir, se lournant vers le cote oil ils esperaient trouver la chaleur et le bien-etre. Au cours des siecles innombrables les etres ont peu a pen ouvert les yeux. lis se sont evcilles et ont regarde le monde en face. Et il me semble que c'etait la le Jmt de leurs longs efforts : soulever la tete au-dessus des eaux. Tel est encore le butde nos efforts et de nos luttes. Nous luttons encore. Et nous sommeillons encore. Ne sommes-nous pas toujours, dans I'ensemble, des monades qui glissent, revent et cherchent ? Seulement nous ne le remarquons pas toujours, car nous ne sommes pas toujours assez eveilles pour constater que nous revons. Dans la plupart de nos moments nous vivons une toute petite vie comparable a celle du protozoaire dans sa goutte d'eau. Nous nous estimons fort eveilles dans notre petit monde, mais notre animation n'est-elle pas precisement notre sommeil, a savoir notre oubli ?

G'est ce besoin d'actualite auquel, selon moi, la poesie donne satisfaction.

Nous avons observe dans ce qui precede la difference entre la comprehension intuitive et la comprehension discursive dans la perception par les -sens et dans la

reproduction des souvenirs. II resterait a considerer egalement tons les autres actes theoretiques du meme point de vue, et en particulier I'imagination et la formation des concepts. Mais je n'ai ni le dessein ni la force de donner ici une psychologic de I'intuition. Ce qui vient d'etre dit doit suffire a se representor la distinction en question, telle que je la concois. Mon sujet etant la logique de la poesie, jen'ai plus que quelques mots a ajouter sur les rapports de la faculte intuitive avec la faculte logique.

J'entends par faculte logique la faculte de jugement. Or un jugement a lieu quand une relation entre des representations est affirmee ou niee, c'est-a-dire est designee comme vraie ou fausse par rapport a quelque chose d'absolument ou de relativement vrai. La formation des concepts et le raisonnement sont des operations auxiliaires du jugement.

Ni la representation intuitive ni la representation discursive ne sont en elles-memes logiques ou illogiques ; toutes deux peuvent etre aussi bien I'un que I'autre.

S'il est demontre que la poesie satisfait notre besoin d'une vie intuitivement theoretique, il ne s'ensuivra done pas immediatement qu'elle a une valeur logique. On devrait done, pour etre rigoureux, etablir le compte special de ce que la poesie fournit a I'un a I'autre point de vue; mais la clarte intuitive et la clarte logique se tiennent si intimement qu'une distinclion perpetuelle entre les deux points de vue n'est ni pratique ni possible. Je considererai en premier lieu le travail intuitif de la poesie et je crois qu'au cours de cette etude je pourrai toujours, sansdemonstration speciale, rendre apparent le travail logique.

La poesie a dans une certaine mesure son vocabiilaire ;)articalier. II y a certains mots qu'elle a specialement pi'is a son service, et d'autres qu'elle n'emploie pas volontiers. Ge i'ait a ete deja examine par lelinguiste suedois E. H. Tegner dans une etude sur La Laiigue de la Poesie, qui fut son discours de reception a I'Academie suedoise. Si nous pouvons decouvrir la cause de cette predilection ou de cette aversion pour certains mots, nous pourrons du meme coup deviner quelque chose des intentions de la poesie. Et en ce qui nous concerne il s'agira alors de voir dans quelle mesure ces intentions sont theoretiques. Je prendrai pour point de depart I'etude de M. Tegner et les conclusions auxquelles est parvenu le linguiste. Maisrappelonsd'abord un point important.

Le professeur Tegner n'a pas eu lieu de considerer le vocabulaire de la poesie autrement que dans la mesure oii il presente des particularites par comparaison avec celui des autres branches de la litterature. Nous ne pouvons nous limiter de la sorte. Notre enquete porte d'une fagon generale sur I'oeuvrc theoretique que la poesie pent accomplir. Or cette oeuvre se

manifeste tres clairement, comme je le crois, meme dans le clio^x des mots qui ne sont pis specialement « poetiques », — et ces mots communs a toute la litterature, poetique ou non, sont les plus nombreux. Le travail theoretique apparait en effet tout simplement dans le fait que chaque terme est choisi avec un soin extreme qui n'est necessaire qu'en poesie. Le poete doit mettre la main sur i'expression qu'il faut. 11 n'a pas le temps de suppleer par de longues circonlocutions a lajustesse eta la force qui manquent au mot isole. Sa pensee doit travailler avec prestesse et precision. Deja dans cette tache elementaire que pent paraitre le choix des mots, nous constatons que le poete est tenu d'obeir aux exigences logiques les plus strictes.

Si I'Oii y regarde de pres, les conditions exigees au point de vue theoretique dans le choix des mots sont au nombre de deux :

l'» 11 faut que le mot soit adequat ;

2," Et en outre aussi suggest if que possible.

En tant que suggestif il a le pouvoir d'amener a la conscience la representation immediatement designee ainsi que d'autres representations connexes. La representation immediatement designee est le contenu appellatif [ow denominatif) diW mot; les representations accessoires survenues par association formeut son contenu associatif. Le motdesigne, denomme appellativement un certain objetou un groupe d'objets. Associativement, il evoque dans la conscience diverses representations qui, au point de vue appellatif , n'ont rien d'essentiel. Par exemple, coursiei\ cheval et I'osse ont la meme valeur appellative, mais un contenu associatif tres different. Gornme le dit M. Tegner, ils rendent le meme son fondamental, mais n'ont pas les memes harmoniques.

De ces deux exigences theoretiques, il n'y en a qu'une qui soil immediatement logique. On doit reconnaitre que la logique est satisfaite pourvu seulement que le mot soit appellativenient adeqiiat. II importe fort peu a la logique qu'une idee ou notion soit rendue par un mot ou par plusieurs, exprimee avec talent ou grossierement, avec vivacite et vigueur ou moUement et faiblement. Le souci des associations parait plus utile aTornement du style, a la force et a la beaute poetiques qu'a la clarte logique. Dans cette opinion lelogicien strict seraitabsolumentinattaquable, si le contenu associatif des mots ne coutribuait en aucune fagon a determiner leur valeur appellative. Mais la verite est qu'il y contribue. Les nuances accessoires, les harmoniques determinent le mot en un certain sens, de sorte qu'en fait il ne convient pas a tout ce qu'il devrait rigoureusement designer. G'estce qui distingue entre eux les synonymes. Si nous feuilletons un dictionnaire, nous voyons que le mot courtois siguifie : poll, bien eleve, affable; et il est vrai que ce mot signifie tout cela, et pourtant il a en plus une valeur specifique qui ne ressort pas des synonymes indiques. Par suite on ne saurait, meme au point de vue logique, considerer les nuances accessoires comme peu essentielles. Parmi plusieurs synonymes il n'y a generalement qu'un terme qui convienne a chaque cas parliculier; les autres evoquent d'autres representations que celles que nous avons en vue, designent autre chose que ce que pense celui qui parle, et par suite sont loin d'etre appellativement adequats. Les nuances ont une telle valeur que celui qui ne les sent pas est oblige de s'exprimer non seulement d'une fagon logiquement inadequate, mais parfois meme, si j'ose dire, d'une fagon mensongere. Quand on fait le portrait d'un personnage, soit dans un livre, soit dans la conversation,

on encourt souvent une grande responsabilite si Ton ne surveille pas le choix des nuances. En ce cas un mot impropre pent impliquer une calomnie.

Or on constate aisement que dans le choix des mots le poele est particulierement attentif aux sons accessoires, aux nuances, — precisement afin de s'exprimer d'une maniere adequate. Les mots cliuchoteiiient, susun-enienty bruissement ne sont pas pour lui identiques ou a peu pres : il percoit non seulement le sens special a cliacun d'eux, mais la valeur que donne a chacun son harmonie speciale ; il se rend compte de I'effet produit par la voyelle claire / au milieu du troisieme mot, et du caractere imprime au mot qui precede par la combinaison des sifflantes et de la voyelle u. Chaque langue possede ainsi des mots evocateurs qui n'ont d'equivalents dans aucune autre langue. Le verbe danois risle (gazouiller, en parlant d'un ruisseau) est sans correspondant exact ensuedois. Au danois clrysse (repandre, saupoudrer, joncher) il ne me pa rait pas qu'on puisse substituer le suedois drosa, qui est du reste beaucoup moins usite. II n'arrive pas toujours necessairement qu'une forme d'un mot convienne parce qu'une autre forme produit I'effet voulu. Ainsi le verbe suedois Idiiiga (tinter) s'adapte fort bien au chant argentin de I'alouette; mais en est-il de meme du parfait defini du meme verbe, qui est klang? Un poete suedois me parait avoir manque en partie son effet en employant cet aoriste dans des vers oil il evoquait precisement la chanson de I'alouette ; c'est au reste le seul point critiquable de la belle poesie de M. Gellerstedt a laquelle je fais allusion; mais il est siir que I'alouette chante en i et non pas a. Nous reviendrons plus loin sur ces sortes d'analogies.

Que le poete rende des nuances de son et de couleur ou d'humeur, d'impressions, de caracteres, il s'efforce

d'etre adequat. Si Ton compare le portrait d'un personnage dans une a?uvre litteraire et le portrait du meme personnage dans un travail historique, scientifique, on trouvera generalement que ce dernier est moins juste et moins exact (jue I'autre. Que si un historien ou un critique veut dessiner d'un fagon adequate une individualite, il est oblige lui aussi d'ecouter de plus pres et de noter avec plus d'attention les sons accessoires que rendenties mots.

Je suis done d'accord avec M. Tegner pour penser que le poete a besoin d'avoir I'oreille fine pour entendre ces nuances, ces harmoniques. J'ajouterai simplement pour mon compte, en y insistant, qu'il s'agit ici d'une oreille logique, — si Ion pent ainsi dire, — d'un discernement logique.

Nous allons voir maintenant dans quelle mesure des exigences theoretiques de ce genre expliquent la predilection ou I'aversion de la poesie pour certains mots.

1. La liste des mots « poetiquesw s'est considerablement restreinte en frangais depuis le jour oil Victor Hugo proclama qu'il fallait dire en vers un cheval et non un coursier. II n'y en a pas moins, aujourd'hui encore, un vocabulaire poetique : ainsi des mots comme expire/^ aube, onde, niies, clement ont un caractere plus poetique que mourir, point du Jour, eau, nuages, genereux^ qui appartiennent au langage courant. Pourquoi cela ?

On constate sans difficulte, en comparant les deux elements des couples ainsi formes qu'ils entrainent

avec eux des representations accessoires tout ^ fait differentes ; ainsi Ton voit du premier coup que « I'aube » a une autre couleur que « le point du jour», qu'un esquif evoque d'autres images qu'un canot ou une barque, de meme qu'autrefois un coiirsier n'avait pas la rneme allure qu'un vulgaire cheval. Le poete, en s'emparant de ces mots, met la main sur tout un complexe de representations qui se trouvaient deja groupees dans la conscience de tous. Une portion importante du tableau est deja faite, rien que par le choix du mot qu'il fallait. II est clair que le poete, en operant un choix judicieux entre des synonymes de ce genre, satisfait a la fois aux exigences de la justesse logique et a celles de la puissance associative et de la synthese. Mais la question est de savoir pourquoi precisementl'un des mots synonymes est, d'un fagon generale, plus poetique que I'autre. La reponse la plus naturelle est evidemment celle que M. Tegner a deja donnee : les expressions de la serie « prosaique » ont quelque chose de plus trivial que les autres. Elles dirigent notre pensee vers des objets non poetiques. Cette trivialitepeut etre, selon moi ou bien surtout negative : le mot manque d'associations, il est use, exsangae; ou bien surtout positive : le mot entraine des associations qui troublent la synthese poetique.

2. Les adverbes de temps naguere, antan, Jadis, ont quelque chose de plus poetique qvC autrefois^ de meme que « nous eiitrchnes » rend un autre son que « nous sommes entresy). Apres avoir fait quelques constatations de ce genre pour la langue suedoise, M. Tegner cherche avec raison I'explication de ce fait dans I'archaisme des expressions considerees et rappelle notre tendance bien connue a idealiser le passe. Je considere a mon tour que cette tendance a sa raison dans le fait que le passe se libere dans notre memoire de circon-

Stances accessoires triviales. Si nous nous replagons par la pensee dans une situation quelconque de notre existence, nous ne nous souvenons pas si par hasard un Soulier nous faisait mal a ce moment-la. De meme la vie des siecles passes est libre des mille mesquineries de I'existence. Dans I'histoire tout vit; on n'y somuole point. Toute cette fatigue, cet ennui (|ui accompagnaient la vie, — sous forme de rhumes de cerveau et de malaises, de manque de vigueur corporelle et intellectuelle, d'indifference, d'inaction, — tout cela est dissipe, evanoui. G'est pourquoi la vie a toujours de la fraicheur quand elie est entree dans le passe. Et voila pourquoi ce qui est vieux est poetique. Mais il y a encore une autre raison a cela. Lorsqu'un mot est archaique, cela signifie aussi qu'il est pen usite. 11 n'est pas use par la conversation quotidienne, il u'est pas trivial. — On pent appliquer a pen pres la mt me explication a certaines expressions que la langue religieuse a niaintenues par tradition : la Cene, le pinacle^ etc.

3. De meme que le poete ainie ce qui est archaique, il recherche aussi volontiers les innovations verbales. Cela prouve tout sim[)lement que ce n'est pas I'arehaisme en soi ni la nouveaute en soi qui rendent un mot poetique. Mais le mot nouveau a cela de commun ayec le vieux mot qu'il n'est [)as rebatlu, banal. Et nous voyons que c'est toujours la trivialitequelapoesie evite.

4. La poesie aime ce qui est exotique : la pourpre^ Vazur., la chlamyde^ un pallium^ une sylph ide, etc. M. Tegner voit dans I'emploi des mots etrangers et savants un precede plutot mecanique qui a pourtant une certain action poetique. Evidemment cela tient a ce que des mots de ce genre apportent avec eux des representations accessoires indeterminees, evoquent toute sorte de splendours, — et nous enlevent a ce monde mesquin oii nous vivons.

Ki!) LA LOGIQUE DE LA POESIE

5. Mais d'autre part le poete aimera aussi les mots de terroir. II sera puriste. II protestera centre les « esclioliers limousins». Malherbe, dans une boutade celehre, pretendait avoir pour maitres de langage les crocheteurs du Port-au-Foin. Pour designer un descendant, ou rejeton, I'ecrivain suedois emploiera le mot indigene attling plutot que le mot savant descendent, d'origine latine, et le terme indigene doft (parfum) de preference au mot d'emprunt frangais parfym. Le sapin national n'a |)as un briiissement moins emouvunt que le palmier. Pourqiioi ? Ici encore est appliquee la loi qui veut qu'on evite la trivialite. Un mot comme d<iscendent a pour un Suedois un arriere-gout scientifique : il ne conduit pas tant la pensee vers de nobles tableaux genealogiques que vers des theories ])iologiques. Et quant au />«//?//«, c'est ou bien un article de commerce ou bien un parfum de boudoir. En general les mots etrangers, en particulier ceux de I'industrie et du commerce, ne sont pas entres en relation avec notre vie sensitive. Mais, comme nous I'avons vu,le fait d'etre exotique ou indigene ne signifierien en lui-meme, pourvu que nous soyons tenus a distance du trivial, que celui-ci soit represente par le tramway (mot anglais) ou par le cheinin de fer (expression indigene).

II semble done que nous ayons condense dans le terme et la notion de trivialite tout ce que fuit la poesie. Demandons-nous maintenant si nous avons vraiment trouve la le principe supreme du choix des mots par le poete.

Qu'est-ce que ia trivialite ? Je n'ai pas voulu parler de la « banalite de la vie quotidienne », car il arrive qu'on appelle « banales » des choses qui peuvent avoir de la grace et un charme intime. La vie quotidienne peut devenir poetique; mais il parait contradictoire que la trivialite le devienne jamais.

Et pourtaut ce dernier cas peut se produire, en un certain sens. Tout d'abord le trivial peut perdie sa Irivialite negative. I'ne chose a la((uelle nous sounnes si accoutumes qu'elle ne nous touche plus [)eut subitement elre congue de telle sorte qu'elle reprend sa fraicheur premiere. Un mot use peut retrouver son caractere : par exemple le mot mendiant ^ qu'on peut <{ualifierde prosaique en face du chemineau, qui a recu une empreinte poetique du f;tit de sa nouveaute et du drame celebre de M. Jean Richepin. Par cela meme qu'on roj)pose au chemineau, le mendiant prend aussi un caractere. Mais on peut craindre que les mots prosaiques, aussitot que Ton reflechit a leur contenu, ne prennent une trivialite positive qui les rende encore moins utilisables en poesie. Cela peut arriver, en effet, mais il n'est pas necessaire que cela arrive.

Nous touchons ici a une des questions fondamentales de I'esthetique, celle de la position de la poesie vis-avis du laid, ou de ce qui est moins beau. ]Mon opinion sur ce point est la suivante ; I'emotion de Tartiste, telle qu'il Tincorpore a son oeuvre, doit toujours etre belle, mais il n'est pas necessaire que ce qu'il decrit soit beau. L'oeil du Christ est beau, meme quand il considere le peche. Et I'oeuvre d'art n'est pas seulement un objet, mais aussi un sujet, un ceil ou se reflete ce qui a ete vu. Cet ceil lui-meme n'est pas decrit ni dessine. 11 ne se trouve pas non plus dans les cpuvres d'art qui, n'etant pas sinceres, ne sont pas des oeuvres d'art authentiques. Mais il existe dans les vraies oeuvres d'art. On n'a pas besoin de lire beaucoup de lignes de Tourguenief pour apercevoir cet ceil ou plus exactement pour voir soi-meme avec ce grand oeil calme et melancolique. C'est le sujet, son Ame, son emotion, sa fa^on de voir qui doivent posseder de la beaute et en repandre. Cette condition est indispensable. Si un

artiste voit quelque chose de disharmonieux et n'est pas encore parvenu a le transformer dans son arne de faron a retablir I'harmonie, il doit se taire et attendre : ce qu'il nous donnerait serait laid. II faut que Tartiste se libere ; — pas de telle sorte qu'il eloigne ce qui cause la discordance, mais de telle sorte qu'il nous eleve audessus de I'objet discordant.

II faut triompher de ce qui resiste a cette operation. En admettant que la victoire soit complete, Temotion est d'autant plus elevee que la resistance a ele plus considerable. II est plus facile de rendre poetique le chemineau que le voyou, le «mendigot ». Et pourtant celui-ci pent le devenir, comme on pourrait le prouver par certaines poesies, de Eroding par exemple. Dans les emotions les plus elevees de I'hommeily a quelque chose d'imperieux et d'apre qui ne regarde pas aux mots. Le grand poete etablit si fortement son emotion que celle-ci supporte meme ce qui autrement semblerait trivial. 11 y a des moments oii il paraitrait mesquin et ridicule d'eviter la trivialite. A la minute ou un homme meurt il peut etre niais, peut-etre meme choquant, de parler de « sablier » ; un pareil moment est assez grave par lui-meme pour etre mesure tout simp!ement par une montre '.

II existe naturellement des mots que la poesie, dans certains de ses genres, ne saurait guere digerer. Mais

1. J'ai des raisons pour attirer specialeraent laltention sur les lignes qui precedent et qui expriment les tendances de mon livre. Mon intention nest pas en roalite de recommander I'emploi en poesie de certains raots solennels comme « coursier », « cavale » ou « sablier 1) : j'ai voulu analyser leur effet poetique, mais je considere au leste que cet effet est le plus souvent obtenu a bon compte. Voir en outre mon I iiluilion (1892), p. 37. — Je prieegalement le lecteur de bien coniprendre la fagon dont je pose la question. J e nedemande pas .quels mots possfedent, — a dilferentes epoques, dans dlff^rents styles, ci des degr6s differents de culture, — une resonance po6tique? Jb demande : dans la mesure ou un mot a, pour tous ou pour quelquesuns, une resonance poetique, — k quoi tient ce ph«^noraene ?

Tis-a-vis de la majorite des mots consideres comme peu poetiques, la tache de la poesie n'est pas de les eviter mais de les vaincre.

Si cela est vrai, il en resulterait que nous n'avons pas decouvert dans la loi de la trivialite la norme supreme du cboix des mots par la poesie ; et en effet, cette norme ne resiste pas toujoursa I'experience. Cependant notre conclusion est en realite que le trivial pent cesser d'etre trivial. 11 doit done demeurer etabli que ie trivial, comme tel, ne peut etre poetique. Analysons pourlant de plus pres la notion de trivialite. Que con- •tienl-elle d'essentiel .'^ Q^'j a-t-il la d'incurablement hostile a la poesie ? Et pour ne pas perdre de vue notre question primordiale, le trivial presente-t-il quelque defaut au point de vue theoretique ?

Le trivial, c'est ce qui est loin du centre de la vie. Par centre de la vie, j'entends le sens general, le but d'ensemble de la vie. Par rapport a ce but, nous pouvons vivre centralement ou a la peripherie. C'est pourquoi il y a des moments grands et petits, beaux et triviaux. Mais je veux ajouter maintenant que ce ne sont pas les choses,les occupations en elles-memes qui , sont triviales, bien que pour la commodite du langage nous soyons obliges de nous exprimer parfois ainsi, mais c'est notre vie qui peut etre triviale, c'est nousmemes qui le sommes. Le mesquin n'est pas mesquin en soi. Nous n'avons pas besoin de nous occuper des grandes questions de la vie pour vivre tout pres de ses fins essentielles. Nous pouvons vivre centralement, precisement en nous adressant a ce qui est petit. En vivant d'une fa^on dispersee et distraite, on vit dune fagon peripherique. Se concentrer, c'est vivre centralement. S'arreter, ecouter la vie a certains moments, •c'est connaitre le point central, meme si I'on se tient -silencieux devant ce qui est petit.

Voyez-vous cet oiseau qui voltige parmi le feuillage ? Yous le voyez, mais vous ne pouvez vous mailriser, retenir voire ame qui suit le vol de I'oiseau. Le cortege du printemps defile de la sorte devant vos yeux. La vie glisse et s'en va au loin, tout au loin, et chaque moment qui s'ecoule vous apporte quelque chose qui ne repassera plus devant vous, — mais vous n'avez pas la force de le regarder en face. Ce qu'il y a de curieux, c'est que vous le voulez bien, mais vous ne le pouvez pas. Gar vous n'etes pas presse, et vous ne demanderiez pas mieux que de vous attarder. Mais qu'est-ce done que s'arreter ? C'est faire attention. C'est tout d'abord fixer son regard sur un point. Mais ceia suffit-il ? Admettons que vous fassiez un effort pour considerer attentivement cet oiseau : vous constatez qu'il a du blanc sur les ailes, une bande grisbleu, etc., autrement dit des particularitesa -}- b + c... Est-ce cela que vous voulez ? Nullement. Vous n'etes pas encore a Fetat d'arret. Vous sentez encore que la vie vous entraine sans que vous puissiez la saisir et la comprendre. Car, remarquez-le bien, ce n'est pas I'oiseau que vous voulez voir, mais I'oiseau en tant que partie composante dans le reste du monde, dans I'air^ d.ans le feuillage, Foiseau dans le cortege de fete de la vie. Vous voulez concentrerl'universdans ce petit etre. Mais voici que vous vous etes arrete : a cet instant il regnait sous le feuillage un tel silence qu'on eut dit que toutes choses etaient au repos. Mais precisement alors rien n'etait au repos. C'est alors que vous avez senti le flot de la vie s'ecouler et que votre pensee a parcouru votre univers, silencieuse et rapide comme seule pent Fetre la pensee quand elle voyage.

On comprend aisement qu'en s'adonnant a la contemplation de quelque chose qui parait petit et peripherique on puisse parvenir par la concentration de

soi-m6me a une vue totale de I'existence et vivre centraleiTient. D'autre part on peut etre distrait et epars tout en s'occupant de grandeschoses. L'effort cerebral n'est pas en lui-meme la vie centrale; niais, comnie tout travail, il peut servir a y coiiduire. Brusquement on sort des l)roussailles de la |:ensee et Ton se Irouve en presence d'une perspective. Le travailleur nianuel, quand il revient la pioche sur I'epaule le samedi soir, peut vivre aussi centralement que le savant professeur qui essuie sa plume apres nous avoir renseigne sur le libre arbitre. Le travail n'est pas en lui-meme et necessairement central, mais il peut evidemment Tetre, c'est-a-dire etre autre chose qu'un chemin conduisant vers le centre. Mais dans les moments ou il nous empeche de nous concentrer, alors il est trivial en ce sens qu'il ne se concilie pas bien avec la poesie.

Ce qui rend le trivial non poetique c'est done, semble-t-il, qu'il nous fait tomber a un niveau ou nous ne pouvons pas voir la vie d'une facon large. II entrave la synthese intuitive de la vie. Son vice est de nature theoretique. Mais si Ton surmonte le trivial, de fagon a retablir la synthese intuitive, il cesse d'etre le trivial. La loi de la trivialite n'est pas la loi supreme qui regit le choix des mots en poesie, mais c'est la loi de synthese qui para it bien etre celle-la.

Je me trouve ainsi amene a passer a un groupe de mots et d'expressions dont je puis, apres ce qui vient d'etre dit, tenter d'expliquer le caracterenon poetique; ce sont :

6. Lestermes « servant a la reflexion qui examine et critique ». « Le poete dira plutot mon frere que mon demi-frere, plutot hlanc que blanchdtre ». II « a rarement dans son vocabulaire des expressions telles que comparativement, en quelque fnqon, a pen pres, tout bien considere ». II emploie le superlatif plutot que le

comparatif, et ne compte en general qu'en chiffres ronds. (Gf. Tegner, op. cit.., p. 52.)

II est evident que la circonspection critique ne convient pas en poesie et que I'emotion s'enfuit pendant que s'exerce cette qualite intellectuelle, excellente en soi. «Comme la nature, d'une fagon generale, est belle ! » s'ecrie un negociant dans le Voyage aii Harz de Henri Heine; que le lecteur decide si un tel marchandage se concilie avec I'emotion lyrique.

A premiere vue on est tente de penser que ce ne pent guere etre pour quelque raison theoretique de prudence que la poesie evite des mots de ce genre. Au contraire, elle sacrifie, semble-t-il, les exigences theoretiques afin d'obtenir I'emotion. Gela est vrai. Mais elle procede ainsi pour satisfaire d'autant mieux a d'autres exigences de nature theoretique.

II n'y a pas de doute que c'est precisement un tact logique qui nous empeche parfois de donner des details precis, meme quand nous les connaissons parfaitement. On dira plutot qu'il y avait a une reception de quarante a cinquante personnes, meme si Ton sait qu'il y en avait exactement quarante-sept. Meme dans un examen, oil il s'agit pourtant de montrer sa science, un candidat pourra fort bien eviter d'accorder trop d'attention a un detail, sur lequel il est cependant tres renseigne : cela pourrait paraitre pueril. En fait nous voyonsla la faculte logique entrain d'accomplir une de ses missions les plus importantes : separer I'essentiel de I'accessoire.

C'est ce tact purement logique qui fait que la poesie touche avec un certain dedain superieur les details secondaires. lis ne feraient que troubler. Quand le poete a rassemble les faits de fagon a en avoir une vue d'ensemble, il sortirait de son role et descendrait sur un tout autre plan s'il lui fallait fixer son attention

-surun detail. Cela ne veut pas dire qii'il ait examine les details avec negligence, mais cette etude a ete une operation prealable, anterieure. Un predicateur n'ira pas troLibler la meditation et le recueillement de ses auditeurs en se langant dans une discussion savante ; mais il pent fort bien avoir discute dans son esprit les points en ([uestion jusqu'a ce qu'il soit arrive a la clarte. « II y a eu des liommes », dit quelque part Thomas a Kempis, « qui se sont unis par les voeux mutuels les plus rigoureux, » etc. L'auteur ne pro- ,nonoe pas le mot « moines », parce que ce serait ac- •corder a un objet plus d'attention qu'il ne convient •den disposer dans une heure d'edification.

Le style precieux peche contre ce tact. On admire peut-^^tre chaque expression prise a part, mais I'ensemble est sans beaute. Plus le style est elegant, plus l'auteur se rapetisse. II ne pent vraiment 6tre sublime, parmi tous ces regards de cote qu'il adresse aux mots, L'instinct le plus simple nous dit cela. Dans un des moments de la realite qui ont une signification tant soit peu serieuse, il est ridicule qu'un homme ait le temps de trouver des expressions aussi ingenieuses.

Mais on peut appliquer aux termes dont nous traitons icila remarque que nous avons faite plushaut sur les mots rebelles a la poesie : plus la poesie est puissante, plus elle les admet facilement. Une oeuvre poetique peut etre concue de telle sorte que I'emotion qu'elle doit eveiller ne supporte rien de prosaique ; mais mieux vaut pouvoir admettre cette prose sans que Temotion s'en trouve diminuee. Le Don Juafi de Byron est admirable a ce point de vue. Le ton de I'oeuvre est tel que l'auteur peut y parler de tout ce qu'il veut. L'emotion la plus penetrante alterne avec des reflexions sur les sujets les plus banals, mais elle n'en subit aucun dommage ; on dirait qu'elle se repose,

et quand revient la vague criiarmonie, elle en vibre avec d'autant plus de force. II en est ainsi de la Divine Coniedie de Dante : I'auteur se presente a nous charge d'une melancolie grave et calme, qui tatonne pour ainsi dire et quicherche, d'une tristesse qui contemple, qui reve et qui reflecliit tout a la fois. Le rythme tranquille de cette poesie permet a la reflexion de faire de longs circuits sans que Temotion generale, pleine de noblesse et d'elevation, s'en trouve atteinte.

J'ose croire que la conclusion a laquelle est arrive M. Tegner dans I'etude preciteeconfirme mon opinion, a savoir que dans le clioix des mots la poesie est conduite, — entre autres motifs, il est vrai, — par des motifs de caractere theoretique.

Ges etudes sur la technique de la poesie ont avant tout un but methodologique, et je vais essayer de les accompagner d'applications a la methode scientifique d'une part et a la methode pedagogique d'autre part.

Je crois pouvoir affirmer que les exigences relatives au choix des mots doivent etre rendues plus severes aussi bien dans la science que dans la pedagogie et que nousavons beaucoup a apprendre de la poesie.

Pensons d'abord a la science; et, jusqu'a nouvel ordre, a la science dont j'ai le mieux medite la methode, c'est-a-dire la pliilosophie.

J'ai deja eu occasion (V. Jnluition^ en particulier p. 47) d'insister sur la necessite de nuancer les notions avec plus de nettete. L'ethique notamment s'occupe de certaines notions indeterminees telles que pitie,

amour, etc., sans indiquer avec exactitude de quelle nuance de ces sentiments il s'agit. Par exemple, dans les discussions au sujet de Nietzsche on parle volontiers de pitie. Je ne puis m'empecher de trouver ([ue le debat gagnerait beaucoup en clarte si Ton se rendait luieux coin[)te de ce que Ton entend par la pitie. Car on pent entendre par la desetats d'ame bien differents. Pensons aux personnes que nous connaissons et representonsnous ces personnes eprouvant de la pitie pour quelqu'un : nous aurons decouvert bientdt beaucoup d'especes de pitie ; presque chaque personne a la sienne ; et nous nous passerions bien volontiers de la plupart de ces especes de pitie, tandis que d'autres appartiennent aux sentiments les plus eleves et les plus precieux de I'humanite. II me semble des lors que la discussion ne peut conduire a aucun resultat si Ton persiste a traiter toutes les varietes de pitie sous une meme denomination. On ne saurait les mettre dans le meme sac, comme on dit familierement. Nietzsche a lieu, dans une certaine mesure, de s'en prendre a lui-meme s'il a ete mal interprete sur ce point. Jecrois qu'il a laisse le mot dominer la pensee et n'a pas remarque que sous le meme terme il avait affaire a des etats d'Ame extremement divers. Et c'est pourquoi il a recolte I'ivraie avec le froment.

Cependant nous avons ici a faire face a une objection qui a ete posee en fait par M. H. Hoffding dans une etude sur la Philosophie considcree comme art^ ou le philosophe danois a egalement parle de mon essai sur VIntuition. M. Hoffding estime que la science ne peut suivre les nuances jusqu'a I'individualite. Ce soin revient a la « philosophie artiste » en tant que sagesse de la vie pratique. Voici ce que je repondrai a cette objection.

Les diverses formes que la pitie, par exemple, prend

chiez divers individus ne doivent pas etre considerees comme des exemplaires, mais comme des especes. La science, il est vrai, n'a pas a s'occuper des exemplaires particuliers, mais elle a a determiner les especes. Si nous imagiuons dix personnes qui eprouvent la pitie chacune a sa maniere, nous avons la dix especes ou, si I'on veut, dix varietes de pilie. Si une de ces dix personnes eprouve la pitie aujourd'hui, demain et en dix cas differents tout a fait de la menie faQon, nous avons affaire a dix exemplaires differents d'une meme espece ; et il en serait de meme si Ton pouvait se representer differentes personnes eprouvant de la pitie d'une fagon exactenient semblable.

J'etablis tres serieusement une comparaison entre la description des etats dWine et la description des plantes. Notre flore psychique estpeut-etre encore tres peu decrite et classee. Peut-etre n'a-t-elle pas eu son Linne. Je ne veux pas dire que la pyschologie dansson ensemble se trouve actuellement au meme niveau que la botanique avant Linne, car sur certains points elle peut etre consideree comme une science pleinement moderae. Pour continuer ma comparaison avec la botanique, je rappellerai comment on a etabli une distinction entre la botani([ue generale (structure et vie des plantes, anatomie et physiologie vegetales) et la botanique speciale (formes vegetales). La psychologic a des objets qui sont analogues a ceux de la botanique generale, et c'est precisement a ces taches qu'elle s'est ordinairement consacree, — savoir a des recherches sur les diverses fonctions de Tame. Quand on pense a ce que la psychologie a accompli dans ce domaine, il serait tout a fait absurde de la comparer a ce qu'etait la botanique avant Linne. Mais pensons a la psychologie qui correspondrait a la botanique speciale, autrement dit a i'etude des formes psycholo-

LE CUOIX DKS MOTS 111

giques consideiees coinine des touts; alors la comparaison n'est peut-etre plus aussi deraisonnable. II en est des formes ps}'cliologiques comme des formes vegetales et animales : elles presentent egalcment des ressemblaiices supcrficielles et accidentelles et des ressemblances essentielles. Deux formes peuvent etre rapprochees par suite d'une ressemblance apparente, bien qu'elles soient tres eloignees Tune de Taiitre a cause d'une dissemblance essentielle. Entre la contrition chretienne et le remords du coquin qui s'est laisse prendre il y a une certaine analogic, et pourtant ces deux sentiments n'ont rien a faire Tun avec I'autre. En ce cas la dissemblance est si grande qu'elle se fait remarquer tot ou tard. Mais dans d'autres cas elle peut rester inapercue meme de peuples et d'individus tres cultives; — par exemple en ce qui concerne les types de pitie dont nous avons deja parle ; ou encore en ce qui concerne la notion de mensonge, ou bien tous les etats d'ame qui forment des degres dans I'ordre de la clemence, etc. La fierte et I'humilite presentent chacune une echelle de degres ordonnee de telle sorte que les echelons d'en bas sont aussi eloignes I'un de I'autre que peuvent I'etre I'outrecuidance fanfaronne et la basse servilite, tandis que les echelons d'en haut ont peut-etre des affinites. Un sentiment en admet un autre et se I'incorpore, par suite de ce processus de complexite croissante qui caracterise partout le perfectionnement des sentiments. Si Ton veut analyser la fierte, on decouvrira qu'elle est entremelee de modestie, de discretion, de generosite. Nous constatons ainsi qu'en general des etals psycliologiques de caractere et de valeur differents passent sous une meme denomination. Nous avons conserve 1-e systeme qui avait ete etabli autrefois par nos ancetres. Rompre avec la terminologie regue, pretendre

par exeinple qu'une certaine forme de pilie n'est pas proprement de la pitie, parait done absurde a beaucoup de gens, — aussi absurde que de dire que la baleine n'est pas un poisson. Des lors que cela s'appelle ainsi !

Je crois cependant que nous faisons souvent des distinctions plus penetrantes que nous n'en avons conscience. Nous coniprenons beaucoup de chosesdont nous ne nous rendons pas clairement compte. En fait nous Savons bien distinguer entre ce qui est authentique et ce qui est I'apparence. Dans la vie quotidienne nous discernons fort bien les cinquante sortes de compassion et nous rendons a chacune la consideration qui lui revient. Oui, a condition que nous ne fassions pas de theorie. Car alors nous oublions notre sagesse de moralistes pratiques. G'est done avant tout dans la science que se fait sentir le defaut de distinctions precises entre les etats d'Anie. Dans la vie ce defaut n'est pas si grave, et il ne lest pas non plus dans cette partie de la civilisation ecrite qui ressemble le plus a la vie, et qui est la poesie. Si nous comparons les ouvrages d'ethique avec la litterature d'imaginalion, nous ne pouvons nous empecher de remarquer combien dans cette derniere les etats d'ame sont plus finement distingues. Gomme nous I'avons deja indique, le poele apporte a discerner les nuances de Fame la meme precision, le meme soin minutieux qu'anoter les nuances de son et de couleur. Nous trouvons aussi dans la litterature proprement dite une flore psychique dont la richesse est trop negligee par la psycliologie et par I'ethique. Cette divergence que nous constatons dans la culture suivant qu'elle se presente dans la vie, dans la litterature et dans la science n'est nullement inexplicable. La vie elle-meme est plus riclie que la culture telle qu'elle est enfermee dans les discours et les

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livres. Des formes de la vie psychique peuvent exister pendant des siecles et des siecles, — nous pourrions ■dire aussi bien pendant des millenaires, — avant qu'elles deviennentunobjetde reflexion. Le poete pent paraitre en quelque fagon devancer la vie : il represente des formes psychiques qui semblent nouvelles; ^t cela est vrai : en tant (|ue representees, exposees, elles sont nouvelles, mais en tant que vecues elles existaient auparavant non seulement dans vie personnelle du poete ou du romancier, mais dans celle de beaucoup d'autres hommes. Le poete, en realite, arrive quelque pen en retard sur la vie, mais pas si en retard que I'homme de science. Car le poete rend d'une fagon moins reflechie ce qu'il eprouve. Si un poete entreprenait de construire une theorie generale sur quelque sujet, il oublierait le plus souvent ce qu'il a Tu comme poete. C'est ce que fait Nietzsche. En tant que poete, Nietzsche sait observer les nuances d'un coup d'oeil penetrant, et Ton pourrait tirer de son opuvre une riche collection de formes psychit|ues bien dessinees. Mais quand il s'agit pour lui de traitor scientifiquement ses materiaux et d'edifier une theorie, il commet des erreurs. II est assez poete pour discerner entre les diverses formes de la pitie, mais il n'est pas assez logicien pour decouvrir qu'elles ne peuvent par consequent etre traitees comme une seule et meme notion.

La constitution d'un herbier psychologique est peutetre une des t&ches les plus urgentes de la psychologic. 11 faudrait decrire et denommer. Et pour cette operation on pourrait utiliser la litterature. Je lis par exemple ce qui suit dans un livre suedois recemment paru, la Coinedie du Manage^ par Gustavo de Geijerstam : « II savait seulement que la vie I'avait conduit a un point ou le chagrin et lajoie s'aplanissent ou s'unis-

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sent, et oii le bonheur ou le malheur paraissent petits. L'etat oil il etait parvenu etait quelcjue chose qui n'a pas de nom. » Que peut etre un tel etat d'ame? Gela ne ressort pas precisement du passage que nous venons de citer, mais de la marclie des evenements et de la situation oil elle a abouti. II y a la une impression qui a peut-etre ete vecue par peu de gens et a laquelle ceux-ci n'ont pas fait attention ; c'est, comme je crois, un de ces etats d'ame ou les disharmonies peuvent se concilier, les conflits se resoudre, — un de ces etats liberateurs qu'un homme peut rencontrer sans pouvoir en faire part a d'autres. Une fois qu'un etat de ce genre a ete decrit dans un livre, on pourra toujours renvoyer a ce livre. Mais la citation serait trop longue. II faudra, d'apres le livre, donner une courte description de l'etat d'ame. Et ce que le livre a souvent donne en bloc, par la simple description des gestes et des actes, le psychologue devra Tanalyser. II aura dans une certaine mesure a decomposer les ingredients qui entrent dans I'impression susdite. II fera des comparaisons avec d'autres impressions. En un mot il fera son possible pour distinguer cet etat psychique des autres etats. Et, si cela se peut, il lui donnera unnom. Je ne considere pas du tout comme impossible que Ton introduise un jour des denominations en quelque fagon analogues a celles que Linne avait choisies, et dans lesquelles le nom de I'espece serait emprunte a quelqiie circonstance accessoire, par exemple au livre oil elle aura ete decrite,au personnage qui I'auraincarnee, etc. Est-ce que nous ne parlous pas deja de sentiments a la maniere de Faust, d'etats d'ame a la Rene, etc. ?

Le meilleur moyen de travailler a cette oeuvre serait de proceder a des etudes comparatives. On pourrait, par exemple, rassembler diverses formes de pitie, d'es-

prit conciliant, d'amour, de haine, d'esperance, etc. On obliendrait ainsi un genre dans lequel il serait plus facile de classer les especes. Naturellement on n'auiait pas besoin de botaniser toujours dans la litterature. On a aussi devant soi la vie, et soi-meme. En meme temps qu'on est en presence d'line forme donnee, on se demande quelles sont les formes apparentees que Ton pent imaginer. Mais la litterature fournirait da nioins le meilleur point de depart. C'est \a pt/sc/iologie Litteraire qu'il faudrait cultiver.

J'ai voulu dans ce qui precede, en considerant specialement les methodes scientifiques de la psychologic et de retliiqiie, reclamer une delimitation plus nette des notions. Gomme on le voit, rnon intention en ecrivant mon petit essai sur V Intuition n'etait done pas de demander un relachement des lois de la logique. J'y ai pris la defense de I'intuition et du mysticisme, mais parce que j'ai vu dans I'intuition, quand elle est pure et authentique, une application a lafois plus fine et plus rigoureusede la logique. J'ai pense qu'une methode empirique appliquee avec plus de finesse nous rapprocheraitde la mystique. Car plus nous observons et nuangons avec penetration, — et cela rentre dans les obligations d'une methode logique, — plus nous laissons derriere nous les distinctions plus grossieres, que Ton pent comprendre avec un certain entrainement. Je n'ai pas la moindre envie de m'exprimer par paradoxes. Autant que je puis m'en rendre compte, tout ce qui a lieu, c'est que la methode logique, precisement a son point de perfection, pent conduire au mysticisme. En tout cas, c'est un developpement de ce genre que j'ai voulu reclamer. II faut parachever la logique, et non la relacher.

Jusqu'ici je m'en suis tenu specialement a la philosophic. II n'est pas necessaire d'examiner ici en detail

a combien d'autres sciences peuvent s'appliquer les observations qui ont ete faites. Je pretends simplenient que dans quelques sciences les notions n'ont pas ete determinees et denommees avec assez de soin pour servir de base a de veritables jugements, et que dans ees sciences il y aurait avantage a observer de plus pres la valeur des mots et, avec I'aide de leurs signications secondaires, a mettre dans I'expression quelque chose de ce souci des nuances qui est exige en poesie. C'est pour la description des etats d'ame que ce soin a ete juge necessaire. J'oserai done appliquer ce que j'ai dit a toutes les sciences dans la mesure ou elles traitent des etats dame. Je n'ai pas a me prononcer ici sur le reste.

La pedagogic a les meines exigences que I'esthetique. La aussi il faut que les mots soient adequats et suggestifs. La comme en poesie cette derniere qualite a une valeur en soi. Ge que j'ai dit plus haut s'applique egalement aux deux domaines. En pedagogic aussi on doit faire attention a la categoric a part que fornient les objets de I'obscrvation interieure. II est vrai qu'on a cru trouver la panacee pedagogique dans ce qu'on a appele « la legon de clioses » ou « Tenseignement intuitif ». On veut que I'eleve voie et eprouve tout, pour savoir ce que designent les mots. Mais il etait inevitable que Ton songeat principalement a I'obscrvation externe, et c'est ce qui est arrive en effet. Notre enseigncment a fait de tres grands progres pour tout ce qui est objet d'observation exterieurc.

Mais il n'eii va pas de meme de Tenseignement (|ai porte sur les phenom^nes introspectifs. Le mailre parle des etats d'ame sans pouvoir les designer avec precision. Le plus souvent il se contente d'un a peu pres. Si Ton pouvaitintroduire la « methode intuitive » dans ce domaine, c'est-ii-dire amener d'autres lionimes a Fobservation iutei'ieure de leurs propres etats d'ame, I'humanite serait transformee. G'est cette idee que J. G. Fichle exposa dans les Discoius a la nation allemande par lesquels, en 1807-1808, pendant une periode douloureuse pour TAUemagne, il voulait indiquer a sa nation la voie du salut. Mais Fichte nourrissait de trop grands espoirs. Le moyen qu'il avait Irouve etait incontestablement le bon, mais la difficulte reside dans I'application. 11 en est ainsi de toutes les vraies panacees. La vision introspective est parfois presque impossible a atteindre; et jusqu'ici il n'y a pour I'enseigner aucune methode, — rien qu'un art. Et cet art consiste pour une partie importante dans I'aptitude a bien choisir ses mots. Peut-etre ce qui va suivre donnera-t-il quel([ues raisons de la conviction oil je suis que les lois de la pedagogic sont les memes que ceiles de I'esthetique. En tous cas, en ce qui concerne le choix des mots, un grand benefice serait oblenu si le predicateur ou I'educateur s'appliquaienta satisfaire aux memes conditions qu'exige la poesie dans le choix des termes. Le maitre doitlui aussi preter Toreille aux nuances des mots.

Apres avoir considere les conditions exigees dans le choix des mots, nous devons finalement reflechir que

nous sommes loin de posseder des denominations pour toutes nos representations, pour toutes les nuances de son, pour toutes les combinaisons d'odeurs et de sensations gustatives, pour tous les etats d'^me. L'art de choisir les mots n'est pas suffisant. G'est pourquoi les autres moyens d'expression de la poesie sont necessaires: et ce sont des figures de style, des images, le rytlime, ce qu'il y a d'immediatement personnel dans un expose, la composition de I'ensemble.

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