Dans Wundt, Sludien IV
INTHODUGTION 83
nous representer quelque chose, nous commencons par certains mouvements qui accompagnent la contemplation d'un objet. S il s'agit, par exemple, de nous repi'esentei' un disque, une tranciie circulaire, cet objet fiolte d'abord devant nous coin:ne quelque chose d'indetennine que nous localisons en quelque point de I'espace; sans doule nous n'avons pas besoin de tourner la tete de ce cote, nonplus que les yeux, mais pour ainsi dire notre attention. Or dans ce phenoinene d'attention il semble que tout se passe comms si nous portions notre regard interieur dans une certaine direction, vers un certain point, et cette impression de direction provient sans aucun doute d'un veritable effort musculaire, comme ceux qui accompagnent ordinairemont I'attention. II est certain que pour nous representer quelque chose dans Tespace, nous dirigeons toujours notre regard vers quelque point de I'espace ; d'ordinaire nous nous representons I'objet co ;nme etant situedroit devant nous, mais parfois nous eprouvons le besoin de diriger I'attention justement du cote oil se trouve I'objet, et c'est pourquoi aussi on a observe qu'il est parfois plus facile de se representer un lieu si on esttourne vers le point ou il est situe. Mais apres que nous avons dirige notre attention d'un certain cote, nous commengons a faire mouvoir notre regard, — disons jusqu'a nouvel ordre : notre regard interieur, — suivant un cercle qui reproduit le contour de notre disque. Et en fait c'est exclusivement a I'oeil que nous avons ici recours. Cela ne veut pas dire que le globe de I'oeil paraisse se mouvoir ou se meuve; mais les muscles de Toeil font une ebauche de mouvement, qui est tres nettement perceptible. Si Ton essaye de reprimer completement ces tendances au mouvement on constatera sans aucun doute que notre regard a devant lui comme un vide : nous ne pourrons rien nous
representer. Ce que nous venous de dire concerne la reproduction des contours dans un acte d'attention visuelle. Si je veux me representer une couleur, par exemple le rouge, cela m'est impossible avant que je me sois represente quelque endroit oil poser cette couleur, une rose, un mur, ou simplement une surface imaginee dans le vide. D'abord le dessin, puis le coloris. Mais prenez garde de rafraichir Timage si elle est sur le point de faiblir : vous vous representez avec vivacite la facon dont la rose est placee, dont elle est suspendue a sa tige, dont elle se balance, et alors la couleur vient d'elle-meme. Les memes observations valent pour le cas oil vous voudriez evoquer le souvenir de son parfum.
Quand on se rappelle le son des cloches, estime Lange, on se rappelle d'abord le clocher et I'appareil qui soutient la cloche. Et cela est certain. Je peux me representer le carillon du soir de nion village natal presque aussi vivement que si je I'entendais; je note tout d'abord que les images du lieu et de la batisse ont sans cesse besoin d'etre maintenues fraiches, mais surtout que ma pensee suit le rythme, non pas precise ment que j'aie besoin de me representer le balancement de la cloche dans la tour, mais plutot le rythme egal du son; et la representation de ce rythme est associee a des sensations de mouvement fort nettes, non pas de mouvements reellement executes, mais d'ebauches de mouvement : en partie des velleites de mouvoir le corps ou peut-etre simplement la tete en cadence avec le son de la cloche, en partie des mouvements de la gorge pour la production d'un son, — d'abord un ton plus eleve pour la petite cloche, puis un ton plus bas, pris plus en arriere dans la gorge, pour la grande cloche. Precisement ce dernier procede doit etre le plus important dans la reproduction des repre-
sentations auditives. U faut pour le constater se rappeler une metodie ,mais sans la reproduire par le plus faible son. Gomme il n'est pas d'unc importance capitale pour le but que je me propose ici d'examiner si Thypolhese de Lange mentionnee ci-dessus est vraie ou non, je puis laisser au lecteur le soin d'en experimenter sur lui-meme la valeur en ce qui concerne la reproduction des odeurs et des saveurs, des sensations de tact et de temperature, de la douleur physique. Ges experiences confirmeront en tons cas le fait essentiel, a savoir que toutes les perceptions ne peuvent se reproduire avec une egale facilite. Gertaines ne se reproduisent qu'avec le concours d'autres perceptions, et encore difficilement. Je suis certain que la douleur physique ne pent se reproduire toujours : on se souvient que cela a fait beaucoup de mal, mais on est hors d'etat de se representer au juste ce que c'etait; et par la suite il nous parait incomprehensible que la douleur ait pu etre si penible.
Apres ce qui vient d'etre dit, on comprendra clairement, je I'espere, la proposition que j'avais emise, a savoir que notre faculte de reproduire meme les representations que nous n'avons pas oubliees, est fort limitee. II n'est pas etonnant que les choses aillent parfois lentement et peniblement quand nous voulons placer devant notre souvenir une scene entiere, tout un paysage, tout un evenement, une tranche de notre vie, ou une assez longue periode de I'histoire. II en va de la sorte. Nous pouvons nous souvenir discursivement, car nous en avons toujours le temps, mais non intuitivement.
Mais si nous pouvons elre d'accord sur ce point, je sens venir une objection que plus dundoit conimencer deja a me faiie. Et apies? — me dira-t-on peut-etre. Ne nous est-il pas indifferent d'avoir ou de n'avoir pas la mc'moire intuitive ? Je sais que beaucoup iriclinent a considerer la faculte intuitive ccmme une faculte de luxe, — une faculte de poete tout au plus, sans laquelle le commun peut parfaitement vivre.
Je dirai ce que je pense de cette objection.
J'estime que I'oubli, — dans le sens inttiitif, — est comme un sable mouvant. Nous lutlons contre lui comme le fait la bruyere des dunes. Les eables de I'oubli s'amoncellent oil ils peuvent sur nos souvenirs, et le bi in d'herbe qui hier encore etait la si frais et si vert a deja aujourd'hui sur sa tige un grain d'oubli.
Mais, au fait, I'oubli ne ressemblerait-il pas plutot a la brume ? Elle nous enveloppe un jour, mais lejour fcuivant elle est dissipee et le mr nde reapparait clair et jeune devant nous.
Et en realite ce n'est pas non plus une brume; appelons-le plutot un sommeil; — faut-il poursuivre les comparaisons ? C'est un son meil, une defaillance, un defaut d'actualite, la passivite qui est la limitation de notre monade (Leibnitz); I'indolence qui est le peche originel lui-meme (Fichte); I'iniperfection fondamentale de I'existence, par laquelle il a ete veille a ce que I'arbre ne s'elevat pas jusqu'au ciel.
Contre ceux qui doutent de I'importance de la connaissance intuitive, on peut dire d'abord que, mcme si elle n'avait pas en toi de valeur particuliere, on pourrait du moins voir en elle un moyen d'oblenir quelque chose qui a de la valeur.
Dabord au point de vue tluorc'tique. Car il se pourrait fort bien que la concentration intuitive favoris^t le travail logique. Pour un economiste qui se propose
d'eclaircir des faits economique compliques ilpeut etre utile de pouvoir comme embrasser d'un coupd'oeil tout Tensemble des donnees. Sans doute il peut arriver a de bons resultats en s'avangant pas a pas, par une serie de calculs, et d'une fagon discursive, sans dominer le tout, mais il semble bien qu'il y verra plus clair s'il dispose de cet apergu general. Au reste le genie economique inne a comme don special la faculte de voir in concrelo ce que d'autres ne peuvent que comprendre in abstracto. Un economiste peut etre assez bien doue pour comprendre sans effort une operation de bourse compliquee, autrement dit pour savoir dans les moindres details en quoi consiste dans la realite cette operation. 11 en est de meme du genie de I'homme d'Etat, du genie guerrier, etc... Je crois que Napoleon voyait la configuration du terrain et ne se contentait pas de la deduire du calcul. Dans son analyse de Tintelligence de Napoleon, Taine a precisement note comme un trait caracteristique de cette intelligence le faitde travailler toujourssurdes donnees concretes. C'estpourquoi, nous dit Taine, Napoleon avait une telle capacite de travail. G'est pourquoi, un travail de legislation pouvait etre pour lui comme un exercice amusant et salutaire. Et il est clair que c'est aussi pour cela ([u'il avait le jugement si juste. Je me souviens d'un passage ou Goethe, dans ses entretiens avec Eckermann, aborde ce sujet. Eckermann avait manifeste son etonnement que Napoleon eut pu du premier coup posseder et tenir si bien en main le grand appareil du pouvoir. « C'etait precisement la son genie », repondit Gcethe. Nous pouvons done croire que la faculte de penser avec une certaine abondance d'images intuitives est profitable au point de vue logique, et indispensable dans certains domaines. Elle est de plus un moyen pour la sensibilite et la volonte. Diriger sa volonte du cote qu'il faut est une
operation dont on ne saurait contester I'utilite. Et je crois qu'on est d'accord que la volonte est sous I'influence de la sensibilite, meme si celle-ci prend cette forme froide que Kant n'appelle pas proprement sensibilite niais respect de la loi. Mais si la sensibilite, comme le pensentl a plupart, est toujours liee a un element representatif, cela nous fortifie dans I'idee que Ton agit sur la sensibilite au moyen de la representation. Gependant on a eleve contre cette idee des protestations nettes. Car n'est-il pas bien connu que nous savons souvent ce qui est juste sans en avoir pour cela le sentiment et en tous cas sans I'accomplir ? Mais il reste a voir dans quelles circonstances la connaissance influe sur la sensibilite et la volonte et dans quelles circonstances cette influence n'a pas lieu. Reste la possibilite que la connaissance n'agit que sous une forme intuitive sur la sensibilite et la volonte ; que I'homme coupable d'une faute sait bien qu'il agit mal mais ne pent maintenir cette notion suffisamment actaelle. En ce cas la representation intuitive serait d'une haute importance. On pourrait dire peut-etre que d'une fagon generale ce qu'il y a de deplorable dans la vie de I'individu comme dans celle de I'humanite provient de I'incapacite de vivre avec le regard intuitif. G'est I'oubli, — pris dans ce sens, — qui travaille a detruire la vie. Tout le mal se laisse oublier. Les injustices seculaires s'enracinent parce que nous lesoublions; parce qu'il faudrait un effort excessif pour secouer notre sommeil et ouvrir uos yeux si grands que nous puissions maintenir actuelle la representation de ces maux. Nous nous y accoutumons, comme on dit. ^lais je ne puis pas m'etendre ici sur ce sujet plus longuement que je ne I'ai fait deja dans une etude sur Peer Gyiit ^ ; on me