‹ La logique des sciences moralesChapitre 101 sur 114 · Distinellon d'un ccrtnin iotèpât · texte numérisé non relu

Distinellon d'un ccrtnin iotèpât

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cette question en un précédent chapitre, dans la mesure où cela m'a paru opportun^ tout ce que je crois utile de répéter ici, c'est que la doctrine de la causation des actions humaines, improprement appelée doctrine de la nécessité, n'affirme ni nexus mystérieux, ni fatalité suprême : elle prétend seulement que les actions des hommes sont la résultante des lois générales de la nature humaine et de ses conditions générales, en même temps que du caractère particulier des personnes, ce caractère étant lui-même la conséquence des circonstances naturelles ou artificielles qui font leur éducation, et parmi lesquelles il faut compter leurs efforts volontaires. Quiconque voudra prendre la peine (si c'en est une) de réfléchir à la doctrine ainsi formulée, reconnaîtra, je pense, non seulement qu'elle exprime fidèlement l'expérience universelle de la conduite humaine, mais qu'elle représente exactement la manière dont lui-même interprète spontanément, dans chaque cas particulier, l'expérience personnelle qu'il en a.

Or, si ce principe est vrai de l'homme individuel, il doit être vrai de l'homme collectif. Si c'est la loi de la vie humaine, la loi doit être réalisée dans l'histoire. L'expérience des choses humaines, quand on les considère en masse, doit la confirmer si elle est vraie, ou la démentir si elle est fausse. L'appui que cette vérification à posteriori apporte à la loi est le point de la question que M. Buckle a mis le plus clairement et le plus victorieusement en lumière.

Les faits de la statistique, depuis qu'on s'est appliqué à les recueillir et à les étudier, ont conduit à des conclusions qui ont alarmé les personnes peu habituées à consi-

tcrmiuisme, le célèbre %M^iZ\nù''f Xd- Essai sur les données immédiates de

yoç de Diodore Gronos, consistait Icl conscience, ch. m, et en particu-

précisémcnt à transférer à l'avenir lier p. 139. la nécessité du passé.) Cf. Bergson,

s actes humains comme soumis à des lois unifores. Les fîvénemenis mêmes qiii, par nature, paraissent s plus capricieux et les plus incertains, et donl la. pr<!'vision, en un cas individuel, dépasse toute science possible, se montrent, quand on les prend en grund nombre, ) régularité presque mallH-motique. Y a-l-il Un acte qui, dansTesprit de tous, soit plus complètement dépendant du caractère individuel et de l'exercice du Jibre arbitre individuel, que le meurtre d'un de nos sem- Itlables? Pourtant, on l'a constaté, dans tout grand pays, fi nombre des assassinats, rapporté à celui des habitants, Varie 1res peu d'une année à l'autre, et dans ses variations 'écarte Jamais beaucoup d'une certaine moyenne. Ce qui est encore plus remarqualile, c'est que la même constance approximative se manifeste dans la proportion des meurtres commis chaque année avec tel ou tel genre d'instrument. On retrouve la même fixité relative dans le nombre comparé des naissances légitimes et des naissances illégitimes. Le mâme fait se vérifie pour les suicides, les accidents et tous les autres phénomènes sociaux dont l'enregistrement est assez parfait. Un des exemples B plus curieux et les plus instructifs est ce fait relevé [sar l'administration des postes de Londres et de Paris, gué le nombre des lettres Jetées à la boîte sans adresse est sensiblement, d'une année à l'autre, dans la même pro- ,f>ortion avec l'ensemble des lettres déposées, a Chaque ^née, dit M. Buckle, la même proportion d'expéditeurs oublie cet acte si simple, de sorte que, pour les périodes nitérieures, nous pouvons réellement prédire le nombre de personnes dont la mémoire sera en défaut pour ce détail si insignifiant, et qui pourrait sembler tout à fait fortuit', u

Cette étonnante régularité des faits pris en masse, coni-

binée avec Textrême irrégularité des cas composant la masse, est une heureuse vérification à posteriori de la loi de causation dans son application à la conduite humaine. Si l'on suppose cette loi vraie, toute action humaine, tout assassinat, par exemple, est la résultante de deux groupesde causes : d'un côté les circonstances générales relatives au pays et à ses habitants; les influences morales, éducatives, économiques ou autres, qui agissent sur la population entière et constituent ce que nous appelons Tétat de civilisation ; d*autre part, la grande variété des influencespropres à l'individu : son tempérament et les autres particularités de son organisation, sa parenté, ses relations habituelles, les tentations qu'il subit, et ainsi de suite. Prenons maintenant l'ensemble des cas que fournit un champ d'observations assez vaste pour épuiser toutes les combinaisons de ces influences spéciales, en d'autres termes pour éliminer le hasard, et supposons que tous ces cas se présentent dans une période de temps assez restreinte pour que les influences générales, constituant l'état de civilisation du pays, n'aient pu subir de changement grave; si vraiment les actions humaines obéissent à des lois invariables, le résultat final prendra la forme d'une quantité constante. Le nombre des meurtres commis, dans ces limites de temps et d'espace, étant Tefiet, en partie de causes générales qui n'ont pas varié, en partie de causes ])articulières dont on a embrassé toutes les variations possibles, se trouvera, pratiquement parlant, invariable. Littéralement et mathématiquement parlant, il ne l'est pas et ne saurait y prétendre ; car une période d'une année est trop courte pour renfermer tous les cas possibles des causes particulières, tandis qu'elle est, en même temps, assez longue pour rendre probable, au moins dans certaines années de chaque série, l'apparition de certaines influences nouvelles d'un caractère plus ou moins général : par exemple une police plus rigoureuse ou plus molle,.

lueliiue eicciution momentanée duc à des causes poIJli- Ijues ou religieuses, au quelque incident retenlîssanl de e à exercer une influence délétère sur 1 imagination '. Si, malgré ces imperfections invariables dans les données, iriation des résultats annuels peut se tenir entre des Umites si rapprochées, c'est là une éclatante confirmation E la théorie générale.

$ 2. — l'existbnce de lois histoiuques n'implique PAS l'inefficacité des causes MOnALES.

nêmes considérations qui corroborent si bien la Jémonstration de la thèse suivant laquelle les faits historiques sont les effets invariables de causes, tendent également à la dégager de certaines méprises que des discussions récentes ont mises en évidence. Voici, par exemple, ee que quelques personnes semblent imaginer sous cette idoctrine : non seulement le total des meurtres commis /entre certaines limites de temps et d'espace est entièrement l'effet des conditions sociales générales, mais il en «erait de même de chaque meurtre en particulier; chaque «ssassin individuel serait, en quelque sorte, un simple instrument de ces causes générales; il n'y aurait plus de ifaculté de choix pour lui; ou, si cette faculté lui reste et il faudrait de toute nécessité qu'un autre

■ pi..

i meurtriers réels

s'était abstenu du crime, une autre personne, qui sans '■cela serait restée innocente, aurait commis un meurtre ;pplémentaire pour parfaire la moyenne. Une théorie qui conduirait logiquement h une telle conséquence seyait par là même convaincue d'absurdité. On voit bien,

i. Cost Cl

, BU poi.

ins cHmiiuIiBla publicatioi Is pùL en être iotardite aiu

cependant, que chaque meurtre particulier dépend, non pas de l'état général de société seulement, mais de cet état combiné avec les causes propres au cas envisagé, et qui d'ordinaire sont beaucoup plus puissantes; et si ces causes, bien plus importantes que les causes générales dans la production de chaque meurtre particulier, n'ont pas d'influence sur le nombre des meurtres pendant une période déterminée, c'est simplement parce que le champ d'observation est assez étendu pour renfermer toutes les combinaisons possibles des causes spéciales, toutes les variétés de caractères et de tentations individuelles compatibles avec l'état social général. L'expérience collective, ainsi qu'on pourrait l'appeler, sépare exactement l'effet des causes spéciales de celui des causes générales et dégage le produit net de celui-ci; mais elle ne dit absolument rien quant à la somme d'influence propre aux causes spéciales, puisque les limites de cette expérience englobent un nombre de cas suffisant pour que les effets de ces causes spéciales se contre-balancent et soient noyés dans l'effet des causes générales^.

5. Il se produit, en un mot, dans la d'emblée. Or, comme le remarque jusprobabilité statistique déterminée à tement M.Kahier {Leçons de psycholO" posteriori, ce qui se produit, en sens gie, p. 541), celle-ci, loin de partir de inverse, dans la probabilité mathéma- l'hypothèse que le tirage particulier du tique déterminée à priori. Lorsqu'on chaque boule est déterminé, part jus> sait, par exemple, quelle proportion temcnt de l'hypothèse inverse, du do boules blanches et de boules noi- celle d'une possibilité ambiguë pour res renferme une urne, la probabilité chaque tirage, et abstraction faite des mathématique du tirage est formulée causes déterminantes particulières. à priori par cette proportion , seule On ne saurait donc non plus conclure cause générale connue, toutes les au- de la probabilité statistique à une sorto très causes étant ignorées ou négll- de nécessité qui s'imposerait à chaque gécs. Si, au contraire, ignorant cette cas particulier rentrant dans la staproportion, ou opère un nombre suf- tistiquc ; ce n'est pas, comme queliisamment grand de tirages , ou la ques-uns sont tentés de le prétendre, retrouve par approximation (loi des que le fait particulier soit aucunement grands nombres), car c'est la seule indéterminé; mais daus un tel fait cause permanente; on a alors une pro- pris en lui-même, la cause générale, babilité à posteriori ou statistique, commune à tous les faits et que la Les moyennes statistiques opèrent statistique dégage, n'est plus qu'une donc après coup la môme abstraction cause particulière noyée dans la massoquclaprobabilitémathématiqueopère des causes particulières; c'est le con- '

Je ne prétendrai pas que tous les partisans de la théorie en question aient toujours tenu un langage exempt de cette confusion et n'aient pas montré une tendance à exagérer la puissance des causes générales aux dépens de celle des causes spéciales. Je crois, au contraire, qu'ils l'ont fait dans une large mesure, et que par là ils ont mis leur théorie aux prises avec des difficultés et l'ont exposée à des objections qui ne l'atteignent pas nécessairement. Quelques-uns, et entre autres M. Buckle lui-même, ont conclu, ou laissé supposer qu'ils concluaient, du retour régulier des événements dépendant de causes morales, que les qualités morales des hommes sont peu perfectibles ou qu'elles sont de médiocre importance dans la marche générale de la société, en comparaison des causes intellectuelles et économiques^. Mais raisonner ainsi, ce serait oublier que les tables statistiques dont sont tirées les moyennes invariables sont établies d'après les faits constatés entre des limites géographiques étroites et pendant un petit nombre d'années successives, c'est-à-dire dans un milieu soumis en totalité à l'action des mêmes causes générales, et dans un laps de temps trop court pour permettre à aucun changement important de s'y produire. Toutes les causes morales, sauf celles qui s'étendent à tout le pays, ont été éliminées pour le grand nombre des cas recueillis, et celles qui s'étendent à tout le pays n'ont pas varié sensiblement dans le court espace de temps qu'embrassent les observations. Si, au contraire, nous posons l'hypothèse qu'elles aient varié, si nous comparons un âge à un autre, ou un pays à un autre, ou même

traire lorsque l'on considère la cause nait à penser que tout progrès devait

constante à travers la masse des faits, résulter de la meilleure connaissance

6. D'une part Buckle ignorait ou du milieu, le progrès moral ne pou-

méconnaissait l'importance de l'héré- vant être qu'un fait dérivé, secon-

dité et croyait encore à la toute-puis- daire. On voit par là le lien entre ce

sance do l'éducation; d'autre part, le qu'on pourrait appeler l'intclloctua-

rôle exagéré qu'il attribuait, par cela lismc et le matérialisme sociologique

môme, à l'influence du milieu l'amc- de Buckle.

Belot. — La Logique. 11

une partie d'un pays à une autre, entre lesquels il y ait, quant aux facteurs moraux, de réelles différences de situation et de caractère, la somme annuelle des crimes, loin de rester identique, sera extrêmement diff*érente. Et il ne saurait en être autrement; car, si chaque crime particulier commis par un individu dépend surtout de ses qualités personnelles, les crimes commis par l'ensemble d'une population d'un pays doivent dépendre également de ses qualités morales collectives. Pour éliminer cette influence sur cette grande échelle, il faudrait supposer que la moyenne morale des hommes ne varie pas d'un pays ou d'une époque à l'autre; or il n'en est pas ainsi, et même, si cela était, aucune statistique existante ne saurait le prouver. Malgré cela, je n'en suis pas moins d'accord avec M. Buckle pour penser que le facteur intellectuel (en comprenant dans cette expression la nature des croyances, l'étendue du savoir et le développement de l'intelligence) est le facteur prépondérant dans la détermination du progrès humain. Mais cette opinion, je la professe, non parce que je considérerais la condition morale et économique des hommes comme un facteur moins puissant ou moins variable, mais parce qu'il est, dans une Large mesure, la conséquence de l'état intellectuel et qu'il est en tout cas limité par celui-ci, comme nous l'avons observé dans le précédent chapitre. Les transformations intellectuelles sont l'agent le plus en évidence dans l'histoire, non à cause de la force supérieure qu'il posséderait en lui-même, mais parce que pratiquement son action résume la somme de ces trois influences réunies*.

* Un ami intime do M. Bucklc m'a assuré qu'il n'aurait pas refusé son assentiment à CCS remarques, et qu'il n'avait jamais eu l'intention d'affirmer ni do laisser entendre que l'homme no fiU pas capable de progros dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre intellectuel. « En traitant ce problème, il employait l'artifice auquel recourt l'économiste qui néglige les sontin^ents généreux et bienveillants et fonde sa science sur l'hypotlioso que l'activité

§3. — l'existence de lois historiques N*IMPHQUE PAS l'inefficacité du caractère individuel ni celle des actes de gouvernement.

Il est une autre distinction souvent négligée dans la discussion de ce sujet et qu'il est très important d'établir. Ceux qui professent que le progrès social est soumis à des lois invariables établissent fréquemment une connexion entre cette doctrine et celle qui nie ou restreint l'influence des actes individuels ou des actes de gouvernement sur le progrès social. Mais, quoique ces deux opinions aient souvent les mêmes défenseurs, elles sont cependant très différentes, et la confusion établie entre elles est une forme de Téternelle erreur consistant à confondre la Gausation et la Fatalité. Si tout ce qui arrive doit être l'effet de certaines causes, les volitions humaines comme le reste, il n'en résulte pas que les volitions, môme celles des individus pris à part, n'aient pas une grande efficacité comme causes. Celui qui, dans une tempête en mer, sous prétexte que le même nombre de per-

humaine n'est mise en mouvement que par l'amour de la propriété; » non pas qu'il en soit ainsi en réalité, mais parce qu'il est nécessaire de commencer par traiter l'influence principale comme si elle existait seule, sauf à faire, dans la suite, les corrections requises. « Il voulait isoler par abstraction l'intuUigencc comme le facteur déterminant et moteur du progrès, en éliminant l'ensemble des conditions d'ordre secondaire, et en traitant la condition la plus importante comme si elle constituait une variable entièrement indépendante. »

Le même ami de M. Buckle assure que quand il employait des expressions qui semblent exagérer le rôle des causes générales aux dépens des causes spéciales , et en particulier aux dépens de l'influence de la pensée individuelle, M. Buckle, en réalité, voulait simplement affirmer avec force que les plus grands hommes sont incapables de provoquer des changements considérables dans les choses humaines, à moins que l'esprit public n'ait été sérieusement préparé, par les circonstances générales de l'époque, à subir leur influence; et c'est une vérité que naturellement personne ne songe à contester. D'ailleurs il y a , en 00*6 1, dans les écrits do M. Buckle des passages où âl parle do l'influence exercée par les grandes intelligences individuelles^ on termes aussi énergiques qu'on peut le désirer.

sonnes périt chaque année par naufrage , conclurait qu'il est inutile pour lui d'essayer de sauver sa propre vie, mériterait le nom de fataliste^; il faudrait lui rappeler que les efforts des naufragés pour se sauver, loin d'être sans importance, sont une des causes dont la valeur moyenne contribue à déterminer le nombre annuel des morts par naufrage constatées. Si universelles que soient les lois du développement social, elles ne peuvent être plus universelles ni plus rigoureuses que celles des agents physiques de la nature; cependant la volonté humaine peut asservir ces agents à ses desseins, et la mesure où elle y réussît constitue la principale différence entre les sauvages et les peuples les plus civilisés. Les faits humains et sociaux, en raison de leur nature plus compliquée, sont plus susceptibles de modifications que les faits mécaniques et chimiques, et non inversement ; l'agent humain a doncsur eux un pouvoir encore plus grand. Aussi, ceux qui soutiennent que l'évolution de la société dépend exclusivement ou presque exclusivement de causes générales, comprennent-ils toujours parmi ces dernières la connaissance collective et le développement intellectuel de la race^. Mais alors, si l'on tient compte de la pensée de la race, pourquoi pas aussi de celle de quelque monarque ou penseur puissant, ou de celle de la classe gouvernante d'une société politique agissant au moyen de son gouvernement? Sans doute les différences de caractère que présentent les individus ordinaires se neutralisent l'une l'autre dans une observation étendue;, mais les individus exceptionnels, dans des situations

7. C'est le fameux Xd^o? apyoç, ou tondu à exclure de ses explicationssophisme paresseux. non seulement le rôle des individus».

8. En un mot, dès qu'on lient compte mais, d'uue manière générale, le rôle de facteurs humains conscients, il est de la conscience , môme collective, impossible, pense à bon droit Mill, pow n'invoquer que des facteurs carde ne pas tenir compte des individus, ternes, et, parmi les facteurs internes^ on qui réside finalemen l la conscience. Vinconscicnt,

Aussi le mécanisme sociologique a-t-il

«minentes, ne se neutralisent jamais l'un l'autre à une •époque donnée; il n'y avait pas un autre Thémistocle, ni un autre Luther, ni un autre Jules César également puissants, mais de tendances opposées, pour contre-balancer exactement le vrai Thémistocle, le vrai Luther ou le vrai César, et les empêcher d'exercer une influence durable. En outre, il semble bien que les volitions des hommes •exceptionnels ou les opinions et les desseins des personnes qui à une époque donnée composent un gouvernement, puissent être, dans la chaîne de la causation, les anneaux nécessaires sans lesquels les causes générales elles-mêmes ne sauraient produire leurs effets; et je crois que c'est la seule forme sous laquelle cette théorie puisse se soutenir^.

Lord Macaulay*°, dans un passage célèbre d'un de ses premiers essais, donne de la doctrine de la parfaite nullité d'action des grands hommes, une expression plus absolue qu'elle ne se trouverait, je pense, chez aucun autre écrivain de la même valeur. Il les compare à des hommes qui se tiendraient simplement sur un sommet plus élevé et recevraient ainsi les rayons du soleil un peu plus tôt que le reste du genre humain. « Le soleil illumine les hauteurs tandis qu'il est encore au-dessous de

9. On peut, en cfTct, attribuer aux qui, même à ce titre, ne soit déjà une

grands hommes deux caractères ou cause vcritîible de mouvement social,

deux rôles : on peut les présenter En réalité, ces deux aspects du

comme de véritables initiateurs, ou phénomène qu'on appelle un grand

simplement comme des représentants homme sont inséparables.

(représentative men) d'une époque ou 10. Célèbre historien et orateur an-

d'un peuple, expression ou reflet con- glais (1800-1859). Les Essais dont il

centré de leur milieu. est question ici ont été publiés dans

Nous reconnaîtrons volontiers (avec VEdinburgh Review à partir de 1825. Bucklc lui-même ; voy. la noie de Mill Ils furent réunis en partie en 1843 au § précédent) que le grand homme sous le titre de Critical and Historiée pout être im initiateur absolu, qu'il cal Essays. L'ouvrage principal do ne peut rien s'il n'agit sur un milieu Macaulay est son Histoire de l'Anglesocial préparé; mais on devra aussi terredepuis V avènement de Jacques II, accorder qu'il n'y a pas de grand publiée de 1848 à 1861. homme qui soit un simple reflet, et

rhorizon, et les esprits les plus élevés aperçoivent la vérité un peu avant qu'elle se révèle à la multitude ; telle est la mesure de leur supériorité. Ils sont les premiers à recueillir et à refléter une lumière qui, sans leur secours, doit bientôt devenir visible pour ceux qui sont placés bien au-dessous d'eux* ». Si Ton voulait poursuivre la métaphore, on conclurait que, même sans Newton, non seulement le monde aurait eu le système newtonîen, mais il l'aurait eu aussi tôt, de même que le soleil ne se serait pas levé une heure plus tard pour les spectateurs de la plaine, s'il n'y avait pas eu de montagne pour recevoir plus tôt ses premiers rayons. Et il en serait ainsi en effet si les vérités, comme le soleil, se levaient d'ellesmêmes et sans aucun effort de la part des hommes, mais à cette condition seulement. Je pense que, si Newton n'avait pas existé, le monde aurait dû attendre la philosophie newtonienne jusqu'à ce qu'un autre Newton ou son équivalent se fût produit. Ce n'est pas un homme ordinaire, ni une suite d'hommes ordinaires, qui eût réussi à remplir cette tâche. Je ne veux pas aller jusqu'à dire que l'œuvre accomplie par Newton dans une seule vie, n'aurait pu être réalisée par fragments par quelques-uns de ceux qui l'ont suivi *^ et qui individuellement lui étaient inférieurs ; mais le moindre de ces fragments demandait un homme de haute valeur intellectuelle. Les hommes supérieurs ne se contentent pas de regarder du haut des sommets se lever la lumière; ils les gravissent, ils vont l'évoquer; et, bien souvent peut-être, si personne ne

* Essai sur Dn/den, dans les Mélanges, 1, 186.

11. Dansbiendos cas,ct enparticu- genre. De tels progrès ne sauraient

lier lorsqu'il s'agit d'une grande hy po- donc aisément se fragmenter ; et à cet

thèse scientifique, à plus forte raison égard on ne peut dire do l'esprit hu-

lorsqu'il s'agit d'une grande cons- main : non facit saltus. Peut-être en

truction philosophique, cette réserve est-il ainsi à quelque degré partout

môme n'est guère possible. Car c'est où intervient l'intelligenco, mémo

par une puissante synthèse que la dans l'ordre pratique, pensée accomplit une œuvre de co

s'était élevé jusque-là, elle n'eût jamais pu briller sur la plaine. Il est facile de ramener la philosophie et la religion à des causes générales ; qui doutera pourtant que, s'il n'y avait eu ni Socrate, ni Platon, ni Aristote, il n'y aurait pas eu de philosophie dans les vingt siècles-suivants, ni même sans doute dans la suite, et que si un Christ et un saint Paul n'avaient existé, il n'y aurait pas eu de christianisme ?

C'est dans l'accélération du mouvement social que se montre surtout décisive l'action des individualités remarquables. Dans la plupart des états de société, c'est l'existence de grands hommes qui décide absolument du progrès. On pourrait concevoir en Grèce, ou dans l'Europe chrétienne, à certaines époques de leur histoire, un progrès déterminé par les seules causes générales ; mais s'ii n'y avait pas eu un Mahomet, l'Arabie aurait-elle produit un Avicenne et un Averrhoès, ou les califes de Bagdad et de Cordoue? Toutefois, dans la détermination des modes et de l'ordre du progrès humain, quand progrès il y a, le caractère des individus joue un rôle bien moins marqué. Il est des vérités qu'on ne peut découvrir, des inventions qu'on ne peut faire avant certaines autres ; certaines améliorations sociales, en raison même de leur nature, doivent suivre et ne sauraient précéder telles autres. L'ordre du progrès humain peut être, jusqu'à un certain point, assujetti à des lois définies ; mais quelle en sera la rapidité? Se produira-t-il même aucunement? Ce sont, au contraire, des questions auxquelles on ne peut répondre par aucune généralisation s'étendant à toute l'espèce humaine, mais seulement par des généralisations approximatives et très précaires, limitées à la portion restreinte de l'humanité où paraît s'être produit dans la période historique un progrès sensiblement continu, et déduites de sa situation spéciale ou de son histoire particulière. Même si l'on considère le mode du progrès, l'or-

188 CHAP. Xr. ÉCLAIRCISSEMENTS

are de succession des états sociaux, nos généralisations doivent être très élastiques*^. Les limites de variations dans le développement possible de la vie sociale, comme dans celui de la vie animale, sont une question encore mal connue et l'un des plus graves problèmes de la vie sociale. C'est, en tout cas, un fait que des fractions différentes de l'humanité, sous l'influence de certaines circonstances, se sont développées d'une manière et sous des formes plus ou moins diverses ; et l'une de ces circonstances déterminantes peut fort bien avoir été le caractère individuel de leurs grands penseurs et de leurs organisateurs politiques. Qui peut dire quelle a été l'étendue de l'influence exercée sur toute l'histoire ultérieure de la Chine par la personnalité d'un Confucius, ou sur celle de Sparte, et par suite de la Grèce et du monde, par la personnalité d'un Lycurgue?

La nature et l'étendue de ce qu'un grand homme, dans des conditions favorables, peut faire pour l'humanité, ou

12. Tout, ce passage suscite la ques- l'ordre psychologique, l'ordre social,

tion de la réversibilité des phénomè- l'interversion et par conséquent la

nés sociaux, déjà indiquée à un autre réversion serait plus inadmissible

point de vue à propos de l'idée de encore, si Ton considère du moins un

Vico, au début du ch. x, et aussi au ensemble concret ou les conditions gé-

début du ch. viii. nérales qui domineraient l'ensemble.

Dans l'ordre mécanique abstrait, Mais il n'en est plus ainsi dès que Ton l'équivalence établie entre les compo- considère par abstraction les faits ou santés et les résultantes rend indif- les fonctions élémentaires. Ainsi l'orférent à l'esprit l'ordre dans lequel dre des trois états, l'ordre de la conson les considère; le piissage des unes titutiondes sciences, seraient, d'après aux autres ou le passage inverse pa- A. Comte, des lois d'un ordre nécesraissent également légitimes. Dans saire. Il y a peut-être aussi (V. Tarde, l'ordre physique il n'en est déjà plus Logique sociale, p. 185) une hiérarabsolumcnt ainsi : la quantité de cha- chic de besoins et de fonctions se déleur employée à échauffer deux litres veloppant suivant une certaine logid'eau à 50° ne peut plus (directement que inévitable. On a reconnu dans et sans perte du moins) être reprise l'évolution du droit, de la famille, de pour élever un litre à 100°. Daus l'or- l'organisation gouvernementale, des dre chimique, une série do réactions phases qui se retrouvent partout à est encore moins possible à interver- peu près les mômes. Malgré tout, il tir, et les équations chimiques n'ont est clair que cette constance dans plus d'algébrique que la forme, mais l'ordre du développement social est ne peuvent être traitées algébrique- toute relative et laisse place aux plus ment. Enfin, dans l'ordre biologiciuo, grandes diversités.

de ce qu'un gouvernement peut faire pour une nation, comportent bien des appréciations possibles, et toutes les nuances d'opinions à cet égard sont compatibles avec la plus complète reconnaissance de l'existence de lois invariables dans les phénomènes historiques. Naturellement la dose plus ou moins forte d'influence qu'on aura attribuée à ces facteurs relativement spéciaux rendra aussi très variable la précision que l'on pourra donner aux lois générales, et la confiance que pourront inspirer les prédictions dont elles sont la base. Tout ce qui dépend des particularités des individus, combinées avec le fait accidentel des situations qu'ils occupent, échappe, nécessairement à toute prévision. Assurément l'influence de ces combinaisons fortuites pourrait, comme toujours, être éliminée si l'observation embrassait une étendue suffisante : les particularités d'un grand caractère historique ont des conséquences qui se font sentir parfois dans l'histoire pendant des milliers d'années, mais il est grandement probable qu'elles n'auront plus aucun efl'et au bout de cinquante mille siècles. Or nous ne pouvons obtenir une moyenne de l'immense période de temps nécessaire pour épuiser toutes les combinaisons possibles de grands hommes et de circonstances, et par conséquent tout ce qui, dans la loi d'évolution des choses humaines, dépend de cette moyenne, nous est et nous restera inaccessible ; et si l'on s'en tient aux dix premiers siècles à venir, infiniment plus importants pour nous que tout le reste des cinquante mille, toutes les combinaisons favorables ou défavorables qui se produiront nous paraîtront purement accidentelles. Nous ne pouvons prévoir l'apparition des grands hommes. On ne saurait d'avance assigner une date à ceux qui introduisent dans le monde de nouvelles théories ou de grandes conceptions pratiques. Tout ce que la science peut faire, le voici : elle peut déterminer dans l'histoire du passé les causes générales qui ont amené l'humanité à cet étatpré-

paratoire où, lorsque le véritable grand homme est apparu, elle devient susceptible de recevoir son influence. Si cette situation se prolonge, l'expérience nous autorise à présumer que, dans un délai plus ou moins long, le grand homme se produira, pourvu que les conditions générales que présentent le pays et la nation soient compatibles (et bien souvent elles ne le sont pas) avec son existence; et sur ce dernier point la science peut encore se prononcer dans une certaine mesure. C'est ainsi que les résultats du progrès, sinon la rapidité de leur apparition, peuvent jusqu'à un certain point être ramenés à la régularité et à une loi. Et cette possibilité peut être également admise sans inconséquence, soit qu'on reconnaisse, soit qu'on refuse une efficacité considérable à l'action des hommes exceptionnels ou des actes gouvernementaux. On peut en dire autant de tous les autres accidents et de toutes les autres causes perturbatrices.

§ 4. EXEMPLES POUR MONTRER l'jMPORTANCE HISTORI- QUE DES HOMMES SUPERIEURS ET DE LA POLITIQUE DES GOUVERNEMENTS.

Néanmoins, ce serait une grave erreur de n'attribuer qu'un rôle insignifiant à l'action des individualités supérieures ou des gouvernements. De ce qu'ils ne peuvent pas réaliser ce que les conditions générales de la société et le cours de son histoire antérieure ne l'ont pas préparée à accepter, on ne saurait en conclure que leur influence soit minime. Ni les penseurs ni les gouvernements ne réalisent toutes les fins qu'ils poursuivent, mais en revanche ils aboutissent souvent à des résultats qu'ils n'ont pas du toul prévus*^. Les grands hommes et les grandes actions sont

13. M. Wundt a insisté, en morale, veut d'une manière expresse n'est sur cette dernière loi, qu'il appelle la qu'une faible partie de ce qu'on proloi de Vhétérogénie des fins : ce qu'on duit effectivement, et c'est ce qui con-

rarement inutiles : ils suscitent mille forces invisibles plus efficaces que les plus apparentes; les neuf dixièmes des actes accomplis en vue du bien par ceux qui sont en avance sur leur temps demeurent sans effets importants, mais le reste produit des résultats vingt fois plus considérables qu'on n'eût jamais osé le prédire. Même les hommes qui, faute de circonstances favorables, n'ont fait aucune impression sur leurs contemporains, ont souvent eu sur la postérité l'action la plus précieuse. Quelles existences pourraient sembler* avoir été plus inutiles que celles de certains hérétiques des premiers temps ? On les brûla, on les massacra, on anéantit leurs écrits, on anathématîsa leur mémoire, on laissa leur nom même et la mention de leur existence ensevelis pendant sept ou huit siècles dans les ténèbres de manuscrits moisis, et leur histoire, peutêtre, devra se fonder sur les seules condamnations prononcées contre eux; cependant ces hommes avaient su résister à certaines prétentions ou à certains dogmes de l'Église, à l'époque même où l'assentiment unanime de la chrétienté était supposé après coup les avoir sanctionnés et passait pour en justifier l'autorité; et ainsi leur mémoire rompait la chaîne de la tradition, fournissait à la résistance une série de précédents, inspirait aux réformateurs postérieurs le courage et leur donnait les armes dont ils avaient besoin à un moment où l'humanité était mieux préparée à les suivre. Voilà pour ce qui est des individus ; voici maintenant qui concerne les gouvernements. Le gouvernement relativement éclairé dont a joui l'Espagne pendant une grande partie du xviii® siècle n'a pas corrigé les défauts intimes du peuple espagnol, et par suite,

damne en particulier lo principe :« La comb<ittre rintervontion artificielle

fia justifie les moyens. » — M. Spen- des gouvernements et l'excès de la ré-

cer, de son côté, a développe à maintes glementation. V., parexemple, Intro-

reprises cette idée pour montrer com- duction à la science sociale, p. 293

bien les réactions sociales sont com- et suiv. plexos et souvent imprévues, et pour

quoiqu'il ait fait momentanément beaucoup de bien, une si grande part de ce bénéfice a disparu avec lui, qu'on pourrai être tenté de soutenir qu'il n*a eu aucun résultat durable. On a cité ce fait comme une preuve du peu que les gouvernements peuvent faire pour conlre-balancer les causes auxquelles est dû le caractère général d'une nation. Il montre sans doute combien est limité leur pouvoir, mais non pas qu'il soit nul. Comparez ce qu'était l'Espagne au commencement de ce demi-siècle de gouvernement libéral avec ce qu'elle était devenue vers la fin. C'est alors véritablement que la pensée européenne commença à éclairer les classes les plus cultivées de la nation, où désormais elle ne devait plus cesser de se propager. Avant cette date, c'était un mouvement en sens inverse qui se produisait : la culture, les lumières, l'activité intellectuelle et même matérielle, disparaissaient. N'était-ce rien que d'arrêter cette décadence et de la convertir en un progrès? Combien de choses, que Charles III et Aranda n'ont pu faire, ont été le résultat final de ce qu'ils ont fait! C*esl à ce demi-siècle que l'Espagne doit de s'être débarrassée de l'Inquisition et des moines, d'avoir aujourd'hui un parlement et (sauf des exceptions momentanées) une presse libre; de connaître le sentiment de la liberté et des droits civiques; de posséder enfin des chemins de fer et tous les autres éléments nécessaires au progrès matériel et économique. Dans TEspagne qui précéda cette époque, on ne voit pas à l'œuvre une seule force capable de conduire jamais à de tels résultats si le pays avait continué à être gouverné comme il l'était par les derniers princes de la maison d'Autriche, ou si les Bourbons avaient été tout d'abord ce qu'ils devinrent ensuite, aussi bien en Espagne qu'à Naples.

Si un gouvernement peut faire beaucoup, même quand il semble avoir fait bien peu, dans le sens d'une amélioration positive, plus grands encore sont les résultats qui dépen-

dent de lui lorsqu'il s'agit d'écarter certains maux intérieurs ou extérieurs qui sans cela paralyseraient entièrement le progrès. Un bon ou un mauvais conseiller, dans une seule cité, en un moment critique, a pu décider de toute la destinée ultérieure du monde. Il est aussi certain que peut l'être un jugement contingent sur l'histoire, que, s'il n'y avait pas eu un Thémistocle, il n'y aurait pas eu de victoire de Salamine; et alors qu'advenait-il de toute notre civilisation? Combien encore eussent été différents les événements si Epaminondas, ou Timoléon, ou même Iphicrate, avait commandé àChéronée, au lieu de Gharès et de Lysiclès ! Gomme on le dit bien dans le second des deux Essais sur l'étude de V histoire* (le plus solide et le plus philosophique suivant moi des écrits qu'ont provoqués les récentes controverses sur la question), la science liistorique n'autorise pas de prédictions absolues, mais seulement des prédictions conditionnelles. Les causes générales comptent pour beaucoup, mais les individus aussi ce produisent de grands changements dans l'histoire, et, longtemps encore après leur mort, mettent leur empreinte sur les événements... On ne peut douter que la république romaine dût tomber sous le joug d'un despotisme militaire, même si Jules Gésar n'eût jamais existé (c'est ce que des causes générales rendaient pratiquement certain). Mais est-il le moins du monde évident que, dans ce cas, la Gaule eût jamais constitué une province de l'empire? Varus n'aurait-il pas pu perdre ses trois légions sur les bords du Rhône, et ce fleuve devenir la frontière au lieu du Rhin? Cela aurait fort bien pu arriver si César et Crassus avaient échangé leurs provinces, et il est assurément impossible de dire que, dans cette hypothèse, la marche [Hie venue ^'*, comme disent les légistes) de la civi-

* Dans le CornhiU Magazine de juin et juillet 1861.

14. rc/iac, en termes do droit, juri- expression ici employée, signiûo diction, ressort. To change the venue, « porter une cause devant une juridic-

lisation européenne n'eût pas risqué d'être modifiée. De même la conquête normande est Tœuvre d'une personnalité humaine, tout comme la rédaction d'un article de journal; et la connaissance que nous avons de cet homme et de sa famille nous permet de prédire rétrospectivement, avec une certitude presque infaillible, qu'aucun autre homme (c'est-à-dire sans doute aucun autre à la même époque) ne pouvait accomplir cette entreprise. Si elle n'avait pas été accomplie, y a-t-il lieu de supposer que notre histoire ou notre caractère national eussent été ce qu'ils sont '^? »

Gomme le remarque très justement le même auteur, tout le cours de l'histoire grecque, telle que l'expose M. Grote^^, est une série d'exemples propres à faire voir combien souvent les événements qui ont dominé toutes les destinées de la civilisation ultérieure ont dépendu du caractère bon ou mauvais de certains individus; il faut avouer, il est vrai, que la Grèce fournit l'exemple le plus caractérisé en ce genre qu'on puisse trouver dans l'histoire, et qu'elle est un spécimen très exagéré de la règle générale. C'est le seul cas qu'on puisse citer dans le passé, et qui probablement ne se reproduira jamais, où la fortune du genre humain ait dépendu du maintien d'un certain ordre de choses régnant dans une simple cité ou dans un

tion, dans un ressort qui lui sont nor- nisme étant raffirraation de l'unité,

maleraent étrangers; par suite, modi- de la solidarité des choses, Timpos-

ûer la marche naturelle d'un procès sibilité de concevoir dans l'univers

par voie d'intervention. des événements isolés, indépendants,

15. On remarquera aisément com- il serait tout aussi absurde d'admet-

bien un déterminisme qui nie le rôle tre qu'un fait accompli reste non

des individus ou des gouvernements, avenu, et s'évanouisse sans laisser de

sous prétexte que certains événe- trace, que d'admettre qu'il puisso

ments sont « mûrs » et tombent, pour surgir sans préparation, sans point

ainsi dire, d'eux-mêmes dans les d'appui dans le passé,

mains qui savent les recueillir, est 16. Historien et homme politique

incomplet et inconséquent. Car, si le anglais, 1794-1871. Son Ilistory of

déterminisme veut que tout phéno- Greece (1846-1856) en 12 vol. est son

mène ait une cause, il implique tout ouvrage capital. On lui doit en outre

aussi bien que tout phénomène ait Plato and thc others Companions of

un effet. Le fondement du détermi- Socratcs (1861).

pays presque aussi petit que le Yorkshire, qui pouvait être ruiné ou sauvé par cent causes vraiment minimes en regard des forces générales mises en jeu dans la vie de l'humanité. Jamais on ne verra de nouveau des événements ordinaires ni le caractère des individus prendre l'importance vitale qu'ils eurent alors. Plus longue est la durée de notre espèce, plus avancée sa civilisation, et plus, comme Comte le remarque, l'influence des générations passées sur la génération présente, et de l'humanité prise en masse sur chaque individu, l'emporte sur toute autre force *^. Sans doute le cours des choses ne cesse jamais de pouvoir être modifié, aussi bien par des accidents que par les qualités des personnes; mais la prépondérance croissante de l'action collective de l'espèce sur toutes les causes moindres tend constamment à pousser l'évolution générale de la race dans un sens de plus en plus déterminé et préétabli. La science historique, par conséquent, devient de plus en plus faisable, non seulement parce qu'elle est mieux étudiée, mais parce que, d'une génération à l'autre, elle se prête mieux aux exigences de la méthode* ^.

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