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liiridos qui en voient la fra|filité, — li; reste de l'Iiumanité est très accessible à cette apparence de raisonnement et se prête volontiers à rilliision qu'il procure.
Tous les malheurs de l'existence : ruine, déchéance, maladie, séparation par la mort, sont pour le patient une diminution de vie, un amoindrissement senti de sa personnalité. La tendance à être et à mieux être, la « volonté de puissance », plus sim|)lement TinsUnct fondamental de la conservation est atteint, entravé, hlessé. Le raisonnement de consolation est un effort pour restituer, par des moyens artificiels, la quantité de vie et d'énergie perdues. Qu'il naisse en nous spontanément ou que nous l'acceptions des autres, il vise toujours le même but et il consiste dans la mise en valeur d'états passés ou futurs propres à compenser le présent : car on ne peut chercher ailleurs que dans les souvenirs agréables d'un temps écoulé ou dans cette construction imaginaire, projetée dans l'avenir, qu'on nomme Tespoir.
La « Consolation » a été un genre littéraire florissant dans l'antiquité (voir Sénèque), à la grande époque des rhéteurs, ces ouvriers inconscients de la logique émotionnelle. Si de nos jours, il est hors d'usage, le simulacre de raisonnement qui le constitue reste vivace dans toutes les formes de condoléance journalière, dès qu'elles essayent d'être un peu plus qu'une formule sèche et banale.
Section V. Le raisonnement mixte ou composite.
Nous nous rapprochons de la logique rationnelle sans y entrer, car elle n'admet pas de compromis, et le mélange d'éléments affectifs imprime une marque d'exclusion au raisonnement que nous appelons mixte ou composite. Ce terme paraît approprié; il laisse entendre que cette forme de raisonnnement exige : un enchaînement rationnel qui en est le squelette; l'emploi des émotions comme moyen d'agir et comme procédé d'argumentation. — On pourrait le nommer aussi raisonnement affectif réfléchi et, dans quelques cas, raisonnement artificiel, parce qu'étant conscient, volontaire, calculé, il s'oppose au raisonnement affectif spontané. Plus simplement on peut dire que c'est un plaidoyer. Le raisonnement mixte varie en fonction de la quantité de logique affective et de logique rationnelle qu'il contient.
Précédemment, nous avons fait remarquer que la logique rationnelle travaille tantôt à découvrir, tantôt à démontrer. Dans le premier cas, elle poursuit la solution
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d*un prolilcine. Bien qmî le résullul soit souvent pressenti, soupçonné, il reste conjectural tant (|u'on n*a pas épuisé la série des moyens termes qui imposent la conclusion. Dans le second cas, une affirmation est posée à titre d'hypothèse : l'œuvre de la démonstration consiste à la valider par un enchaînement rij^oureux de raisons*.
La logique des sentiments, elle aussi, s'oriente dans ces deux directions : tantôt elle s'essaie à découvrir, nous l'avons vu en étudiant le raisonnement imaginatif ; tantôt elle simule la démonstration, comme dans le plaidoyer. Mais entre la démonstration et le plaidoyer, la différence est foncière.
La démonstration marche vers son terme d'un pas méthodique et assuré. Elle n'a qu'un but, la vérité. Elle ne s'adresse qu'à l'homme intellectuel. Elle est de nature spéculative. La conclusion atteinte régulièrement, elle ne s'inquiète pas des conséquences pratiques.
Le plaidoyer marche tout autrement. La conclusion est arrêtée d'avance. Fournir des preuves est pour lui une œuvre secondaire, au fond un simple moyen. Il n'a qu'un but : persuader, entraîner, faire agir; il n'a que des préoccupations pratiques. Il s'adresse à l'homme tout entier, surtout à ses sentiments, à ses tendances, à sa
1. Remarquons que la différence entre les deux procédés est un peu superficielle. Les théorèmes de la géométrie, les principes de la physique, actuellement matière à démonstration, ont été à l'origine le résultat d'une marche vers l'inconnu. Par contre, dans certains cas, pour des nécessités didactiques ou autres, on suppose le problème résolu. Alors la démarche logique prend la forme d'une démonstration, étant au fond un procédé de recherche.
volonté pour les dominer, les subjuguer. Le raisonnement composite est une arme de combat. Il s'adresse quelquefois à nous-même, le plus souvent aux autres : son emploi est rarement individuel, presque toujours social. Il se rencontre partout :
Dans les discussions morales, politiques, religieuses, sociales, esthétiques; le tribun qui soulève les masses, le prédicateur qui réchauffe le zèle des croyants, Tavocat dans les causes criminelles, la propagande morale, littéraire, artistique et même scientifique des conférenciers, etc.
Dans les romans et les pièces de théâtre à thèse qui ne diffèrent du plaidoyer proprement dit que par une adaptation à la lecture ou à la scène, par une substitution de récriture à la parole.
Dans la vie ordinaire, les discussions en faveur d'une opinion, d'une affaire à tenter, d'un mariage à conclure, d'un voyage à entreprendre, etc.
Tous les modes d'emploi de ce procédé de raisonnement sont réductibles à deux principaux, en négligeant les nuances :
On est convaincu de la légitimité de sa thèse. — En ce cas, le point de départ étant admis, on est capable de construire son plaidoyer suivant les règles de la logique rationnelle, et le raisonnement mixte se rapproche de la démonstration par une dialectique correcte, une argumentation rigoureuse, quelquefois par l'abus des divisions et subdivisions (dans l'éloquence politique Démosthène,
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dans l'éloquence sacréii Hourdaloue). Il n'y a einjiloi des € valeurs », c'est-à-dire des éléments alTectifs, qu'autant qu'il faut pour émouvoir et triomph^^r.
On est peu ou point convaincu de la légitimité de sa thèse. — En ce cas (un avocat plaidant une cause qu'il sait mauvaise), l'élément rationnel relève plutôt de la sophistique*. La charpente intellectuelle est frêle et pleine de trous, et la logique des sentiments se fait la part du lion par nécessité.
Il ressort des remarques précédentes que le type du raisonnement mixte se trouve dans l'éloquence vraie, celle qui est mieux qu'un verbiage élégant et vide. Je n'ai pas à apprendre au lecteur ce qu'est l'éloquence, mais à montrer que ses conditions psychologiques sont celles du mode de raisonnement qui nous occupe. Cicéron en donne une définition très bien appropriée à notre sujet : « C'est un état d'émotion continue*. » Elle est naturelle à l'homme : même chez les sauvages, il y a des gens éloquents qui, dans un idiome pauvre, aidés des intonations et des gestes, savent convaincre et entraîner leurs congénères. Elle est une des manifestations de cette logique primitive, indifférenciée^ dont nous avons parlé, où les éléments rationnels et affectifs étroitement enchevêtrés concourent à la même fin; et si elle existe et agit encore
1. Les différences et les ressemblances entre la logique affective et les sophismes reconnus et classés par la logique rationnelle exigeraient une étude trop longue pour ce chapitre. Elle trouvera sa place dans la Conclusion.
2. Quid aliud est eloquentia nisi motus animi continuus? (Orator,)
chez les peuples civilisés, ce n'est pas à titre de survivance, mais parce que rien ne peut la remplacer. Pour qu'elle disparût, il faudrait que tout fût démontrable ou que la nature humaine fût transformée de fond en comble. A elle seule, elle est une preuve de fait de la nécessité pour l'homme d'une logique émotionnelle.
Puis, après des siècles, — pas très tard pourtant, comme l'histoire nous l'apprend, — les rhéteurs sont venus qui ont travaillé sur la matière oratoire comme les grammairiens sur la matière linguistique, en ont extrait des préceptes et des règles et composé des traités du parfait orateur. Leur but était uniquement pratique, didactique. Qu'ils aient réussi ou non, peu nous importe; mais il est certain qu'ils ont fait, sans le vouloir et le savoir, un premier essai d'une logique des sentiments, restreint à un cas particulier. On peut s'en convaincre par l'examen de quelques détails.
D'abord, la préoccupation exclusive, obsédante, du succès à conquérir partons les moyens possibles, surtout par l'action des secousses émotionnelles : « Pour l'orateur, l'homme est un être mis en mouvement par l'imagination et la passion. » « L'éloquence se juge à la réussite, c'est-à-dire à l'effet produit, et on n'agit sur les hommes que par les passions. » « Il ne s'agit pas d'éclairer, mais d'entraîner, de convertir, il faut remuer le cœur, ébranler l'imagination, subjuguer la volonté. » Tels sont les préceptes généraux qui reviennent à satiété dans les traités de rhétorique les plus renommés.
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Puis, il y a les procédés, les recettes tirées de rohservalioii pour reproduire ou imiter ce que les grands orateurs ont trouvé spontanément et dont rex[)érience a démontré reflicacité.
Pour le fond, c'est la logi(|ue rationnelle qui fournit les règles. L'ordre et la disposition des arguments par voie d'accumulation ou de gradation est fondée sur des raisons réfléchies. Ce sujet a été traité avec des détails suffisants (dans le précédent chapitre); je n'y reviens pas.
Pour la forme, les procédés sont presque toujours empruntés à la logique affective. Les « mœurs oratoires », dont les rhéteurs font un si grand état, signifient, dans notre langage, la connaissance et surtout le maniement psychologique de l'auditeur. Il s^agit moins de son niveau intellectuel que de son caractère, ses tendances, se goûts, ses sympathies et antipathies. Cette adaptation psychologique consiste dans le choix des valeurs à répudier, employer, mettre en relief; ce qui est le fond même de la logique affective.
Si l'on passe de l'intérieur à l'extérieur, aux formes de langage qui traduisent les idées et les sentiments, la marque de l'éloquence est l'emploi du style figuré^ œuvre de l'imagination et de l'émotion, comme tel exclu de la démonstration rationnelle : comparaisons, métaphores, prosopopée, hyperbole, ironie ou plaisanterie, insinuations, exclamations, apostrophes, interrogation qui lance dans le vide, etc. ; ces moyens et d'autres, quelle que soit leur valeur littéraire, expriment moins des états intellec-
tuels que des états de sentiment; leur force est dans le facteur affectif qu'ils contiennent; ils agissent non par preuves, mais par suggestions.
Enfin, il y a Faction des gestes, du débit oratoire, de la voix. Cette éloquence du corps, d'une puissance aussi grande qu'éphémère (ce quia fait dire à tort que l'orateur meurt tout entier), est un élément de la logique émotionnelle, puisque l'émotion forte et son expression physiologique sont inséparables. Dans les assemblées religieuses (missions, revivais), les conversions brusques, les terreurs, les sanglots, les cris; dans les assemblées politiques ou populaires, les entraînements irrésistibles : ces faits et bien d'autres montrent que l'action chez Torateur est une manière de preuve et remplace parfois une démonstration ^
Reste à signaler un caractère qui distingue le raisonnement mixte entre toutes les formes de la logique des sentiments, peut-être parce qu'il est plus fortement empreint de rationalité. Le raisonnement passionnel, de justification, de consolation, de conjecture Imaginative, celui qui produit des conversions et transformations ont tous une marque purement individuelle ou ne dépassent l'individu que rarement et par accident. Le caractère extra-individuel, social du raisonnement mixte, est évi-
1. Il faut reconnaître que, dans ce cas, la logique des sentiments se rapproche beaucoup de la logique instinctive, organique, plutôt que psychique. Mais je rappelle que, sans appareil oratoire, sans mots, elle peut imposer une conclusion. J'en ai donné des exemples (chapitre précédent, p. 53).
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(lent imiscjiril se propose crai^ir sur les autres hommes. « En apparence, <lit Tarde, rien de plus contraire à la logique que la rhétorique. La rhétorique n'est-elle pas essentiellement Tart des virements non lofçiquos de la croyance et du désir? Oui, au sens individuel du mot logique. Mais, au sens social, elle est l'instrument logique par excellence, le procédé le plus puissant de diffusion imilalive des idées et d'équilibration ascendante des croyances. Ceux que la rhétorique persuade sous la forme du livre, du journal ou du discours ont besoin d'être persuadés et sont presque toujours impuissants à se convaincre eux-mêmes. Un passage de Maudsley est bien propre à nous montrer la logique individuelle réduite à ses seules ressources : « Il y a des personnes, dit-il, qui ont l'habitude de peser leurs raisons si minutieusement (c'est-à-dire de se conformer si exactement aux règles de la logique individuelle), qu'elles prennent difficilement une décision et on les aide grandement si l'on répète simplement sur un ton de confiance les raisons qui les font pencher d'un côté. Ces personnes se sentent soulagées, bien qu'au fond elles puissent n'avoir aucune estime pour le jugement de celui qui les a conseillées. » Cette action prestigieuse d'un individu sur un autre se produit, on le voit, en violation de toutes les lois de la logique individuelle isolément considérée ^
Il faut préciser davantage, car l'action sociale du raisonnement se manifeste de plusieurs manières. Le plai-