‹ La logique des sentimentsChapitre 17 sur 27 · Les bases de la croyance, trad. franc., p · texte numérisé non relu

Les bases de la croyance, trad. franc., p

LE nAISONNKMi:NT DK JUSTIFICATION M 3

toute liberté sur les [iréinisses, non sur les conclusions. »

Dans toutes les rolif^ions, la lofiique justificative s'épanouit avec luxuriance. Les vrais croyants ne sont jannais embarrassés par les malheurs individuels ou collectifs des gens pieux : la catastrophe d'un train de pèlerins, l'insuccès d'une f^^uerre sainte, le miracle refusé aux plus ardentes et aux plus léj^itimes prières, l'infortune s'acharnant sur un juste, etc. Sans s'inquiéter d'un double illogisme, ils déclarent que les voies de la Providence sont impénétrables, mais ils essaient de les justifier.

Beaucoup de malades raisonnent de même à l'égard de leur médecin ou des remèdes, parce que leur psychologie est identique à celle des dévots, et ils trouvent toujours quelque prétexte qui, à leurs yeux, explique les insuccès.

Je n'ai parlé que de l'homme normal. Chez certains aliénés (délire des persécutions, mélancolie, etc.), le raisonnement de justification est sans cesse en action et il n'est pas sensiblement plus faible que chez les gens raisonnables, « parce que tout état émotionnel a une cécité et une insensibilité naturelles pour tous les faits qui s'opposent à lui ». (James, op. cit., p. 88.)

Ce travail étant consacré au raisonnement affectif, je n'insisterai pas sur les cas où une croyance, une opinion, un préjugé né du caractère ou de l'éducation, agissent inconsciemment sur les explications et les théories qui prétendent sincèrement à l'objectivité scientifique. Rien de plus fréquent chez les historiens, les théologiens et même les philosophes « qui font semblant d'avoir

RiBOT. '- LogiquQ des sentiments. 8

découvert leur opinion par le développement spontané d'une dialectique froide, pure, divinement insouciante; tandis qu'au fond une thèse anticipée, une suggestion, le plus souvent un souhait du cœur, abstrait et passé au ci'ible, est défendu par eux, appuyé de motifs laborieusement cherchés ». Remarquons que Tauteur de ce passage, Nietzsche {Au delà du Bien et du Mal, chap. i), qui s'emporte contre « la tartuferie du vieux Kant, nous attirant dans les voies détournées de la dialectique qui mènent à son impératif catégorique », est lui-même un très bel exemple du défaut qu'il critique.

Dans tous les cas de ce genre, la forme est celle de la logique rationnelle. La structure du raisonnement est ferme, sans lacunes, irréprochable; mais c'est un état d'âme extra-rationnel qui a Tinitiative et la haute direction. Ce qui paraît démonstration n'est que justification^ La logique de la raison semble maîtresse; en réalité, elle est servante. On s'y trompe, parce que l'édifice logique, bâti par des ouvriers habiles et subtils, n'a pas les apparences naïves du raisonnement affectif où le dénouement est connu d'avance.

IL — A côté de cette forme de raisonnement dont la valeur objective est si faible, il fa. l en mentionner une jiutre que j'appelle le raisonnement de consolation. Il est né du besoin de trouver un remède à la douleur morale* Si Ton exclut les pessimistes qui ne veulent pas de consolation, les stoïques qui les dédaignent, les esprits-

Page 1