L'IMAGINATION CRÉATRICE AFFECTIVE
Nous avons fait ressortir avec insistance le caractère foncièrement pratique de la logique des sentiments. Un cas fait exception : c'est lorsqu'elle se met au service de la création esthétique. Mais alors elle s'amoindrit, s'atténue, se dénature et devient un simple fil conducteur qui la rapproche de la pure association. Toutefois, elle en reste distincte, parce que si peu ordonné que soit son agencement, elle a toujours un but qui impose un certain ordre.
Qu'il y ait un raisonnement quelconque inclus dans la genèse de toute création, c'est probable. Pour le soutenir sans réserves, commue on l'a fait, il n'est pas besoin de recourir à la thèse radicale qui soutient que toute forme d'activité mentale est réductible à un raisonnement, ni d'admettre avec certains auteurs que le travail de l'imagination, notamment celui qui crée les mythes, peut se
ramener à un syllogisme : ce qui ne prouve guère. Artificiellement, tout peut revêtir la forme syllogistique. Au reste, ce problème est en dehors de notre sujet et nous pouvons nous dispenser de prendre parti. D'abord beaucoup de formes de l'imagination créatrice (scientifique, mécanique, pratique, commerciale, financière, stratégique, etc.) sont par nature étrangères à la logique des sentiments. Même en se restreignant à la création esthétique, la question serait très complexe. Une bonne part de l'invention est généralement attribuée à la spontanéité, à l'intuition, à l'instinct, c'est-à-dire à des opérations à demi inconscientes sur lesquelles on ne peut faire que des hypothèses. Quant au raisonnement proprement dit, il varie suivant la nature de l'invention et suivant celle de l'inventeur.
Admettons, pour simplifier, deux grandes classe» : Celle où le créateur a le soin prépondérant de la belle ordonnance, de l'harmonie, de l'unité parfaite : alors, le travail logique est fort analogue au raisonnement mixte précédemment étudié ;
Celle où la fantaisie court et se répand à son gré. Ici le soutien logique est si léger, si faible, que dans les cas extrêmes il se rapproche de la simple association comme la courbe tendant vers son asymptote. Cependant la logique, même sous cette forme sentimentale, ne devient pas uniquement une suggestion ou évocation d'états affectifs. Son but n'étant plus de démontrer ni de conjecturer, mais d'organiser, elle change de nature en
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clianf^eaiil ses matériaux de coiislruclioii. Voici comment :
1° En éliminant les concepts-valeurs qui, malgré leur coefticient alVectif, conservent une certaine marque intellectuelle et donnent l'illusion de notions, d'idées gênéraies, rendant possible un enchaînement logique;
2° En leur substituant des états de conscience autres, que j'ai proposé d'appeler des abstraits émotionnels. Ce sont des images qui se réduisent à quelques qualités ou attributs des choses, tenant lieu de la totalité et qui sont choisis entre les autres pour des raisons diverses, mais toujours d'origine affective. En d'autres termes, l'abslrait émotionnel résulte de la prédominance constante ou momentanée d'un état affectif. Un aspect quelconque, essentiel ou non, surgit en relief uniquement parce qu'il est en rapport direct avec notre sensibilité : une qualité ou un attribut sont choisis spontanément et arbitrairement parce qu'ils nous plaisent ou nous déplaisent en quelque manière ^
1. Pour plus de détails nous renvoyons à nos Psychologie des sentimentSy partie I, chap. xui, et Imagination créatrice^ partie lîl, chap. ii. Les abstraits émotionnels résultent de deux procédés principaux : T La fusion. Ils sont un résidu condensé d'émotions analogues ou coexistantes, un sentiment général extrait de la masse des impressions particulières; 2° La généralisation proprement dite. Les sentiments participent au processus de généralisation des idées qu'ils accompagnent. Le mot symbolise ridée générale qui est — dans la conscience — une image générique ou un état unique tenant lieu de tous les autres. Le mot par son association avec l'image et par suite avec le sentiment peut éveiller celuici directement : Ex. : murmure de la forêt, brise du printemps, etc. Elsenhans, à qui j'emprunte ces exemples (/oc. cz7.). fait remarquer que ces formes abstraites des sentiments sont inférieures en intensité et en netteté aux formes concrètes.
RiBOT. — LogiQue des sentiments. 9
Cette matière émotionnelle se fixe et s'exprime le plus souvent par des mots ou des formes plastiques. Mais on peut s'aventurer encore plus loin dans le vague, là où le fil conducteur, dernier vestige du raisonnement affectif, se dessine à peine dans la fluidité de la construction esthétique. C'est quand les sentiments ne sont plus traduits que par des sons. Ce cas, en raison de sa nature singulière, me paraît mériter une étude spéciale.
J'ai essayé d'établir ailleurs l'existence d'une mémoire purement affective. Cette thèse a suscité d'abord des critiques, plus tard des études nouvelles sur le même sujet*. Je me propose de poursuivre dans cette voie, en établissant l'existence d'une forme d'imagination créatrice purement affective, c'est-à-dire qui n'a pour matière que des sentiments, émotions et passions.
Autrefois, nous nous sommes demandé : Existe-t-il une mémoire affective pure, c'est-à-dire distincte et indépendante des circonstances concomitantes de l'émotion, reproduisant l'émotion elle-même?
Maintenant, nous nous demandons : Existe-t-il une forme d'imagination créatrice qui, suivant des rapports nouveaux, rassemble et combine des états affectifs de diverse nature et rien queux?
Quoiqu'elle ne soit pas très commune, cette forme d'imagination existe et se manifeste de plusieurs manières dont une seule est complète ; — elle sera le principal objet de ce chapitre — les autres sontpartielles ou atténuées.