Grosse, oui\ cité y chap. viii
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prendre place iininedialerTïent au-dessus des formes supérieures du jeu chez les animaux.
Après celte commémoration d'une forme éteintcî, revenons à la musique qui a eu une destinée contraire.
Les caractères de la musique primitive ont été maintes fois énumérés : elle est surtout vocale; comprend très peu de notes, trois ou quatre au plus; le rythme est très important et rigoureusement réglé; les instruments sont rares et servent avant tout à marquer la mesure (tamhour et autres intruments à percussion). Le développement musical est souvent inégal pour des races et des individus de même culture. De tout temps, en effet, quelques-uns seuls ont pu créer. Actuellement encore des paysans incultes inventent parfois de charmantes mélodies et les chants populaires, fort recherchés par les compositeurs contemporains, sont Tœuvre anonyme de gens bien doués. Mais le don naturel n'est pas assez, il lui faut le moyen de s'exprimer. A la vérité, un très pauvre matériel musical suffît le plus souvent au primitif pour produire ses sentiments. C'est l'équivalent de la langue parlée faite de termes peu nombreux, juxtaposés plutôt <jue liés, qui indiquent la pensée plus qu'ils ne l'analysent, sans précision et sans nuances. Gela équivaut encore pour la littérature aux mythes enfantins, pour la création plastique, aux dessins et sculptures de cannibales. Dans le cas particulier de la musique, par l'effet d'une réciprocité d'action bien connue, la débilité mentale empêche l'invention matérielle et technique; l'insuffisance maté-
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rielle et technique empêche Tessor de l'imagination affective.
Passons d'un bond de l'enfance à l'âge adulte, à la période moderne où elle va trouver sa voie et ses procédés complets d'expression.
D'une part, le développement intellectuel a entraîné par contre-coup le développement émotionnel qui est sous sa dépendance ; car la source des idées est bien plus abondante que celle des sentiments, d'où son rôle dominateur : l'une est partout, dans l'homme et dans la nature; l'autre est confinée en l'homme. Sous l'influence des causes multiples qu'on nomme la civilisation, les émotions primitives se sont différenciées suivant la nature de leurs divers objets : elles s'affinent en nuances, elles se transforment et par deux procédés contraires tantôt se subtilisent à l'infini, tantôt s'agrègent en formes complexes. Dès lors l'imagination affective possède sa matière.
D'autre part, il y a le développement de la technique. La musique, a-t-on dit, est le seul art qui n'imite pas la nature. « C'est une création humaine, une chose deuent/e » (Hanslick). Il lui a fallu d'abord constituer sa langue : elle a pour base la gamme qui n'est pas donnée naturellement mais résulte d'un choix, puisque dans une suite indéterminée d'intervalles, les uns ont été préférés, les autres exclus ^ La langue créée, plus tard émancipée, est
1. On sait que les Orientaux ont procédé autrement que nous et notamment qu'ils emploient des quarts de ton.
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doveniie pendant (jn('l(|iie tonips un sini[)lc métier à con- Icxtures liarnioni<|U(3S, à raflinements et à curiosités techniques; mais elle était devenue un instrument assez souple, pour servir à la grande invention fjui a suivi.
Ces conditions étant remplies, les unes intérieures, psychologicpics; les autres, extérieures, t(^chni(|ues, le problème à résoudre pour Timaf^ination affective était le suivant : Donner à ce qui, par nature, est vague et fuyant une précision et une stabilité relatives.
Un fait positif (quoiqu'on l'ait quelquefois contesté), c'est que l'expression d'un sentiment déterminé est hors du pouvoir de la musique; parce qu'un sentiment n'est déterminé que par un état intellectuel qui lui est joint. Hanslick, dont la psychologie est, sur ce point, irréprochable, dit avec raison : « L'amour ne se conçoit pas sans Vidée d'une personne, de son bonheur, de sa possession; l'espérance est un sentiment inséparable de Vidée d'un futur plus heureux que le présent, etc. En un mot, tout sentiment précis dépend à'idées concrètes qui restent inaccessibles à Fart musical. Celui-ci ne peut exprimer le contenu des sentiments mais seulement leur côté dynamique, c'est-à-dire des variations de force et de mouvement (accroissement, diminution, vitesse, lenteur). »
Malgré tout, il y a des musiciens qui n'ont pas craint de soutenir la thèse contraire; quelques-uns même sont entrés résolument dans l'extravagance. Les plus raisonnables soutiennent que chaque sentiment aurait son ton approprié. J'en trouve un qui, aux trente gammes
majeures et mineures, assigne « une teinte particulière », une nuance particulière d'émotion*. Même en admettant tout cela et plus encore, il reste incontestable que la musique seule ne peut exprimer Tindividuel. J'ajouterai, pour être franc, que ces deux termes « général », « individuel j>, quoiqu'on les ait souvent employés, me paraissent ici inacceptables et dénués de sens. Ils appartiennent à la psychologie intellectuelle et ne peuvent être transposés dans la psychologie des sentiments en gardant leur acception précise. La musique, comme langue de TafTectif pur, « est l'expression immédiate et adéquate de l'émotion que la poésie, elle, ne transmet pas directement dans l'âme de l'auditeur, mais ne peut que suggérer à l'aide des mots » (Wagner). Le seul fait si souvent remarqué qu'elle exprime quelquefois ce qu'aucune phrase parlée ne saurait dire, montre qu'ici nous sommes dans un autre monde oii règne l'intensif, non l'extensif (le général et le particulier). Ceci a son importance pour ce qui va suivre.
En eCFet, l'imagination affective, en pleine possession de ses moyens d'expression, ici comme ailleurs, crée des joersonnages et développe des caractères ; mais elle ne peut procéder à la manière de l'auteur dramatique, du roman-
1. Ainsi sol mineur est très sombre; si mineur, sauvage; la mineur, naïf et rustique; fa mineur, morose; la p mineur, lugubre, angoissé; sol majeur, champêtre, etc. Schubert, qui sur ce point a eu toutes les audaces, voyait en mi mineur une jeune lille à robe blanche; en ?^e mineur, t^pleen et vapeurs; en si [> mineur, idée de suicide, etc. Le mi [? majeur qui, pour Grétry. « indique une catastrophe future », était pour Schubert l'expression de la Trinité. On trouvera dans les livres des musicographes diverses déterminations et classifications de ce genre.
L'IMAGINATION CIIKATHIGK AFFKCTIVK Vô9
oier, (lu poêle, du sculpteur, du prinlr<î, précisément parce que le nioude des sons est en deliors de l'individuel au sens strict. Elle tourne la diffn^ullé : elle crée, frrou[)e et fait agir des ôtres sonores — les voix et surtout les instruments — inégaux en im[)ortancc, placés sur des plans différents, mais (|ui chacun ont leur vie et expriment un état d'àmc. Ce mode de création a deux formes : l'une déi)endante, l'autre libre.
1° La forme dépendante est adaptée à une œuvre dramatique où, le plus souvent, personnages et caractères sont à peine esquissés. Au musicien incombe la tâche de les faire vivre. On sait que pendant longtemps, il n'en eut aucun souci, les vers étant un simple prétexte à une architecture de sons et à la virtuosité. Il était admis qu'à une musique donnée on pouvait adapter deux textes contraires. C'est Tépoque des « athées de l'expression », suivant le mot de Berlioz : elle est totalement hors de notre sujet. — Puis, en vertu de principe opposé (un peu exagéré) « qu'une idée ne se traduit pas par des sons ni une émotion par des mots », l'accord se fait entre les deux éléments et le vrai musicien dramatique est celui qui a le don de trouver l'expression musicale d'un sentiment. Mais ce n'est pas assez de traduire la parole en une autre langue, de restituer au langage parlé la valeur émotionnelle qu'elle a peut-être possédée jadis; l'invention affective va plus loin et commence à dessiner des caractères par la création des « motifs caractéristiques ». Ils ont apparu assez tôt : chez Mozart, Beethoven,,
Weber, Meyerbeer, etc. — Puis, c'est l'emploi systématique du Leitmotiv, représentation musicale d'un sentiment ou d'un personnage, qui, dans ses transformations sans fin, suit pas à pas les modifications conscientes ou inconscientes de l'un et de l'autre. On a dit qu'il est une convention avec l'auditeur; mais conventionnel ou non, par cela seul qu'il se répète, paraît et disparaît, il semble doué d'une existence propre ; parfois même il simule la vie par sa nature essentielle faite d'unité et de variabilité : il est l'équivalent affectif d'un individu ou d'un caractère.
2° Sous la forme libre, dégagée des mots, purement instrumentale, le procédé ne varie pas quant à sa nature psychologique. Dans le développement musical, les historiens ont noté plusieurs étapes : chez les primitifs, l'invention est mélodique et rythmique ; plus tard elle devient surtout harmonique ; plus tard encore, instrumentale, comprenant à la fois et dans un même acte d'invention, le chant, l'harmonie et la couleur de l'expression \ Grâce à cette complexité croissante, la musique pure s'est abstraite peu à peu de la musique chantée « par un phénomène de désappropriation ». A ce moment de l'évolution, l'imagination affective peut donner sa mesure. Elle
1. Pour les documents, voir Combarieu : Les rapports de la musique et de la poésie, p. 136-144. D'après lui, les premières formes musicales créées par l'homme ont été imitatives et descriptives. Une fois constituées, on les a considérées en elles-mêmes, ainsi dégagées de toute attribution concrète. Dans l'histoire de cette évolution qui aboutit à la musique abstraite, les premières compositions instrumentales paraissent n'avoir été qu'un « déplacement du chant ». le modèle vocal restant toujours présent.
L IMAGINATION CIIKATIUCK AFFKCTIVK \C,\
dispose (le nornhreux persoiinaf^'^os — l(;s idstniments de rorriiestrc — rhju'un ayant sa voix pro[)re qui est son timbre, son aflinilo naturelle avec un sentiment (]<^*terminé*, elle les groupe en familles, les unit, les sé|)are, les introduit ensemble ou tour à tour. Avec cette matière elle crée des existences musicales ; elle simule des êtres qui parlent, se querellent, s^aiment, se réconcilient, exultent, gémissent, pleurent, éclatent, grondent ou s'apaisent. Elle construit des œuvres étendues, variées, mobiles, mais dont la trame tout entière est aflfective.
Quoique le vrai musicien imagine par un acte synthétique qui comprend à la fois mélodie et harmonie et qu'il trouve d'instinct la voix instrumentale qui convient à chaque personnage, il est évident que cette forme d'imagination comme toute autre suppose, outre la réflexion et le travail critique, des éléments d'ordre et de composition rationnelle. L'affectivité seule étant, de sa nature, instable et diffluente, ne peut ni unifier ni organiser. Aussi (les cas de virtuosité exclus), le compositeur se guide ordinairement d'après une esquisse ou un programme. Beethoven écrivait le scénario de ses symphonies et même de ses sonates ^ Interrogé sur le sens de celles en ré mineur et en fa mineur, il dit : Lisez la Tempête de Shakespeare ; pour Y adagio du quatuor en fa le Tombeau
1. On trouvera dans le Traité d'Instinimeniation de Berlioz des détails intéressants pour le psychologue sur la valeur expressive de chaque instrument : sur ce qu'on pourrait appeler son coefficient affectif.
2. Je ne parle pas du programme pour l'auditeur, qui n'est le plus souvent qu'une analyse faite par un tiers.
RiBOT. — Logique des sentiments. 11
de Roméo et Juliette^ etc. On pourrait citer en abondance des faits analogues. Parfois, il semble que la signification intellectuelle émerge de Tœuvre et ne s'en dégage qu après qu'elle est faite. Ainsi Berlioz raconte que s'ennuyant dans une soirée, il composa un andantino pour orgue. « Il lui sembla y voir l'expression d'un sentiment mystique et naïvement pastoral. L'idée me vient d'y adapter des paroles de même nature et ce morceau devient un chœur des bergers de Bethléem. i> Mais ne peut-on pas supposer qu'une conception subconsciente, enveloppée, le guidait à son insu dans ce cas ?
En résumé, c'est l'impossibilité d'atteindre l'individuel qui donne à la forme d'imagination ci-dessus étudiée son caractère propre. Sa manière de créer des êtres individuels ne peut ressembler à aucune autre, puisqu'elle est incapable de les figurer par des lignes et des couleurs ou de les décrire par des mots. Elle ne peut produire que des extraits de personnages, des caractères réduits à leurs marques émotionnelles.
Telle est la seule forme complète de l'invention affective pure ; mais, en cherchant bien, il se rencontre d'autres formes — incomplètes, partielles ou mixtes, c'est-à-dire adultérées par un mélange à doses variables d'éléments intellectuels. Avant d'en parler, rappelons encore une fois le but précis de notre étude : prouver par
l'imagination CniUTRICE AFFKCTIVK i63
des faits (|iril y a un inodii (1(3 création dont la matière se compos(î excliisivcnient (Télats affectifs, actuel» ou remémorés, qui par un travail de l'esprit sont associés, groupés, combinés suivant des raj)ports nouveaux, développés et organisés en une fiction.
Or, telle est la nature de certaines créations littéraires. Au risque de fatiguer le lecteur, je répète, pour éviter toute équivoque, qu'il s'agit d'établir non que la création littéraire implique des éléments émotionnels, ce qui est évident, mais que dans certains cas, ils sont tout ou presque tout ; qu'ils sont moins l'agent et le ferment de la création que son fond et sa substance même.
Il y a plus d'un demi-siècle, Lamartine dans la préface de ses Premières Méditations écrivait : « Les choses extérieures à peine aperçues laissaient une vive et profonde impression en moi, et quand elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient présentes dans l'imagination, c'est-à-dire la mémoire qui revoit et qui repeint en nous. Mais de plus, ces images ainsi revues et repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces images, mon cœur se mêlait à ces impressions. J'aimais et j'incorporais en moi ce qui m'avait frappé. » Cet état où la sensation se dissout dans l'émotion, où l'artiste revêt les choses de sa propre couleur affective, est devenu habituel, constant, dans la forme d'art aujourd'hui désignée par le nom de Symbolisme.
Sa valeur esthétique, quelle qu'elle soit, n'importe pas.
On peut à son gré la juger inférieure ou supérieure. Les symbolistes sont introduits ici à titre de documents, étant d'intention et de fait des traducteurs subtils de la subjectivité et de rémotion ; et le seul point qui nous intéresse, c'est la nature psychologique et le mécanisme spécial de leur mode de création qui est essentiellement affective.
Premier moment. — Elle débute par une transposition analogue à celle que nous avons rencontrée chez les musiciens et qui consiste en ce que les données sensorielles sont métamorphosées en états émotionnels.
Les symbolistes professent pour la plupart une esthétique raffinée et une métaphysique animiste dont le fond est ceci : Ce que nos sens nous révèlent, ce qui est visible, tangible, résistant, n'est que le symbole d'un inconnu et le voile d'un mystère. Ils se placent en face de la nature non pour la connaître, mais pour en faire jaillir des émotions. L'art symbolique admet que tous les êtres sont des ce forces » et que nous ne les connaissons que par leur action sur nous, c'est-à-dire par les sentiments qu'ils nous suggèrent. Il fait perdre aux choses leurs contours et apparences sensibles pour les transformer en des « sources d'émotions ». Il ne cherche pas à décrire, mais à transmettre l'état d'àme par lequel, selon lui, nous communiquons avec chaque chose. « Ce qui caractérise le symbolisme, dit l'un de ses principaux maîtres, Viellé- Griffin, c'est la passion du mouvement au geste infini de la vie même, joyeuse ou triste, belle de toute la multiplicité de ses métamorphoses, passion agile et protéenne
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qui se confond avec Uîs heures du jour et de la iiuil, |>erpétuclleinent renouvelée, inlarissahle et diverse comme Tonde <*l le feu, prodif^ue comme la terre [juissante, profonde et volu[)tueuse comme le mystère. » — En somme, dans le spectacle (|ue le monde lui présente, le symboliste élimine autant que possible ce (|ui peut être connu^ déterminé et localisé dans le temps et l'espace ; il choisit tout ce qui peut être seyiti, les impulsions, tendances, désirs, les modifications affectives de toute espèce qu'il groupe sous les dénominations vagues de « force » et de « vie ». 11 faut bien reconnaître que sous une forme très raffinée, c'est la conception animiste des primitifs, peuplant l'univers d'entités vivantes et agissantes, qui ressuscite.
Quoi qu'il en soit, par ce procédé demi-naturel, demiartificiel, traitant les phénomènes comme des symboles, < simples représentations du mystère », la transmutation est accomplie ; la matière que la perception fournit, presque totalement dépouillée de ses formes, est devenue affective ; l'élément sensoriel s'évanouit ; les choses sont remplacées par l'émotion des choses.
A ce moment, l'état mental du symboliste est formé de deux couches. L'une profonde, de nature émotionnelle, faite de tendances et dispositions qu'il groupe volontiers sous le nom d'inconscient — terme d'autant plus commode que c'est un x dont nul ne connaît la nature intime. L'autre, plus proche de l'extériorité, de nature intellectuelle, est faite d'images vagues, évanescentes et d'associations fuyantes analogues à celles de la rêverie et du
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rêve ; elles donnent aux dispositions et tendances une apparence concrète et une forme consciente momentanée.
Deuxième moment, — Ici est le pas périlleux où les difcultés commencent, où apparaît l'impossibilité pour l'imagination affective de se fixer en des mots. Toute création, pour se réaliser, doit s'assujettir à des conditions matérielles : or, comment donner à cette matière fluide une forme, un corps? Comment l'organiser sans lui faire perdre sa fluidité?
Pour le musicien, c'est facile : il l'exprime par les sons, éléments aériens qui ne flottent que dans le temps. Les représentations à contours arrêtés — visuelles, tactiles, motrices — sont totalement exclues ou rares, épisodiques. De plus, les notes, les intervalles, les accords même n'ont pas une valeur, une signification fixes ; il les manie en liberté.
Pour l'écrivain symboliste les conditions sont tout autres : il ne peut employer que les mots. Comme ceuxci sont adaptés à traduire la pensée bien plus que les sentiments, il faut qu'ils perdent partiellement leur fonction intellectuelle et qu'ils subissent une nouvelle adaptation.
Un premier procédé, le plus radical et le moins fructueux, consiste à essayer de donner aux mots une valeur exclusivement émotionnelle. Quelques symbolistes en sont venus à cette tentative extrême que la logique des choses imposait. Ils veulent transférer aux mots le rôle du son, en faire l'instrument qui traduit ou suggère l'émotion par la seule sonorité ; les mots doivent agir non
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coinine signes mais comme sons ; ils sont « dos notations musicales au gré d'une psycholofçie passionnelle » ; la poésie devient une forme particulière de la musi^pie*.
Le vers a libre » sans rime, sans nombre fixe de syllabes, « de forme indéterminée en elle-même, mais souple, malléable, se prêtant à toutes les combinaisons possibles de système et d'harmonie » est donné comme l'équivalent du système wagnérien de la mélodie infinie. Enfin quelques-uns parlent avec intrépidité d'harmonie (au sens musical), de polyphonie et d'orchestration : simples métaphores ou pur enfantillage.
Un autre procédé consiste à employer les mots usuels, en changeant leur acception ordinaire, ou bien à les associer de telle sorte qu'ils perdent leur sens précis ; qu'ils se présentent efîacés, mystérieux : ce sont « les mots écrits en profondeur j>.
Un autre encore est l'emploi de mots tombés en désuétude. Les termes usuels conservent, malgré tout, quelque chose de leur sens traditionnel, des associations et des sentiments condensés en eux par une longue habitude : les mots oubliés depuis quatre ou cinq siècles échappent à cette nécessité ; c'est une monnaie sans titre fixe.
1. Cette tentative avait été hasardée par les poètes alexandrins. L'un de leurs historiens dit de Gallimaque : « Une traduction ne peut donner qu'une idée très imparfaite de Teffet produit par ces mots sonores, qui par euxmêmes n'offrent pas un grand sens. L'idée entre dans notre imagination, s'y imprime aussi bien par le son des mots que par leur sens. Certains accords, dans la poésie comme dans le musique, évoquent certaines images; l'esprit est le complice de l'oreille. »» Gouat, La poésie alexandrine, p. 280. A noter aussi chez ces poètes grecs le goût pour l'obscurité, la tendance à l'ésotérisme, etc.
Aussi les symbolistes évitent de décrire pour simplement évoquer, éveiller, suggérer, transformer par allusions une disposition virtuelle en émotion actuelle, — quand ils le peuvent. Leurs descriptions de personnages, paysages, événements sont de simples esquisses ou tout ce qui dessine est effacé, tout ce qui détermine, évité : elles ne traduisent que des dispositions changeantes, des synthèses momentanées, une série fuyante d'états d'àme, des impressions, non reliées entre elles par des liens logiques, qui tour à tour émergent et sombrent au gré de la tendance prédominante, parfois selon les nuances multiples de la même tendance. Que le lecteur se donne la peine de lire avec attention dans leurs œuvres quelques descriptions des gens ou des choses, ayant en apparence le plus d'éclat et de relief: il lui sera presque impossible de les transformer en une représentation visuelle consistante.
De là aussi leur obscurité : même en écartant ce qui est voulu, artificiel, factice, il reste une cause naturelle, inévitable. Cette poésie étant Tœuvre presque exclusive de l'imagination émotionnelle ne peut se traduire par un ensemble de signes intellectuels, clairs et bien liés.
Je ne m'occupe pas de la valeur esthétique du symbolisme. On sait que cette forme d'art a pénétré aussi dans la peinture, où elle prétend fixer des émotions. J'ignore quel avenir lui est réservé. Tout cela n'est pas de mon sujet et je m'en tiens strictement à sa psychologie qui m'a paru instructive. On y voit l'imagination affective
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lutlanl contre rohstacle de l'expression verbale (jui lui est mal adaptée, (|ui l'entrave et, par un elTort instinctif ou réiléchi, essayant de dérober ses procédés à la forme type (musical(^). (l'est un art issu de la forme d'ima^^ination méconnue qui fait l'objet de cet article: il lui doit ce qu'on a loué et blâmé en lui, ses (jualités, ses défauts, son obscurité. Son caractère émotionnel me paraît la clef de toute sa psychologie ; il l'expliriue et elle s'en déduit.
Dans notre recherche des modes de création à matière affective nous descendons à des formes encore plus incomplètes et plus pauvres. A priori, on serait disposé à croire que, chez les mystiques, le rôle dominateur de Tamour doit faire éclore à profusion ces imaginations méconnues que nous étudions : or, Texamen des faits prouve le contraire et la réflexion l'explique.
Suivant la remarque de quelques contemporains, le mot mysticisme est devenu très élastique. On l'applique à Tart (le symbolisme que nous quittons), à l'illuminisme, aux études occultes, à la théosophie, et à bien d'autres choses. Il ne s'agit ici que du mysticisme religieux, considéré à bon droit comme la forme typique. Quoique tous les mystiques aient un air de famille et que, malgré les diff'érences de sexe, de race, de religion, de culture, de temps et de lieu, leurs écrits et leurs récits offrent une remarquable uniformité, nous pouvons, pour simplifier
et uniquement en vue de notre étude, les diviser en deux grandes catégories que j'appellerai par abréviation : les métaphysiciens et les poètes^ selon que la nature de leur esprit les incline à penser plutôt par concepts ou plutôt par images. Comme exemples de couples antithétiques, je citerai Eckart et Henri Suso ou Ruysbrœck et sainte Thérèse. Evidemment, c'est aux seuls mystiques poètes qu'il faut nous adresser.
Le mysticisme est un entraînement progressif vers l'extase. La plupart s'arrêtent à mi-chemin. Bien peu nombreux sont les élus qui atteignent le point extrême et culminant : ces moments sont rares et durent peu. Dans cette marche ascendante de la vie moyenne vers le ravissement, il y a des degrés qui correspondent à autant de phases psychologiques : suivant leur individualité ou leur finesse d'analyse, les mystiques ont distingué trois, quatre et même jusqu'à sept degrés de vie *. Comme il ne s'agit pas ici d'une étude sur le mysticisme, ces différences sont pour nous négligeables. Prise dans son ensemble, cette marche ascendante peut se résumer en cette formule : dénudation et concentration toujours croissantes de la conscience. Elle commence par une « purgation », par l'exclusion aussi rigoureuse que possible des influences extérieures. Elle continue par l'accroissement de la vie intérieure, par le renoncement
1. Sainte Thérèse admet tantôt quatre éi9i\j& {Autobiographie), tantôt sept (El castello interior), que j'ai essayé de traduire dans le langage de la psychologie contemporaine : Maladies de la volonté, chap. v, p. 128, et Psychologie de Vattention, chap. m, p. 144 et suiv.
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absolu à raireclion pour tout ce qui est créature, par le bannissement de toute iinape créée — période souvent accomj)apnéed'un état d'ivresse (jui s'exprime parla joie ou les larmes. Ce n'est pas assez. Il faut se dépouiller de tout désir personnel et de toute image quelconque. « On ne manquera |)as de me dire : A quoi donc alors s'attacbe l'esprit, s'il rejette ainsi toute image? Il ne s'attache à rien du tout, il demeure entièrement nu et dégagé, car s'il s'appuyait sur quelque chose, il faudrait nécessairement que cela même fût une image. » (Tauler.) L'achèvement est dans un status otiosus, une illumination sans fin « où l'àme se noie dans la mer sans fond de la Divinité, se liquéfie dans le feu de l'amour éternel, est ensevelie en lui ».
Dans ce progrès continu d'appauvrissement intellectuel et de simplification à outrance dont nous ne présentons qu'une très grossière esquisse, où l'imagination affective trouverait-elle une place?
Elle est rigoureusement exclue du moment de l'extase vraie qui, suivant la remarque de Godfernaux, « n'est pas même monoïdéique, mais aïdéique », c'est-à-dire un retour à l'état affectif pur, presque indifférencié, non connu, seulement senti. S'il n'était superflu d'en fournir des preuves, on en trouverait abondamment dans les écrits mystiques *.
1. J'en transcris un seul qui m'est communiqué par Fauteur cité plus haut : «« En cette transformation de Tesprit en Dieu, Tesprit même s'écoule hors de soi et défaut, et se laissant avec toute la propriété de soi-même et des autres choses, il est plongé et enfoncé, fondu et liquéfié, absorbé
11 faut donc clierclier beaucoup plus bas, au début de cette évaporation graduelle qui peu à peu dissout et volatilise les images. Toute création suppose deux conditions nécessaires. La première est un principe d'unité — idée ou émotion qui agit comme centre d'attraction et sert de noyau au travail d'organisation : elle ne fait pas défaut au mystique; elle est plutôt dominante. La seconde est la possession actuelle d'une quantité suffisante de matériaux pour permettre des combinaisons nouvelles ; celleci est précaire et va toujours en s'atténuant.
Ainsi s'explique ce fait qu'il y a, chez la plupart des mystiques, exaltation de la mémoire plutôt qu'imagination proprement dite et que souvent ils ne dépassent pas le stade de la simple reproduction. L'imagination, au sens le plus large du mot, c'est-à-dire la reviviscence spontanée ou provoquée des images peut irradier dans trois directions : sensorielle, organique, purement psychique.
1^ Hallucinations visuelles ou auditives : les apparitions supra-terrestres, les voix révélatrices, etc.
2"" Modifications de la vie organique qui détruisent,
et abîmé en cet abîme surineffable, très simple et indéterminable et aussi en cette obscurité insondable et inaccessible; et afin de comprendre tout ensemble, il est anéanti et perdu; mais il vit en Dieu et étant avec lui seul, pur et libre de toute propriété, mélange et affection, il est fait une chose, une félicité, car il ne reçoit et n'admet autre chose. Parce qu'il a passé en la simplicité déiforme, l'influence de Dieu le tirant intérieurement et le contact le surélevant, aliène l'àme de soi et la transporte comme dans un être nouveau ; non pas qu'en tout ceci, la nature ou l'existence de la créature soit changée ou cesse d'être, mais parce que la façon est exaltée et la qualité déifiée. » (Denis le Chartreux, /)e la vie solitaire, liv. ll,chap. x.)
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altèrcnl ou f^uérisscnt : les plus ('élèbres sont des sli{^mates, moins rares (ju'on ne le croit généralement. Un haf^iographe contemporain compte une soixantaine de cas authentiques.
3° Phénomènes d'une psychologie plus com[)lexe où ap[)araissent quelques vestiges d'invention. Tels sont les méditations et commentaires des mystiques sur les événements principaux de leur religion, leurs descriptions de la vie bienheureuse ou des peines éternelles : mieux encore, les voyages imaginaires aux lieux saints, dans ce monde ou dans Tautre, qu'ils ont racontés avec une grande profusion de détails. On prétend même que quelques-uns, au terme de leurs voyages imaginaires, présentaient tous les symptômes de la fatigue physique, parfois la marque des pierres ou des épines du chemin, des blessures au pied, des entorses dont ils ont souffert longtemps.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas besoin de beaucoup de critique et de réflexion pour constater que dans tout ce qui précède la plus large part est faite de réminiscences, de morceaux d'histoire ou de légendes, rassemblées et cousues suivant une impression personnelle. Ces visions sont en rapport direct avec la religion et le degré de culture du croyant. Celles du bouddhiste, du catholique, du xjogui brahmatique, du soufi sectateur de l'islam — la vigueur intellectuelle de chaque individu mise à part — ne diffèrent entre elles que par le contenu de leur foi. Ces manifestations Imaginatives, ternes ou brillantes, chétives ou vigoureuses, ne peuvent pas nous retenir, elles
sont étrangères à notre étude; elles n'ont pas le caractère spécifique que nous cherchons. C'est une forme de littérature, bonne ou mauvaise, où l'émotion tient une large place, mais ne constitue pas la trame qui semble faite plutôt d'éléments visuels.
Faut-il donc renoncer absolument à découvrir chez les mystiques cette imagination affective que je cherche à mettre en lumière? Je ne le crois pas; mais elle ne se rencontre que sous une seule forme : je l'appelle par concision un roman (T amour ^ ou plus explicitement un rêve idéaliste d'une nature entièrement sentimentale. Bien que cette création mystique ne soit pas l'œuvre exclusive des femmes, elles y ont eu la plus grande part. C'est une déviation, transformation et transfiguration de l'amour qui diffère notablement de Tune à l'autre; mais parmi les variations individuelles, il y a assez de ressemblances pour qu'on puisse en essayer une esquisse d'après un seul modèle.
D'abord, comme condition première, une disposition naturelle, innée à la tendresse — ce que les anciens psychologues nomment l'amour au sens indéterminé, — mouvement d'attraction vers les personnes ou les choses qui ne se différencie et n'est spécifié que par son objet. Chez beaucoup, cette disposition sentimentale, dès l'enfance, s'oriente d'emblée vers le divin et, de ce fait, est comme polarisée : toute autre manifestation de l'émotion tendre est tarie ou n'existe qu'en participant à l'amour divin.
L'IMAGINATION HRÉATRICR AFFECTIVE 175
Plus lard, à la puherté, un nouveau facteur s'ajoute, tout à fait clilTéreiit par ses conditions pliysiolof^iques et par sa (in naturelle. Son action, (nioifjue inconsciente, est indéniable. Ici se posent des problèmes beaucoup trop délicats et complexes pour qu'on puisse les traiter en passant; mais je pense (|ue la |)sychologie des auteurs qui réduisent tout à un érolisme dévié est beaucoup trop simpliste et nullement applicable à tous les cas. Sans insister sur ce point dont la discussion approfondie serait trop longue, nous avons dès maintenant les éléments d'un petit roman d'amour, assez grêle, d'une nature spéciale, mais foncièrement affectif. L'examen d'un cas particulier éclaircira les généralités qui précèdent.
Je choisis une mystique du xvn® siècle dont on a tiré depuis un grand parti, avec des visées très différentes des nôtres : Marguerite-Marie Alacoque. Elle convient par sa simplicité même. Je ne crois pas que jusqu'ici un seul psychologue s'en soit occupé avec suite* : l'exemple classique est toujours sainte Thérèse qui est, il faut l'avouer, d'une bien plus haute envergure.
On peut, chez Marguerite-Marie, suivre le développement et les étapes de son rêve enchanteur, au milieu de multiples souffrances, car elle est — remarquons-le en
1. Les documents historiques et psychologiques ne manquent pas. Outre son « Mémoire «, deux évèques ont écrit sa biographie : Mgr Languet (de l'Académie française) au xvni* siècle; Mgr Bougaud récemment. Les citations sont empruntées à la 10' édition de sa Vie de la bienheureuse Marguerite-Marie. Paris, Poussielgue, 1900. Consulter principalement les pages 141, 156-159, 232-242 et suiv., 295, 250, 311, 324. Les chapitres vi% VII* et IX* sont les plus intéressants pour sa psychologie.
passant — un cas bien net de l'état nommé « plaisir de la douleur ». Je prie le lecteur de noter avec soin la progression ascendante de ce roman mystique.
Dès Tâge de six ans « tout son bonheur était de passer des heures en prière. Jésus lui apparaissait, et elle ne s'en étonnait pas, sous la figure d'un Crucifié ou d'un Ecce Homo » .
Bien plus tard, elle entre au couvent, non sans luttes. Novice, son « unique pensée était de savoir comment elle pourrait se crucifier assez pour celui qui s'était laissé crucifier pour elle. Elle sentit s'allumer un si ardent désir de souffrir qu'elle n'en avait plus de repos ».
Le jour de sa prise d*habit, « mon divin Maître me fit voir que c'était là le temps de nos fiançailles, et qu'à la façon des amants les plus passionnés, il me ferait goûter ce qu'il y avait de plus doux dans la suavité des caresses de son amour. Et en effet elles furent si excessives qu'elles me mettaient souvent hors de moi-même et me rendaient incapable d'agir. »
Enfin elle prononce ses vœux. Alors le Seigneur lui apparut et lui dit : « Jusqu'ici je n'étais que ton fiancé, à partir de ce jour, je veux être ton époux. » Il lui promit de la traiter comme une épouse « et il commença à le faire d'une manière que je me sens impuissante à exprimer et dont je dirai seulement qu'il me parlait et me traitait comme une épouse du Thabor ».
Puis viennent ses grandes révélations. Dans la première, elle dit : < ... Je m'abandonnai à ce divin esprit,
l/lMAdlNATION CHKATFUOR AFFKCTIVR 177
livrant mon cœnr à la (ovcv, de son amour. Il me (it reposer longtemps sur sa divine poitrine où il me découvrit les merveilles de son amour et les secrets inexplicables do son sacre cœur (ju'il nfavait toujours caché jus(|u'alors qu'il me l'ouvrit pour la première fois. » Suit une description du cœur divin plus brillant (jue le soleil, etc. Dans la seconde : n 11 me demanda mon cœur lequel je le suppliai de prendre, ce qu'il fît et le mit dans le sien adorable, dans lequel il me le fit voir comme un petit atome qui se consumait dans cette ardente fournaise. Puis Ten retirant, il le remit dans le lieu où il l'avait pris en me disant : voilà, ma bien-aimée, un gage précieux de mon amour... Jusqu'ici tu n'as pris que le nom de mon esclave, désormais tu t'appelleras la disciple bien-aimée... i» Je fais remarquer que cet échange de cœur se rencontre antérieurement chez plusieurs femmes mystiques qu'on pourrait nommer. Est-ce une tradition ou bien chacune l'a-t-elle inventé pour sa part, par l'effet d'une même disposition passionnée?
J'omets beaucoup d'autres détails : le nom de Jésus gravé sur son cœur à l'aide d'un canif; le sang de la blessure lui servant à parachever et signer son testament, etc. Je me borne aux seuls documents psychologiques.
Évidemment, pour qui écarte toute intervention surnaturelle, cette vie est un poème vécu, un peu étroit et monotone, où l'invention est assez faible, mais fait presque tout entier de matière émotionnelle. Œuvre d'un personnage unique qui se dédouble et s'objeclive clans son
RiBOT. — Logique des sentiments. 12
rêve, enfermée dans les limites stricles d'une croyance religieuse, la création ne peut avoir la variété d'incidents d'un roman d'amour humain. La matière affective est monocorde : Tamour, toujours Tamour, et la même espèce d'amour; élans et dépression, périodes d'ardeur ou de sécheresse avec leurs variables degrés : en dehors, il n'y a guère de ressources possibles. Quelle différence avec la position du compositeur génial et vibrant qui a sou» sa main tout le clavier des émotions humaines avec leurs nuances infinies!
De plus l'imagination affective, chez les mystiques, a ce désavantage qu'elle ne sort de son état de fluidité intérieure que pour entrer dans des formes qui l'alourdissent singulièrement. Hallucinations (ou images) visuelles, tactiles, motrices, cénesthésiques : tout cela est découpa ou au moins localisé dans l'espace. A la vérité les hallucinations auditives, les voix intérieures ou extérieures sont affranchies de ces conditions plastiques; mais les narrations orales ou écrites ramènent aux procédés analytiques et descriptifs de l'art littéraire : comparés au vêtement souple et ténu dont la langue des sons enveloppe les sentiments dans la création musicale, les modes d'expression de la création mystique sont bien inférieurs et insuffisants; parfois même ils la trahissent plus qu'ils ne la servent.
En somme, chez les mystiques, l'amour est la cause de l'invention; il inspire et soutient les contemplatifs dans leurs spéculations, les actifs dans leurs œuvres de propa-
L IMAdlNATION CKIvXTIUCK AFFKCTIVK 179
gande; mais il n'cisl (lu'un iuoy(Mi. Les cas prccités où il est à la fois le ressort et la matière de riiiventioa sont exceptionnels.
On a dû rcmaiNjucr la |)ro{^ression descendante des (rois modes d'imaj^ination affective ci-dessus étudiés. De la création musicale — forme type — à Tart symbolique et au roman d'amour mystique, la richesse et la complexité de Tœuvre produite vont toujours en diminuant : en môme temps, la matière affective s*appauvrit et s'altère par le mélange d'éléments étrangers.
Il serait possible de descendre encore plus bas et de découvrir dans la vie ordinaire des essais, des ébauches de création affective, états intermédiaires entre la simple reproduction, répétition du passé, et la combinaison nouvelle, anticipation de l'avenir. Ce sont des formes de passage participant de la mémoire affective et de l'invention affective. Ainsi le rêve que l'amoureux esquisse into rieurement pour la satisfaction de ses désirs est une construction Imaginative, faite ordinairement d'émotions représentées, d'images sensorielles et erotiques. L'hypocondriaque brode un roman maladif où les vagues réminiscences des sensations organiques, les nuances et variations de douleur sont les éléments dont il compose le tableau de sa future détresse*. Ces faits embrvon-
1. Ces faits sont une preuve indirecte de Texistence d'une mémoire ûiToclive proprement dite que beaucoup de psychologues s'obstinent
naires et leurs analogues (comme Tacteur qui crée Texpression cmolionnelle de son rôle) ne nous apprendraient rien. Ils sont trop simples, trop étriqués : avec eux seuls on ne peut soupçonner la puissance et la portée de la création émotionnelle; elles ne se révèlent que par les grands cas.
En terminant, on peut se demander comment cette forme spéciale de la création imaginative a échappé à Tatlention des psychologues. A mon avis, cette omission s'explique par plusieurs raisons.
D'abord la méthode en usage. L'imagination créatrice, constructive, la fantaisie (de quelque nom qu'on la désigne) a été longtemps étudiée comme « une faculté complexe » qu'on décrivait et analysait, mais sans sortir des généralités, sauf par quelques exemples empruntés aux œuvres esthétiques et aux hypothèses scientifiques. Ce procédé est tout à fait insuffisant. En effet, le mot €c imagination créatrice », comme tous les termes généraux, est une abréviation et une abstraction. Il n'y a pas d'imagination en général, mais des hommes qui imaginent et le font diversement. Ces diversités dans la créa-
encore à contester. Si la mémoire des sentiments se réduisait, comme ils le prétendent, à celle des circonstances et des états intellectuels concomitants, de telles constructions seraient impossibles. Celui qui a perdu la mémoire visuelle ne peut plus imaginer des personnes, des monuments, des paysages. De môme, l'homme incapable de raviver des sentiments est incapable de construire en les ressentant des plaisirs ou des douleurs futurs, par exemple les changements que produirait dans sa vie la mort d'une personne aimée. 11 peut prévoir, déduire, énumérer les priva lior.s qui en seront la suite; mais il ne les ressent pas en réalité; il ne fait que penser des mots.
I/IMAOINATION CIIIOATRICR AKFKCTIVF 181
lion, si iioinhreuses (|u'cllcs soient, doivent fttro réductil)!es à (niol(|ues types; or, parmi ces tyjx^s, il en est un que j'ai appelé dif/luerU, fait d'irna^^es à contours vaf^ues, indécis, qui sont évoquées et liées selon les modes les moins rigoureux de l'association. Ceci nous met sur la voie; car, en poursuivant l'analyse, on voit que l'imagination adectivc en est une es[)èce.
On pourrait invoquer encore une autre raison : l'insuffisance actuelle de la psychologie des sentiments; ce qui n'esl guère contesté. J'avoue que, pour ma part, ayant étudié ailleurs la mémoire, l'abstraclion et la généralisation des émotions — sujets peu en faveur près des psychologues, — je n'avais pas même entrevu la question qui a donné lieu au présent chapitre.
Mais la raison décisive et vraiment topique, c'est que dans le développement séculaire de la faculté d'imaginer, la forme affective ne s'est affirmée nettement que très tard : les exemples énumérés plus haut en sont la preuve. C'est la conséquence de sa nature essentielle. Elle suppose l'épanouissement et même la prépondérance de la vie intérieure sous sa forme sentimentale, c'est-à-dire un fond très riche d'émotions variées, complexes, aptes à former des combinaisons, oppositions et contrastes de toute sorte. Je rappelle en outre l'entrave due aux procédés matériels d'expression si longtemps insuffisants. Aussi, comme l'histoire le montre, le pouvoir créateur de l'homme a employé d'abord les images plastiques (visuelles, tactiles, motrices) ou les concepts pour cons-
truire des œuvres cVart, des théories morales, religieuses, métaphysiques, scientifiques, des inventions pratiques, mécaniques, etc. : c'est bien plus tard qu'avec les images et abstraits émotionnels seuls, il a pu se risquer à des constructions d'une nature spéciale.
Bien d'autres questions accessoires pourraient être traitées : ainsi le rôle important des éléments moteurs et des actions inconscientes ou subliminales. Je m'en abstiens, espérant avoir atteint mon but principal et montré, par des faits, qu'une forme de l'imagination créatrice a pour matière des états affectifs et rien qu'eux.
La logique des sentiments, dont nous venons d'esquisser une ébauche, est-elle un chapitre de la logique des sophismes? Nullement; mais comme plus d'un lecteur est probablement disposé à répondre par Taflirmative, la question mérite d'être éclaircie en montrant les différences.
La liste des sophismes ou paralogismes V7'ais, c'est-àdire de nature intellectuelle, s'est transmise de l'antiquité jusqu'à nous sans changements notables. Elle est partout, connue de tous, et il est inutile de la transcrire ici.
En dehors d'elle, les logiciens modernes ont énuméré un peu au hasard et classé sous le titre de sophismes, des causes morales, source abondante d'erreurs et de raisonnements inacceptables pour la logique rationnelle.
Cependant ces deux catégories de « sophismes » ne sont pas de la même nature, à moins de donner au mot c sophisme » deux significations différentes. Le méca-
nisme de la pensée raisonnante change en passant de Tune à Tautre. Dans le premier cas, il y a une altération directe dir raisonnement, et les causes sont intellectuelles. Dans le second cas, Terreur est produite indirectement, par des influences d'origine afl'eclive.
Cette diff'érence a été signalée par Stuart Mill [Système de Logique, liv. I, chap. v). Les sources de Terreur, dit-il, sont de deux sortes : intellectuelles, morales. « Ces dernières ne rentrent pas dans le sujet de cet ouvrage. » Il indique comme principales « les inclinations », dont TefTet le plus commun est de nous influencer dans le sens de nos désirs ou de nos craintes. Les causes morales ^ des opinions, quoique les plus puissantes de toutes chez la plupart des hommes, ne sont que des causes éloignées; elles n'agissent pas directement, mais par Tintermédiaire ^ des causes intellectuelles, elles sont prédisposantes. » Malgré cette déclaration éliminatoire, Mill, sous le titre de sophismes a priori et de non-observation, donne des exemples de raisonnements vicieux dont Torigine afl'ective est évidente.
Bain [Logique : Induction, VI, chap. m) prend une attitude plus nette et plus correcte. Il critique son devancier qui, sous le nom de sophismes, étudie en réalité certaines tendances fallacieuses de Tesprit, des causes génératrices d'erreur; « or, Tœuvre du logicien est d'empêcher ou de corriger les erreurs, non de montrer comment elles naissent des imperfections de la nature humaine : cela n'appartient ni à l'étude de la déduction, ni à celle
CONCLUSION IHÎS
do rindiiction. C*est un point discutable si le lof^icicn a (juîililé ou non pour trailtT ce sujet; mais s'il le fait il doit y consacrer un clia[âtre à |)art, |)arce que celle étude est extra-lofjir/ue, »
Painii ces tendances fallacieuses, Rain énumfcre l'attrait de Taj^réable, l'aversion du désaj^réaMe, la sympathie et ranli|)alhie, l'intérêt personnel, la peur, la colère, l'amour, l'amitié, le patriotisme, l'esprit de secte, l'ailmiration, la vanité individuelle ou nationale, l'attraction de la nouveauté et du merveilleux, l'influence du sentiment esthétique sur les doctrines philosophiques et les théories scientifiques (la foi aveugle dans un plan de la nature, les orbites des planètes doivent être circulaires parce que le cercle est une figure parfaite, le besoin de l'unité absolue), etc. Quoi qu'on pense de cette énumération un peu confuse et mal ordonnée, il est clair qu'elle correspond en grande partie à la matière première de notre logique des sentiments : et c'est justement ce groupe de faits psychiques avec leurs conséquences qu'il refuse avec raison de classer parmi les sophismes.
D'autres auteurs assez nombreux distinguent les sophismes de l'esprit et les sophismes du cœur. Cette distinction est bonne comme fait : mais elle a le défaut de transférer un terme propre à la logique rationnelle, créé pour elle et fixé par elle, à une autre forme de logique où, quoiqu'il s'applique à des opérations d'une autre nature, il conserve fatalement son sens péjoratif.
186 LA LOGIQUE DES SENTLMEiNTS
En résumé, les sophismes vrais sont des vices intellectuels. Ils peuvent se constater matériellement et être rectifiés comme des erreurs de calcul. 11 est aisé, même avec une culture moyenne et un peu de réflexion, de découvrir un cercle vicieux, un dénombrement imparfait ou une fallacia accidentis. Ils résultent d'une faiblesse de Tesprit, d'un défaut d'attention, d'une inaptitude à induire ou déduire correctement.
Les « sophismes du cœur » seraient plus convenablement nommés des préjugés (au sens étymologique : jugé par avance), puisque dans la logique affective, implicitement ou explicitement, la conclusion impose toujours la ' forme du raisonnement. Il est certain que, du point de vue rationnel, la logique des sentiments — qu'on pourrait appeler aussi logique des préjugés — est une sophistication perpétuelle : même quand elle réussit, c'est par hasard et sans titre légitime. L'emploi constant des concepts et jugements de valeur, création subjective, variable selon les individus et les époques, la place dans l'équivoque : mais la question est de savoir si cette logique qui a son utilité, puisqu'elle dure, doit être jugée d'après les règles inQexibles de sa rivale.
^ En réalité, les deux logiques occupent chacune un terrain qui lui est propre. Elles s'y développent d'après
j des procédés différents qui sont déterminés par leurs buts.
1 Elles ont, l'une et l'autre, leur psychologie, leurs conditions d'existence, leur raison d'être comme expression de deux tendances opposées de la nature humaine. Cette
position impartiale est celle (pie, pour les corniireiidre, le psycholofjue doit u(Jo[)ter.
Une autre (piestion litigieuse est celle des rap[)ort8 entre la logicpic affective et la croyance, dont cette forme de logique paraît être l'instrument propre. Nous répondrons que, malgré les apparences, elle n'est au service ni de toute croyance ni de la croyance seule.
L'état de croyance, très négligé par les anciens psychologues, a été très sérieusement étudié durant ce dernier quart de siècle. Je n'ai pas à traiter ce sujet et je renvoie aux ouvrages spéciaux ^ On est généralement d'accord pour admettre qu'il n'a pas ses racines dans l'intellect; qu'il dépend de notre manière de sentir et de vouloir; qu'il est l'œuvre et l'expression du tempérament, du caractère, de l'individualité; que la crédulité est un état primitif qui accompagne toutes nos représentations, fait aisé à constater chez les enfants et les ignorants; qu'il s'attache naturellement à toute image ou idée qui occupe la conscience sans antagoniste, surtout si elles sont intenses; que cette affirmation spontanée d'une réalité est ébranlée par les démentis de l'expérience ou
1. Ils sont assez nombreux, même en éliminant ceux dont le but est surtout moral ou religieux. A consulter pour la psychologie : Payot, De la Croyance-^ G. Bos, Psychologie de la croyance-, Bain. Emotions and Will, chap. XII ; un important essai de J. Sully, Belief, dans Sensation and Intuition et The human Mind, 1,250; W. James, The Will to believe; etc. Du point de vue critique et religieux : Newman, The Grammar ofassent\ Bal four, Les bases de la croyance^ etc.
de nos semblables; qu'alors le doute s'éveille et que le douleur demande un soutien à la logique rationnelle s'il préfère la vérité à tout, ou à la logique affective s'il préfère sa croyance à tout et ne cherche qu'à la justifier, en sorte que « les arguments ne sont pas ce qu'ils sont, / ;mais sont ce que je suis » (Payot, ouv, cité, 203).
Emprunté au langage courant, le mot croyance a le désavantage de s'appliquer à des phénomènes fort différents quoiqu'ils aient tous ce caractère commun d'être, à tort ou à raison, l'affirmation d'une réalité. Tout est ou peut être objet de croyance. Cependant on peut faire deux parts : V la croyance intellectuelle (perceptions, axiomes, vérités scientifiques établies par l'observation, l'expérience ou le calcul). Elle est subie par le sujet, et des deux facteurs qui concourent à l'acte de connaissance, c'est l'objectif qui prédomine. 2° Tous les autres cas, où la croyance est créée par le sujet sous forme d'évaluation : le facteur subjectif est le principal. Cette masse de croyances hétérogènes, plusieurs fois énumérées au cours de cet ouvrage — il faut y ajouter celle des fous, — constitue le groupe non intellectuel qui seul use de la logique affective; mais leur association n'est pas une règle invariable :, parfois la croyance est étrangère à la logique, parfois la logique n'est pas au service de la croyance. Signalons ces exceptions.
1<» Tandis que la croyance rationnelle est déterminée et produite par le raisonnement, la croyance non rationnelle détermine et produit le raisonnement. Aussi, quant
nONflLdSION 189
à sa f^^encse, celle-ci est indépcniiarilo de la lo^M'qne; elle naît (lircctement du fond de notre nature aiïfictivfî et active. Le célèbre pari do Pascal, rcniar(|uo W. James, est une hypothèse morte pour celui qui n*a |)as d(*ja et par avance une tendance à croire en Dieu.
2° La croyance solide, inébranlable, quel que soit son objet, religieux, moral, politique, ou telle (|ue la foi aveugle de Tamoureux, est étrangère à la logique. Elle est placée en dehors, dans une autre sphère : celle de raffîrmatioa immédiate et irrésistible; sous cette forme absolue, la croyance ne peut être ni confirmée ni infirmée par le raisonnement : c'est une position privilégiée, où croyance égale certitude.
3° D'un autre côté, il y a des formes de la logique affective qui naissent non des croyances, mais des désirs ^ ou aversions et de leurs variétés : le raisonnement conjectural ou imaginatif, le travail qui produit les transformations précédemment étudiées (chap. ni), la période préparatoire de certaines conversions qui se font parce qu'elles sont désirées; les raisonnements utiles à l'expansion de l'individu et qui sont un instrument de combat.
En résumé, la psychologie de la croyance et celle du raisonnement affectif, malgré de nombreux points de contact, ne coïncident pas dans toute leur étendue. 11 serait donc erroné de les confondre. La logique et la croyance sont foncièrement différentes : la première n'est qu'un moyen transitoire, adapté à la lutte ou à la défense; la seconde est un état stable, une possession, une fin.
Ainsi la logique des sentiments a son domaine propre; elle n'est ni un cliapilre des sophismes ni une annexe de la croyance. Cette dénomination par sa généralité, nous a paru préférable à toute autre; logique du préjuge, de la croyance, de Topinion, de l'erreur — autant de termes qui conviennent à un aspect de la question, mais dont aucun ne l'épuisé. A travers ses applications multiples et ses formes disparates (je ne me flatte pas de les avoir énumérées toutes) elle conserve son unité parce que son mécanisme est toujours le même — une adapta- // tion de jugements de valeur à une conclusion préjugée — ; mais surtout parce que, malgré ses métamorphoses et travestissements rationnels, elle reste la logique des instincis, c'est-à-dire un effort pour les rationaliser.
J'ai signalé précédemment (chap. ni, | I) l'hypothèse qui assimile l'instinct à une logique organique, fixée par l'hérédité. Quoi qu'on pense de cette analogie un peu vague et que je ne suis pas enclin à accepter, il est certain que ces deux manifestations psychiques ont un caractère commun : l'adaptation à un but. Celle de l'instinct est fixe, invariable, sauf des exceptions et dans des limites restreintes. Celle du raisonnement est plastique, variable, multiforme. Dès que, par suite du développement cérébral et des fonctions supérieures de l'esprit, les tendances, désirs ou aversions, au lieu d'être des impulsions presque uniquement physiologiques qui ne se traduisent
que [)ar des actes, peuvent ôlro modifiés par la réflexion; dès que les instincts sont devenus une énerf^ie disponible, une force vive qui peut être ada|)tée de [)lusieur» manières; alors se produit le travail de leur rationalisation dont la logiqu(î allcctive est un cas, non le moindre.
Prenons comme exemple un besoin universel et très élémentaire : la faim, instinct brutal, violent, qui chez les êtres inférieurs s'attaque à tout par une impulsion irrésistible : celle du boa avalant une proie aussi grosse que lui et qu'il a peine à digérer. Rationalisée, c'est-à-dire soumise au contrôle de Texpérience et de la réflexion, la faim se satisfait à des heures régulières, réclame le choix et la préparation des aliments, s'astreint même à un régime, accepte des règles d'hygiène variables suivant les individus et la mode régnante : elle prend une tournure civilisée. Voilà un cas très simple d'un instinct pétri et façonné par des influences étrangères. (
Tous les autres ont subi ou peuvent subir la même transformation. Le désir ardent de justifier une passion ou une croyance, d'être consolé, soutenu; de deviner un avenir proche ou lointain, terrestre ou supra-terrestre; d'entraîner, de convertir, d'imposer une opinion : tous ces besoins de conservation ou d'extension, individuelle et sociale, n'est-ce pas la matière de la logique des sentiments, et les procédés qu'elle emploie sont-ils autre chose qu'un efl'ort de notre nature afl'ective pour s'appuyer sur des apparences de preuves et d'aro^uments rationnels?
C'est qu'au fond, l'idéal auquel tout raisonneur aspire, consciemment ou non, est intellectuel. Nous avons décrit ce stade primitif où le raisonnement spontané se produit sous une forme indifférenciée, mélange hétérogène et sans critique d'arguments subjectifs et objectifs, puériles et solides, nés au hasard des sentiments, de l'imagination, de la raison. Ce n'est pas une hypothèse; car ce qui s'est passé dans les vieux âges se répète encore sous nos yeux : (ju'on observe les sauvages, les enfants ou simplement les hommes de pauvre culture intellectuelle. Puis s'est formé un corps de vérités scientifiques, c'est-à-dire stables et vérifiées, à la fois effet et cause d'une discipline plus sévère de l'esprit. Dès lors, la logique rationnelle a été constituée et est devenue le type, la règle, le guide de tout raisonnement; mais en croyant l'imiter, la logique affective n'en a pris que le masque.
Reste à montrer ou plutôt à rappeler l'unité originelle des deux logiques; elle est dans leur utilité. La tendance à rechercher et à saisir la vérité est une des qualités les plus avantageuses qui ait été dévolue à l'homme et elle a été une des causes de la survivance des plus aptes. La connaissance intellectuelle, strictement confinée, pendant des siècles, à la pratique, s'est risquée peu à peu dans la spéculation pure. Mais la recherche désintéressée, parce qu'elle est un luxe, est inconnue des premières civilisations. Dans l'ordre de la connaissance comme dans l'ordre économique, le luxe est une floraison tardive. La
C0N(iLI]S10N 193
log^ique alTcclive, hicii plus matériello el égoïste, malgré les apparences , ne s'anVaiicliil pas des nécessités humaines. Les deux lo^M(jues sont donc l'une et l'autre un instrument de nos besoins, avec celte différence que Tune perd quelcpiefois son caractère pratique et rpie l'autre le conserve toujours.
Par hostilité contre l'esprit scientifique, on s'est plu à soutenir que la recherche et la possession de la vérité n'ont pas une valeur absolue, en alléguant cette raison qu'elles sont le résultat d'une préférence, qu'on les choisit parce que cela plaît. Assurément; puisqu'il y a des gens qui font peu de cas de la vérité ou la dédaignent et aiment mieux garder leurs illusions. Ceci est simplement une preuve du rôle primordial de la vie affective dans toutes les manifestations de l'esprit, thèse que j'ai soutenue ailleurs sans restriction et que je ne suis pas disposé à contester. Mais préférer la vérité n'est pas la constituer. Elle est ce qu'elle est, indépendante de nos préférences et de nos répudiations.
Si prenant cette prétention pour ce qu'elle vaut, on l'applique à notre sujet, on voit qu'elle est chez beaucoup de croyants (quelle que soit la matière de leur foi) un moyen pour proclamer la supériorité de la « logique du^ cœur ». Position fausse et désavantageuse, caria connaissance qui est la servante de la vie ne vaut que par son objectivité. Sans doute la « vérité vraie » ne s'impose pas sous la forme inéluctable de la gravitation dans le monde physique, de l'instinct ou de l'idée fixe dans le monde
RiBOT. — Logique des sentiments. 13
194 LA LOGIQUE DES SEiNTIMENTS
moral; mais on ne se soustrait pas impunément à sa maîtrise.
Une position plus conforme à la nature des choses est
celle-ci : se demander si avec le progrès supposé de la
culture et de la discipline scientifiques, la logique affective
r . doit s'atrophier ou disparaître? Quoi qu'en disent beau-
'^ i coup d'intellectualistes, je ne vois aucune raison pour
^ l'affirmative.
Jugée par les logiciens purs, la logique des sentiments est condamnée sans hésitation et sans appel.
Jugée par les psychologues, elle a droit à Texistence pour des raisons individuelles et générales.
Il y a des esprits qui réclament la vérité avant tout,, mais qui la veulent bien établie, démontrée, qui ont l'obsession de l'exactitude et des procédés rigoureux. Il y en a d'autres, fuyants, imprécis, qui se complaisent dans le vague par excès de sentiment ou d'imagination, par paresse intellectuelle, par impuissance de réflexion, par défaut de patience dans la recherche. Pour eux la^ logique aff*ective est suffisante et préférable : ils l'inventeraient si elle n'existait depuis des siècles.
Une raison plus profonde qui assure sa perpétuité, c'est qu'elle est l'œuvre spontanée de notre nature nonintellectuelle. L'homme sent surgir en lui des besoins, des^ désirs, des problèmes auxquels la raison pure n'apporte ni satisfaction, ni réponse, ni remède : le sentiment et l'imagination prennent sa place. L'attitude sceptique qui limite la connaissance et se résigne à beaucoup ignorer;
CONCLUSION in
l'altilude sIokjuo qui dc^daigue les espérances illusoires el les consolations vaines ne sont pas au goût de tout le monde. La plupart aiment mieux des réponses apparentes que rien.
Le rôle de la psycholoj^ie est d*étudier cette manifestation de la nature humaine comme fait, sans la condamner ni l'absoudre.
Préface v