CHAPITRE II
La vie affective — je comprenas sous ce terme les instincts, tendances, désirs, aversions; les états plus complexes désignés sous le nom d'émotions, tels que la peur, la colère, etc.; les passions, c'est-à-dire des émotions stables et intenses — peut agir de trois manières principales :
Sous une forme physiologique qui la traduit directement, par les changements extérieurs et intérieurs du corps : c'est l'expression des émotions;
Gomme facteur de ce complexus qu'on nomme une édition, où les états affectifs sont mêlés à des états intellectuels, perceptions ou représentations, et forment avec eux un tout dont ils sont l'élément actif, c'est-à-dire celui qui meut ou arrête;
Comme suscitant, groupant et enchaînant des séries
plus ou moins longues de représentations, simples ou complexes, concrètes ou abstraites. A mon avis, celte troisième forme résume, au moins pour la plus grande part, ce que la psychologie des facultés signalait sous la dénomination vague « d'influence de la sensibilité sur l'intelligence ».
Toutefois, cette influence qui est quelquefois une impérieuse maîtrise, se produit sous deux fondes que beaucoup de psychologues contemporains ont trop souvent confondues.
L'une, inférieure, est la simple association d'idées à base afîective, évoquée et maintenue par une tendance, une émotion ou une passion : nous venons d'en parler.
L'autre, supérieure, suppose l'association , mais la dépasse. La disposition aff^ective ne laisse plus la liaison des états de conscience se produire librement et comme au hasard; elle pratique un choix, elle vise un but conscient ou inconscient, néglige ou supprime tout ce qui l'en détourne : c'est le raisonnement affectif ou émotionnel^ qui fera l'objet de cette étude.
Plusieurs auteurs ont parlé de la « Logique des sentiments » (A. Comte, Stuart Mill et quelques contemporains), mais je n'en connais aucun qui ait tenté de traiter, même sommairement, cette obscure question. J'avoue que je ne l'aborde pas sans défiance et que je ne présente ce travail que comme une ébauche et un essai.
Tout d'abord, affirmer une logique extra-rationnelle n'est-ce pas un paradoxe qui doit révolter les logiciens?
La nature affoxlive de l'homme ii'csl-elle pas la cause la plus fréquente de l'illogisme? Evidemment, ces deux formes que nous opposerons sans cesse Tune à l'autre — logique affective, logique rationnelle — doivent ôlre très différentes. Pour les réunir légitimement sous une dénomination commune, il fautdoncqu'elles aient un fond commun : c'est le raisonnementy c'est-à-dire la matière propre de toute logique. Son mécanisme varie beaucoup de Tune à l'autre, comme nous le verrons dans la suite de ce chapitre; mais dans les deux cas, il conserve sa marque propre, la seule qui importe au psychologue, c'est d'être une opération médiate qui a pour terme une conclusion. ,
Il est inutile de transcrire ici les nombreuses définitions du raisonnement qu'on trouve dans les traités de logique : beaucoup ont une forme purement intellectualiste, par suite non adaptée à notre but. De toutes ces variantes, il se dégage un caractère général : c'est que le raisonnement est une anticipation, un essai, une conjecture, une marche du connu à l'inconnu. Si cette formule paraît incomplète ou trop vague, on peut adopter la définition de Boole qui est précise : « Le raisonnement est Télimination du moyen terme dans un système qui a trois termes ». On verra dans la suite que cette formule est rigoureusement applicable au raisonnement affectif.
Une longue civilisation a habitué les esprits même peu instruits, encore plus ceux qui ont été formés par la dis-
cipline scientifique, à admettre sans réflexion que la logique rationnelle, objective, exacte, s'est produite spontanément, naturellement, et que les logiciens n'ont eu qu'à en extraire leurs règles. Nous avons au contraire, théoriquement et en fait, d'excellentes raisons pour admettre que la logique rationnelle pure est le résultat acquis d'une lente diff'érenciation. Quelque opinion qu'on adopte sur l'origine et l'évolution de l'humanité, il est certain qu'à un moment quelconque la faculté d'inférer s'est manifestée en elle; mais sous une forme composite et hétérogène. Suscitée et maintenue par des besoins vitaux et des désirs, elle a été d'abord exclusivement pratique, nullement spéculative, et ses premières démarches ont dû être incohérentes et mal assurées*.
Il convient d'insister sur ce moment primitif où les deux formes de logique, affective, rationnelle, sont si étroitement emmêlées et confondues qu'une séparation possible entre elles n'est pas même soupçonnée : on y voit en raccourci les ressemblances et les difl'érences de ces deux logiques.
1. « Gomment la logique s'est-elle formée dans la tète de Thomme? Certainement par l'illogisme dont le domaine à l'origine a dû être immense. Une quantité innombrable d'êtres qui déduisaient autrement que nous déduisons maintenant a dû disparaître. Gela semble de plus en plus vrai. Celui qui, par exemple, ne parvenait pas à découvrir assez souvent les similitudes pour ce qui est de la nourriture, ou pour ce qui en est des animaux ses ennemis; celui donc qui établissait trop lentement des catégories ou était trop circonspect dans ses subsomptions, diminuait ses chances de durée plus que celui qui, pour les choses semblables, concluait immédiatement à l'égalité. Pourtant, c'est un penchant prédominant à traiter, dès l'abord, les choses semblables, comme si elles étaient égales — penchant illogique en somme, car en soi il n'y a rien d'égal — qui a le premiercréé toute base delà logique. «• Nietzsche, Le^ai 5avoi>,liv. III, §111.
On a beaucoup écrit cl conjecturé sur la constitution mentale de Thomme primitif. Ni les théories f^énéralcment admises ni les critiques et doutes qu'elles ont suscités n'importent à notre sujet : car, en dehors de cette reconstitution hypothétique de l'homme appartenant à la préhistoire, nous avons les sauvages actuels qui, à tort ou à raison, sont considérés comme équivalents. Sur ceux-ci on a des renseignements nombreux, variés, positifs. Ce qui en ressort, c'est le niveau très inférieur de leurs facultés logiques : inaptitude à l'abstraction, difficulté extrême à enchaîner les idées suivant des rapports objectifs, etc. Mais le sauvage est capable de raisonnement pratique, construit à l'aide de perceptions et d'images, moyens termes qui le conduisent au résultat ^ésiré, c'est-à-dire à une conclusion. C'est la forme inférieure du raisonnement imag^inatif que nous étudierons plus lard en détail et qui s'incarne en une création d'ordre matériel ou spirituel. Ces essais d'inférence ont leurs racines dans les nécessités vitales. Elles répondent aux questions que le sauvage se pose en face des agents naturels et surnaturels. Son raisonnement, comme tout autre, consiste à trouver des intermédiaires qui le conduisent au terme final. Pour s'en convaincre, que le lecteur se rappelle sommairement les procédés que l'homme primitif a combinés en vue de ses besoins : pour sa nourriture (chasse, pêche), pour se protéger contre les intempéries, (vêtements, habitations), pour l'attaque et la défense contre les animaux et ses semblables (les armes qui
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deviendront plus tard des outils), sa conclusion sur l'existence d'un « double » résultant de ses conjectures sur les rêves, l'évanouissement, les maladies, etc. ; ses inductions sur les rites à observer, sur les actes propitiatoires envers les êtres surnaturels, surtout méchants. Dans tous ces cas — et l'énuméralion est loin d'être complète — il imagine, il invente, mais non librement : le travail Imaginatif n'est pas une pure fantaisie, il est conditionné par le but. La série des perceptions et des images qui composent la construction de son arc , de son filet d'écorce ou de ses rites, sont pour Thomme non civilisé les moyens termes de ce raisonnement concret, en actes, dont le dernier terme est le succès ou l'échec.
Maintenant, remarquons l'inévitable conséquence de ces raisonnements concrets sans cesse répétés. C'est qu'il s'est établi à la longue une distinction très importante entre deux catégories de cas :
Ceux où la conjecture, l'attente, le raisonnement sont toujours ou le plus souvent justifiés par l'expérience ;
Ceux où le résultat contraire survient toujours, ou le plus souvent.
Il s'établit ainsi une distinction entre les cas certains et les cas incertains. Durant cette période de l'évolution logique, l'expérience est le seul moyen de contrôle, le critérium. Grâce à elle une différenciation se dessine : le raisonnement objectif, conforme à la nature des choses, probant, rationnel, tend à former un petit domaine dans
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le champ illimité du raisonnement subjectif, à conclusions simplement probables.
Cette ségrégation est le premier essai — naturel et spontané — d'une constitution de la logique pure qui a progressé, pari passu, avec les progrès de la technique. Il serait facile d'en donner les preuves en s'appuyant sur les documents historiques. La technique est mère de la logique rationnelle : l'invention des instruments, des outils, de la fonte des métaux, de la navigation, de l'astronomie, de l'arpentage, etc., en raison des nécessités pratiques qui la régissent, a habitué l'esprit humain -à la discipline dans le raisonnement. Cependant n'oublions pas que cela ne s'est pas produit d'emblée et que rinférence rationnelle n'a pas surgi d'un seul coup, pure de tout alliage affectif. Pour atteindre son but, que ce soit un piège à gibier, une tactique pour vaincre son ennemi, une guérison ou une des nombreuses fantaisies que nous ignorons, l'homme primitif a dû inventer les moyens termes. Parmi ces moyens obtenus par intuition, essais, hasard, les uns étaient efficaces, d'autres nuisibles, d'autres indifférents, et si l'expérience a mis en évidence ceux qui sont adaptés au but et ceux qui en éloignent, elle est restée muette snr le troisième groupe. Il est certain que les raisonnements primitifs qui ont réussi en raison de leur rationalité^ c'est-à-dire de leur adaptation à la nature des choses, n'étaient pas purement rationnels, mais mêlés à des éléments émotionnels et imaginatifs qui étaient estimés d'égale valeur : tout cela formait bloc. On
sait combien la technique primitive est empreinte d'un caractère hiératique. Des opérations aussi profanes pour nous que la fabrication d'un instrument ou Tédificalion d'une hutte, exigent pour le non-civilisé une intervention surnaturelle, des prières, des sacrifices, des incantations, des rites variés, des formules magiques. D'après sa manière de raisonner, ce sont des intermédiaires indispensables pour arriver au but. C'est la part de la logique des sentiments, et l'autre reste encore à demi enveloppée dans cette gangue. Ce n'est que par suite d'une longue culture que l'indifférence, la futilité de ces moyens apparaît clairement et que Témancipation de la logique rationnelle est complète. Encore ne faudrait-il pas beaucoup d'effort pour découvrir, même de nos jours, dans des opérations analogues, des vestiges de la logique émo~ tioimelle.
Ayant indiqué le moment de la séparation des deux logiques et les causes de ce divorce, nous n'avons rien de plus à dire de la logique rationnelle et de ses progrès. Rappelons seulement que très tôt elle s'est montrée jalouse de rigueur et de pureté : on en trouve un excellent exemple dans la méthode précise des géomètres grecs, dans l'apriorisme affecté de leur science qui semble étrangère à l'expérience dans son origine, sans rapport avec elle dans son développement.
Lorsque le raisonnement, cet instrument naturel d'exploration, a été affermi et affiné par l'exercice, l'habitude et une application persévérante à des matières très
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diverses; bref, après hcaucoup de résultats atteints par les procédés rationnels, les logiciens sont venus qui ont analysé, débrouillé les inférences correctes et ont composé, après réflexion, des traités à prétentions régulatrices. Quoique la logique rationnelle soit totalement exclue de notre étude, il est instructif de rappeler Tordre qu'elle a suivi dans son développement naturel. Elle n'a admis d'abord que les formes les plus abstraites et les plus rigoureuses du raisonnement (Aristote). Le culte de la logique formelle, comme type de la perfection, a été la règle dans Tantiquité et au moyen âge. L'induction a été surtout l'œuvre des modernes. Actuellement l'invasion de la psychologie dans les ouvrages de logique, « le psychologisme », comme l'appellent les purs logiciens qui protestent S est un pas de plus vers la réalité et la vie. On a pu dire avec raison « que si la logique moderne a ajouté quelque chose à l'ancienne, c'est en refusant de traiter la validité de la pensée comme une chose qu'on peut étudier et formuler en dehors des faits actuels de l'expérience », que sa tendance est de placer le critérium de validité dans les limites de la pratique. Le type de la vérité est ce qui peut être vérifié par l'expérience; l'erreur, ce qui échoue dans l'action.
Tout ce qui précède peut se résumer ainsi : marche continue de l'abstrait au concret, du formel au réel, du
1. Voir notamment Palagyi, Der Slreil der Psychologis ten uncl Formalisten in der modernen Logik, Leipzig, 1901 ; Husserl, Logische Untersuchungen, Halle, 1900.
nécessaire au contingent. Dès lors, n*est-il pas naturel de descendre encore plus bas en suivant cette pente : dans le monde chaotique, informe, dédaigné, de la logique des sentiments, et se demander ce qu'elle est?
Probablement quelques-uns diront : Votre logique des sentiments est depuis longtemps connue et étudiée. Elle forme un chapitre de toute logique sous le titre de faux . raisonnements, sophismes, paralogismes. Cette conception du sujet qui ne pourra être discutée utilement que plus tard, est inexacte et partielle. 11 y a des sophismes qui n'ont rien d'affectif et des raisonnements affectifs qui ne sont pas des sophismes. La logique des sentiments et la sophistique ne sont pas superposables, sauf en quelques points. La différence de point de vue et de procédés entre le raisonnement rationnel et le raisonnement affectif exclut toute identification des deux cas : sans quoi, il y aurait non deux logiques, mais une seule.
L'inférence affranchie des procédés rationnels est forcément suspecte. Pourquoi donc cette forme de raisonnement inférieure, aléatoire, le plus souvent trompeuse, persiste-t-elle sans se laisser supplanter? Parce que la logique rationnelle ne peut s'étendre au domaine entier de la connaissance et de l'action. Or, l'homme a un besoin vital, irrésistible de connaître certaines choses que la raison ne peut atteindre, d'agir sur certaines personnes ou choses, et que la logique objective ne lui en fournit pas les moyens. En un mot la logique des sentiments sert à l'homme dans tous les cas où il a un intérêt théorique
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OU pratique (au fond toujours |)rati(|ue) à poser ou à justifier une conclusion et où il ne peut pas ou ne veut pas employer les procédés rationnels.
Après ce long préambule, abordons Tétude des éléments constitutifs de la logique affective : les termes, les rapports.
Les termes.
Un des caractères essentiels du raisonnement affectif, c'est qu'il se compose exclusivement ou principalement de concepts et de jugements à coefficient émotionnel, variable en degrés. Nous disons concepts et jugements, ce qui est au fond un pléonasme; car le concept, comme on le verra ci-après, n'est qu'un résultat de jugements, une condensation, un abréviatif. On peut donc dire qu'il se compose de jugements affectifs.
Le raisonnement intellectuel est autre. Les matériaux qu'il emploie sont de nature diverse, mais doivent être purs de tout élément émotionnel : ce sont, en laissant de côté pour le moment la question des rapports : 1° de simples signes ou symboles, comme dans les mathématiques, la syllogistique, les notations chimiques, etc. ; 2^ les abstraits supérieurs qui sont des mots, accompagnés quelquefois d'une représentation vague, comme les concepts les plus généraux de la physique, de l'économie politique, etc. ; 3** les abstraits moyens qui sont des repré.
senlalions plus ou moins schématiques : ainsi Timage vague d'un homme comme substitut de tous les hommes ; 4*" des états de conscience concrets, des perceptions; par exemple, quand de Tacte d'une personne nous jugeons son caractère ou inversement. — A la vérité, quelques psychologues ont soutenu qu'aucun état intellectuel quel qu'il soit n'est complètement dénué d'un accompagne^ ment affectif. Inutile de discuter cette assertion théorique dont l'examen serait trop long. Même en l'admettant, cet élément émotionnel serait si faible pour les formes les plus hautes de l'abstraction qu'on pourrait, dans la pratique, le négliger sans aucun risque d'erreur.
Au contraire, dans les concepts ou jugements que nous appelons affectifs, la représentation est un élément secondaire dont le seul rôle est de servir de substratum à l'état de conscience, de le fixer, de donner à la fluidité du sentiment une forme concrète, et, pour ainsi dire, de le coaguler. Dans ce composé binaire, dans ce couple représentatif-affectif, quoique ce dernier élément soit le principal par définition, l'expérience montre que sa prédominance peut varier de la simple tendance qui sollicite à peine la conclusion à l'entraînement aveugle qui l'invpose. D'où ce résultat anticipé dont nous aurons la preuve : entre la logique des sentiments et la logique de la raison, il n'y a pas de séparation naturelle. Certains cas sont également assignables à l'une ou à l'autre. Si l'on opte, c'est r arbitrairement, n'ayant aucun instrument de mesure pour peser et comparer les deux éléments coopérants.
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Ainsi donc un rAle analof^'^ue à celui des idées générales ou abstraites dans la lo^â(jue rationnelle est dévolu d.ins la logique émotionnelle à ces états de conscience particuliers que nous venons de mettre à part et de fixer grossièrement. Je les désignerai désormais sous les noms de concepts-valeur ou jugements de valeur ou simj)lement /'^valeurs,
La notion de valeur a pénétré lentement et tardivement dans les sciences philosophiques. C'est de nos jours seulement qu'elle est devenue d'un emploi courant dans divers pays, mais en France jusqu'ici moins qu'ailleurs. Ce terme a pourtant l'avantage de fixer par une dénomination consacrée et définie une catégorie spéciale de concepts qui seule permet de comprendre et de traiter jA clairement la logique émotionnelle.
D'abord quelques mots sur sa courte histoire*. En Allemagne, on a prétendu la faire commencer avec Kant, d'après quelques passages d'une interprétation douteuse. Il eût été plus juste de citer Lotze dont la maxime favorite est que <c là oii deux hypothèses sont également possibles, l'une, qui s'accorde à nos besoins moraux, l'autre, qui les contredit, il faut toujours choisir la première », principe qui met en relief la notion de valeur. En réalité, cette notion est d'origine économique. C'est dans l'ouvrage classique d'A. Smith sur La Richesse des nations qu'il convient d'en chercher la source : la valeur est
1. Pour les détails de cette histoire voir Segond, Revue philosophique^ 1902, septembre, t. LIV, p. 262 et suiv.
RiBOT. — Logique des sentiments. 3
ramenée à Tulilité, et rulililé à la salisfaclion des besoins et des désirs de l'homme ; le principe de la valeur est donc pom' lui nettement psychologique, et cette conception subjective longtemps négligée par les économistes a repris faveur dans ces derniers temps. Taine et Guyau lui ont fait une place dans leurs études esthétiques ; mais le grand propagateur du mot et de la chose est Nietzsche, soit qu'il veuille établir une « table des valeurs », ou rétablir « l'équation aristocratique des valeurs ï», ou stigmatiser <c les valeurs de décadence », ou bien refaire en sens inverse le travail des moralistes et des prêtres, en opérant une transmutation de toutes les valeurs {Umwerthung aller Werthe), ou célébrer « les forts qui créent des valeurs ». Tandis que l'auteur de Zarathouslî^a jetait avec éclat ses idées dans le grand public, d'autres travaux d'allure plus scientifique se poursuivaient en Allemagne, surtout en Autriche, avec Ehrenfels, Kreibig, Meinong, Eisler^ Cohn, etc. ; en Amérique avec Urban : en France, je ne vois à citer que Tarde et ses théories sur le rôle capital de la croyance et du désira
Outre ces études spéciales, il faut mentionner les tra-
1. J'indique le titre des principaux ouvrages utiles à consulter sur cette question : Ehrenfels, System der Werththeorie, 2 vol., 1897-1898, Leipzig, Reisland; Meinong, Psychologisch-ethische Untersuchungen zur Wert- Théorie, 1894; Graz; Kreibig, Psychologische Grundlegung eines Systems der Wert-Theorie, Wien, 1892; Eisler, Studien zur Wert-Theorie, Leipzig, 1902; Cohn, Beitrâge zur Lehre von Wertungen, ap. Zeit. f. Philos., Bd. 110, p. 120; Witasek, ap. Archiv f, sijstem. Philosophie, Bd. 8, Heft 2, 1902; Urban, Psychological Review (mai et juillet 1901), et article Value dans le Dictionary de Baldvsin; Tarde, Logique sociale et Psychologie économique, etc.
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vaux des logiciens contemporains sur la nature du jugement. En lisant l(îs anciennes lof^ncjues, on pourrait croire que le jugement est toujours un acte absolument intellectuel, l'affirmation ou la négation d'un être qui est pure , pensée. Cette conception schématique ne convient pas à la totalité ni même à la majorité des cas, et c'est un service que la psychologie, fondée sur l'observation et l'expérience, a rendu à la logique, de la transformer sur ce point, en montrant que le jugement nous conduit au cœur de l'individualité, qu'il est, comme la volonté, une prise de possession par la personnalité active, que souvent il la révèle. Suivant la remarque de W. Stern*, la dynamique du jugement dépend si peu de son objet que des recherches sur des phénomènes très élémentaires (clarté, son, toucher, etc.), peuvent éclairer les processus compliqués de la vie courante. Fréquemment, le jugement implique des qualités qui ne sont pas d'ordre intellectuel, mais qui tiennent à notre nature affective ou active, telles que la décision ou l'indécision, la suggestibilité ou son contraire, etc.
Cette conclusion est, en d'autres termes, celle des logiciens contemporains qui ont répudié l'étude in abstracto et purement formelle du jugement. Ils distinguent d'une part les jugements de fait, de constatation, de description qu'ils nomment quelquefois « existentiels » ; d'autre part, les jugements d'appréciation, d'importance, de signification des choses, où suivant l'expression de Lotze, « l'élé-