‹ La logique des sentimentsChapitre 6 sur 27 · Psychologie der individuel len Differenzen, chap. x · texte numérisé non relu

Psychologie der individuel len Differenzen, chap. x

ment déterminant est plutôt dans la convenance émotionnelle que dans la consistance logique » : ce sont les jugements de valeur. Ces deux catégories sont irréductibles Tune à Tautre.

Ce bref exposé historique nous prépare à faire plus ample connaissance avec les valeurs en étudiant : l"" leur nature ; 2"* leur domaine.

I. — La nature propre de ces jugements ou concepts apparaît déjà en gros. Le concept ou jugement de valeur contient deux éléments :

L'un représentatif, constant, invariable : par là il ressemble aux concepts purement intellectuels ;

L'autre émotionnel, variable, instable, à caractère dynamique.

L'élément rationnel est objectif, d'origine cosmique. Il tire sa substance de la Nature comprise au sens des Anciens, il essaie de l'exprimer et de la fixer dans les concepts des mathématiques, de la mécanique, de l'astronomie, de la physique, de la chimie ; bien moins exactement dans les concepts biologiques, très approximativement dans l'ordre psychologique et social.

L'élément émotionnel, lui, est franchement subjectif, anthropomorphique et il imprime cette marque distinctive à toute la logique des sentiments.

A titre d'éclaircissement et de supplément, je transcris, d'après les auteurs précités, quelques définitions de la ^ notion de valeur.

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Celle de Kreihif^ {loc. cit.) est la |)luis explicite: « Par valeur en f^énéral, je désif^ne Timportance que le contenu d*une sensation ou d'une pensée a pour le sujet, grâce à un sentiment actuel ou à l'état de tendance, qui est combiné avec ce contenu, immédiatement ou par association » (vermôge des mit ihm unmittelbar oder associaliv verOundenen aktuellen oder dispositionnellen Gefiihles),

Witasek {loc. cit.) : « Il y a des sentiments pour lesquels il ne suffit pas que leur objet soit seulement représenté, dont les conditions psychiques ne sont pas remplies par une simple représentation, mais qui exigent davantage : ce sont les sentiments de valeur » {Werthgefûhle), € La valeur est toujours en rapport intime avec le désir. » ^ <x En morale, l'essentiel est la valeur : là, toute valeur est sentiment et inversement tout sentiment est valeur. »

<ï La valeur n*a pas d'existence proprement objective ; elle est déterminée par le désir, lequel doit être rattaché au sentir : mais il est faux que le désir est nécessairement déterminé par le plaisir ou le déplaisir personnel » (Ehrenfels).

Pour Urban [loc. cit.) « La description et l'évaluation des valeurs émotionnelles est invariablement en raison de leurs rapports avec l'efficacité volontaire. Vues objectivement, elles apparaissent comme prédispositions causales à des jugements et à des actes. Vues intérieurement, ce sont des constantes dynamiques, c'est-à-dire que leur valeur est dans leur relation dynamique avec la volilion. V

De ces formules auxquelles on pourrait en ajouter d^autres, trop souvent dépourvues de clarté, se dégage une conception presque identique : la seule différence, c'est que les uns inclinent dans le sens affectif pur ; les autres dans le sens dynamique (besoins , tendances, désirs), ce qui rapproche le jugement de valeur de la >"volition.

On peut aller plus loin. Puisque l'analyse des valeurs nous conduit aux manifestations les plus générales et les plus élémentaires de la vie psycho-organique, il est naturel de chercher son origine dans la biologie. C'est la thèse soutenue par Eisler. Pour lui, la notion de valeur est toute subjective, et l'objectiver « c'est commettre la faute de ceux qui objectivent la force : le concept de valeur est un simple auxiliaire de la description totale... L'explication vraie est celle qui ramène les valeurs aux fonctions génériques de l'activité vitale, c'est-à-dire au mode constant de réaction des éléments ultimes, aux processus élémentaires, qui finalement les déduit du principe de la conservation organique, entendu non au sens métaphysique, mais au sens empirique de l'oscilla- Uqn autour d'un état d'équilibre parfait. »... « L'intelligence n'est pas créatrice de valeurs, elle ne fait que reconnaître les valeurs existantes, lesquelles sont biologiques en leur fond. » Quoique Eisler s'intéresse surtout aux phénomènes esthétiques, il serait facile de généraliser son hypothèse explicative et de la concevoir comme il suit : instinct de la conservation, c'est-à-dire de l'égui-

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libre vital, (|ui est la cause des réactions élémenlaircs, qui sont la cause des formes et de^'^rés divers (révalualion. Comme, d'une part, il y a une grande ressemblance dans l'organisation de tous les hommes, les cas extrêmes exclus, il en résulte une grande ressemblance entre les hommes dans leur détermination des valeurs, c'est-à-dire dans leurs réactions morales, sociales, esthétiques, religieuses, etc. Comme, d'autre part, il y a des différences d'organisation entre les individus, il en résulte des variations individuelles dans l'estimation des valeurs. — Avec cette hypothèse, on revient par une autre route à la conclusion que le développement historique de la faculté d'inférence nous avait suggérée : la logique des sentiments est une logique vitale ; ce sont les conditions de la vie qui l'ont créée et qui la maintiennent, malgré la concurrence de sa redoutable rivale — la logique rationnelle. Pour rester strictement dans notre sujet qui n'est pas une théorie des valeurs, je néglige diverses discussions sur leur nature, d'autant plus qu'elles me paraissent un peu oiseuses et scolastiques *. Il y en a une pourtant qui mérite d'être précisée : la valeur est-elle objective ou subjective? Sur ce point les auteurs sont divisés. — La question est ambiguë ou du moins complexe. Certains

1. Ainsi on a discuté si, dans le jugement de valeur, le jugement est primitif et le sentiment secondaire, ou inversement. Les intellectualistes, notamment Meinong, soutiennent que c'est le jugement qui constitue la valeur : elle est un sentiment de plaisir, mais ce plaisir n'est reconnu comme tel que par un jugement qui par suite ost la condition nécessaire d'existence de la valeur. Pour leurs adversaires, le concept de valeur est défini par le sentiment; le jugement ne fait qu'exprimer la valeur, mais ne la constitue pas.

étals de conscience sont nettement subjectifs : telles une hallucination ou les fantaisies d'un romancier qui n'existent que dans le moi. D'autres états de conscience sont objectifs : nous les attribuons à des propriétés de la matière, indépendantes de nous, en dehors de nous, que la physique mesure et réduit à des vibrations dont elle calcule la durée et la vitesse. Quant aux états de conscience désignés sous le nom de valeurs, ils sont assurément subjectifs, puisqu'ils sont l'expression directe de notre individualité et qu'il n'y a pas d'évaluation sans un sujet qui évalue. D'autre part, ces états de conscience supposent des êtres, des actes, des choses auxquels ils s'appliquent : phénomènes moraux, esthétiques, religieux, sociaux, qui existent en dehors de nous, indépendamment de nous. Ces phénomènes objectifs agissent comme stimulus; ils excitent des réactions affectives etx appétives, selon la nature de notre individualité physique et psychique. Pour un aristocrate convaincu, la noblesse est une très haute valeur, parce que les qualités, honneurs, privilèges inclus dans ce mot lui apparaissent comme très désirables, agréables, utiles. Pour le démocrate intransigeant, c'est une chimère, une non-valeur, parce qu'elle n'agit pas sur lui. Entre ces deux extrêmes, plusieurs degrés d'évaluation sont possibles, qui constituent a l'échelle des valeurs ». Ce qui sert à l'alimentation est pour l'immense majorité des hommes d'une grande valeur; pour l'ascète hindou c'est presque une non-A'^leur; pour celui qui est atteint de sitophobie ou

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décidé à mourir de faim, c'est une non-valeur al)Soluc.

La valeur des choses étant son aptitude à provoquer le désir et la valeur étant [)roportionnelle à la force du désir, on doit admettre que la notion de la valeur est subjective essentiellement, non absolument.

Telle est la nature des termes dont le raisonnement émotionnel se compose principalement, mais non exclusivement : car, dans la vie ordinaire, comme nous le verrons, rien n*est plus fréquent que les formes mixtes où les concepts intellectuels, et les valeurs coexistent et tendent d'un commun accord vers une même conclusion*.

II. — Où se rencontrent les jugements de valeur? La réponse équivaut à une détermination du domaine de la logique des sentiments. Il est très étendu, mais sans limites fixes; car il varie en fonction de la logique rationnelle, suivant que celle-ci perd ou gagne du terrain. On peut le déterminer négativement en disant qu'il est limité par le savoir positif, objectif, c'est-à-dire par ce

i. J'ai traité ailleurs (Psychologie des sentiments, T* partie, chap. xiii; Imagination créatrice, 3® partie, chap. ii) le sujet très obscur des abstraits émotionnels, en montrant par des exemples qu'ils sont plus qu'une simple notation intellectuelle fixée par un mot. Ce sont des extraits d'émotions analogues, antérieurement éprouvées, conservant leur caractère aitectif, leur ton émotionnel, mais moins intenses, plus vagues, moins définis que les émotions originelles qu'ils résument. Dans un travail publié assez récemment [Zeitschrift fur Psychologie, XXII, p. 194-217) Elsenhans arrive à la même conclusion. De prime abord, il semblerait que ces abstraits émotionnels ont leur place marquée dans le raisonnement affectif. Il n'en est rien. Si peu serrée que soit cette forme de logique, elle exige pourtant quelque enchaînement, et les sentiments ainsi généralisés y sont impropres. Les abstraits émotionnels ont leur emploi ailleurs : dans certaines formes de rêverie, dans la création esthétique, etc. Nous y reviendrons dans le chapitre iv.

qui est fait constaté ou lois extraites des faits, selon des procédés rationnels; en d'autres termes, par le corps des sciences solidement organisées, en excluant toutefois les théories et hypothèses qui ne sont que des instruments d'ordre ou de découverte. Ce qui reste appartient ou peut appartenir à la logique des sentiments. On pourrait l'appeler la sphère du variable,

« La sphère de Tévaluation, dit Kreibig, coïncide avec celle de la pratique ; la théorie des valeurs coïncide avec la philosophie pratique. » D'après Tarde : « La valeur, entendue dans le sens le plus large, embrasse la science sociale tout entière. Elle est une qualité que nous attribuons aux choses, comme la couleur; mais qui, en réalité, comme la couleur, n'existe qu'en nous, d'une vie toute subjective. Elle consiste dans l'accord des jugements collectifs que nous portons sur l'aptitude des objets à être plus ou moins et, par un plus ou moins grand nombre de personnes, crus, désirés ou goûtés. Cette qualité est donc de l'espèce singulière de celles qui, paraissant propres à présenter des degrés nombreux, à monter ou à descendre cette échelle sans changer essentiellement de nature, méritent le nom de quantités.

<i Cette quantité abstraite se divise en trois grandes catégories qui sont les notions originales et capitales de la vie en commun : la valeur-vérité, la valeur-utilité et la valeur-beauté ^ »

Cette thèse nous paraît très admissible, si on l'entend

1. Tarde, Psychologie économique, t. I, p. 63 (Paris, F. Alcan).

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(le lous les i)liénomèncs (|iii naissent et se développent par la société et en elle : activité morale, sociale (au sens restreint), religieuse, politique, esthétique, etc.

Outre cette division Iripartitc de Tarde, on a proposé diverses classifications des valeurs suivant leur nature ou leur objet. Celle de Kreibig* est la plus simple. Il admet trois classes : valeurs personnelles (hygiène); interpersonnelles (morale); impersonnelles (esthétique). Celte répartition paraît peu satisfaisante et n'épuise pas la matière. Au reste, ce travail de division est indifférent à notre but et n'aiderait pas à pénétrer dans le mécanisme de la logique des sentiments. Aussi je me contenterai d'une esquisse à vol d'oiseau du territoire accessible à cette logique, simplement pour rappeler au lecteur les valeurs qu'elle emploie et sans prétendre à une énumération complète.

En morale, citons les concepts, actuellement favoris ou délaissés, du souverain bien, de l'impératif catégorique, du bonheur, de la sympathie, de la justice, de la charité, de la solidarité, de l'utilité individuelle ou générale, de l'obéissance à une loi révélée, à la tradition, etc. Cette section a été beaucoup plus soigneusement fouillée que les autres par les théoriciens de la valeur au sens psychologique. Plusieurs admettent deux degrés distincts d'évaluation : les valeurs nécessaires et les valeurs de perfectionnement (Staudinger), les valeurs intrinsèques et celles qui servent d'instrument (Ehrenfeis), les valeurs « morales » et les valeurs <t éthiques » (Meinong). Aucune

valeur n'est absolue; mais celles de la première catégorie seules rendent Tordre moral possible : elles sont relativement permanentes. Ceci me paraît correspondre à ce qui s'appelle dans une autre terminologie : conditions d'existence de l'individu et de la société. Grâce au progrès de la faculté d'abstraire et de généraliser, il y a transformation des valeurs primaires en valeurs secondaires et inversement.

En esthétique si, au lieu des concepts abstraits de beau ^ laid, sublime, joli, gracieux, on considère les créations de l'art in concreto et dans leur développement historique, il est d'observation banale que l'évaluation varie suivant les temps et les lieux. Dans la poésie, le roman, l'éloquence, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, il y a des modes. Or qu'est la mode sinon un changement dans la table des valeurs? Certains critiques soutiennent que tout ne change pas et qu'il faut faire deux parts : il y aurait les jugements de valeur relativement permanents qui expriment les conditions nécessaires de toute œuvre d'art et les jugements de valeur éphémères qui créent la mode. Même en admettant cette opinion, la part des variations serait encore très grande. Le goût, au sens esthétique, est d'ailleurs un excellent exemple de jugement affectif où l'élément sentimental peut varier de la discrétion de l'art classique à la violence de l'impressionisme. En somme, tout système esthétique (création et critique) est fondé sur le choix conscient ou inconscient et sur la prédominance d'une valeur.

La politique abonde en concepts-valeurs qui agissent ou dépérissent suivant la quantité de foi qui s'y attache : théocratie, autocratie, monarchie, démocratie, féodalité; idée de l'Etat variant du « salus populi suprema lex » à l'anarchie, etc.

En sociologie, le jugement de valeur — favorable ou défavorable — s'est appliqué aux diverses formes de la famille (matriarcat, patriarcat), du clan; au régime des castes, de l'esclavage, du servage, du travail libre, du salariat; aux modalités variables de la propriété (com-

mune, privée, attribuée au seul chef de l'Etat, etc.).

Enfin les religions, que les théoriciens de la « valeur » ont ordinairement omises dans leurs spéculations. J'excepte Hôffding qui, dans sa récente Philosophie de la [religioriy s'efforce de montrer que leur fond commun est € le principe de conservation de la valeur ». Toute religion étant une croyance, entre de droit dans la sphère des valeurs. Le croyant aveugle attribue à sa religion une valeur absolue et tient les autres pour des nonvaleurs. Monothéisme, dualisme, polythéisme, dogmes, mythes, formes diverses des rites et de la prière : tout cela, en passant d'une religion à une autre, est diversement évalué. J'incline à penser que ractivite religieuse est la manifestation la plusjconiplète de la logique des sentiments : en tout cas, c'est une source où l'on peut puiser copieusement pour l'étudier.

En résumé, la matière propre de cette logique est le jugement subjectif. Le raisonneur, par une illusion fré-

quente, la transforme en un jugement objectif qu'il généralise. Les évaluations ne sont souvent que le produit (les qualités spéciales d'un peuple, d'un temps, d'un homme, d'une profession, et nous les tenons valables pour l'humanité tout entière. Aussi peut-on soutenir avec Stern {loc. cit.) que la plupart des dissensions entre les hommes viennent non, comme le disait Leibniz, de ce qu'ils ne s'entendent pas sur la signification des mots, /, mais des sentiments différents qu'ils y joignent.

Les rapports.

Après le vocabulaire, la syntaxe. Les concepts-valeurs, pour constituer un raisonnement, doivent s'agencer en un certain ordre, déterminé par un principe immanent qui règle leurs rapports. Il faut, pour en comprendre le mécanisme, examiner d'abord le point de départ du raisonnement, puis suivre le processus discursif jusqu'à son terme final (conclusion), enfin montrer que la logique des sentiments diffère de l'autre en ce qu'elle est soustraite au principe de contradiction.

Le raisonnement affectif a-t-il son point de départ dans quelque proposition générale? En négligeant les cas assez rares de raisonnement du particulier au particulier, on sait que toute inférence rationnelle suppose un principe ou un concept général d'où part ce mouvement de

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Tespril, ccllo IraiKsition d\\i\ ou de plusieurs juf^emenls à un dernier (jui conclut. Que ce principe ou concept général soit une sim[)le condensation de Texpérience ou principe régulateur de notre pensée; qu'on lui attribue telle nature qui plaira; qu'il soit explicite ou implicite, la déduction et l'induction le supposent. En est-il de même

-^ pour la logique des sentiments? Cette question ne comporte pas une réponse unique. 11 n'existe pas de raisonnement affectif en général; il se produit sous plusieurs formes que nous essaierons de classer dans le prochain chapitre. Provisoirement, on peut le ramener à deux types principaux, selon que le point de départ est un

;^ désir ou une croyance.

Dans le premier cas, le raisonnement affectif poursuit

la solution d'un problème; il va à la découverte par des

. procédés qui lui sont propres. Son mécanisme est celui

d'une induction à base chancelante et à démarche aven-

- tureuse, mue et guidée par le désir de découvrir ce que

. la logique rationnelle ne peut révéler. Exemples : les essais pour découvrir l'avenir par anticipation, la conjec- - ture divinatoire. Nous l'étudierons ultérieurement sous -/ le nom de raisonnement Imaginatif.

Dans le deuxième cas, le raisonnement affectif a l'allure apparente d'une démonstration. C'est la forme la plus connue, la seule qui, sous le nom de « Justification », ait été étudiée par les rares auteurs qui ont touché à notre sujet. Il a pour base un postulat — croyance, opinion, préjugé — , c'est-à-dire un ensemble d'idées plus ou

moins systématique, tenu pour vrai ou préférable à tout autre. L'opération consiste à trouver des raisons, très solides pour le croyant, très futiles pour le non-croyant, qui doivent dissiper les doutes. Exemple : justifier la Providence d'un désastre qui anéantit en masse des gens pieux.

La distinction des jugements en analytiques et synthétiques, qui pour la psychologie est un peu flottante et de médiocre importance, ressemble par certains points à celle entre la déduction et l'induction : le raisonnement déductif faisant sortir par analyse ce que le sujet pensant est censé posséder virtuellement; le raisonnement inductif ajoutant une expérience à d'autres semblables ou analogues. Par suite on peut dire, en gros, que le raisonnement r issu du désir se rapproche de l'induction ; le raisonnement y issu de la croyance, de la déduction. Mais, en raison de la différence foncière des deux logiques, il convient de ne pas trop insister sur ce rapprochements

En dehors de ces deux types, il y a les formes frustes :

Le raisonnement affectif inconscient, si on l'admet —

ce qui sera discuté plus tard. Par sa nature, il échappe

à toute hypothèse plausible sur son fondement;

>. Le raisonnement passionnel, la forme la plus simple

1. Pour plus de détails sur ces questions, dont Texamen sort de notre sujet, consulter : i-^Mjf^, Human Mind,t, ï, p. 460 et suiv. ; Bosanquet, Logic, II, 418 et suiv. Diaprés ce dernier : « La distinction entre l'induction

et la déduction est principalement une distinction d'aspects L'induction

est rinférence vue du côté de l'universel. » Psychologiquement, le principe est essentiellement le même dans les deux cas : il s'agit d'atteindre un jugement-conclusion en se fondant sur un autre jugement qui en est la raison explicative.

de la logique dos seiilimeiils, mais qui ne dépasse que d'un degré rassocialion d'idées à base airectivc;

Enfin, la forme que nous proposerons d'appeler mixte ou composite. Par son infrastructure, elle appartient à la logique rationnelle et emploie son mécanisme; par sa superstructure, elle en diffère, empruntant aux émotions des moyens auxiliaires pour persuader ou entraîner. Exemple : le discours d'un orateur peu convaincu, mais éloquent. Dans ce cas, le principe est mixte comme le raisonnement lui-même.

Malgré son appareil analytique de décomposition en jugements successifs liés par des rapports, le raisonnement dans son ensemble est une synthèse — le raisonnement affectif comme l'autre. Prenons les exemples cités précédemment (conjecturer l'avenir, justifier la Providence), ils suffiront pour le moment.

Au premier abord, les termes échelonnés entre le point de départ et la conclusion paraissent disparates, juxtaposés plutôt que liés par des rapports déterminables. Voilà pour l'apparence.

En fait, la logique affective a son unité et elle marche vers son but aussi rigoureusement que l'autre. La discontinuité apparente est due aux procédés qu'elle emploie. Voilà pour la réalité.

Le principe qui confère cette unité et régit la logique des sentiments tout entière est le principe de finalité^. Le

i. Les mots fin, finalité sont employés ici dans un sens tout empirique co-mme synonyme de but, indépendamment de toute théorie transcendante

R»BOT. — Logique des sentiments. 4

I raisonnement rationnel tend vers une conclusion, le [raisonnement émotionnel vers un but; il ne vise pas une vérité mais un résultat pratique et il est toujours orienté dans cette direction. Par suite, il a une grande analogie de nature, d'une part avec l'activité volontaire, d'autre part avec l'activité créatrice (invention, imagination), puisque quand on veut et quand on crée, la fin est posée

— d'avance et conditionne les moyens.

Le raisonnement intellectuel exige un enchaînement rigoureux. Il suit un ordre linéaire : quelquefois, dans la série des anneaux de cette chaîne, il arrive que l'un d'eux sert de point de départ à un raisonnement subsidiaire; mais c'est pour renforcer l'argument principal. — Le principe de finalité qui est réductible à une tendance (ou à une croyance), à un désir, procède autrem.ent : il suscite et ordonne les termes par deux procédés princi-

-} paux : l'accumulation, la gradation.

1° Le procédé par accumulation est simple, mais le plus souvent dépourvu d'art et d'oi'dre : c'est la forme vulgaire. Il consiste en un entassement de moyens termes propres à suggérer ou à justifier la conclusion. Il sert à exciter, calmer, consoler, persuader et est d'un constant usage

sur les causes finales, sur leur rôle réel ou supposé dans la nature inorganique et vivante. Dire que la logique affective est régie par le principe de ûnalité se réduit à cette constatation indiscutable que Thomme a la faculté de concevoir un but et les moyens pour l'atteindre. J'élimine donc toute hypothèse propre à la métaphysique ou à la théorie de la connaissance, entre autres celle-ci « que la finalité consiste à envisager l'effet nécessaire d'une cause opérante comme étant un but qui sollicite cette cause à agir, un motif l'incitant sans cesse à renaître », — hypothèse qui aurait pour conséquence dernière l'identification des deux logiques.

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dans la vie courante. Le charlatan (|ui pérore devant un puldic de foire, éveille tour à tour la curiosité, le désir, la peur, riiilarilé; il invite, fçourmande, et à travers ce désordre apparent vise avec logique un seul but : Técoulement de sa marchandise. La brocanteuse de mariage qui vante un i)arti, procède par une mise en valeur des ([ualités physiques, morales, intellectuelles, de la position, de la dot, omettant soigneusement les valeurs négatives. Le disculeur passionné se fait une arme de tout, au hasard, pour étourdir son adversaire. Ce procédé, qui très souvent réussit à persuader les autres etnous-même, est conforme à la nature foncière de Témotion qui agit par intensité ou par masse — ce qui équivaut à l'intensité. 2° Le procédé par gradation exige plus d'art et se rapproche davantage de la logique réfléchie. L'habileté, dans la logique rationnelle, consiste en la rigueur inattaquable du raisonnement, en un enchaînement serré de raisons : c'est un réseau dont on enveloppe celui qu'on veut convaincre. Dans la logique aff'ective, l'habileté est autre. On suppose que l'auditeur est uniquement ou principalement capable d'émotion : il faut le persuader, ji le subjuguer, l'entraîner. Pour cela, le mieux est de l'ébranler peu à peu comme un arbre qu'on veut abattre et qui finira par tomber sous les coups. Débuter par un choc violent serait maladroit et hasardeux; car si l'on échoue, la défaite est certaine : les secousses ultérieures n'y ajouteront rien et ne feront que l'alTaiblir en agissant sur une sensibilité épuisée.

L'importance du procédé par gradation a été reconnue par les rhéteurs de l'antiquité et leurs continuateurs. Je ne les introduis pas ici sans raisons; car les Traités de rhétorique anciens et modernes sont, à mon avis, des --L-essais d'une logique des sentiments. Sans doute c'est une /^^^étude partielle, fragmentaire, non systématique, limitée à la littérature et surtout à l'art oratoire; mais on y trouve des observations très justes sur les conditions psychologiques, le mécanisme et l'importance pratique de cette forme de raisonnement. Voici un court résumé de leurs règles et préceptes :

Suivre une gradation : « augeatur semper et crescat oratio ». Lorsque les arguments sont forts et pressants, il faut les présenter séparément; lorsqu'ils sont faibles ou douteux, il faut les présenter en bloc pour agir par la masse. — Ne pas trop multiplier les arguments ni les trop développer, parce qu'on diminue leur force et on produit la fatigue. — Ne pas prolonger le pathétique et ne pas y introduire des sentiments d'un autre genre ; etc. En somme, le raisonnement affectif implique entre son point de départ et sa conclusion au moins un terme intermédiaire, le plus souvent un grand nombre. Dans un discours politique, un plaidoyer, un sermon, une pièce de théâtre ou un roman à thèse, il y a une conclusion qu'on se propose de faire accepter : c'est la valeur- ^fin. Pour y arriver, on traverse une série plus ou moins longue de valeurs équivalant aux moyens termes du raisonnement rationnel ; ce sont les valeurs-moyens. La

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(JifTerenco c'est que dans le raisoiinomenl rationnel les ra|)|)orls s'établissent entre les moyens termes par ressemblance, analog^ie, passage de la partie au tout et du tout à la partie, inclusion, exclusion, etc., et que la série conditionne la conclusion-, tandis que dans la logique affective les rapports entre les valeurs-moyens s'établissent d'après une tendance unique, suivant un principe de finalité, par marche ascendante ou accumulation, par progression, ou régression, contraste, etc., et que la conclusion conditionne la série.

Une dernière remarque. Jusqu'ici nous avons considéré le raisonnement émotionnel comme se développant, ainsi que toute forme d'inférence avec l'aide des mots. C'est l'ordinaire; mais, dans certains cas, il s'en passe complètement sans cesser d'agir. Ce caractère lui est propre exclusivement. La logique rationnelle pure exclut tous les états affectifs; ils sont en dehors d'elle et ne pourraient que l'adultérer. La logique des sentiments les admet tous, pourvu qu'ils servent à son but. Chez l'orateur, le prédicateur, l'homme passionné, tout ce qui tient à l'expression des émotions (intonation, gestes, etc.) est un facteur du raisonnement parce qu'il aide à produire la persuasion. Entre le discours entendu d'un grand orateur et le même discours lu, la différence est capitale quant à l'effet produit : la réalité vue et entendue entraîne, subjugue; la lecture émeut simplement. C'est que, selon la nature de la logique des sentiments, Tinto-

nation, le geste, les variations du mouvement oratoire sont des arguments ou du moins des renforcements de la quantité d'émotion qui agit par les mots.

Il y a plus : ces éléments expressifs peuvent agir seuls et, par un agencement habile, produire une sorte de démonstration, si l'on peut emprunter ce terme au vocabulaire de Tautre logique. La logique des sentiments ayant pour but de créer une conviction, une croyance, le procédé employé dans ce cas consiste à susciter une suite, un enchaînement d'états affectifs homogènes ou hétérogènes, qni s'accordent ou qui contrastent, mais tous tendent vers la même fin et ne sont pas suscités jmr des mots. A ceux-ci (ou aux signes abstraits du calcul), instruments nécessaires de la pensée rationnelle, on substitue des états concrets, des perceptions visuelles, tactiles, motrices. Nous en trouvons des exemples dans les rites d'initiation adoptés par diverses religions. Les mystères d'Eleusis faisaient passer le néophyte par les affres de la mort, traverser les représentations terrifiantes de THadès pour entrer dans la lumière resplendissante du séjour de la Déesse : c'était l'enseignement d'une mort conduisant à une autre vie. On évoquait chez l'initié une série d'états d'àme dont la conclusion était une croyance nouvelle (probablement en l'immortalité) : les actes symboliques qu'il accomplissait, les spectacles qu'il contemplait étaient les nK)yjBns termes de cette démonstration sans mots. — Les mystères d'Isis étaient aussi considérés comme la représentation d'une mort volon-

taire conduisant à une renaissance. — L'histoire des religions (Frazer, Golden liough, Gohlet d'AIviclla) nous apprend que l'initiation par des procédés analogues se rencontre chez des peuples non civilisés et aussi différents que les Australiens, les Peaux-Rouges, les indigènes de la Nouvelle-Guinée, et par conséquent que cette logique en action est naturelle à Tesprit humain. A Tùge de puberté, les jeunes gens feignent de tomber morts, puis, après des rites variables et compliqués, ils ressuscitent et on leur communique les traditions de la tribu. Chez d'autres tribus, ils doivent se retirer quelque temps dans la solitude, simuler d'avoir perdu toute mémoire et être rééduqués comme de petits enfants. Ici encore la fin désirée est de renaître en devenant autre : comme on ne peut tuer le vivant pour le façonner à nouveau et le ressusciter, on procède par analogie, imitation, simulacre, et la série des rites a pour but d'inculquer au croyant cette conclusion, qu'il est re-né.

Pour en finir avec les généralités, il nous reste à chercher pourquoi le principe de contradiction qui régit la logique rationnelle est étranger à celle des sentiments.

Il faut d'abord prévenir un malentendu possible. Fréquemment, la contradiction existe chez un homme entre une affirmation raisonnée et une affirmation affective; entre ce qu'il pense et ce qu'il sent. Il y a peu de gens,

même très rationalistes, qui n'aient quelque superstition éphémère qu'ils tiennent d'ailleurs pour absurde. On a connu des esprits forts qui jugent impossible l'apparition d'un fantôme ou d'un revenant et qui pourtant en ont peur dans l'obscurité. Le savant qui en entrant dans son laboratoire, laisse sa religion à la porte, est un exemple de cet état d'esprit « divisé » ^

Les cas de ce genre, demi-intellectuels, demi-affectifs, sont hors de notre sujet. Il s'agit ici d'une position contradictoire — ou prétendue telle — entre deux jugements affectifs, entièrement incluse dans la sphère des sentiments. Il n'est pas rare que des gens professent sincèrement une religion de charité comme le christianisme et le boudhisme et soient violents, même cruels envers les incrédules. Voici qui choque encore plus la raison. Aux époques de syncrétisme, telles que le ni® siècle de notre ère, beaucoup de Romains pratiquaient simultanément des religions dont les Dieux avaient des attributs et des prétentions inconciliables ; ils allaient sans scrupule du sanctuaire d'Isis aux temples des dieux nationaux. De nos jours, il se rencontre des Musulmans qui prient devant le tombeau de saint Augustin à Bône, comme devant la kouba d'un grand marabout; et il serait facile de rencontrer des catholiques convaincus se livrant à des opérations d'occultisme que l'Église tient pour diaboliques. La

1. C'est sous ce titre que Paulhan a étudié les caractères de cette catégorie dans son livre sur Les esprits logiques et les esprits faux (Paris, F. Alcan). Il en donne d'excellents exemples, p. 330 et suiv.

Renaissance italienne, au xv° siècle, si riche en hommes d'une culture raffinée en même temps que demi-barbares de mœurs, impétueux, passionnés, violents, abonde en apparentes contradictions dans le caractère de l'individu : tels César Borgia, Tune des idoles de Nietzsche ; Filipo Sforza, l'un des plus grands de cette famille, qui croyait fermement à l'astrologie, par conséquent à une fatalité cosmique inexorable et qui invoquait une légion de saints pour sa protection; un Malaiesta condottiere et massacreur impitoyable, qui pleurait à la vue d'une belle tête ou en entendant un beau sonnet.

Cette insouciance de la contradiction dont la cause est dans notre nature affective, si frappante dans la vie des individus, Test encore plus dans le développement des sociétés. L'histoire, sous toutes ses formes, est faite de

-ncontradictions et ne peut être autre. Elles ont été relevées avec amertume par des historiens plus imbus de logique

i que de psychologie. « Ils s'étonnent souvent, dit Tarde, de remarquer à certaines époques l'alliance de l'intolérance et de la licence. Ils signalent, par exemple, les Florentins du xm' siècle comme aussi indulgents pour les grands désordres de conduite que sévères pour le moindre soupçon d'hérésie ^ » Dans les mythes et même dans des conceptions religieuses plus hautes, « l'imagination collective traduit la même indifférence à la contradiction logique. Elle admet, en même temps et sans y voir de difficultés, que Dieu est un et qu'il y a plusieurs

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