PRÉFACE
La transformation profonde qui, depuis une quarantaine d'années, a renouK>elé la psychologie par l'emploi de nouvelles méthodes, par V abondance des recherches fondées sur l'expérimentation ou inspirées de l'esprit positif, commence à exercer une influence salutaire sur la logique.
On sait que, de tout temps, la plupart des logiciens ont eu une tendance marquée à se constituer un domaine indépendant qui, selon eux, doit avoir pour matière principale les lois universelles ou abstraites de l'intelligence. Sans doute iljr a avantage à ramener à des formules universellement valides les connexions spéciales entre certains états de conscience connues sous les noms de jugement et de raisonnement. Mais ce procédé exclusif qui, pendant des siècles, sépara la logique
de ses bases psychologiques, a exercé une influence fâcheuse sur cette science. Depuis Vépoque lointaine où elle fut fondée par Aristote jusqu'à nos jours : « la Science de la pensée » s'est relativement peu développée. La théorie de la déduction est toujours restée Vidéal du logicien : ce que les modernes ont fait pour l'induction nest, à tout prendre^ qu'une addition partielle ; et d'ailleurs il y a bien d'autres formes de raisonnement à étudier.
Si la logique est placée là où elle doit l'être, c'est-à-dire subordonnée à la psychologie dont elle n'est qu'un important chapitre ou, si l'on préfère, une province détax^hée, les questions prennent un autre aspect et doivent être étudiées différemment. La déduction, l'induction et même l'analogie — a^sez dédaigneusement traitée à l'ordinaire — n'épuisent pas tous les modes du raisonnement. Il y en a d'autres, imparfaits, mixtes, œuvre commune de la pensée, de l'émotion et de la volonté. Tels sont les procédés discursifs impliqués dans toute croyance religieuse, morale, politique, esthétique, etc.; la logique des sentiments, réclamée mais non
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constituée par Auguste Comte. L'importance tliéorique et pratique de ces formes frustes du raisonnement (on en trouve d'autres dans la vie ordinaire) n'a pas besoin d'être démontrée^
A la vérité, on peut soutenir que ces études dont je n'indique que les principales, sont une « Psj-chologie du raisonnement »
plutôt qu'une Logique, au sens admis de ce mot. Je me garderai d'entrer dans une discussion oiseuse sur ce point; mais quelque dénomination qu'on leur impose, elles doivent être faites. Elles se distinguent de la logique ordinaire, avant tout, par leur caractère concret. La logique pure ne parle que de pensée, de concept, de l'air ; mais il njy a pas en réalité de pensée pure et tout effort pour réteindre ou l'emprisonner dans des formules restera vain. Pouvons-nous , par exemple, comprendre le concept sans nous référer constamment à l'image ? ou l'abstraction sans nous référer à l'attention ? ou la comparaison sans connaître la psychologie de la perception et de la mémoire ?
De plus, pour la psychologie, il n'y a pas de raisonnements bons ou mauvais, mais des procédés discursifs de l'esprit qu'il doit
XXIT L ANALYSE MENTALE
étudier. Le sophisme le plus grossier ou le plus subtil, volontaire ou involontaire sont des raisonnements au sens psj^c/iologique tout autant que le raisonnement quantitatif le plus serré du mathématicien analyste; de même quen morale, l'acte le plus héroïque et le crime le plus monstrueux sont à titre égal des phénomènes psj^chop/vysiques, A cet égard, la position de la psychologie qui constate et interprète des faits, sans poser aucune norme régulatrice, est identique pour la logique et pour la morale.
Déjà on est entré dans cette voie. Plusieurs ouvrages publiés en Allemagne, en Angleterre, en Amérique portent l'empreinte de la psychologie nouvelle et en déduisent les conséquences. Une lutte s'est engagée entre les rr phychologues » et les « formalistes. » Ce n'est pas ici le lieu de résumer ces travaux ni même de les énumérer. Je ferai seulement remarquer qu'en France, M. Tarde, dans plusieurs chapitres de sa Logique sociale, a montré comment on peut élargir ce champ, trop étroit jusqu'ici, en comparaison de la réalité.