‹ La logique socialeChapitre 2 sur 72 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Ce livre est la suite et le complément de l'essai de sociologie générale, j'allais dire élémentaire, que j'ai publié il y a quelques années sous le titre de Lois de l bnitatlon. Un de ses chapitres, celui qui est intitulé Les lois logiques de rimitation, était comme une pierre d'attente placée là pour relier intimement l'un à l'autre cet ouvrage et le nouveau volume — un peu gros, j'en demande pardon au lecteur — que je fais paraître aujourd'hui. L'un montrait comment se forment les tissus sociaux, plutôt que les corps sociaux, comment se fabrique l'étoffe sociale plutôt que le vêtement national ; l'autre va s'occuper de la manière dont ces tissus s'organisent, dont cette étoffe est taillée et cousue, je veux dire se taille et se coud elle-même.

Ce serait le moment, je le sens bien, d'entamer quelque dissertation sur la place de la sociologie parmi les sciences, sur son état actuel et son rôle à venir. Mais, si Ton prend la peine de me lire, on devinera bien ce que je pense là-dessus. Au lieu de disserter sur les mérites de cet enfant qu'on a eu l'art de baptiser avant qu'il ne soit né, achevons, s'il se peut, de le faire naître. Avant tout, il convient de s'entendre sur le caractère propre et distinctif des phénomènes sociaux. Je crois avoir indiqué Tinsuflisancjedes définitions qu'on en donne d'ordinaire, sous l'empire de préoccupations jui'idiques ou économiques. Il n'est pas vrai que tout lien social soit fondé sur l'idée de contrat ou surl'idée de service. On est associé de fait sans avoir jamais contracté, même implicitement; et l'on est souvent membre de la même société, non seulement sans se lendro aucun service, mais en se nuisant réciproquement : c'est le cas des confrères, qui presque toujours se font concurrence. A l'invei'se, on peut se rendre nuituellement, entre castes hétérogènes, de même qu'entre animaux différents, les services les plus signalés et les plus continus, sans formertwne société. Plus étroite encore et plus éloignée de la vérité est la définition essayée récemment par un sociologue distingué qui donne pour propriété caractéristique aux actes sociaux

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d'être imposés du dehors par contrainte. C'est ne reconnaîlre, en fait de liens sociaux, que les rapports du maître au sujet, du professeur à l'élève, des parents aux enfants, sans avoir nul égard aux libres relatians des égaux entre eux. Et c'est fermer les yeux pour ne pas voir que, dans les collèges même, l'éducation que les enfants se donnent librement en s'imitant les uns les autres, en humant, pour ainsi dire, leurs mutuels exemples, ou même ceux de leurs professeurs, qu'ils s'intériorisent, l'emporte de beaucoup en importance sur celle qu'ils reçoivent et subissent par force. On ne s'explique une telle erreur qu'en- la rattachant à cette autre, qu'un fait social, en tant que social, existe en dehors de toutes ses manifestations individuelles. Malheureusement,^ en poussant ainsi à bout et objectivant La distinction ou plutôt la séparation toute subjective tlu héûomènc collectif et des actes particuliers dont il se co jpose,,, M. DuikhcJm nous rejette en pleine scolastique. Sociologie ne veut pas dire outologie. J'ai beaucoup de peine à comprendre, je l'avoue, comment il peut se faire que, «les individus écartés, il reste la Société ». Les professeurs ôtés, je ne vois pas bien ce qui reste de l'Université, ~ si ce n'est un nom, qui, s'il n'est connu de personne, avec l'ensemble de traditions qu'il exprime, n'est rien du tout. Allons-nous retourner au réalisme du moyen âge? Je me demande quel avantage on trouve, sous prétexte d'épurer la sociologie, à la vider de tout sou contenu psychologique et vivant. On semble à la recherche d'un ptnncipe social où la psychologie n'entre pour rien, créé tout exprès pour la science qu'on fabrique, et qui me paraît beaucoup plus chimérique encore que l'ancien principe vitaL

Mais, qu'il s'agisse de contrats, de services ou de contraintes, il s'agit toujours de faits d'imitation. Que l'homme parle, prie, combatte, travaille, sculpte, peigne, versifie, il ne fait rien que tirer des exemplaires nouveaux de signes verbaux, de rites, de coups d'épée ou de fusil, de procédés industriels ou artistiques^ de formes poétiques, de modèles en un mot, objets de son imitatien spontanée ou obligatoire, consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, intelligente ou moutonnière, sympathique ou haineuse, admirative ou envieuse, mais de son imitation toujours. C'est la pierre de touche la plus nette pour distinguer ce qui est social de ce qui est vital. Tout ce que l'homme fait sans Favoir appris par l'exemple d'autrui, comme marcher, crier, manger, aimer môme dans le sens le plus grossier du terme, «st purement vital, tandis que marcher d'une certaine façon, au

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pas gymnastique, valser, chanter un air, préférera table certains plats de son pays et s'y tenir convenablement, courtiser suivant le goût du jour une femme à la mode, tout cela est social. L'inventeur qui inaugure une nouvelle espèce d'acte, telle que tisser à la vapeur, téléphoner, mouvoir électriquement une voiture, ne fait ^ui-méme œuvre sociale qu'en tant qu'il a combiné des exemples anciens et que sa combinaison est destinée à servir d'exemple.

Remarquons que le même critère s'applique aux sociétés animales. Assurément, on ne peut pas dire de celles-ci qu'elles ont pour caractère essentiel d'être contractuelles; non seulement l'idée du contrat, qui est la forme réciproque du commandement, 'eur est étrangère, mais lidée du commandement même, qui, naturellement, a dû précéder celle-ci, ne s'y dégnge pas. Et, si nous recherchons d'où le commandement procède, que voyonsnous? Dans un tronneau de singes, de chevaux, de chiens, d'abeilles même et de iv urmis, le chef donne l'exemple de l'acte qu'il oi'donne inpetto, et e reste du troupeau l'iuiite. Par dcgi'és, on voit l'intention impéralive confondue d'abord avec rinitiative de l'acte commandé, se séparer de celle-ci. Le chef se borne à ébaucher cet acte, plus tard il en fait seulement le geste. Du geste on passe au signe ; ce signe est un cri, une attitude, un regard, enfin un son articulé. Mais toujours le mot réveille l'image de l'action à accomplir, — action connue, bien entendu, car on ne commande pas une invention, on ne décrète pas le génie — et cette image est l'équivalent de l'exemple primitivement donné par le chef.

Mais je ne veux pas insister davantage sur cette manière de voir, à l'appui de laquelle je me persuade avoir apporté d'abondantes preuves. J'ai eu le plaisir de la voir admise par beaucoup de philosophes compétents ; et surtout d'en voir quelques autres, qui disent ne pas l'admettre, forcés de la confesser à leur insu (1).

(1) Je n'en citerai que deiu exemples, mnis bien si^^iiificatifs. M. Durivheim, absorhô^ dans son point de vue, dont nous venons de reconnaître rinsuflismce manifeste, ne peut évidemment accepter le nôtie, qu'il seml)le, du reste, avoir très mal compris. Mais, dans la note même (voir Revue philosophique, mai lS9i, p. 473 où il déclare que ses recherches l'ont éloigné de notre idée, il écrit : « Sans doule, tout fait social est imité, il a, comme nous vtMjons de le montrer, une tendance à se généraliser, mais c'est parce qu'il est social. » Je n'en demande pas davantage. — Dans le texte même de son article, ainsi que dans ses autres écrits, cet auteur laisse échapper des aveux analoi,'ues et bien plus complets encore. — Dans sou livre intitulé Dégénérescence, M. Max Nordau, en sa (pialité d'aliéniste lom~ brosien, commence par traiter d'assez haut l'explication des choses sociales, et eu fiarticulier des maladies sociales, par des causes d'ordre social, notamment par tt l'imitatioD ». Mais, quelques pages plus loin, (]uand il se demande pourquoi 4'hystérie, la neurasthénie, la dégénérescence, toutes les inlirmités nerveuses &

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