‹ La logique socialeChapitre 4 sur 72 · PRÉFACE X · texte numérisé non relu

PRÉFACE X

par suite, du groupe national, qui, fort diflicile à définir et à délimiter, suppose la combinaison originale d'une religion, dune langue, d'un droit, d'un ensemble de coutumes et d'usages, le tout circonscrit, s'il se peut, dans une région particulière du sol, entre des limites naturelles. C'est comme si, divers individus naissant et vivant attachés les uns aux: autres, intimement soudés par toutes les parties de leurs corps, sortes de monstres-multiples dont nos monstres-doubles nous donnent exceptionnellement une vague idée — la fonction circulatoire, respiratoire, digestive et autres s'accomplissaient dans plusieurs d'entre eux à la fois, pendant que leurs têtes fonctionneraient à part.

En outre, et comme conséquence de ce qui précède, la mort sociale, pas plus que la naissance sociale, ne se produit à une date tant soit peu précise. Elle se répand sur de longues périodes, au cours desquelles on voit successivement, — et non presque simultanément, comme il arrive pour les êtres vivants, — naître ou mourir les diverses fonctions sociales : la langue, la religion, le régime politique, la législation, Tindustrie, l'art.

C'est là une grave et essentielle diiférence. Mais est-elle un indice d'infériorité du corps social comparé au corps vivant? Non, je crois le contraire. Il y a, dans la séparation trop nette des vivants, une source d'illusion profonde qui les pousse à accentuer leur égoïsme, à s'exagérer leur indépendance, à oublier leur SDlidarité et la réalité de leur commune subslance. L'absence d'une pareille solution de continuité entre les sociétés coexistantes ou successives évite à celles-ci, dans une certaine mesure, une erreur analogue. L'indétermination de leui's froiilières réelles, leur mutuelle et continue [)én(HraLion, est propre à leur rappeler ce qu'a de factice ou de secondaire leur «principe d'individuation », et tend cà leur suggérer l'idée d'une lin commune, aussi bien que d'un fond commun. A mesure (ju'on s'élève des degrés infimes aux degrés élevés de la vie, on voit rindividualité s'accentuer par une séparation plus radicale, un aird'autononjie plus aflecté ; à mesure, au contraire, (jne les sociétés s'élèvent en civilisation, leur personnalité propre devient (fuebiue chose, non pas de moins en moins réel, mais de moins en moins tranché et discontinu, de plus en plus fondu et, pour ainsi dire, iiitcrnationalisê. Cette progression inverse est renia i'([uable. Le père (ou le parrain) de la sociologie a pu concevoir IHumanité comme un seul et même Grand Être ; l'idée n'eut jamais pu lui venir de personnitier pareillement l'ensemble des créations de la vie.

Quoi qu'on puisse penser de cette conception hautement reli-

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gieuse, il suit de la différence indiquée une conséquence qui a son intérêt : c'est que, en sociologie, Tétude des choses internationales, — des étoffes ou des tissus sociaux, comme nous disions plus haut, — a une importance relative bien supérieure à celle des tissus vivants en biologie. Les nations semblent ne s'être divisées que pour mieux collaborer à renrichissement de leur grand patrimoine indivis, religieux, scientifique, industriel, artistique, moral. J'ai dit les nations ; mais ce n'est pas le seul nom qu'on donne aux groupes sociaux, et la multiplicité môme de ces noms indique déjà le caractèie en partie artificiel de leur distinction. Pour ne citer que les principaux, on les distingue en nations ou en patries, en Etats ou en Eglises. Ce sont quatre délimitations distinctes et non concordantes à des points de vue divers dont les deux premiers ont trait à l'origine du lien social et les deux derniers à sa nature. Que rhumanité — ou qu'une hurrianité — se trouve fractionnée en tribus, ou en cites, ou en 'peuples, ou en empires et fédérations, il y a toujours lieu d'envisager la réalité sociale sous ces quatre aspects. Dans fidée de nation domine la préoccupation de la consanguinité qui unit les individus d'un même peuple, non moins que les membres d'une môme tribu, et peut-être même davantage, car la plupart des tribus sont encoreplus hétérogènes que nos peuples modernes, et la proportion des étrangers naturalisés, par adoption ou asservissement, y est plus forte que celle des immigrants dans nos pays. Dans ridée de patrie se marque le lien produit par la cohabitalioii sur un môme sol, impression intense qui se fait énergiquement sentir aux cités et aux tribus primitives elles-mêmes, avant môn^e que celles-ci ne soient devenues sédentaires ; car la pérégrination des nomades est un cycle, un voyage circulaire qui s'accomplit toujours dans les mêmes régions. L'idée de l'Etat a trait surtout aux intérêts communs, à la volonté commune de les défendre et de les étendre; à ce point de vue, le clan primitif est un petit État. L'idée de l'Église envisage le groupe social, petit ou grand, n'importe, sous le rapport complémentaire du précédent, à savoir comme un faisceau de croyances communes ; aussi oppose-t-on l'État à l'Église, tandis qu'on ne songera jamais à opposer l'Église ou lÉLat à la patrie ou à la nation. — Or oùa-t-on vu le domaine de la nationalité ou de la patrie correspondre exactement à celui de l'État ou à celui de l'Église et celui de l'Église à celui de l'État? Il le faudrait cependant pour qu'une société, synthèse de ces quatre idées, fût quelque chose d'aussi individualisé qu'un animal ou même une plante. Non seulement cette corresDondance précise ne s'est jamais vue, mais elle se

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Toit de moins en mmns, et la civilisation a pour siTet de faire croître à la fois ces quatre domaines, mais dun pas si inégal qu'on peut voir aujourd'iiui des Européens, tels que les Belges et les Suisses, compter des coreligionnaires chrétiens ou scientifiques dans toute l'Europe et la majeure partie du reste du monde, tandis que le cercle de leurs compatriotes ou de leurs concitoyens se réduit à quelques lieues de rayon.

Je m'arrête, de peur d'être conduit à flatter la mode socialiste du jour. Dans cet ouvrage, on trouvera bien des pages qui s'inspirent des problèmes anxieux de l'heure présente ; on n'y trouvera pas une ligne, je l'espère, qui ne respire Tindépcndance d'esprit, sans parti pris d'aucun genre, à l'égard des solutions régnantes. Mes idées sur l'imitation ont eu au mois cela de bon, de m'apprendre à me tenir en garde contre le prestige du succès, quelle que soit sa durée ou son étendue, puisque, dans ces deux sens, triomphe signifie routine et passivité d'esprit. Je sais bien que la plupart des gens aiment mieux se tromper avec tout le monde qu'avoir raison tout seuls ; mais le philosophe, comme le navigateur, doit se méfier des courants ; et, plus ils sont violents, plus il doit s'en écarter.

Autant que de ces entraînements passagers, il doit se méfier aussi d'une tendance beaucoup plus enracinée et non moins illusoire qui est à nos yeux une des principales sources d'erreurs en sociologie. Quelques mots de développement à ce sujet ne seront pas une inutile digression.

Au début de l'évolution sociale, presque partout nous voyons que tous les lieux comme tous les jours sont fastes ou néfastes. Une idée superstitieuse, de favorable ou défavorable augure, s'attache alors au fait qu'un événement se produit à droite ou à gauche, à l'est ou h fouest, tel jour ou tel autre jour de la semaine ou de Tannée, le matin ou le soir. 11 a fallu, comme le remarque M. Espinas, tous les ti'avaux des géomètres grecs pour détruire peu à pou la première de ces deux susperstitions, et élever les savants, puis le vulgaire même, « jusqu'à l'idée générale de l'espace et à la conception du lieu comme un ensemble de rapports moralement neutres (1), indillérent au bonheur ou au malheur de l'homme. » Il a fallu aussi les tra-

(1) H. Deîbœuf, récemment dans une étude très remarquable sur la Méta-géométrie, a contesté cette indifférence absolue de l'espace réel relativement à la nature de son contenu matériel, et a lait tle cette qualité uu attribut de l'espace abstrait, le seul dont s'occupent les géomètres. Est-il nécessaire d'ajouter cependant que cette idée du profond savant belge ne nous ramène en rien aux superstitions augurales ?

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