PRÉFACE XV
gigantesque, nous ne sommes portés à en augurer rion de bon ni de mauvais pour nous. Nous n'imaginons plus que, suivant sa direction, ce voyage nous conduise à l'Eden de nos songes ou à l'Enfer de nos cauchemars. Mais nous n'en sommes pas encore arrivés à nous défaire de cette autre idée, non moins puérile, que, dans le très profond passé suivant les uns, dans le très profond avenir suivant les autres, se cache une ère de félicité divine, de pureté et d'harmonie céleste, ou bien un chaos affreux, un pêle-môle de toutes les atrocités et de toutes les grossièretés imaginables. Beaucoup de savants qui se croient positivistes sont entraînés inconsciemment par le vieux penchant superstitieux à regarder à priori les hommes de la préhistoire comme des bêtes fauves, des monstres abominables, et à se persuader que, malgré la progression de notre criminalité et de nos maladies, nous courons vers une époque de bonheur surhumain. Combien de gens, même éclairés, sont convaincus que nous sommes à la veille d'une véritable palingénésie sociale, vita nuova collective ! Il n'est pas de révolution, malheureusement, qui ne se soit flattée d'inaugurer une ère nouvelle. Le calendrier révolutionnaire de nos ancêtres de 1892 n'est pas chose nouvelle dans l'histoire. Après les Vêpres siciliennes, les massacreurs des Français, en 1282, datèrent leurs actes de « l'an I" de la domination de la sainte Eglise et de l'heureuse République ». Rienzi, au siècle suivant, pendant sa brève dictature, datait aussi « de l'an P' de la République délivrée. »
L'idée spencérienne de l'homogène relatif situé dans le passé se rattache à ce préjugé antique. On n'a généralement aucune peine maintenant à adopter l'idée que les planètes sont habitées comme la Terre, que, autour des étoiles les plus éloignées, même invisibles, circulent des terres composées des mômes éléments que les nôtres, géographiquement aussi pittoresques et diversifiées que notre habitat, peuplées d'êtres vivants comme notre sol, et d'êtres vivants aussi différents entre eux quoique différemment différents. Nous avons cru cela tout d'abord, dès les premiers rudiments de l'astronomie moderne, avant même les révélations du spcctroscope. Mais que de progrès scientifiques encore ne faudra-il pas pour nous persuader que, dans le temps comme dans l'espace, tout est constamment, a été ou seri^ différencié, et que, si la différenciation va différant, différant de nature et d'objet, elle ne va pas diminuant, en somme ! Notre esprit a la plus vive répugnance à accepter cette idée — très plausible cependant — que, dans le passé comme à présent*
jVi PREFACE
les hemmes ont différé les uns des autres par le caractère, Ifesprit, les inclinations, la physionomie ; que, dans leur nombre, il y a toujours eu des inventeurs ou des initiateurs hardis, qui ont eu des rêves grandioses, des ambitions et des amours extraordinaires. Nous sommes trop portés à regarder les ci'éations sociales qui se sont produites dans la préhistoire eomme des produits inconscients. 11 nous semble paradoxal de penser que les gens de ce temps-là ont su, comme nous, ce qu'ils faisaient et ce qu'ils voulaient. Et ce préjugé est, à mon avis, Tune des illusions qui retardent le plus l'avènement delà véritable science sociale. Il nous empêche^ de comprendre k formation des langues, des religions, des gouvernements, des industries, des arts.
On aurait pu croire que la vulgarisation de l'Évolutionnisme contribuerait à dissiper cette erreur. La théorie de l'évolution nous affirme, en effet, que la vie universelle se compose d'une série sans fin d'ascensions suivies de déclins, avec des variantes insignifiantes. Progrès et décadence n'y ont qu'un sens relatif et limité à la phase ascendante ou descendante de chacune des ondes de l'ondulation infinie. Mais les évolutionnistes sociologues oublient sans cesse cela, et j'ai pensé qu'il n'était peutêtre pas inutile de le rappeler en tête de ce travail.
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