‹ La logique socialeChapitre 7 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Punenir sur la discussion des points nombreux de logique qu" d'émlnents penseurs anglais, allemands el français ont débattus dans ces dernières années serait une prétention que je ne nie permettrai pas, et un ennui que je crois devoir mépargncr aussi bien qu'au lecteur. Mais il me semble que, par certains côtés encore négligés, la logique se raltache plus intimement qu'on ne l'a supposé jusqu'ici à la psychologie d'une pai't, à la science sociale de l'autre, et que, envisagée sous ces mêmes aspects, elle est susceptible d'accroissements nouv(\m.\:. Voilà le thème que je me propose non de développer, mais d'esquisser dans cette étude. Le point de vm* au(]uel je vais me placer, je l'ai depuis longtem[)s e.\i)osé ailleui-s (i), et j'ai eu plusieurs fois occasion de l'appliquer en passant soit à la morale, soit à l'économie politique. Avant d'en faii*e une nouvelle application, résumons en deux, mots ce qu'il nous importe actuelh'ment d'en retenir: l'' A l'exception de quelqm^s éléments premiers et irréductibles de la sensation ()ure, })résents par hypoth s.; sous ces couches stratiliées de jugements sensitifs immédials et sudconscients qiiQ nous appelons [)res([ue indiiréremnuMit sensations ou perceptions, tous les |)hénomènt;s intimes et, par suite, tous les phénomènes sociaux dont ils sont les sources, se résolvent en croyances et en désirs. 2° La croyance et le désir sont de véritables quantités, dont les variations en plus et en moins, positives ou négatives, sont essentiellement, sinon pi'atiquement, mesurables, soit dans leurs manifestations individuelles, soit

(1) V. les numéros de juillet et août 1880 de la Revue philosophique. G. Taudk. X

plutôt et avec beaucoup plus de facilité dans leurs manifestations sociales. Non seulement, en effet, d'un état à un autre état d'un même individu, mais encore d'un individu à un autre, elles restent essentiellement semblables à elles-mêmes et peuvent, par suite, s'additionner légitimement par divers procédés indirects, psychophTjsiques^ par exemple, dans le premier cas, statistiques dans le second.— Notons enfin que le désir a toujours une croyance pour objet, et ne saurait se présenter séparé de la croyance, tandis que celle-ci peut être considérée à part du désir.

Je sais bien que tout le monde n'est point d'avis dem'accorder tout cela ; mais je ne puis reprendre celte discussion à fond, comptant plutôt sur le développement de ces données que sur leur démonstration directe pour amener le lecteur à reconnaître leur vérité. Je dois cependant, dès le début, écarter quelques préventions défavorables que m'opposent à ce sujet des penseurs de l'école expérimentale. Rarement ils ont eu à étudier, même en passant, la croyance et le désir, et, quand ils en parlent, c'est assez dédaigneusement. Pour eux, ce sont là de simples propriétés des sensations et des images, et des propriétés comme d'antres. Cela s'explique: ils font de la psychologie purement pbysiologiqne, purement individuelle ; ils prennent rindividii à part, et comme, pour bien comprendre, il faut commencer par bien analyser, leur science toute récente ne croit réellement avancer en psychologie qu'au fur et à mesure qu'elle discerne dans le moi isolé de nouvelles nuances du sentir et du souvenir. C'est ainsi qu'un chimiste occupé à analyser un seul corps isolément, à spécifier sa couleur, son goût, sa température, etc., pourrait être conduit à penser que son poids et sa mobilité sont des propriétés comme d'autres. Des sensations et des images, donc, ajoutez des ressemblances et des contiguïtés entre elles : c'est là tout aux yeux de nos psychologues, et il convient d'admirer en effet la richesse de leurs modulations scientifiques sur ce thème. Les sensations et les images sont le côté différentiel de l'esprit, le dictionnaire de sa langue, et

rétiide du dictionnaire doit précéder un peu celle de la grammaire (1).

Qu'est-ce que la liaison des images dont toute conception se compose, si ce n'est une conviction affirmative ou négative, et un certain degré de cotle conviction, toujours fondamentalement la même, résultat d'an jugement antérieurement formé? L'association des images : voilà, par exemple, un mot vraiment vague, oresque aussi vague peut-être que le mot évolution, si on ne l'explique pas; et, si on l'explique, que trouve-t-on? Serait-ce seulement des similitudes et des contiguïtés? Quant aux similitudes, j'aurai occasion d'en parler plus loin ; mais une contiguïté quelconque, quand elle est accompagnée d'une adhérence, suppose l'exercice d'une force d'attraction. Il peut aussi se taire que deux choses contiguës se repoussent, et ce n'est pas leur contact non plus qui suffit à expliquer cet effet. Les psychologues en général semblent persuadés implicitement que, lorsque deux images se présentent liées, leur lien est toujours affirmatif (pour employer un langage qui n'est pas le leur, mais qui, dans le mien, traduit leur pensée). Or il n'est pas difficile do constater ce que le mo'm^va perccpt renferme d'éléments négatifs. Si, comme le veulent Bain et Spencer, le discernement est le premier acte d'esprit, niei'est le début de la vie mentale. Quand je perçois la perpendicularité d'un mur, l'image de sa chute à droite et l'image de sa chute à gauche, jointes à sa vue, composent ce percept, mais saisies dans deux jugements (antérieurs) par lesquels je nie rallribulion de ces images à la sensation visuelle de ce mur. Quand un souvenir d'hier surgit parmi les impressions qui constituent mon état actuel, il est bien contigu à ces impressions, il est nuMue semblable à quebpies-unes d'entre elles, mais, précisément à cause de cela, il faut, pour qu'il ne se confonde pas avec elles et se lie à d'autres souvenirs portant sa date, que sa liaison avec les impressions actuelles

\{) Aussi quand, incidemmont, dans sdii livre sur la Vsycliologic du raisoTinement, — où il a essayé de fournit- à la Itn'or ie de l'associaliou la lo^uiue qui lui manquait et la seule [)eut-ôtre qu'elle coniporte, — M. IVinrl se dit (p. lo4) qu'où pourrait bien lui reprocher d'avoir iié,t,-liyc lu point essentiel, l'cxidicatiou du jugement, de la croyance; il répond aussitôt: « Croyances, conviction, assentiment, sont de ces pliénouiènes vagues, flous et mal délinis (\m abondent en psychologie. » Il en dirait autant certainement du désir. Tant il est vrai qna la chose la idus claire et la plus précise, si on ue la regarde pas, paraît indistincte et informe et même d'autant mieux qu'on l'a plus constamment sous les yeux.

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soit niée ; d'où la conséquence que sa liaison avec les autres souvenirs d'hier doit être affirmée, ce qui veut dire que ces mois liaison, jonction, association, sont des lanternes dont les mots affirinalion et négation, c'est-à-dire le mot croyance^ sont le flambeau (1).

Nous constatons parfois, entre deux images ou entre une sensation et une image, qui n'ont pas cessé d'être présentes à la pensée, le passage graduel d'une liaison affirmative à une liaison négative ou inversement. Me réveillant à l'aube dans un wagon, en voyage à travers un .pays nouveau, j'aperçois un peu audessus de l'horizon une dentelure blanche dans le bleu du ciel: je perçois une chaîne de montagnes. Cela veut dire que j'ntfirme l'attribution à cette impression visuelle de vagues images différentes, visuelles, tactiies, musculaires, qui me restent de mes excursions dans les montagnes. Mais ensuite il me semble apercevoir une légère déformation de cette silhouette, et l'idée que c'est peut-être un nuage se présente à moi: autre jugement d'attribution qui va grandissant à côté de l'autre qu'il contredit. Alternalivenient, je vais de l'un à l'autre, j'oscille entre les deux; mais, le second continuant à croître, le premier finit par êti'e vidé de toute la croyance affirmative qu'il contenait, puis rempli d'une croyance négative croissante, et enfin résolument nié. Cependant, durant toute cette évolution intérieure, l'impression visuelle de la dentelure blanche est restée associée dans mon esprit aux autres images dont j'ai parlé, et celles-ci ne se sont ni affaiblies ni avivées (2) pendant que leur lien s'affaiblissait, puis se refortifiait après avoir changé de signe et passé de H- à — . Leur contiguïté est restée la même toujours, y compris le moment d'équilil)re où, n'affirmant plus du tout et ne niant pas encore, l'esprit n'établissait, à vrai dire, aucun lien entre

(1) J'en dirai antaut du mot fusion. Autre chose est la fusion des images hétérogènes, par exemi»le d'une image tactile et d'une image visuelle s'eatre-pénétrant pour ainsi dire dans Tidée d'un solide ; autre ciiose la fusion des images semttbibles. Celle-ci sernit une confusion, celle-là une altributiou.

(2) Mais ne négligeons pas de noter en passant l'action puissante du jugemeat sur la sensation elle-même en ce qu'elle semble avoir de moins judiciaire à première vue. En lisant de mauvaises écritures, il nous arrive fort souvent de rencontFer des mots qui sont susceptibles de plusieurs leçons différentes. Tout à riieure, par exemple, dans une lettre d'un inconnu, j'ai lu carreau sans effort, passivement, de telle sorte que cette façon de lire m'a fait Teffet d'une sensation spéciale; mais je me suis aperçu ensuite que j'aurais aussi bien pu lire cancan ou carcan.

les termes contigus en lui. — Dans un ordre supérieur de faits intellectuels, je rappellerai que l'opinion générale des savants, relativement à la réalité des phénomènes hypnotiques (sinon téléj)atlii(|ues), a passé en assez peu de temps de la négation la phis décidée à l'affirmation la plus énergique. J'ajoute que le plus grand nombre des personnes aujourd'hui convaincues du oui api'és l'avoir été hier du non n'ont pas ajouté grand'chose à leurs connaissances sur ce sujet; elles imaginent toujours les mêmes choses quand elles y pensent; leur foi afOrmative présente en la suggestion leur a été suggérée d'autorité comme l'avait été leur foi négative, et c'est même Là, soit dit en passant, un bel exemple de suggestion sociale à l'état de veille (1).

Affirmer et nier, atti'ibuer et désattribuer : ce sont là des états entre lesquels l'esprit alterne continuellement, et ils sont aussi opposés que peuvent l'être les deux pôles d'un aimant ou d'une pile électrique. Or toute opposition bien nette, comme Test celle-là, suppose l'identité fondaiiieniale de la force dont elle exprime deux manifestations inverses. Los deux pôles de l'aimant supposent un même magnétisme. Qu'y a-t-il donc d'identique au fond de l'aflirmalion et de la négation, si ce n'est la croyance? (2) — Je dirai de même : le plaisir et la peine ou, pour mieux dire, le côté agréable, comme tel, des sensations quelconques, et leur côté pénible, comme tel également, constituent une autre opposition rythmique et essentielle de l'àme; et qu'y a-t-il d'identique au fond du plaisir et de la douleur, si ce n'est le désir? Dans les sentiinent^^, comme dans les prrcepts et les concepts auxquels ils correspondent (car les sentiments sont en quelque sorte des percepts ou des concepts moraux, et les percepls ou les concepts des sentiments intellectuels), nous remarquons toujours une polarité positive ou négative, c'est-à-dire un caractère de joie ou de tiùstesse qui les divise en deux grandes classes, suivant que, dans leur formation, les attraits l'ont

(1) Il est clair que le public scieutiliciue est depuis quelque temps en vein» de crédulité inouïe à cet égard, et qu'il y a (pielciucs aiiiiùes, îles hausseuieuls d'épaules auraient accueilli les preuves jui^i'ies aujourd'hui los plus fcirtes.

(2) J'adopte ce mot de la I.uigue commune, soit dil une fois jtour toutes, en le dépouillant des • cce|>lious diverses (\ne rostreigueut la géiH-ralité du sens où je l'entends. Il m'eût été facile, assurément, de forger un néologisme tiré du grec ou du latin, ou des deux à la fois. Mais j'ai (>eu de goiH pour ce p;eijre d'invention. Il est donc eiileudu que croyance ne signilie pas ici foi religieuse, mais bieu adhésion de l'esprit à une idée quelconfjue.

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oïDporté on non snr les répnlsions, les amours sur les haines. La cj'oyance et le désir manii'eslenl, à l'égard des sensations et des images, une indépendance qui peut aller presque jusqu'à la séparation complète. Je vois ce clocher et je perçois sa hauteur, je conçois son ancienneté. Est-il vrai que cette perception ou celte conception consiste essentiellement en images jointes ensemhle ou avec mon impression visuelle? Cela est si peu vrai que, quoique ma pejception de hauteur ou ma conceptioQ d'ancienneté soit très vive, je ne songe nullement aux images musculaires et autres dont 1 idée de hauteur est réputée constituée, ni aux souvenii's historiques dont l'idée d'ancienneté est, dit-on, la synthèse. Devrai i-on même accorder aux psrychologues qu'une omhre des images, d'où l'on a extrait à l'origine une notion, passe sur res()rit au moment où cette notion se présente? Comment seraient ils autoiisés à voir dans cette réapparition infiniment faible, à coup sûr presque toujours inconsciente, l'élément actif de cet état mental, souvent si puissant, qu'ils appellent percevoir ou concevoir? Ont-ils jamais remarqué que l'intensité dune perception de solidité, de dureté, de distance, se proportionnât à la netteté des images qu'ils disent réveillées par la sensation présente? (1) Le contraire serait plus exact, car lorsque, en faisant de l'analyse psychologique, nous parvenons à discerner ce que nous entendons exactement par la solidité de ce corps qui est devant nous, notre perception de sa solidité s'est affaiblie, dissoute dans le doute idéaliste. Cependant, il est très clair que, lorsque nous percevons un objet connu, il y a autre chose en nous que la sensation actuelle Qu'y a-t-il donc? Il y a ce qu'il plaît à Lews et à M. Binet d'appeler \ attitude du moi, mais ce qui s'appelle, dans le langage de tout le monde, une conviction, une certitude survivante à ses ternies. Pareillement, il nous arrive souvent de constater que nous sommes sous une certaine impression chagrine ou joyeuse dont nous avons tout à l'ait oubhé le motif, sous une impression

(1) Pendant le rêve, les images que nous associons sont extrêmement faibles, ce qui ne les empêche pas de nous inspirer les illusions et les passions souvent les plus fortes. Remarquons à ce sujet que les associations les plus anciennes, les plus indissolubles en apparence, les plus automatiques, celles de l'ami inUme et de sou nom, ou de notre parenté avec nos proches, etc., sont rompue» en rêves, et qu'avec leurs éléments disjoints nous formons des associations nouvelles fermement crues, attribuant par exemple, à Paul le visage de Jacques ou nous attribuant pour frtre un étranger, chose qui m'est arrivée bien souvent.

d'amour OU de haine pour une personne à liquelle nous ne aongeons pas, el c'est parfois en prêlant allenLion à la couleur caractéristique de cette impression qu'on remonte à sa cause, dabord à sa cause générique, car on distingue l)ien si le chagrin dont il s'agit, par exemple, provient d'un mauvais compliment ou d'une lésion d'intérêts pécuniaires, puis à sa cause spéciale. Tout à coup, en ellet, le vrai motif, l'image de l'objet qui chagiine ou plaît, de la personne ai/née ou haïe, se présente vivement, et le sentiment se complète. Nous trouvons aussi en nous fi'équemment certaines convictions aussi fortes qu'aveugles, dont la nuance pi'opre nous aide à retrouver le jugement dont elles sont le reste indélébile. Je vois passer un homme, et je me sens sûr de l'avoii- vu déjà, mais je ne saurais dire où ni quand. Que cette impression de d^'Jà vu soit causée par Tapplicalion de la sensation actuelle sur le vestige physiologique, inconscient d'ailleurs, de la sensation antérieui'c, je l'admets sans peine ; mais, quoi qu'il en soit, cette impression est une conviction, et, par suite, il n'est pas vrai que la conviction soit un sinqjle rapport de deux images ou d'une image et d'une sensation, car ici l'image est absente de la conscience. L'image n'ap[);iraît que lorsque, réfléchissant à la manient dont je suis convaincu, au sentiment léger de peine ou de phiisir d'un certain genre dont ma croyance est teintée (i), je me dis (juej'aidû voii- cet homme dans une visite ennuyeuse ou dans une fête agréable: défini ainsi d'abord par son genre, le souvenir cherche ne tarde pas à ine revenir avec ses circonstances de tenii)s et de lieu. Mais ma croyance, pour avoir retrouvé son objet sj)écial, n'est pas devenue autre ni même plus forte.

Il est très rare que nous nous arrêtions à analyser de la sorte les impressions de ti'istesse ou de joie, (rin(iuiétu{le ou de paix, qui sont le fond de notre humeur, pour remontera leurs sources. Un homme heureux songe rarement à sa santé et à sa jeunesse, à ses pi-opriétés et à ses litres de leiite, mais il goûte continuellement l'espérance fixe (pie lui donne tout cela, et son désir satislait se repose dans sa plénitude saris penser même à l'objet qui le satisfait ou le satisfera. Même (juand lien ne lui rappelle

^1) C'est peut-être toujours ce reflet dune peine ou il'un plaisir sur uue croyance qui douue à celle-ci sa modalité, coraïue c'est le retlct d'uue croyauce sur un seoli-^ nient qui colore ce seiilimeut.

précisément une image riante, tout lui sourit. Un malheureux à côté a beau ne pas penser à son malheur, il en souffre sans cesse. Pareillement, il est très rare que nous prêtions attention à rinipression de d^jà. vu. En général, elle passe inobservée, bien qu'elle fasse le fond de notre vie ordinaire, je ne dis pas seulement de celle des gens routiniers, mais de celle des irréguliers ou des touristes, qui, pour nne nouveauté aperçue par eux, revoient, mille choses senil)la!)les à très peu près. Aussi nous voyons beaucoup et nous ne regardons guère, et, à mesure surtout que notre vie se régularise ou que nous avançons en âge, nous glissons plus légèrement à travers un mondequi nous oiïre presque partout un visage familier. Parmi des bruits, des spectacles, des êtres tout pareils, nous ne nous demandons point: où, quand ai-je vu ceci ou cola? Mais, de ces sensations multiples qui se suivent en nous, reconnues du coin de iœil, il se dégage une certitude pour ainsi dii'e massive et profonde, rassurante et fortifiante, qui est le charme de Texistence et le fondement de la pensée. Quand celte impression générale vient à nous manquer, au début d'un exil, d'une vie entièrement renouvelée, nous nous sentons privés de notre bien le plus précieux, car chacun de nos regards devient une question sans réponse au lieu d'être une réponse à une question oubliée, et notre vie mentale devient un questionnaire au lieu d'être un credo continuel (1). Rien de plus certifiant, rien de plus rassurant, que l'habitude; de là le besoin que nous en avons. De là ce misonnsme qui n'est pas particulier aux bêtes, mais que riiomme le plus imaginatif ressent aussi. Ovide, exilé, avait la nostalgie de Rome. On eût pu le qualifier inisonéisle .

Notre foi en la réalité des objets extérieurs, foi impliquée en toute perception, se ramène en général à l'impression du déjà vu. 11 est vrai que, si nous nous demandons quelle idée cette foi a pour objet, nous serons d'avis de répondre avec Stuart Mill: une possibilité de sensations. J'ajoute que, si nous pressons le sens de ce mot possibilité, nous devrons le définir ainsi : nécessité conditionnelle. Cela veut dire qu'à la vue d'une orange, par exemple, je suis certain du goût sucré et acidulé qu'elle me

(1) Ln jeunesse diffère de l'àçe mur, mentalement, en ce que, dins l'esprit jeune, la proportion des problèmes l'emporte sur celle des solutions, tandis que l'esprit rassis est plein de solutions et presque vide de problèmes.

prociirernif. si je m'en approchais et si je la mangeais. Nécessité conditionnelle ne signifie rien ou signifie certitude, certitude nullement sous condilion, mais déjà réalisée. Que la nécessité soit simplement rol)jectlvalion (illusoire ou non) de notre conviction sui)eilative, qu'elle soit l'ombre portée de celle-ci en même temps que son objet, cela paraîtra clair si l'on réfléchit à la progression de ces Irois iQvines.possibilHr^ probabilUè^nncessitê, où se l'ellèle si visi!)lem8nt l'échelle des degrés de la croyance depuis le doute jusqu'à la pleine conviction. — Mais ce n'est pas tout; notre foi r.^aliste a-t-elle besoin, pour exister, d'avoir présente la nécessité conditionnelle dont il s'agit, et, par suite, rim.ige des sensations jugées conditionnellement nécessaires? Pas le moins du monde. Nous avons telles sensalions visuelles, et immédiatritnent nous sommes certains. Certains de quoi ? Nous n'y pensons pas. Mais, pour être dépourvue d'objet, cette foi n'en est pas moins énergique, et le réalisme enfantin, lui ne s'est jamais réfléchi lui-môme, est assui"ément le plus foi-t de tous les réalismes.

Toute perception, disions-nous, implique une condilion, un si, et je voudrais bien qu'un psychologue associationniste m'expliquât un peu clairement ce monosyllabe. A nos yeux, c'est fort simple. Si, à l'apparition d'un cou[)le (Timages ou d'idéi's, nous éprouvons deux tendances contradictoir^'s. Tune à aflinuer qu'elles sont liées d'une (-(Miairn» façon, lauti-e à b> ni'T. et si nous voulons sortir du (huile pi-;Ml;iil |)ar (•ctle n<Mili;ili.s;itit)n récipi'oqueou par noire oscillation entre res deux pôles opposés, nous exprimons à la fois noti'o doute et notre désir de ne [)lus douter, en émettant une hypothèse, une conjecture, une question. Le si n'est ([ue la question déguisée en conjonction.

Soit dans les opérations, soit dans les (puvres de l'esprit, autrement dit soit dans ses jugements et s»;s volontés, soit dans ses notions et ses sentiments, nous ne pouvons voir ([ue des transformations ou des consolidations de la croyance et du désir. Tout ce qui nous est connu a commencé [)ar nous être nouveau . tout ce qui nous est passivemeiit agréable ou ()énil)lo a commencé par nous attirer ou nous l'epousser activement. Ce que jiî comprends maintenant rien ([u'à le voir, rien qu'à l'entendre, j'ai dû le regarder, l'écouter dans le passé. Ce qui m'aiïecte,-j'ai dû l'expérimenter. Et c'est par degrés, c'est le plus aisément du

monde, que nous voyons le jugement ou laclion se clore en nolion ou en sentiment, et, inversement, la notion s'ouvrir en jugement sous l'œil de l'analyste, ou le sentiment en action. Preuve que, sous ces formes en apparence si dissemblables, il y a en réalité quelque chose de constant et d'identique.

La sensation et aussi bien son image change non seulement d'un individu à un autre, mais d'un état à un autre état, à conp sûr d'un âge à un autre âge dans le même cerveau; cependant le croire n'est-ce pas toujours le croire, le désirer n'est-ce pas toujours le désirer, et le croire ou le désirer de Pierre n'est-ce pas le croire ou le désirer de Paul ou de Jean, si différents que puissent être les objets de leur croyance ou de leur désir? Jeune ou vieux, à l'état de rêve comme à l'état de veille, malade ou bien portant, hypnotisé ou éveillé, j'affirme ou je nie, je veux ou je résiste. Il n'y a que cela de semblable en psychologie, il n'y a que cela de communicable en toute rigueur. Si je veux suggérer hypnotiquement une couleur à un aveugle-né ou un morceau de musique à un sourd-muet, je n'y réussirai pas ; si je suggère la vue du rouge à un daltonien, il verra du vert; mais je puis leur suggérer le plus aisément du monde mes principes ou mes passions, ou les principes et les passions de qui bon me semble. Si, appartenant à ce que nos psychologues appellent le ti/pe visuel, je suggère une perception à un magnétisé appartetenant au ti/pe auditif, il x\imaQinera pas comme j'aurais imaginé à sa place, mais il croira de la même façon que moi. — Et qu'est-ce que la suggestion, à vrai dire, si ce n'est une continuelle expérimentation sur la croyance et le désir? Est-ce que, dans ses expériences répétées, l'hypnotiseur ne voit point croître ou diminuer à son gré, comme un fleuve qui monte ou s'abaisse, la foi dans les hallucinations qu'il suggère, le désir d'accomplir les actes qu'il suggère aussi ? Est-ce qu'il ne lui arrive pas d'opposer hallucination à hallucination, tendance à tendance, et de constater le point où l'une de ces quantités égale ou surpasse l'autre? Ne semble-t-il pas que le magnétisé renferme en quelque sorte une provision plus ou moins grande de foi et de désirs latents, indéterminés, dont le magnétiseur a seul a direction et la distribution? Comment donc se peut-il qu'un hypnotiseur de première force puisse refuser à ces « phénomènes vaguer et mal définis » l'honneur de faire l'objet d'une

élude 7néthodique? Quand on a lu dans llack Tuke [le Corps et Cesprit), ou dans les ouvrages sur Lourdes les miracles que fait la foi, les cures qu'elle opère, les nionlai^nes quelle soulève, on doit être fixé sur la réalité d'iuie telle l'uice. H y a, sans nul doute, dans l'animalité inférieure, des spécialités innou)brables de sensations qui nous sont inconnues. L'état mental de l'abeille dans sa ruche, du pigeon voyageur en l'aii-, du hareng qui émigré, du chien même qui flaire se coujposc eu grande partie d'affections delà vue, de rouï<\ de iodoral, dnn sens élcclfifjue peut-être (ou d'un sens de rorientation <jui nous seront toujours lettres closes. En quoi donc sommes-nous assurés de ne pas nous tromper quand nous essayons de pénétrer le secret de leur psychologie? C'est en tant que nous en possédons une clé eu nous-méme. et cette clé ne peut être «pie ({ueUpies él-'^nenls pi'emiers de la conscience, idenliques chez eux et chez nous p-u'mi tant de difTéi'ences. Le chien, en elïct, ;i i)e;i,! .•i[>[)MrU'> ir ,i '-elui des ti/pf's sensoriels qui nous est le |)lus (-irangvi', ai. u/pe olfactif, nous avons beau n'avoir pas la nioimire l.ée m- ce riche clavier de l'odoi-at (jui lui periniM (l<> dillV'i'encier à l'od» ur chaque espèce animale, chaque race humaine, cha(|ue honiuie, et de suivre à la piste non pas un liévie seulement, mais tel lièvre déterminé, nous n'en sommes pas moins sûrs qu'en suivant cette piste il croit s'a|)procher de ce lièvre et cpi'it ({'sire l'atteindre. Puis, quand nous voyons ce chien déi)isl('' hésiter, bientôt flairer d'un autre côté, nous savons (pi'api-ès avoir afiinné en Iui-njên)e son rapprochement du lièvre par la première voie, il l'a nié,et(pit;, dans l'intervalle de cette anii'malion et de cette négation inarticulées, mais intenses, il a douté, absolument comme en cas analogue nous douions nous-mêuje. Sir John Lubhock a prouvé (jue les lourniis voient les rayons lumineux situés au delà du violet, rayons (]ui sont invisibles i)Our nous, qui pour nous ne correspondent à aucune sensation de couleur; il est donc très probable cpie leur gamme de sensation est tout autre que la nôtre (1;; mais, quand nous voyons les fourmis aller, venir, i-evenir sur leur pas, travailler, se battre,

(1) Sans descendre au-dt;ssous des m intMiriMcs, ne savons-nons pas (V. notamment l\ev. scienlif., 19 mars 1.S87) qyw non scnlenuMit les animaux inférieurs, mais les chèvres, les moutons, les Itœnis, Us rlievaiix, pressentent les tremblements de terre, c'est-a-dire ont des sensations sp<fi.di;s pour n-pondre à ces frémissements du soi, à ces bruits souterrains, poiu- nous inipciceplibles, (jue nos sifmograpbes

nous avons une idée très claire des jugements qu'elles portent, des désirs qui les animent, et nous nous rendons ainsi suffisam- Jïient compte de leur psychologie. Nous ignorons l'espèce de ,plaisir instinctif que trouve l'oiseau à couver ou même à chanter 5a chanson, mais nous savons qu'il désire quelque chose, et, quand nous le voyons fuir effarouché, nous savons qu'il craint quelque chose ou quelqu'un. Je ne veux pas dire, malgré tout, qu'aflii-mer et nier, désirer et repousser, soient autre chose qu'un rapport entre des sensations ou des images; mais c'est un rapport qui ne change pas pendant que ses termes changent, à peu près comme la force motrice, autre rapport, reste la même, •quelle que soit la nature chimique de la matière mue.

En somme, la croyance et le désir n'auraient-ils d'autre carac tère à part que leur universalité et leur uniformité d'un bout à l'autre de l'échelle animale, d'un bout à l'autre de la vie psychologique, cela suflirait, sans parler même de leurs variations en degrés et de leurs changements de signes, qui signalent en eux de vraies quantitra de l\rme, pour justifier amplement leur niportaiice à mes yeux. En tout cas, le choix de tels phénomènes pour point de départ de la psychologie sociologique n'aurait i)as besoin d'auli'e justification, alors même que la psychologie physiologique, très distincte quoique complémentaire -de l'autre, ne saurait se fonder sur eux. — Sous le nom impropre de voloïUr, Schopenhauer a passé sa vie à étudier l'un de ces deux termes, le Désir, et si, au lieu de chercher à prouver que le vouloir est la substance fondamentale de tout être, animé ou inanimé, n'importe, il s'était borné à montrer que le désirer est l'un des côtés fondamentaux de toutes les âmes animales ou humaines; il n'aurait assurément pas trouvé de contradicteur. C'était là le noyau de vérité indiscutable qui, caché au fond de sa grande hypothèse, l'a rendue plausible aux yeux de tant •d'esprits. Mais, remarquons-le, il aurait eu, s'il lui eût semblé bon, exactement les mêmes raisons d'objectiver à Tinfini le jugement, — lisez la croyance, — qu'il en a eu d'objectiver à rinlinila volonté, — lisez le désir. Tout un système reste à écha-

et nos microphones nous attestent seuls? « Ce f;iit est à ce point marqué (dit .l'auteur de l'aiticle cité) que, dans les régions où les convulsions du sol sont fréquentes, les habitants ont Ihahitude d'observer nttentivemeut l'allure des animaux -domestiques j>our y surprendre le pressentiment des secousses et se prémunir -contre le danirer. »

LA LOGlOLb: IMUVinULLT.E io>

faiuler sur celte autre base: avis aux architectes. Mais ce n'est pas une construction aussi ambitieuse que nous projetons ici. Tout (l'abord, dans ce qui précède, nous avons voulu restituer aux deux termes d'où nous partons, en vue des développements, qui vont suivre, leur nature et leur rôle vrais

S'il en est ainsi, la psychologie et aussi bien la sociologie, qui est, pour ainsi dire, le microscope solaire de l'àme, le grossissement extraordinaire et l'explication des faits physiologicjues, se divisent en deux grands embranchements, l'un qui ti'aite de la Croyance, l'autre qui traite du Désir. A cette distinction correspond vaguement, grosso modo, dans la première de ces deux sciences, telle qu'on l'entend d'ordinaire, la division admise entre l'étude de l'intelligence et l'étude delà volonté; dans la seconde, la séparation qui s'opère d'elle-même entre un groupe de recherches relatives à la formation et à la transformation des langues, des mythes, des philosophies et des sciences, et un autre groupe relatif à la formation et à la transformation des lois, des mœurs, des arts, des institutions, des industries. Mais il serait plus exact de remar(juer qu'il n'est pas une de ces brandies de la sociologie où ne se monti'c un double aspect, suivant qu'on envisage son objet connue inipliquant un désir ou comme impliquant une croyance.

Prenons pour exemple lalingiiisti({ue, précisément parce que ce double aspect y est moins apparent qu'ailleurs. Les mots dont s'occupe le linguiste, ce ne sont pas seulement des articulations verbales qui, nées (luehjue part, se [iropagent ensuite par imitation des parents aux descendants, des conquérants aux vaincus; ce sont avant tout de véritables notions qui, jointesaux articulations, se ti'ansmettent de la même manière. Ces notions sont devenues telles, comme toutes les notions d'ailleurs, parla répétition et la consolidation graduelles d'anciens jugements, manifestes encore chez l'enfant ([ui apprend à parler. Au fond des mots il n'y a que des jugements de nomination, comme au fond des idées d'espace et d'étendue il n'y a que des jugements de localisation Chaciue mot que l'enfant prononce

équivaut pour lui à une phrase. Il a conscience, en le prononçant, de juger que ce mot signifie telle chose. Ce jugement, devenu de plus en plus rapide et indistinct à mesure qu'il répète ce mot, implique un acte de foi, qui, au lieu d'aller s'alténuant, se fortifie au contraire par ses répétitions; si bien qu'il vient un moment où on est aussi certain de la signification vraie de ce mot, qu'on peut l'être de la couleur d'un objet qu'on voit, ou de la température d'un objet qu'on touche. Une langue considérée dans son évolution vivante n'est donc qu'une somme d'actes de foi en train de croître, ou aussi bien, ajoutons-le, de diminuer.

Ces actes de foi sont d'intensité très différente. On est bien plus sûr des mots fréquemment usités que des mots rares et techniques. Quand un mot a trois ou quatre acceptions, trois ou quatre âmes différentes, alors môme qu'elles n'ont rien de con^ tradictoire, on ne l'emploie jamais avec la même assurance imperturbable qu'en faisant usage d'un mot à signification unique. D'autre part, quand un mot est en train de perdre son acception ancienne et d'en acquérir une nouvelle, c'est avec un degré de doute de plus en plus marqué qu'on l'emploie dans son premier sens, et avec une foi croissante qu'on l'emploie dans le second. Il y a là des mouvements continuels de hausse et de baisse qu'on ne prend pas la peine de remarquer, apparemment parce qu'ils sont évidents. Mais il n'en sont pas moins importants.

A chaque mot nouveau qui se forme, cette somme de croyance augmente ; à chaque mot ancien qui tombe en désuétude, elle diminue. Elle est variable d'ailleurs d'un homme à l'autre, parmi ceux qui parlent la langue dont il s'agit; dans la mesure où le vocabulaire habituel de chacun d'eux s'enrichit ou s'appauvrit, sa quantité de foi linguistique, pour ainsi dire, s'élève ou s'abaisse. L'ensemble de toutes ces quantités individuelles constitue une énergie sociale de premier ordre ; on s'en aperçoit bien en politique quand le génie d'une langue, chez un peuple vaincu par exemple, s'oppose à la pénétration d'idées, de lois, de religions, de littératures, d'institutions, qu'on prétend lui imposer et qu'il accepterait probablement sans les résistances psychologiques nées de son idiome. Le bas-breton a plus fait pour empêcher l'assimilation de la Bretagne à la France que le christianisme n'y a aidé ; et la langue arabe n'est pas un moindre obstacle que l'is-

laïTiisme à la francisation de rAlgérie. Cette force sociale, il appartient aux philologues d'en étudier Torigine, les progrès, la direction, la circulation sons ses formes nuilliples. Les variations soit dans le son, soit dans le sens dos mots, dont ils tâchent de formuler les lois ou pour miou\ dire les pentes habituelles, soit spéciales à chaque idiome, soit communes à Tesprit humain en général, ne sont en définitive que la substitution de nouveaux à d'anciens jugements de nomination, soit par le changement du sujet de ces jugements {TatLi-ibut, c'est-à-dire le sou verbal, restant le même), soit par le changement de l'atlj-ibut (le sujet, c'est-à-dire l'objet signifié, ne variant pas). Mais, en même temps, l'acte de foi inhérent aux anciens jugements s'en est détaché pour s'attacher par degré aux nouveaux. Il est donc cerlain que les linguistes, peut-être sans le savoir, étudient des courants de foi, tout aussi bien que les mythologues. Quant à ceux-ci, la chose est trop claire, et je ne fais que l'indiquer. Au cours d'une évolution religieuse, n'est-ce pas une certaine quantité de foi croissante ou décroissante, qui, passant de mylhe en mythe, de légende en légende, constitue toute l'àme et la vie cachées de cet enchaînement de phénomènes ? La foi se déplace comme la force, mais, comme la force, elle persiste. C'est ainsi qu'en se substituant, chez un pcuj)le religieux, notamment aux Etats- Unis, aux religions élai)lies, des |)hilosophies telles que le positivisme de Comte, l'idéalisme de Kant, levolutionisme de Spencer, deviennent de nouvelles l'eligions prêchées dans de nouveaux temples à Boston, New-ïoi'k et ailleurs, lieligions, en effet, par la profondeur et le volume de la foi qu'elles ont détournée des dogmes.

Telles sont les langues, telles sont les religions, considérées comme croyances. I\ïais, bien que ce soit là leur côté dominant, elles peuvent être ausssi envisagées comme désirs. Si les notions verbales et les notions religieuses d'un peuple sont une partie toujours considérable (le son savoir (eironé ou non), les services que lui rendent sa langue plus ou moins riche ou perfectionnée, et sa religion plus ou moins élevée ou pure, en n'pondant dans une mesure variable à ses besoins de tout gem-e, et d'abord aux besoins littéraires développés par le génie de sa langue, aux besoins moraux développés par lecaractèi'e de sa religion, sont une partie notable aussi de sa richesse. Toutefois, c'est surtout

dans ses mœurs et ses institutions poliliqnes, clans ses industries et ses arts, qu'il faut clierchcr les coiinnits princi[)aux de son désir, qui, de desseins en desseins, de passions en passions, de besoins en besoins, circule à travers les âges.

En généralisant, on peut dire qu'une nation, à un moment donné, dispose pour alimenter sa reliu^ion ou ses industries, sa langue ou sa législation, sa scieno o i ses institutions politiques, d'un budget de croyance ou de dé^ir limité, dont un chapitre \e peut s'accroître aux dépens des autres, du moins aussi longtemps que de nouvelles .sources de foi et de désir, c'est-à-diie de nouvelles découvertes ou inventions capitales, ne sont pas venues s'ajouter aux anciennes. Aussi voit-on, d'un âge à l'autre, la proportion de ses diverses dépenses de ce genre varier énOi'mément ; ici, par exemple, la majeure partie de la croyance s'immobiliser en traditions et en dogmes, là s'écouler en théories ou en connaissances expérimentales; ici la plus grande somme de désir se figer en coutumes et en institulions, là se répandre na législation et en industrie. N'avons-nous pas quelques raisons de conjecturer, notamment, que la quantité proportionnelle de foi engagée dans les mots et les formes verbales a beaucoup décru depuis les temps primitifs, où tout mot paraissait mi être' toute entité une l'éalité, où la vertu du langage, mythologique d'ailleurs dans sa source, suffisait à créer des dieux [niimina nomina), où non seulement l'infaillibilité du mot devenu idole mais la toute-puissance de la parole appelée prière, ne rencontraient pas d'incrédule? En revanche, n'y a-t-ilpas lieu dépenser que la quantité de croyance dépensée, sous le nom de science, en études de tout genre, relativement auxquelles la langue n'est qu'un instrument, et, sous le nom de confiance ou de crédit, en contrats, en alfaires, en relations multiples de la vie sociale, a beaucoup grandi proportionnellement? Incidemment, observons que le scepticisme croissant des sociétés en train de se civiliser peut fort bien s'expliquer à ce point de vue. Si une même quantité de croyance nous est donnée à répartir entre nos diverses idées, la pan de chacune d'elles est d'autant plus forte qu'elles sont moins nombreuses. La multiplication des idées doit donc marcher de pair, en général, avec l'atténuation des croyances.

Or l'économie politique nous a appris, dans une certaine mesure, à totaliser de la sorte le désir, qu'elle étudie non direc-

tenient et en face, il est vrai, mais, ce qui revient presque au même, dans les richesses propres à le satisfaire. A ses yeux, tout est évaluable, depuis les denrées jusqu'aux chefs-d'œuvre de l'art, depuis la protection plus ou moins assurée que procurent aux intérêts les institutions ouïes mœurs d'un pays, jusqu'aux satisfactions que donnent les vérités scientifiques ou les sécurités religieuses. Le tout lui paraît valoir une certaine somme d'argent. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que, sous la multiplicité de ses formes et Thétérogénéité de ses objets, le désir liumain est identique, susceptible d'accroissements ou de diminutions comme toute chose homogène ? L'économie politique, remarquons-le, traite des richesses, comme la mécanique traite des forces : elle s'occupe de leur production, de leur conservation, do leur distribution, de leur emploi et de leurs métamorphoses. Si l'on écrit désirs au lieu de richesses, on verra quelle a pour objet propre le second des deux aspects de la science sociale, tels que je les définissais plus haut. Notons cependant qu'elle ne l'embrasse pas tout entier et qu'elle demande à être complétée par la Politique, la Morale et le Droit, dont l'ensemble forme avec elle la Téléologie sociale ; pourtant l'idée de valeur est le fond commun de toutes ces sciences, et l'Économie politique qui se Test en quelque sorte appropriée peut prétendre à les absorber sous ce rapport.

Mais, quant au premier aspect, nulle science existante ne s'en inquiète. Il n'y en a pas, en effet, qui, avec une largeur analogue, embrasse les diverses branches de la pensée humaine sous un môme point de vue, comme l'économie politique confond dans le sien les divers courants de l'activité humaine. La monnaie est la mesure commune des divers biens ; quelle est la mesure commune des diverses idées, des diverses vérités ? Cependant tout le monde sent bien que la source est la même, où puisent inégalement toute leur force les catéchismes et les théories, toujours luttant pour se la disputer; qu'à travers les propositions de nature dissemblable qui constituent tout l'avoir intellectuel d'une époque, dogmes, théorèmes, opinions politiques, et aussi bien prévisions et espérances, principe de tous nos contrats, de toutes nos entreprises, de toutes nos guerres, de toutes nos révolutions, passe un fleuve de foi mulliforme et continu, identique et multicolore ; et qu'il y aurait peut-être lieu de se deman-

J. Tarde. %

der si la naissance de ce fleuve, la distribution de ses eaux et lenr direction générale ne sont pes soumises à des lois.

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Dirons-nous que la tâche de la Logique devrait être précisément de remplir ce vaste programme? Oui, mais à la condition d'élargir singulièrement le sens du mot Logique, au point d*y faire rentrer l'illogique même ; et semblablement il faudrait que a Téléologle, pour accomplir une œuvre analogue, étudiât non seulement l'accord des moyens aux fins, mais le désaccord des fins entre elles. Avant tout, commençons par mettre en dehors de chacune de ces deux sciences la production des sommes de croyance ou de désir qu'elle manie sciemment ou à son insu, et dont la répartition entre des jugements ou des desseins divers doit seule l'occuper. Ces forces psychologiques sont comme un fleuve grossi par les affluents les plus multiples et les plus obscurs à leur source. Le courant de foi où puisent toutes nos idées déborde le matin au réveil, surtout par un jour de bonne santé, de soleil, de voyage instructif; il va s'abaissant vers le soir, tombe au-dessous de l'étiage et tarit tout à fait au moment du sommeil. Outre ses conditions organiques, il dépend du hasard des perceptions qui nous stimulent le long de notre route; il dépend aussi de l'étendue et de la netteté de notre mémoire qui emmagasine ces excitations. Notre courant de désir, de même, dérive non seulement des dispositions variables de nos organes, mais encore des rencontres fortuites que nous avons faites, par exemple de la vue d'une femme dans la rue, et de la vivacité de notre imagination qui perpétue en nous l'effet de cette secousse. Voilà pour l'individu. Quant au courant non moins variable . de foi et de désir, qui arrose une société, en tant qu'il n'est pas seulement formé par la juxtaposition des petits courants individuels, mais qu'il est produit par ractian sociale de ces individus les uns sur les autres, il est sous la dépendance de causes semblables sous d'autres noms. Indépen^ damment de la race et du climat (1), il est alimenté par Tafflui

(1) L'ua et l'autre sont toujours plus ou moius moditiés et refoûdus par l'action, sociale et les causes historiques.

Ji LOGIQUE INDIVIDUELLE 19

des découvertes (sortes de perceptions difficiles des sociétés comme les perceptions sont des découvertes faciles de l'individu) et des inventions (sortes de rencontres heureuses) qui éclosent dans le sein d'une nation ou sont importées du dehors, avec une précipitation ou une lenteur très inégale aux diverses époques, et qui sont propagées par une fièvre plus ou moins intense, plus ou moins épidémique d'imitation (sorte de mémoire sociale). Ces accès d'enthousiasme et de torpeur, de fanatisme et de scepticisme, qui soulèvent ou abattent les peuples au cours de leur histoire, ne s'expliquent pas autrement.

Mais laissons là l'étude de ces causes. Elle appartient à la psychologie et à la sociologie élémentaires, à l'une notamment par une bonne théorie de la perception et du souvenir (V. à ce sujet M. Ribot), à Tautre par une explication de l'invention ou de la découverte et les lois de l'Imitation. Prenons maintenant, en un même tas, toutes les croyances et tous les désirs qui existent, à un moment donné, disséminés entre mille jugements et entre mille projets formulés ou implicites, et posons dans toute sa généralité le problème qui s'impose à la Logique d'une part, à la Téléologie de l'autre. Disons d'abord que ces jugements et ces desseins peuvent être groupés soit dans l'enceinte d'un môme cerveau, soit dans les limites d'une même nation. Dans le premier cas, ils feront l'objet de la Logique et de la Téléologie individuelles ; dans le second, de la Logique et de la Téléologie sociales. Ces deux branches de chacune de ces sciences se rattachent d'ailleurs intimement l'une à l'autre, on le verra, comme deux espèces d'un môme genre. Sans doute, il importe de distinguer si les idées qui se combattent ou s'accordent, si les penchants qui s'entravent ou s'entr'aident, sont inhérents à une même personne ou à des personnes dilTérentes; mais les effets de ces conflits et de ces concours dans les deux 'Cas se ressemblent étrangement; et, puisque nous avons constaté ci-dessus le caractère identique des impressions appelées par nous croyance et désir, à travers les esprits les plus dissemblables comme à travers les sensations les plus liétérogènes, nous ne devons voir aucune difficulté à déployer en sciences sociales deux sciences confinées jusqu'ici, la première du moins, dans le domaine de l'individu isolé, autant dire abstrait €t artificiel

Cela dit, quelle est la tâche de la logique, soit individuelle, soit sociale, mise en présence d'un tas de jugements divers et groupés, qui se divisent entre eux la somme de foi d'un homme, d'un peuple? Parmi ces jugements, il en est qui se contredisent, d'autres qui se confirment, d'autres qui ne se confirment ni ne se contred sent. Elle doit indiquer les changements qu'iî conviendrait de faire subir à la répatilion de la croyance affirmative ou négative, et de ses divers degrés, entre les termes dont se composent ces jugements, pour éviter leur contradiction et obtenir leur accord ou leur non-désaccord, c'est-à-dire pour permettre aux doses de croyances engagées dans les divers jugements de s'additionner ensemble sans soustraction ou sans déchet.

Quelle est, de même, la tâche de la téléologie, soit individuelle, soit sociale, devant un chaos de tendances et de volontés que lui présente un homme ou un peuple, qui en partie se contrarient, en partie convergent, en partie se côtoient indifféremment? Elle doit dire comment il convient de distribuer le désir, soit changé de signe, de désir proprement dit devenu répulsion , ou vice versa, soit changé d'intensité, entre les divers objets des tendances et des volontés dont il s'agit, pour que la convergencedes désirs sociaux parvienne à son comble, et leur contrariété à son minimum, c'est-à-dire pour que leur somme algébrique donne la quantité la plus élevée.

Je suppose qu'on veuille faire Tinventaire des richesses et des lumières d'une nation. On a bien souvent essayé, fort mal il est vrai, l'inventaire des richesses nationales, du moins l'inventaire partiel; M. Bourdeau nous apprend, par exemple, que la valeur des produits annuels dus aux animaux domestiques est égale en France à 7 milliards. Mais personne n'a songé à inventorier les lumières nationales, bien que ces deux termes se correspondent à merveille et que la distinction du capital et du travail, spécialement, s'applique à l'un comme à l'autre. Si, en effet, nous entendons comme il faut l'entendre cette fameuse distinction sur laquelle les économistes ont versé tant d'encre inutile, si nous réservons le nom de capital à l'ensemble des inventions dont une nation dispose, dont elle a le goût et la possibilité de se servir, et si nous altribuons le nom de travail à l'ensemble des produits obtenus par l'exploitation de ce capital, par la reproduc-

LA LOGIQUE LNDIVIDUELLE 21

tion à millions d'exemplaires de la première œuvre produite par chaque inventeur, nous verrons qu'une distinction analogue se montre en fait de connaissances. N'y a-t-il pas à distinguer, J'une part l'ensemble des découvertes, des principes, inscrits en tête des catéchismes, des grammaires, des lois, des sciences, d'une société, et, d'autre part, la reproduction à millions d'exemplaires de ces notions effectivement capitales, par les séminaires, les prédications, les collèges ou les pensionnats, les Ecoles de droit ou de médecine, les tribunaux, etc. ? Bien mieux, la manière dont se grossit le capital est la môme ici et là. Parmi les innombrables inventions brevetées ou non que chaque année voit éclore, et qui toutes aspirent à se propager, il en est un petit nombre seulement qui se propagent, et celles-ci s'ajoutent au patrimoine industriel, artistique, militaire, de la nation. De même, parmi ces flots de renseignements divers, d'informations de tout genre et de tout pays, en un mot de découvertes petites ou grandes, dont la presse quotidienne ou périodique est le torrent, et qui prétendent également se perpétuer dans la mémoire humaine, la majorité s'oublie, se dépense, le reste est économisé en partie et ajouté au trésor scientiiique, juridique, historique, intellectuel, de la communauté. En outre, une bonne part des inventions nouvelles qui viennent ainsi accroître le capital de l'action sociale, consiste en améliorations, en perfectionnements suggérés par la pratique des inventions précédentes ; et de même une portion notable des découvertes nouvelles qui enrichissent le capital de lintelligence sociale consiste en développements des découvertes anciennes, provoqués par l'enseignement ou l'application de celles-ci : les ingénieurs font ainsi progresser l'industrie pendant que des hommes de loi font avancer la science <lu droit ou les professeurs une science quelconque.

Tout ceci montre que les lumières d'une nation peuvent être traitées comme ses richesses, et totalisées de même. Eh bien, si Ton essaie ce double inventaire, on remaïquera deux choses à propos de chacun d'eux. En premier lieu, à égalité de désir condensé en richesses nationales, tout autre devra être leur inventaire, suivant que ce désir général se divisera en désirs spéciaux dont les uns servent à produire l'objet des autres, c'està-dire sont le moyen dont les autres sont le but, et réciproquement, en sorte que leurs produits peuvent s'échanger par le

commerce, — ou que ce désir général se divisera en désirs spéciaux dont les uns ont pour objet d'empêcher ou de détruire rol)jet des autres, c'est-à-dire sont un obstacle pour ceux-ci. Ce dernier cas, à l'époque féodale, se réalisait par les dépenses que' faisait chaque château pour s'armer et se fortilier contre ses voisins ; il se réalise encore de nos jours par le temps et l'argent employé en guerres électorales, ou en procès, ou même en concurrences commerciales en tant que les industriels rivaux font des frais pour dénigi-er la marchandise d'autrui et non uniquement pour vanter la leur (1). Or n'est-il pas certain que, dans le cas des désirs s'entre-servant, leurs produits doivent être additionnés les uns aux autres, tandis que, dans le cas des désirss'entre-nuisant, leurs produits doivent être soustraits les uns des autres, dans l'inventaire social qui en est dressé par hypothèse?' — De même, en sommant la croj"ânce générale de la nation, il y aura à distinguer si elle se répartit en croyances spéciales qui ne se contredisent pas, qui souvent même se confirment et peuvent se servir d'argument les unes aux autres, s'échanger par l'enseignement ou le renseignement mutuel les unes contre les autres, — ou si elle se fractionne en opinions contradictoires, enconnaissances qui servent d'objection les unes contre les autres^ soutenues par des religions qui s'anathématisent, par des écoles rivales et hostiles, par des tribunaux dont la jurisprudence est contraire, par des sectes politiques en lutte, par des livres ou des journaux en polémique. Dans le premier cas, il y aura lieu à addition, dans le second cas à soustraction des lumières inventoriées. Par suite, à quantités égales de croyance et de désir, l'inventaire du double actif dont je parle donnera des chiffres proportionnels au degré d'harmonie systématique des intérêts et des idées. — Aussi, quoique, dans une large mesure, la contradiction soit un ferment nécessaire comme la concurrence, comme la liberté de l'enseignement, de la presse et de la conscience, comme la liberté du commerce et de l'industrie, et' quoique la logique elle-même et la téléologie exigent ces anomalies, car toutes deux poursuivent un maximum encore plus qu'u»^

(1) Quant aux frais exigés pour l'armement de la nation et pour la justice criminelle, ils servent à protéger tous les intérêts nationaux, et c'est seulement si Ton faisait un intentaire général des richesses de plusieurs nations à la fois qu'on devrait considérer les premières de ces dépenses comme devant être soustraites les. unesdes %<%tre8 «t non additionnées.

équilibre de croyance et de désir satisfaits, et l'équilibre seulement en Yue du maximum ; cependant il est clair qu'à travers ses agitations le monde social s'achemine vers' un terme lointain où la solidarité des intérêts aura absorbé presque toute divisiou et Funanimité des esprits presque toute dissidence. En attendant, nous voyons le socialisme d'État marcher dans cette voie à pas de géant, mais de géant borgne qui s'entrave lui-même dans sa précipitation et atteint souvent le contraire de son but. Car les croyances qu'il supprime sont souvent des collaborations inconscientes, bien préférables aux coopérations forcées qu'il établit.

Voilà pour le premier point. Admettons maintenant que tous les désirs contraires aux désirs les plus forts, que toutes les croyances contradictoires aux croyances les plus fortes, aient été éliminés par sélection. Cela suffirait-il ? Non. En second lieu, il y aura à se demander si les désirs servant de moyens sont d'une intensité proportionnée à celle des désirs qu'ils ont pour but de satisfaire, c'est-à-dire si l'activité de chaque production est inférieure ou supérieure aux exigences de la consommation correspondante; grave problème que les socialistes espèrent résoudre dans l'avenir par la prévoyance fondée sur la statistique. Pareillement, la question pourra et pourrait déjà s'élever de savoir si, dans ce vaste atelier universel de la science encyclopédique où tous les savants s'enlre-éclairent de rayons purs sans nulle interférence ténébreuse, et collaborent à uue même synthèse future, les diverses branches d'études sont eni])rassées avec une ardeur intellectuelle en rapport ou non avec leur importance théorique; si, par exemple, réi'udition historique et archéologique en ce moment n'est pas en surproduction à certains égards.

11 me semble qu'à présent les définitions données ci-dessus de la logique et de la téléologie doivent commencer à s'élucider. Revenons-y. Comme premier corollaire de ces définitions, nous voyons que la logique et la téléologie partent de certaines données dont l'origine leur importe peu, dont elles n'ont nia augmenter ni à diminuer le nombre, et qu'elles trouvent toutes faites dans Tespril d'un homme ou dans les esprits d'un peuple ; ces données sont les notions propres à servir de sujets ou de prédicats affirmés ou niés, dans des prémisses ou des conclu-

siens, et les modes d'action ou de satisfaction à fuir ou à rechercher, propres à servir de moyens ou de fins. Gomment, dans le syllogisme classique, les notions de Socrate^ dChomme^ de mortel, se sont-elles présentées à l'esprit du logicien qui les com' bine ? Celui-ci ne nous le dit pas. La logique sociale n'a pas non plus à se demander tout d'abord d'où viennent les conceptions mythologiques ou linguistiques, scientifiques ou juridiques, qui se disputent, à un moment donné, l'opinion populaire; par la même raison que la morale est étrangère à l'apparition des articles fabriqués, des œuvres d'art, des utilités spéciales qui, à une phase donnée de la civilisation, font appel aux convoitises des consommateurs. La morale se borne à conseiller de repousser l'offre des uns, d'user des autres, et de les repousser ou d'en user avec un certain degré variable d'énergie, le tout pour la plus forte organisation possible des volontés nationales sous l'empire de l'une d'elles momentanément ou constamment prédominante. La logique sociale donne dans sa sphère des indications toutes pareilles en vue d'organiser le système des opinions nationales par leur ajustement et leur subordination à l'une d'elles, dogme ou principe constitutionnel, dont la souveraineté est reconnue.

Il suit de là que l'objet exclusif de la logique et de la téléologie est le maniement, la direction de la croyance et du désir. Seulement, nous voyons aussi par nos définitions que cette direction est de deux sortes ; et il est à regretter que cette distinction ait si complètement échappé aux logiciens, sinon peut-être aux moralistes (qu'on pourrait appeler, en somme, ainsi que les économistes souvent, des téléologistes sans le savoir). D'une part, en effet, la logique nous dit qu'il y a lieu, si nous tenons à ne pas contredire nos principes les plus sacrés, soit proprement les nôtres (logique individuelle) soit ceux de notre société (logique sociale) de nier précisément telle chose que nous affirmons, d'affirmer telle autre chose que nous nions ; comme la morale nous dit qu'il y a lieu, si nous voulons ne pas entraver dans son accomphssement notre but majeur, le salut chrétien, la gloire, la fortune (morale individuelle) ou le but majeur de notre patrie (morale sociale) de rechercher telles occupations, telles affections que nous évitons et de fuir telles autres que nous poursuivons. Pour nous permettre de vérifier si nous avons affirmé et nié

quand il le fallait, la logique nous présente et nous recommande une excellente pierre de louche, le syllogisme ; et nous verrons qu'il y a une pierre de touche analogue, un syllogisme téléologique, à l'usage de la] morale. D'autre part, la logique doit nous dire aussi, à mon avis, avec quel degré d'énergie il y a lieu d'affirmer ce qu'elle nous conseille d'affirmer, de nier ce qu'elle nous conseille de nier, si nous voulons ne pas nous contredire en un autre sens différent du premier; comme la morale nous apprend dans quelle mesure et avec quelle force nous devons nous livrer à tel plaisir qu'elle approuve et nous sevrer de tel autre plaisir qu'elle blâme, si nous voulons être pleinement conséquents avec nous-même et proportionner l'énergie des efforts dépensés dans le moyen à la force du vouloir incarnée dans le but.

Jusqu'ici les logiciens ont absolument négligé cette seconde partie de leur tâche ; ils ne se sont attachés qu'à la première, et encore ne font-ils remplie que bien incomplètement. Toute leur théorie du syllogisme se fonde sur la classification des propositions en quatre types : f universelle affirmative et l'universelle négative, la particulière affirmative et la particulière négative. Cela signifie qu'ils distinguent simplement l'affirmation et la négation et qu'ils subdivisent cbacune d'elles suivant que la chose affirmée ou niée est une particularité ou une universalité. Mais, si nous analysons cette dernière distinction, nous verrons qu'elle a pour termes des composés obtenus par la combinaison des termes de la première. Qu'est-ce, en effet, que cette idée de totalité, d'universalité^ sur laquelle on a tant débattu?

Un jugement universel peut se former en nous de deux manières: soit par une seule constatation, si elle me montre que le sujet et l'attibut sont la même cliose vue sous deux aspects différents (toute ligne droite est le chemin le plus court), soit par un certain nombre de constatations conformes les unes aux autres (tout corps pèse). N'importe, quel qu'ait été son mode do formation, le jugement universel, en tant qu'universel, signifie ceci : 1* qu'on songe à la répétition réelle ou possible, présente, passée et future, de la constatation du sujet et de la constatation de fattribut, par soi-même ou par autrui; 2" qu'on affirme le fait que le lien indiqué entre le sujet et l'attribut sera constaté ou pourra être constaté ainsi un certain nombre de fois, un nombre de fois d'ailleurs essentiellement indéterminé, par des

observateurs non hallucinés, dans l'intelligence desquels on a eu, on aura ou on aurait confiance ; 3° qu'on nie le fait que» même une fois, la non existence de ce lien a été ou sera ou pourra être constatée (1). Quand je dis que tout corps pèse : 1** en pensant ce tout]e pense à des corps qui ont été, seront ou pourront ou auraient pu être soumis à la balance, non seulement par moi^ mais par des savants réels où possibles, jugés par moi ou par autrui suffisamment compétents (que d'actes de foi, que de certitudes conditionnelles impliquées dans toutes ces possibilités (2) pensées!); 2° j'entends dire que je crois me souvenir d'avoir soumis des corps à la balance et les avoir trouvés pesants, et que je crois que des savants réels ou possibles, à la condition d'être suffisamment capables, ont expérimenté ou expérimenteront ou auraient pu expérimenter le môme phénomène ; 3" j'entends dire enfin, et c'est là le point essentiel, que je nie avoir une ou plusieurs fois trouvé un corps ou des corps non pesants, et que je nie avoir appris une ou plusieurs expériences négatives de ce genre faites par des savants dans l'habileté desquels j'ai confiance. — De ces trois éléments, on le voit, le premier n'est que l'application de l'idée du nombre, supposée préexistante dans l'esprit, au sujet et à l'attribut, pensés comme nombrables, c'est-à-dire affirmés tels ; nous en reparlerons plus loin. Quan aux deux derniers, ils consistent à affirmer une pluralité d'observations semblables et à nier une unité dissemblable, coml)inaison d'où résulte ce que nous entendons par totalité. C'est tout ce qu'il y a dans cette idée de l'universel, dont celle du particulier ne diffère que parce que la négation de l'unité non semblable manque à celle-ci et est remplacée par l'affirmation d'une pluralité non semblable, en contradiction avec l'afûrmation d'une pluralité semblable. Tout jugement particulier, en effet, implique une contradiction réelle ou apparente, qui, plus ou moins ina-

(1) Voilà pour l'universelle affirmative. Quant à ^'«miverselle négative, elle a pour éléments : !• ,idem); 2» l'affirmation qu'un certain nombre de fois le lien indiqué entre le sujet et l'attribut a été constaté comme n'existant pas; 3° la négation qu'une fois il ait été constaté comme existant. Cela revient au même.

(2) Ce qu'il y a de plus essentiel dans la notion du tout, c'est la pluralité posiible, c'est à-diie, je le répète, certaine sous condition. Parfois, celle-ci, à cU© •eule, constitue toute cette notion. Exemple, le jugement par lequel on affirme que tout mouvement d'une certaine vitesse se continuerait indéfiniment avec la même vitesse dans le vide absolu. On sait que le vide absolu n'a jamais été ni ne sera «OQstaté.

LA LOGIQUE LNDIVIDUELLE 27

perçue, ne laisse pas de gêner l'esprit. Aussi le raisonneur aspiret-il toujours à bannir cette forme de proposition et à lui substituer la proposition générale. « Quelques vertébrés sont des mammifères. » Cette manière de s'exprimer, peu scientifique, suppose un esprit ou un certain nombre d'observations qui ont montré que les caractères dits du vertébré joints à d'autres caractères dits du mammifère, se trouvent en conflit avec un certain nombre d'observations qui lui ont fait voir les premiers caractères non joints aux seconds. Pour éviter ce qu'il y a de confus, c'est-à-dire en réalité de contradictoire (je dis contradictoire, car on n'a pas soin de dire et de remarquer que les caractères du vertébré joints aux caractères de mammifère ne sont pas tout à fait les mêmes, ou dans les mômes conditions, que les caractères du vertébré non joints aux caractères du mammifère), dans cet énoncé, familier aux esprits mal dégrossis et mal accordés, un savant dira: « Tous les vertébrés qui ont des mamelles sont des mammifères. » Et l'on sait les efl'orts qu'ont faits les logiciens de ce siècle, Morgan et Hamilton en tôte, eiTorts malheureux du reste, pour remédier à l'imperfection sentie du jugement particulier. C'est qu'en effet le jugement universel, y compris le jugement individuel, qui en est l'équivalent pour la perception, est le jugement par excellence, le seul pur et sans mélange de contradiction. Pour une pensée vraiment philosophique, il n'y aurait pas lieu à la distinction scolastique des quatre propositions. Il suffirait de distinguer la proposition afflrmative et la proposition négative, l'une et l'autre constamment universelles ou individuelles, ce qui reviendrait au même. D'ailleurs, en tant qu'elle sert vraiment à penser et à raisoimer,la proposition particulière elle-même se présente avec un caractère d'universalité facile à reconnaître. Celle-ci: « Quelques cygnes sont noirs» signilie que tous les observateurs, sans une seule exception, s'accordent et ne peuvent pas ne pas s'accorder à constater la noirceur de certains cygnes» Le malheur est qu'on ne spécifie pas ici quels sont ces cygnes; au contraire, la proposition individuelle est très nette à cet égard, aussi nette que la proposition universelle. Quand je dis que Paul est blond, ou que la bataille d'Austerlitz a eu lieu le 2 décembre 1805, j'entends que tout le monde, sans exception, doit s'accorder là-dessus, et je désigne le terrain précis de cet accord. La proposition individuelle, dirai-je, est pour-

la perception l'équivalent de la proposition universelle : en effet, quand je perçois la blondeur de Paul, suivant la manière de percevoir propre à un esprit humain, j'entends ou je sous-entends que ïon (c'est-à-dire tout le monde) a perçu, percevra ou devra percevoir la blondeur de Paul, toutes les fois qu'on a remarqué ou qu'on remarquera son teint, — comme, lorsque je conçois la mortalité de tous les hommes, je veux dire que l'on a conçu, concevra ou devra concevoir la même idée et jamais l'idée contraire {devra concevoir, c'est-à-dire concevra si l'on remplit les conditions déraison et d'intelligence que je cro25 requises). Aussi Ton raisonne fort bien sur les (1) perceptions et sur les faits historiques qui sont essentiellement des jugements individuels (2). Que ne déduit-on pas, en histoire, d'une date bien avérée? Mais la proposition particulière des anciens logiciens se présente, de prime abord, comme une proposition non universelle, et, par ce caractère négatif, elle achève de démontrer que la vieille logique, •comme je viens d'essayer de la mettre en lumière, a construit son échafaudage sur la simple différence de l'affirmation et de la négation.

C'est dire, encore une fois, qu'elle s'est uniquement occupée de la croyance sans y prendre garde, mais de la croyance envisagée par un seul de ses aspects, avec un parfait oubli des autres. Le degré de conviction avec lequel les affirmations ou les négations dont il s'agit sont prononcées par l'esprit ne paraît intéresser nullement le logicien; et il ne semble pas se douter que' V importance du jugement universel se proportionne au degré de confiance qu'on a dans la fidélité de ses souvenirs personnels ou dans la sincérité des renseignements d'autrui sur la foi desquels on affirme ou on nie les observations qu'il exprime. Même quand il a pour origine l'abstraction rationnelle et non l'association empirique, la séparation de deux idées incluses l'une dans l'autre ou paraissant telles, et non la réunion de deux idées \ extérieures l'une à l'autre ou paraissant telles, l'analyse qui four- 'i

(1) Ce que j'accorde pleinement à M. Binet, c'est que la perception est la conclu- | sion d'un raisonnement. Quand je perçois qu'un son entendu par moi est un son de | «loche, je me suis rappelé que tout son affecté d'un timbre spécial est un son de ,^ <;loche (majeure), et j'ai remarqué que ce son a ce timbre spécial (mineure), d'oii j'ai conclu que c'est un son de cloche. f

(2) César était chauve ; cette médaille représente César ; donc cette médaille représente une tête chauve. — Desaix est mort le jour de la bataille de Marengo; la bataille de Mareugo a eu lieu en 1800; donc Desaix est mort en 1800.

nitles données du jugement est loin d'entraîner toujours la conviction avec une égale force, et, par suite, on n'est pas toujours également convaincu en affirmant la reproduction possible ou réelle du fait dit nécessaire un nombre illimité de fois, et en niant la réalité ou la possibilité d'une exception à ce fait. Le mathématicien, dont c'est pourtant le métier, comme l'a dit Taine, de fabriquer des vérités à priori, est tout autrement sûr de l'axiome d'Euclide sur les parallèles que d'un théorème mathématiques supérieures nouvellement découvert. A vrai dire, il ne sera bien persuadé de la vérité de ce dernier qu'après qu'il l'aura vu accepté unanimement ou à peu près unanimement (car l'unanimité même en géométrie est lente ô s'établir) par ses confrères ou par les maîtres de la science, filt-il maître luimême.

Il y a, en effet, toujours à tenir compte, si l'on veut expliquer une généralisation quelconque, de la communication sociale des croyances; et je m'étonne qu'on ait cru pouvoir, par les seules ressources de la psychologie, sans faire appel aux phénomènes sociologiques, tenter cette explication. Y a-t-il des idées générales dans l'esprit de l'enfant qui ne parle pas encore? En tout cas, y en aurait-il sans une prédisposition héréditaire due à l'usage de la parole chez ses parents et ses aïeux ? C'est fort improbable. Sans doute, la mémoire visuelle, auditive, tactile , renferme les traces des sensations passées, traces qui sont des signes pour nous, — pour nous seuls, avant que ces signes aient été à leur tour signifiés et singulièrement éclaircis par des mots, — j'ajoute même que ces signes-là, au moment où ils se représentent, ont lieu d'intéresser grandement l'animal, car ils lui permettent de classer jusqu'à un certain point la sensation qui les réveille, et, par une sorte d'action réflexe assimilable de très loin à un raisonnement, de prévoir la reproduclion prochaine d'une sensation accompagnée de plaisir ou de peine. Mais ce vague classement doit rester indéfiniment inconscient et incomplet, et les signes-images, pseudo-genres dont les sensations sont les pseudo-espèces, ne sauraient apparaître comma genres véritables, indépendamment de leurs espèces discernées elles aussi comme telles, ni être classés à leur tour dans des genres supérieurs. Pourquoi? Parce que, tant que l'esprit ne songe pas à communiquer ses images intérieures, il lui est inutile-

de prêter attention à elles isolément en l'absence de leurs sensations, et parce que, si par hasard il s'y arrêtait, il ne trouverait pas dans sa mémoire sensitive les genres supérieurs dont il s'agit, les images d'images, les signes de signes, que les mots d'une langue peuvent seuls lui fournir, et à défaut desquels ces marques sensitives ne s'auraient s'organiser le moins du monde. Dans un esprit formé, c'est-à-dire qui parle, une sensation se rattache à l'image (semblable ou différente), qu elle évoque, de la môme manière que cette image elle-même se rattache à son nom, qu'elle évoque aussi, et de la môme manière que ce nom se rattache à un nom plus général par lequel on le définit. L'image visuelle ou tactile de mon couteau est en quelque sorte le mot dont le contact ou la vue de mon couteau est le sens ou l'un des sens, de môme que cette image est le sens ou l'un des sens du mot couteau^ et de môme que le mot couteau est le sens ou l'un des sens du mot outil. Le rapport de la sensation à l'image s'est modelé à la longue sur celui de limage au mot. — Ainsi, c'est le besoin de communiquer à d'autres esprits ses propres images, besoin créé et servi, développé et satisfait parallèlement, par le langage au cours de ses progrès, qui a seul permis à ces images de se préciser d'abord, d'apparaître comme «lies distinctement par une sorte de généralisation embryonnaire, puis de se généraliser en idées susceptibles d'apparaître elles-mêmes comme telles, sous la forme indispensable des mots de la langue. Et quand, devenu de la sorte tout verbal, l'esprit est devenu par conséquent tout social par son habitude de penser à l'usage ou à l'adresse d'autres esprits, eux-mêmes orientés vers d'autres, il est clair que le jugement universel ne saurait jamais se limiter à exprimer des expériences ou des analyses personnelles, jointes aux prévisions personnelles suggérées par ces expériences ou ces analyses, mais qu'il doit inévitablement, essentiellement, comprendre l'idée, implicite ou explicite, des expériences ou des analyses d'autrui, et des prévisions d'autrui. C'est dire que le jugement universel se compose en majeure partie non de certitudes, de convictions superlatives auxquelles certains esprits refusent à tort le nom de croyances, mais bien de croyances contestables et souvent extrêmement faibles. C'est donc une lacune très grave de n'avoir paru attacher aucune importance à cette considération des degrés de foi.

Avant de montrer les suites de celte négligence, j'ouvre une parenthèse pour me demander d'où provient ce besoin de généralisation et de classification auquel l'idée générale et le jugement universel donnent satisfaction, mais qu'ils supposent avant tout. Pourquoi, à la vue ou à l'idée d'un objet, si nouveau qu'il soit pour nous, sommes-nous portés à chercher en lui des ressemblances avec d'autres, à le décomposer en ces simiUtudes élémentaires et à le croire à priori susceptible de se reproduire tout entier un nombre indéfini de fois? Parce que nous vivons dans un monde essentiellement répétiteur, oii même ce qui ne se répète pas, par exception, la nuance individuelle la plus fugitive, aune tendance manifeste à se répéter, et parce que nous-mêmes, participant à cette tendance unanime et profonde, vivant parle cerveau, « organe essentiellement répétiteur » aussi, nous ne songeons toujours qu'à nous répéter ou à répéter autrui de mille manières, par nos habitudes machinales ou par nos imitations moutonnières dont se composent au fond nos caprices les plus singuliers et nos innovations les plus libres. Et voilà peut-être ce qui explique la fécondité logique du rapport de ressemblance; c'est qu'il implique un rapport de répétition, c'est-à-dire de filiafîon et de causalité (i). — Pourquoi, en outre, éprouvons-nous le besoin de coordonner entre elles, par une classification savante, par une superposition d'espèces et de genres de plus en plus élevés, ces exemplaires réels ou possibles de chaque chose qui vient de se présenter à nous comme un modèle à copier? Parce que la nature n'est pas seulement une répétition, mais une répétition variée, et que notre esprit s'est formé à son image. Si tout en elle était répétition, il n'y aurait qu'un genre sans espèces, c'est-à-dire que similitudes sans diflérences ; si tout en elle était variété, il n'y aurait que des espèces sans genre. Notre classification mentale de genres et d'espèces, sur laquelle se fonde toute notre faculté de raisonnement, n'a donc été rendue possible, 'Comme cette faculté elle-même, que par le caractère de répétition

tl) Quand une sensation nouvelle rappelle son image qui lui ressemble (d'ailleurs bien vaguement) est-ce celle-ci, à raison de sa ténuité et de sa fragilité, qui se rattache et s'appuie à celle-là? Non, c'est l'état fort qui se recoiiualt la copie de l'état faible antérieur à lui et qui se subordonne mentalement à ce vague modèle. Ce n'est donc pas l'intensité du sentir ou de l'imaginer qui est efficace dans cç jugement de perception. Ne vaut il pas mieux observer qu'à l'état faible est inhérente une foi forte dans sa réalité antérieure?

variée, propre à Tunivers où nous vivons. — En se pénétrant de cette explication, on voit sans peine ce qu'il y avait de factice et de faux, pour une bonne part du moins, dans la réforme de Morgan etd'Hamilton. Leur tentative part de ce principe qu'on doit pouvoir préciser numériquement la proportion suivant laquelle le sujet est contenu dans le prédicat, ou du moins que cette proportion existe toujours. Au lieu de : « les mammifères sont vertébrés », on devrait dire par exemple : « les mammifères sont le dixième des vertébrés ». Mais, en admettant que cette proportion fût connue et fût exacte pour le moment, elle ne doit avoir aucune valeur à nos yeux sous peine de nier cette possibilité de répétitions sans fin, sans nombre, que nous avons jugée essentielle à toute réalité non conventionnelle. Savons-nous et pouvons-nous savoir les espèces nouvelles que le type vertébré en général, que le type mammifère en particulier, peuvent émettre en des circonstances données? Et ces espèces possibles indéfinies, ne les constituent-ils pas autant et plus que toutes leurs espèces réelles, éteintes ou vivantes? — Mais, quoi qu'il en soit de cette hypothèse accessoire, refermons notre parenthèse.

Recherchons maintenant les transformations qu'opéreraite d'abord dans la théorie du syllogisme, puis dans le système en, tier de la Logique, et aussi de la Téléologie, le point de vue auquel nous nous plaçons.

Une conduite est en désaccord avec elle-même, tantôt parc que les moyens employés ne sont pas propres à atteindre le but, tantôt parce que, en employant les moyens appropriés, on s'y attache avec une ardeur disproportionnée au désir qu'on a de voir le but atteint, c'est-à-dire plus forte ou plus faible que ce désir dont elle ne devrait être que la réapparition sous une autre forme. Si, par exemple, pour avancer dans sa carrière, un fonctionnaire se fait recommander par un ennemi du ministère, on peut dire qu'il est dépourvu de finalité ; mais il ne l'est pas moins si, pour obtenir un petit avancement qu'au fond il souhaite médiocrement, il se laisse aller à faire toutes sortes de démarches

qui lui coûtent beaucoup auprès de personnages d'ailleurs influents De môme, une population ouvrière se conduit d'une manière peu sensée quand, pour développer sa prospérité, elle impose par la grève des salaires exagérés, qui vont avoir pour eiïet de faire écraser son industrie parla concurrence étrangère; mais quand, dans le but de se créer un nouveau débouché colonial qu'elle désire un peu, pas beaucoup, une nation industrielle fait à grands frais d'hommes et d'argent une expédition lointaine, où elle déploie tout son enthousiasme paliiolique, non snns succès du reste, on peut dire, — et c'est ce qu'on dit en eiïet de beaucoup de peuples, et non pas seulement de notre p'iys, — que cette manière d'agir n'a pas été très conséquente. L'inverse est aussi fréquent. Combien de fois, en vue d'un immense intérêt national, qui Initient cependant fortement à cœur, un gouvernement fait-il ce qu'il faut faire, mais niolleinent et sins énergie, comme un cbrétien qui, tout en souhaitant passionément de gagner le ciel, récite ses prières avec distraction!

II y a donc deux manières de pécher contre la téléologie. Il y a aussi deux manières analogues dépêcher contre la logique, dont la téléologie, y compris la morale, n'est qu'une application à la vie pratique. Tirer de deux prémisses une conclusion qui n'y est pas contenue, c'est éli-e illogique; les logiciens jusqu'ici ne se sont occupés (jue de celte façon de mal raisonner. Mais, en second lieu, on peut, tout en conchKinl juste, être inconséquent, si, de prémisses posées avec uncei'lain doute, on déduit une proposition affirmée avec une entière conviction, ou vice versa. (1). Pourquoi ce S(;con;l gciu'e d'inconsé(|ue[ice, si fréquent pourtant, passe-t-il inaperçu?

Je l'ignore. Certainement il imi)orte de remar(|uer, avec la logique ordinaire, que de deux prémisses négatives on n;' ()eut rien conclure (ce qui pourtant n'est pas toujours viaii ou que deux prémisses affii'inatives ne sauraient engeudri'C une négation. Mais vraiment il faut être bien disli-ait [)()ur violer de telles règles en raisonnant, au moins en ce qu'elles ont d'exact. Au

(1) C'est ainsi qu'il y a deux manières de mentir : ruue, rt'litiveineiit assez rare, qui consiste à dire ce qu'on ne pense pas ; l'.'utre, très romniunt» dans la vie privée et surtout dans la vie politique, (|ui consiste à afliniu'r avec éiierf;ie ce (|u'oq pense avec doute, il est hici peu de philosophes nu-tnes qui, tels tjue Cournot, ne se bornent pas à exprimer etaclemeut leurs pen<!ées, m lis s'etlorcent de sugj^érer «u lecteur la mesure exacte de la couliauce qu'elles leur iuspireut,

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