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, Nous avons vu que les catégories fournies par le langage et critiquées par la philosophie sont douteuses. Réveillée par la logique de Hegel, la question de leur valeur s'offre encore à nous sous une autre forme, celle de la méthode. Là surtout, Hegel se montre l'adversaire de Kant.
Après avoir distingué les jugements analytiques, qui ne sont que des délinilions explicatives, d'avec les jugements synthétiques, qui nous apportent de nouvelles notions, Kant se demande comment il peut exister des jugements synthétiques à priori, ou comment nous pouvons concevoir à priori des idées nouvelles. J'admets et je comprends, disait-il, que l'empirisme nous procure des idées nouvelles, mais en dehors de l'empirisme je ne vois pas que nous puissions aller d'une idée à une autre, différente de la première, mais seulement à une idée déjà contenue dans celle que nous posons d'abord. Il n'y a donc point de jugements synthétiques à priori. D'où il conclut que nous ne pouvons rien connaître qui ne soit donné par l'empirisme, et que, par conséquent, nous ne pouvons rien savoir de certain sur ce qui est transcendant et nous intéresse le plus, comme Dieu, la création, l'immortalité de rame, etc. Ainsi parlait Kant, du moins dans sa philosophie théorétique ou spéculative, tandis que dans sa philosophie pratique, et sans qu'on puisse deviner l»our(pioi , il affirmait que Thomme trouvait dans sa
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uuusciiencB une réponse salistuisaiile à ces questions 1
IransceDilanles.
Hegel lie put se contenter île cette modestie théoré- \ tique de Kant. ACn d'établir l'insiifEBance de la raison, ce dernier avait remarqué qu'elle tombe dans des aati- DomieH insolubles aussitât qu'elle sort de l'empirisme. Car elle prouve aussi bien, disall-il, que Tespace doit i être infini que fini, que le monde a dû ou qu'il n*a pas | dû commencer, etc. La raison pose deux alternatives incompatibles, mais dont l'une ne saurait vaincre l'aulre^J attendu que le spectre de celle qu'on réfute reparaît toujours. C'est comme dans la tragédie de Sfaakspeare où 4 l'on voit reparaître le spectre du roi défunt, et où tes amir I de Hamlet s'écrient : « Il faut qu'il y ait quelque chose f d'absolument faux dans notre royaume, puisque cette apparilion revient. >> Semblable aux amis de Hamlel, | Kant se contente d'être le spectateur impassible de celle contradiction ou de ce désordre, tandis que Hegel se j met à l'œuvre pour rétablir l'barmonie entre ce qtii est et ce qui doit être. En d'autres termes, le premier, voyant qu'il y a des antinomies, et que les résultat» I trouvés par la raison se contredisent ou s'annulent, ^ s'arrête là ; tandis que le second cherche l'accord en- Ire les principes et les faits, entre la raison et ses résultais.
Saliefaisante pour Kant, la théorie de l'incapacité de I l'esprit buniain ne contente pas Hegel, et ce sont peut-l être justement les antinomies de son prédécesseur qui ■ l'ontconduit et pousséàsa méthode négative, qui n'oBleBl" ri'alilé que l'antinomie réduite en système. Car vnyaatfl
que le canon de l'identité qui avait gouverné la logique depuis Aristote jusqu^à lui, se trouvait en défaut, puisqu'il admettait les antinomies, illui substitua une nouvelle règle destinée, selon lui, à résoudre ces antinomies apparentes. C'est ainsi qu'à la logique ancienne et bien connue qu'on pourrait appeler la logique de l'identité et qui a pour axiome qw'une chose qui est ne saurait être le contraire de ce qu'elle est, il opposa sa propre logique selon laquelle tout ce qui est est aussi le contraire de ce qu'il est. Par ce moyen, il avance à priori ; il pose une thèse d'où il tire une nouvelle synthèse, non pas directement, comme on croyait pouvoir le faire avant lui, mais indirectement, par l'intermédiaire de r antithèse*
Thèse, antithèse, synthèse, voilà donc la marche du développement de sa philosophie. Il croyait que les vérités nouvelles qu^il découvrait et qui s'offraient à lui sous cette forme de trilogie, lui arrivaient réellement par celte méthode. Mais de même que l'on se trompait avant lui, en croyant qufi Ton pouvait passer d'une thèse à une autre par la seule règle de l'identité, ce que Kant trouvait impossible et ce qui le poussait à se demander comment on pouvait faire des jugements synthétiques, Hegel se trompait aussi en croyant que sa règle antithétique suffisait seule à embrasser et à comprendre les variétés infinies dans lesquelles le monde et le moi se développent.
Sa logique est une exception à la règle qui dit que tout le monde est content de son esprit. L'ancienne logique était toujours satisfaite de son esprit et de ses ré-
i;M) remarques.
siiltats, tandis que celle de Hegel n'est jamais contente dés siens et oppose toujours une nouvelle négation aux résultats qu'elle vient d'obtenir. En cela elle a grandement raison, car si Ton veut avancer, il ne faut jamais s^arrèter à ce que Ton a trouvé, et c'est cet esprit de négation qui a conduit Fauteur de cette philosophie à tant de merveilleuses découvertes dans toutes les parties de la science. Mais il avait tort de poser comme règle logique cette maxime qui n'était que le stimulant qui le poussait en avant en renversant tout ce qui pi%tendait se fixer ou s'arrêter devant lui.
Hegel a fait brèche dans les catégories en montrant que chacune d'elle est en partie vraie et en partie fausse. Voilà l'immense résultat qu'il a obtenu sans le savoir, car il croyait parvenir à tout autre chose, et surtout à prouver que toutes les catégories étaient vraies. Et cela se montre principalement dans ses travaux éthiques et historiques, qu'il avait fait précéder dans une préface fameuse de ces mots étranges : Que tout ce qui se fait est raisonnable.
Nous croyons donc que la méthode de Hegel est insuffisante, et que d'ailleurs ni lui ni aucun autre philosophe n'a jamais commencé par se faire une méthode. Car on entend par méthode une forme qui soit plus simple que les développements auxquels /elle conduit, et Ton peut être certain à l'avance que, pour être vraie, elle ne saurait être aussi simple qu'on aimerait à l'avoir. Le développement du monde n'étant pas simple, la méthode elle-même avec laquelle nous le suivons ne saurait non pins êtro simple, Tl est étrange que les trilogies
au moyen desquelles avance la pliilusopliie de Hegel, aient pu si longtemps passer dans toute T Allemagne pour une méthode sérieuse. Peut-on croire que les variétés si riches qui nous entourent , comme la vie, Tesprit, rame, Tamour, la vertu, etc., soient partout et toujours le résultat d'une même trilogie : thèse, antithèse, synthèse. Trop monotone ou trop uniforme pour Thomme, cette marche dialectique le serait encore bien plus pour l'absolu ou Dieu, qui cependant, selon Hegel, aurait dû suivre constamment cette marche sans en dévier jamais dans aucun de ses développements.
On peut établir, je crois, que Tabsence de méthode est ce qui pousse réellement le philosophe. Il faut qu'on ne soit jamais content de ses découvertes ; c'est le seul conseil à donner à ceux qui demandent une méthode dans la recherche de la vérité, et c'était aussi sans doute la méthode de Hegel. Dès qu'une forme se présentait, il la niait ou il lui faisait une opposition directe, et grâce à cette opposition, sa forme prenait un nouvel aspect. Et quand il croyait avoir embrassé ou saisi les catégories à l'aide de sa méthode, ce n^était en réalité que la force prodigieuse de son génie qui les avait pénétrées sans l'assistance de sa méthode. C'est pourquoi la doctrine de Schelling, qui dit qu'au lieu de méthode le philosophe arrive par intuition spontanée aux idées nouvelles, me paraît la seule vraie, jusqu'à ce que nous arrivions, si c'est possible, au dernier degré de la connaissance. Car une pensée n'existe que virtuellement tant qu'elle n'est pas formulée dans le langage, et la langue, comme les idées antérieures, sont autant de
chaînes ou creiitraves dont le moi se délivre en se plongeant dans les profondeurs mystérieuses de son unité. Toutes les fois qu'il recherche des idées nouvelles, le moi se ramène à Tétat naissant (status nascens), pour se fixer ou se cristalliser aussitôt après. La forme qu'il avait auparavant doit s'effacer ou se taire un moment, mais pour embrasser le moment d'ensuite une forme ou une cristallisation nouvelle. La méthode de Schelling est cet état naissant, état nécessaire, mais non définitif. Répétons-le donc : c'est en ne se disant jamais content de la forme à laquelle il arrive, que Tesprit atteste et prouve sa liberté absolue; car aussitôt qu'une forme le satisfait, elle le domine ; il en'devient l'esclave. Mais, d'autre part, s'il voulait être toujours et tout à fait libre, il n'aurait plus de connaissance. Il faut donc que la forme et la liberté se succèdent et s'intenx)mpent sans cesse pour se faire équihbre.
La seule méthode possible et vraie est donc celle que Schelling a caractérisée lorsqu'il a dit que le moi se plonge dans la profondeur de son essence informe pour y puiser les formes ou catégories nouvelles qu'il met au jour. Mais nous avons déjà vu que chaque catégorie prise isolément ne saurait être vraie, et nous voyons maintenant que la méthode de Schelling, dans le sens que nous lui revendiquons ici, suppose que toutes les catégories ensemble marchent d'accord vers la vérité sans pouvoir jamais la saisir entièrement. Ce double résultat nous place entre la modestie excessive de Kant et la prétention orgueilleuse de Hegel, et la croyance conserve en outre, dans cette méthode , sa valeur abso-
lue. Car si, d'un c<Mé, notre entendement n'arrive jamais à une connaissance parfaite et absolue de Dieu, nous pouvons être certains, d'un autre côté, que grâce à la conscience, cette connaissance ne nous fait pas défaut dans la pratique de la vie. En effet, avant même que notre esprit ait pu, à Taide de catégories, se faire une idée nette et précise du devoir, la conscience commande impérieusement ce qu'il faut faire ou omettre, à tel point que parfois l'intervention des catégories attriste et fausse les intuitions de la conscience, et que tout un peuple se laisse quelquefois entraîner par de faux raisonnements en dehors de la ligne droite , en supposant vertueuses ou coupables des actions particulières qui ne le sont pas. Nous ne devons donc pas tant regretter l'insuffisance du savoir, qu'en tirer au contraire une grande satisfaction, puisque l'immense majorité des individus n'arrive jamais au degré le plus élevé de la science à chaque époque, tandis que tous sont également tenus de pratiquer la vertu. Quand on accomplit un acte, ce n'est pas une ou plusieurs des catégories du moi qui s'y trouvent intéressées ; c'est le moi tout entier qui agit, tandis que Tentendement n'avance qu'en se partageant. Ce n'est donc pas le Vrai, mais le Bien, qui est réellement notre but ; nous possédons l'idéal, non comme distinct, mais comme instinct; non dans la connaissance, mais dans la conscience.