II. — JUGEMENTS RÉFLÉCHTS
L^ forme qui précède nous dit que le sujet n'existe pas seul, mais qu'il a un prédicat, c'est-à-dire un rapport à une chose qui existe hors de lui. Le jugement réfléchi a pour objet de traduire explicitement cette vérité. Les mots comme utiley dangereux^ instinct, gravitation^ etc., etc., qui supposent tous un acte de réflexion et non plus de simple apeixeptiony servent à formuler les jugements de cette classe, dans lesquels le général devient l'expression du rapport établi entre deux choses différentes.
Dans le^ jugements précédents, nous disions, par exemple , ce violet ou cette fleur est bleu , et par là nous considérions le sujet ou la chose individuelle I, comme existant par elle-même; dans le jugement réfléchi^ au contraire, en disant, par exemple, cette plante est salutaire, outre la chose en elle-même, nous pensons toujours à quelque autre chose, comme à la maladie que la plante peut guérir. La plupart des raisonnements qu'inspire le sens commun se font avec des
jugements de cette famille ; car plus une chose est concrète, plus elle offre de rapports que Ton peut formuler sous de pareils jugements.
Dans les jugements de la première forme, le sujet ou Findividuel I était regardé comme la chose principale et à laquelle le prédicat ou le qualitatif semblait seulement adhérer. Dans la deuxième, au contraire, c'est le prédicat ou le général G qui devient le plus important, tandis que le sujet parait seulement lui être inhérent, comme on peut le voir dans ces exemples :
Le bonheur humain
L'homme est mortel.
Toute matière est pesante.
Toutes choses sont périssables.
Certaines formes de la matière sont élastiques, etc.
Dans ce dernier jugement nous disons que l'élasticité est une propriété qui convient plus ou moins à toutes choses, mais plus particulièrement à quelques-unes. Le sujet a donc perdu le caractère purement individuel qu'il avait dans la forme précédente, pour devenir général et changer pour ainsi dire de rôle avec le prédicat, qui, précédemment, avait seul fonction d'exprimer une- notion générale vis-à-vis de son sujet exprimant une chose in-
ftES JUGEMENTS. il
(liviiluelle. Par là les rôles du sujet et du prédicat cessent d'être différents; le général et l'individuel peuvent se substituer Tun à l'autre. Mais, quand nous disons tous les corps sont élastiques, ou quand la généralité entre expressément dans le sujet, ce n'est plus un fait que nous exprimons, c'est une nécessité ; ce n'est plus seulement un jugement d'aperception ni même de réflexion que nous formulons, c'est un jugement qui porte en luimême sa nécessité. Ce nouveau progrès ou ce passage du jugement réfléchi au jugement nécessaire est déjà pressenti dans le langage commun qui sait fort bien que ce que Ton peut dire de tous les individus convient nécessairement à Tespèce, et se trouve revêtu pour ce motif d'un caractère de nécessité. Nous disons tous les hommes , toutes les plantes , aussi volontiers que nous disons l'homme^ la plante, et ces deux locutions traduisent également un jugement nécessaire. C'est ainsi que les jugements réfléchis tendent par eux-mêmes à se corriger et à se compléter, ou à se transformer en jugements nécessaires.
in. — JUGEMENTS NÉCESSAIRES.
Dans les jugements de cette forme, le sujet et le prédicat ont entre eux des rapports si intimes que l'un est
la véritable essence ou la substance de l'autre , et réciproquement ; et de plus, ils sont Tun et l'autre subordonnés entre eux comme l'individu l'est à l'espèce dont il fait partie. Dans ces jugements on affirme que le général, qui est exprimé par le prédicat, existe à la fois dans plusieurs individus. En voici des exemples :
La violette est une fleur.
Cet anneau est cTor.
L'or est un métal.
La copule est qili, dans les jugements d'aperception, marque simplement l'existence, et qui, dans les jugements réfléchis, exprime une relation, prend dans cette troisième forme de jugements un sens plus complet qui emporte avec soi l'idée d'une absolue nécessité.
Il serait absurde, par exemple, de vouloir comparer ces deux sortes de jugements :
L'or est cher, L'or est un métal,
et de les mettre sur la même ligne ou de les croire à distance égale de la vérité. Le premier n'a rien à faire avec la nature de l'or ; il ne concerne que son rapport à nous et au travail que nous employons pour nous le
procurer; tandis que le deuxième porte sur Tessence même de la chose.
Mais la nécessité, qui est le caractère essentiel et distinctif de tous les jugements dont nous nous occupons maintenant, n'est pas toujours exprimée dans la forme. Quand nous disons, par exemple : L'or est un métal ^ celte première forme simplement affirmative ou catégorique du jugement nécessaire, implique sans l'expliquer la nécessité à laquelle elle prétend. C'est celle dont la philosophie de Schelling fait constamment usage. Dans la plupart des cas, c'est le genre (comme métal) et ses espèces (comme l'or, etc.), rangées selon l'ordre de leur subordination, qui servent à formuler ces jugements; mais ils y entrent d'une manière vague et indéterminée, puisque le principe et le but de cette classification des espèces semblent être complètement abandonnés à notre choix.
Cette forme, l'or est un métal, sous-entend, mais ne dit pas ouvertement, que la qualité de métal ne convient pas seulement à For, mais qu'elle appartient aussi à l'argent, au cuivre, au fer, etc.; d'où il suit que ce jugement ne porte pas en lui-même la preuve ou la raison de sa vérité et de sa nécessité.
Cette raison, nous la trouvons exprimée dans la* seconde forme des jugements nécessaires, qui est la forme
r,0 LOGIQUE SUBJECTIVE.
HYPOTHÉTIQUE OU Conditionnelle dont voici la formule :
Si cette chose est, il faut que cette autre chose soit aussi ;
et dans laquelle, comme on le voit, la nécessité du rapport entre les deux termes se trouve formellement énoncée. Aussi se sert-on de cette forme pour traduire une raison et ce qui s'ensuit , un conditionnel et ses conditions, une cause et ses effets. Mais ici, l'essence ou l'existence du sujet et du prédicat ne se trouve ni posée, ni même supposée ; on n'en tient presque aucun CQmpte pour porter toute son attention sur leur rapport. Car les jugements de cette forme ; Si A est, B est ; ou bien B est la cause de A ; ces jugements, disons-nous, nient presque, plutôt qu'ils ne l'affirment, l'existence des deux termes A et B, en nous montrant que ni A ni B ne peuvent exister seuls, pour eux-mêmes, puisqu'une partie de l'existence de A se trouve en B, ou si l'on veut, que A n'est pas seulement A, mais aussi B. La nécessité du rapport ou du jugement est devenue manifeste, mais l'existence ou l'essence des termes s'est presque évanouie.
Sans perdre l'une, nous recouvrons l'autre dans la forme disjonctive, qui est la troisième et dernière forme des jugements nécessaires. Elle embrasse et comprend
• DES JUGEMENTS. -il
la définition complète d'un genre ou d'une espèce tout entière, de la manière suivante :
A (un genre quelconque) est ou B, ou C, ou D, j(variétés d'espèce dont la réunion constitue le genre),
ce qui veut dire que le genre A contient à la fois B, C, D, qui sont ses seules espèces et toutes ses espèces. Nous avons donc ici, d'un côté, le général A, et d'un autre côté, toutes les particularités ou individualités B, C, D. Les deux termes ou les deux extrêmes du jugement ont donc la même valeur et la même étendue. Cependant, ce jugement n'est pas identique, comme il le serait en pareil cas dans les jugements qualitatifs où nous disions, par exemple, un violet bleu est un violet bleu. Tci, c'est plutôt la nature complète du sujet qui se trouve spécifiée dans le prédicat sous un caractère d'absolue nécessité ; car nous avons d'une part, dans le sujet, la généralité toute seule et pour elle-même; et d'autre part, nous avons dans le prédicat toutes les variétés d'individus dans lesquels le sujet s'est réalisé. Il paraît donc d'après cela que le sujet et le prédicat ne diffèrent plus entre eux que dans la forme.
Maintenant, si nous étudions attentivement ce quo nous dit cette forme,
o2 LOGIgUE SUBJECTIVE.
A est OU B, ou C, ou D,
nous voyons qu'elle exprime tout aussi bien une disjonction qu^une conjonction. Car dans cet exemple, À est aussi bien B que C ou D; mais il y a disjonction entre B et C, entre G et D, qui ne sauraient jamais être identiques.
Si la division d^un genre entre ses espèces, constatée par Texpérience ou par la science, n'est pas encore revêtue du caractère de certitude ou d'exclusion qu'implique cette forme; ou en d'autres termes, si l'expérience a reconnu et classé un certain nombre d'espèces subordonnées à un genre, sans que la science ait pu nous faire entrevoir que ce nombre des espèces ferme ou remplit complètement le genre, et qu'aucune autre espèce ne peut plus exister ; il est clair que cette connaissance n'a point encore atteint son but. Il lui manque cette forme de jugement dont nous parlons maintenant, et qui exprime que toutes les espèces ou individualités sont équivalentes ou identiques à leur généralité. Il faut, dans les jugements de cette forme, que les espèces et les individus ne s'écartent point de leur genre, ou que, leur corps et leur âme, pour ainsi dire, soient en parfaite harmonie, et qu'aucune de leurs individualités ou formes particulières ne répugne
à ridée générale dont ils sont la vivante expression. Tout ceci se trouve implicitement exprimé dans cette forme :
A est ou B, ou G, ou D.
Mais ce que nous voyons enveloppé ou sous-entendu dans <;ette forme disjonctive des jugements nécessaires, se traduit ouvertement et prend une forme manifeste dans les jugements du degré supérieur, dont il nous reste à parler, qui sont les jugements idéals ou selon Tidée.