I. — rUE.MIÈr.E FOILMK
Syllogisme qualitatif ou de siuiple aperception.
Ce syllogisme nous dit dans sa conclusion que l'individuel est le général,
en se servant du particulier comme de moyen- terme entre l'un et l'autre :
Ce qui veut dire que l'individuel est subnrdonné ou compris dans le particulier, qui Test à son tour dans le général. En d'autres termes, ce syllogisme nous montre
DKS SYLLOOISMKS.
que le particulier est uni à l'individuel comme le général l'est au particulier; le rapport de P à I est le même que le rapport de G à P. Le moyen-terme est donc ici le particulier P, qui figure dans les deux prémisses avec un rôle différent. Il est sujet dans la majeure et prédicat dans la mineure. Par là, l'idée se trouve divisée eu ses deux éléments extrêmes, le général et FindividueL entre lesquels elle se place aussi sous forme de particulier ou de moyen-terme.
L'individuel I est une chose quelconque dont le particulier P marque une de-î nombreuses qualités, c;»mme le général G, à son tour, marque une des nombreuses qualités du particulier P. Ce syllogisme ne tient donc aucun conqMe de toutes les autres qualités que le parlicjdier Pet l'individuel I peuvent avoir, pour ne s'occuper que d'une d'elles marquée par le général G. Le celte inatlen'ion il s'ensuit que ce syllogisme n'a rien de commun avec la vérité; car à la place du moyenterme P, on peut mettre une seconde, une troisième l):uticularilé, connne aussi placer la même proposition mineure sous un grand nombre de nrijeures différentes. La chose individuelle l sera toujours mise plus ou moins en rapport avec le général G ; mais on n'est poirit néc(^ssité par cette forme de syllogisme à l'unir plutiM à l'un qu'à l'autre de tous les moyens-termes qui peiî-
ei
LOC.IQLE SUIÎJECTIVE.
vent lui convenir, et toujours un moyen-terme différent ou une autre proposition majeure conduiront à r.n l)rédicat ou à un résultat différent. Or, non-seulement ces prédicats auxquels on arrive peuvent différer Tun <le Taulre, mais il peut se faire aussi qu'ils soient tout bonnement contradictoires, quoique les prémisses et les conclusions soient, dans les deux cas, parfaitement irréprochables. Si du moyen-terme qu'une maison a été recouverte de couleur bleue, on déduit syllopistiquement qu'elle est bleue, le syllogisme est très-juste, et pourtant il peut se faire que la maison soit verte, ayant d'alxird été recouverte de couleur jaune, ce qui seul nous conduirait à conclure qu'elle est jaune. Si du moyen-terme de sensibilité on conclut que l'homme n'a ni vertu ni vice, parce que la sensibilité en ellemême n'est ni vertu ni vice, le syllogisme est juste, mais la conclusion est fausse, attendu que l'homme n'est pas seulement un être sensilde comme les animaux, mais qu'il est de plus intelligent. L'essence concrète de l'homme comporte à la fois le moyen-terme de sensibilité et celui d'intelligence. Du moven-terme de la gravitation de la terre et des autres planètes ou comètes vers le soleil, on déduit logiquement que ces astres doivent tomber dans le soleil; mais en réalité ils n'y tombent [.as, parce qu'ils sont en même temps pour eu\-
DES SYLLOGISMES
mêmes des centres de gravitation, ou, comme (»n dit, parce qu'ils ont aussi une force centrifuge. Dans l'Hltat, enfin , on peut du moyen-terme d'association tirer le communisme, et du moyen-terme d'individualité des citoyens tirer le suppression de l'État, afin de ne porter aucune atteinte à cette liberté individuelle ; suppression qui, pour le dire ici, a été poursuivie dans le cours du moyen âge en Allemagne, où le pouvoir de l'empereur a été détruit par les vassaux qui n'avaient en vue que ce moyen-terme de liberté, et ne tenaient pas compte du moven-terme d'association.
L'imperfection de cette première forme de syllogisme est, comme ou le voit, bien manifeste. Aussi n'y a-t-il rien de plus plaisant, en vérité, que ces syllogismes qui sont purement formels, puisqu'il n'y a point de raison pour qu'on prenne pour moyen-terme lui particulier plutôt qu'un autre parmi tous les possibles. En telle sorte que quand bien même une déduction serait régulièrement" suivie d'un bout à l'autre dans cette forme de raisonnement, on n'arriverait cependant h rien, attendu qu'on peut toujours y introduire d'autres moyens-termes, d'où se déduiraient tout aussi logiquement des conclusions diamétralement opposées. Les antinomies de Kavit proviennent de cette latitude que laisse toujours cefîe forme de syllogisme.
LOGIQUE SL r.JKCTlVE.
On a tort daltribiier celte imperfection ou cette incertitude aux matières contenues dans ces syllogismes, et de dire que la logique, ne s'occupant que de la forme, n'a point à s'inquiéter de ces matières. C'est au contraire la forme même de ces syllogismes qui les rend imparfaits et qui les oblige à n'exprimer qu'une partie de la vérité; car c'est elle qui commande de ne prendre pour moyen-terme qu'une seule qualité on relation des choses, entre toutes celles qui peuvent leur convenir. El si la logique ne s'occupait, comme on le dit, que de la forme et non des matières du raisonnement, on pourrait peut-être en conclure qu'elle n'a pointa s'inquiéter du sujet que l'on choisit pour en faire le terme mineur; mais on ne devrait jamais avouer que son devoir n'est pas de nous garer ou de nous défendre contre la possibilité d'arriver logiquement, sur le même sujet, à des conclusions contradictoires.
Les logiciens parlent volontiers de cette première forme de syllogismes, et même ils ne parlent guère que de celle-là. Il fut un temps où Ton ne croyait pas pouvoir s'en passer, et où l'on n'admettait un fait expérimental ((u'après l'avoir soumis à cette épreuve et démontré par \ni syllogisme en règle. Mais nous venons de voir qu'on avait grand tort de se fier à cette manière de raisonner (pii ne saïu'ait contenir réellement la vérité. De nos
I>KS SYLI.OCISMES. «7
jours on a renoncé à ces formules, et la logique, pour cela, est presque tombée en mépris. Il ne faut pas croire cependant que ces syllogismes ne soient d'aucune valeur. Nous en faisons sans cesse et à tout instant. Ainsi, quand en s'éveillant le matin, en hiver, on entend le bruit sec des voitures dans la rue, et qu'on en conclut intérieurement qu'il a gelé pendant la nuit, on use de cette forme de syllogismes dont les applications se répètent mille fois par jour. Et puisque c'est celle que nous employons le plus souvent, il n'est pas plus ridicule de s'y arrêter qu'il ne l'est de connaître les fonctions du (îorps ou la manière dont il absorbe ses aliments ordinaires. Sans contredit, il est pour le moins aussi grave de connaître la figure de ces syllogismes que de savoir qu'il y a plus de soixante espèces de perroquets et cent trente-sept environ de veronica, sciences pour lesquelles on parait avoir d'autant plus de respect qu'on en a moins pour la logique. L'art de plaider des avocats roule sur cette connaissance, comme aussi les disputes des diplomates, lorsque deux puissances vionnent à occuper le même pays. La succession, la [position géographique, l'origine du peuple ou sa langue, etc., sont autant de moyens-termes (P) qu'ils mettent en avant. Dans les plaidoyers des avocats, on a souvent, d'un côte, pour le demandeur, la lettre d'un
m LOCigiE SLIUKCTIVK.
contrat ou la nécessité de ne point se perdre dans le vague, et de l'autre, pour le défendeur, la bonne foi ou l'équité, c'est-à-dire la nécessité de ne point interpréter judaïquement la lettre du contrat, s'il en ressort par ce moyen un sens évidemment contraire aux deux parties contractantes; ce sont là, disons-nous, les moyenstermes à l'aide desquels l'éloquence se donne carrière et fait de son mieux.
Aristote s'est occupé le premier des différentes formes du syllogisme, et il l'a si bien fait, que les logiciens de tous les temps n'y ont rien su ajouter. Voyons si nous serons plus heureux.
Notre première figure, comme on sait, est celle-ci :
Mais nous avons montré que dans ce syllogisme , le moyen-terme P n'est pas justifié, puisqu'il n'exprime pas une particularité essentielle ou caractéristique de I, mais seulement une de toutes celles qui lui conviennent et qu'on pouvait tout aussi bien choisir. La force dialectique qui nous pousse à corriger cette imperfection ou ce malaise de l'esprit, nous conduit à la seconde figure.
DKS SYLLOC.ISMES.
b. — Seconde figure.
P-I — G, ou G — I — P,
dans laquelle, comme on le voit, l'individuel 1 fait fonction de moyen-terme. Ici donc, c'est le particulier Pcpii se trouve mis en rapport, grâce au m()3'en-terme ou individuel [, avec le général G qui le détermine et le spécifie.
Cette vérité implicitement contenue dans la forme précédente, à savoir, que ce n'est pas tout le particulier P de la ciiose I, mais seulement une de ses particularités à notre choix, que nous prenions pour moyenteruie du premier syllogisme, cette vérité, disons-nous, se trouve explicitement exprimée et pleinement mise en lumière dans cette deuxième figure, qui nous montre que le moyen-terme P, que, dans le précédent syllogisme I — P — G, nous avions considéré comme un particulier, n'exprime en réalité qu'une particularité tout cà fait singulière ou spéciale, ou pour mieux dire, une simj>le individualité, qui se donne pour telle et fait ouvertement fonction de moyen-terme dans cette seconde figure.
Les trois propositions ou jugements de ce syllogisme, majeure, mineure et conclusion, sont de cette forme :
70 LOGIQUE SUIiJECTlVK.
l — P OU 1* — I (^majeure) I — G (mineure) F — G (conclusion)
Par où Ton voit que ce syllogisme alleste daireiiient son insuffisance, puisque la proposition mineure, I— <j^ n'exprime qu'un ces individuel, et que, par conscquent, la conclusion n'est tirée que d'une seule observation, Aristote et la plupart des logiciens ont donné à celte figure le troisième rang, mais pour les raisons qui précèdent, nous la nommons la seconde. La conclusion en est bonne si on ne la donne point pour générale et certaine, mais seulement pour vraie dans quelques cas, ( t par conséquent incomplète. — Exemple :
Caïus est savant, Caïus est homme, Donc quelques hommes sont savants.
Mais du cas individuel de Gains, ils serait f.iux de conclure que tous les hommes sont savants. L'incertitude de ce Syllogisme fait que Fon peut alterner ou i»ermuter les prémisses (Caïus est savant, Caïus est homme), et que Ton n'est point certain de celle qu'on doit faire nrijenrc ou mineure.
Nous avons vu tout à l'heure que la conclusion de la
DES vSYLLOGKSiMES.
première ligure, considérée comme certaine i^ar les logiciens, est incertaine en réalité, ou plutôt qu'elle ne contient qu'une partie de la vérité, et n'a par conséquent qu'une certitude restreinte ou limitée. La seconde hgure dont nous venons de parler fait apparaître cette incertitude, et l'on peut dire, pour ce motif, qu'elle est la vérité de la première. La force dialectique qui nous a poussé de l'une à l'autre nous conduit maintenant à la troisième.
c. — Troisième fgure.
I — G — V ou F — G — l
Dans la première ligure, nous disions qu'une chose individuelle I est une chose générale G, et nous arrivions à ce résultat par un moyen-terme P, qui nous apprenait que la chose individuelle I était une chose p.u-ticulière P. Il fallait donc, dans cette figure, que le particulier P servit de moyen-terme entre le général et l'individuel, tandis ipie dans la seconde figure, c'est l'individuel lui-même qui fait fonction de moyen-terme entre le général et le particulier. Mais si nous observons atlentivemenl cette seconde ligure, nous voyons que l'une des propositions [la mineure) est une gêné-
LOOIQIE SlBJliCilVK.
ralité G assignée à une chose individuelle I, et que, dans la conclusion, c'est encore la niènic généralité G que Ton assigne cette fois au particulier P. C'est donc en réalité le général G qui sert de lien entre les extrêmes, et qui, par conséquent, doit prendre la place de moyenlerme. Or, c'est précisément ce que nous offre la troisième figure :
ou P — G — I
Nous avons ici une particularité quelconque P assignée à une chose individuelle I par le moyen d'une généralité G. Cette forme ne se trouve pas dans Aristote ; mais ses successeurs, les logiciens du moyen âge et ceu v du nôtre, en ont parlé et en ont fait leur (piatricme ligure. Sa conclusion est forcément négative ; elle n'apporte aucun résultat et ne donne aucun [)rolit à la vérité non plus qu'à la science. Car nous avons :
C'est-à-dire :
P — G (majeure) 1 — G {mineure) I — P (continsion)
DES SYLLOGISMES
ra
En voici un exemple :
Majeure : Chez les hommes vertueux (P) on trou ce la
véracité (G); Mineure : Le menteur (ï) n'a pas la véracité (G), Conclusion : Donc le menteur (l) n'est pas vertueux (P).
Dans cette ligure, l'individuel menteur se trouve mis en rapport avec le particulier vertu, par le moyen du général véracité, qui se rencontre chez tous les hommes vertueux.
L'incertitude de cette forme fait que nous restons libres sur le choix de la prémisse qui doit servir de m;ijeure, et dans la conclusion, sur la faculté de mettre le prédicat à la place du sujet ou réciproquement. Car la conclusion qu un menteur nest pas vertueux ne se tire pas mieux de ce syllogisme que la même conclusion retournée que l'homme vertueux n'est pas menteur, proposition, comme on le voit, identique à celle déjà formulée dans la majeure et dans la mineure. Il faut donc que la force dialectique nous conduise à une nouvelle figure :
LOOIOUK .SIIB.IECTIVK.
DKS SYLL0G(S31ES.
il. — Quatrième figure.
G — G — G ouP — P— p
Nous avons vu dans le chapitre des jugements (pie le sujet et le prédicat ne sauraient cire identiques, bien que le jugement nous dise que le sujet est le prédicat. Il faut qu'il y ait entre eux quelque différence, et nous savons «jue le caractère essentiel du jugement est d'attribuer une notion générale à une chose individuelle, attendu que l'attribution d'une notion individuelle à une chose individuelle ne pjustitue pas un jugement, ainsi que nous Pavons fait voir par quelques exemples : César est né à Rome, il a fait la guerre des Gaules pendant dix ans, ou : J'ai bien dormi cette nuit, etc. La troisième forme du syllogisme qualitatif ou de simple aperception vient de nous montrer maintenant que l'on peut retourner la conclusion ou mettre le sujet à la place de son prédicat, et revenir ainsi à la proposition majeure. Ce qui n'était que possible ou en puissance dans la conclusion de celte troisième figure se trouve donc effectué dans la (lualrièmc :
ou
Cette forme se compose de trois jugements, majeure, mineure, conclusion, dans lesquels toute différence entre les sujets et les prédicats s'évanouit pour ne laisser qu'une identité absolue. C'est la forme mathématique du syllogisme qui nous apprend, comme on le fait dans cette science, que deux choses sont égales en- Ire elles lorsqu'elles sont chacune égale à une troisième. Ici c'est, bien encore une troisième chose ou notion qui intervient comme moyen- terme entre les extrêmes, mais elle n'a aucun rapport <Ie subordination avec la majeure non plus qu'avec la conclusion. Des trois propositions, majeure, mineure et conclusion, contenues dans ce syllogisme, chacune peut être indifféremment considérée comme prémisse ou comme conclusion. L'un des trois jugements, que pour des raisons quelconques on croit certain, peut à volonté se mettre h la place du moyen-terme et servir à prouver l'identité lies deux autres jugements que l'on était censé ignorer.
La certitude de cette forme de syllogisme mathématique lui a fait donner le nom d'AXio.MK, qui veut dire que cette certitude n'a pas besoin d'être [trouvée. Ou aime à faire l'éloge de celte ligure qu'on déclare la
76 LOGIQUE SUUJECTiVK.
plus claiie cl la plus précise; mais en réalité elle ii'esf si claire que parce qu'elle ne dit rien. Ce s\ llui^isme est purement formel ; la matière du raisonnement n'y entre pour rien. Il fait abstraction de toutes les qualités (pie les choses peuvent avoir^ pour ne considérer que leur identité. Sa clarté ne fait donc qu'attester son insuffisance. Nous avons vu que les conclusions des ligures Il et III sont partielles ou négatives et ne sauraient être appelées des raisonnements, mais plutôt des énonciations particulières de choses individuelles ; et nous voyons que cette IV« ligure est tout à fait vide et ne contient même rien qu'on puisse dire un jugement. Ainsi, il n'existe en réalité que trois figures de syllogisme qualitatif; et laquatrième qui montre que deu\ choses identiques à une troisième sont identiques entre elles, r.'est (juc le résultat futil ou négatif auquel ces trois formes nous conduisent.
Voici, en résumé, la marche dialectique que nous avons tenue jusqu'ici : les trois formes de l'Idée, ou le général, le particulier et Tindividuel, ont fait tour à tour fonction de moyen-terme. Dans la première figure, c'est le particulier P qui remplit cet office ; dans la seconde, c'est l'individuel; et dans la troisième c'est le général G. Mais, par contre, les trois formes de l'Idée ont aussi pris la place de la conclusion, et le résultat néga-
DES SVI.KOr.ISMES.
tif de ce mouvement nous a donné la quatrième ligure ou le syllogisme mathématique. D'où nous devons conclure que ce n'est pas seulement l'une ou l'autre des trois propositions du syllogisme qui doit servir de moven-terme ou de médiateur entre les extrêmes, et que l'insuffisance de ces trois formes du syllogisme qu::litatif ou de simple aperception provient précisément de ce que ce rôle de médiateur n'y est rempli que par ru\ seul des trois termes.
Dans ces figures, comme dans toutes celles où le moyen-terme exprime une abstraction et non point l'essence ou la substance propre de la chose ou du sujet à l'occasion duquel on provoque nne conclusion, il est clair que cette conclusion ne saurait être nécessaire (»u vraie, puisque l'esprit peut aussi bien choisir d'autres abstraction^5 qui ont autant de droit que la première à tenir lieu de moyen-terme et à nous apporter ainsi une conclusion différente. Le vrai syllogisme est donc celui où la relation entre l'individuel et le général se trouve exprimée, non par une abstraction quelconque n'ayant aucun rapport à l'essence même de la chose individuelle, mais par un moyen-terme qui embrasse tout le particulier P de cette chose et nous en donne la substance. Il faut que le sujet se médiate lui-même,et que le moyen-terme eu soit comme le produit nécessaire.
IH
LOGIQUE SLIUECTIVE.
exprimant son essence totale ou concrète. Ce vrai s^llogisnie n'est pas encore le syllogisme de ré/lexiondoni nous allons parler tout à l'heure ; c'est le syllogisme de nécessité qui nous occupera en dernier.
Aristote ne reconnaît que trois modes ou formes de syllogismes. Les logiciens du moyen âge ont trouvé la quatrième et fait beaucoup d'autres règles pour noirs montrer dans quels cas Tun des jugements de tel ou tel syllogisme doit être positif ou négatif, et dans quels cas la quantité des choses exprimées dans les prémisses ou dans la conclusion doit être générale ou particulière pour que cette conclusion soit valable. Mais toutes ces règles ne sont pour ainsi dire que mécaniques et ont été mises avec raison dans un complet oubli. C'est ainsi que les professeurs d'arithmétique confient à la mémoire des enfants im grand nombre de règles qui suiv posent toutes que l'élève ignore le principe de ces calculs. La chose est à la fois beaucoup plus simple et J>eaucoup plus profonde que ces messieurs ne le supposent. Leibniz (op. Il, p. 1), a cru devoir calculer la somme de toutes les formes possibles de syllogismes, et il en compte 2,0i8, qui se réduisent par l'élimination des inutiles, à 2i, qu'il nomme utiles et bonnes, et par les([uelles il croit que l'on peut découvrir de nouvelles notions. Mais Aristote s'est si peu préoccupé de toutes
DKS SYLLOGISMES.
ces règles, suivant lesijuelles les majeures, mineures et conclusions, sont tantôt positives et tantôt négatives, tantôt générales et d'autres fois particulières, qu'il n'aurait pu, en réalité, trouver aucune des vérités physiques ou métaphysiques dont il a enrichi la science, s'il les avait soumises à ces règles. Pour y arriver, il faisait usage de la méthode dialectique et spécidative, qui n'a rien de commun avec celle des syllogismes qualitatifs ou de la première classe.
Dans toutes les figures de ce syllogisme, en effet, les trois formes de l'Idée, ou le général, le particulier et l'individuel, ont pris tour à tour, comme nous Pavons déjà dit, la place du moyen-terme. Dans la première, I — P — G, les deux prémisses I — P et P — G n'avaient pas de moyen-terme. Dans la seconde, l'une des prémisses a trouvé son moven terme; P — G est devenu l* — I — G. Enfui, dans la troisième, l'autre prémisse trouve à son tour son moven-terme ; l — P devient î — G — P. Les trois jugements du syllogisme, c'est-àdire les deux prémisses et la conclusion, ont donc maintenant leurs moyens-termes; et par conséquent les trois formes de l'Idée ne doivent plus à présent se manifester d'une manière abstraite, mais par réflexion; ou, en d'autres termes, il faut maintenant que l'individuel I soit en même temps le général G, comme il l'est en
un
'*^<> LOGigiE SIBJKCTIVK.
effet dans la réalité. Or, cVst précisément ce que nnns allons voir apparaître dans les syllogismes de réflexion, on chacnn des termes se réfléchit dans les den.v antres. Les jugements ne sont pas prouvés, et c'est pour cela qu'on a besoin de faire des syllogismes. Mais, dans ces pvllogismes qualitatifs ou d'aperception, les deux prémisses sont de simples jugements distincts ou séparés Tun de l'autre, puisqu'elles sont formellement données d'une manière abstraite, et comme exprimant des choses individuelles ; ce qui ne répond pointa l'idée qne nous avons du syllogisme, et dans lequel il fant que tout soif prouvé. De plus, ces prémisses ne sauraient rester dans cet état de séparation Fiine à l'égard de l'antre, puis- (pi'elles ne sont pas identiques et que, pour ce motif, elles doivent avoir entre elles quelque rapport. Le besoin de les prouver nous conduit à en trouver par abstraction et progressivement i autres, afin que les deux premières deviennent à leur égard des conclusions, puis8, puis 16, etc., afin de prouver toujours le nouveau nombre de prémisses. Or, on peut être certain, ainsi que j'en ai souvent fait la remarque dans ma logique objective, que toutes les fois qu'une forme nous conduit à {'infini par le progrès de ses nombres, il y a contradiction manifeste entre cette forme et son objet, qui, dans ce cas, up saurait jamais être atteint. La di-
DES SYLLOr.fSMES.
visibilité de la matière à l'infini est un exenqile de ce .i^enre, et ce qui nous arrive actuellement en est un autre. Nous avons abandonné la forme des jugements parce qu'elle n'avait pas de moyen-terme ; mais dans le syllogisme qualitatif, il arrive que ce que nous rejetons dans la conclusion, c'est-à-dire l'absence de moyenterme, se retrouve ( deu\ fois ) dans les prémisses, ce qui est aussi vicieux dans un cas que dans l'autre, et montre bien que nous ne sommes guère plus avancés qne si nous étions restés à la forme de jugements.
SYLLOGISMES RF'FLÉCHIS.
Le, caractère abstrait, qui est propre au syllogisme qualitatif ou d'aperceptirai et qui le rend impropre à contenir ou à exprimer la vérité, vient d'être mis en lumière par ce qui précède. Dans ce syllogisme, en effet, les termes mineur, moyen et majeur, n'ont entre eux qu'un rapport accidentel ou abstrait, pris en dehors de l'essence même des choses. Dans le syllogisme réfléchi, au contraire, les extrêmes se montrent ou se reflètent pour ainsi dire l'un dans l'autre; ils sont presipie unis ou liés ensemble, <'f I* moyen-terme n'est
Si> LOr. IQL'K SU'..) KCTIVK.
pas seulement en rapport avec eux, mais il en est l'expression complète, les embrassant ou les contenant comme par reflet, mais non pas cependant d'une manière actuelle, puisqu'il est joint à eux et qu'il n'est pas encore eux. C'est dans le syllogisme nécessaire, auquel nous consacrerons la troisième et dernière partie de ce chapitre, que nous verrons le moyen-terme en parfaite identité avec les extrêmes. VA c'est toujours ce moyenterme qui détermine la nature ou le mode <lu syllogisme, attendu que les deux autres termes ou les extrêmes existent déjà connue sujet et prédicat dans tout jugement ; c'est donc la manière dont il est médiateur qui fait le caractère distinctif ou le critérium du syllogisme.
La preinièie iigure du sylktgisme rétltrlii se toiuU' sur V univeri^el , la seconde, sur Vinduction; et ta troisième sur ranfflofjic.
n. — Sffllogisme fondé sur r universel.
DKS SVLI.OOIS.MES.
quel la siuqjle aperception [tuisse nous conduire ; car «i nous disions, par exemple, dans un syllogisme qualitatif ainsi formulé :
La régularité dans les monumeïds est belle ; (le monument est régulier, Donc il est beau ;
ce syllogisme ne m'empêcherait nullement de conclure <iue le monument peut être laid à cause des autres «pialificatifs qui peuvent lui convenir en dehors de sa régularité; et ces autres attributs nous conduiraient alors à conclure que ce monument n'est pas beau quoiqu'il soit régulier. Mais dans le syllogisme réfléchi , au contraire, si je commence par une proposition universelle et que je dise :
Tout monument régulier est beau :
(le monument est régulier.
Donc il est beau :
Sa majeure dit ({ue son prédicat est applicable à tous les individus marqués par son sujet ; et par consé(|uent, ce syllogisme aftirme et prouve que ce prédicat est applicable aussi à un individu spécial I, contenu dans le sujet. C'est donc«le plus complet ou le plus élevé au-
je me suis ôte la faculté d'enlever à ce monument l'épithète de beau, quels que soient d'ailleurs les attributs que je pourrais ensuite lui trouver par aperception. II est donc vrai de dire que ce syllogisme réfléclii est le plus haut degré auquel la simple ^perception des
LOGIQUE SUHJECTlVi:.
qualités (Vune chose puisse nous conduire on le dernier des syllogismes de la première classe.
Mais il est évident que ce qui fait le mérite de ce syllogisme, ou son universalité réfléchie , anéantit du même coup le véritable objet d'un syllogisme, puisque la conclusion de ce syllogisme n'est pas un nouveau jugement, différent des prémisses, mais seulement la répétition de celui déjà formulé dans la majeure. Ainsi, le moyen-terme de bâtiment régulier, étant pris à dessein dans la majeure d'une manière universelle et combiné avec le prédicat beau, il est clair qu'il est inutile de faire un syllogisme pour en déduire que ce qui est vrai dans tous les cas ou dans tous les monuments réguliers, est aussi vrai dans un seul. Car en disant toits, nous disons tous les uns. Dans ce syllogisme, le sujet reçoit un prédicat, non par la force même du syllogisme, mais un prédicat qui lui est déjà donné dans les prémisses sans aucun moyen-terme. La force dialectique nous fait donc voir qu'il n'y a point de conclusions réelles dans ce syllogisme, et, en outre, elle nous montre que la proposition majeure ne saurait être vraie sans que la concUision le soit aussi, puisqu'elle est comprise dans cette majeure. Ainsi, dans le fameux exemple si cher aux logiciens, et si souvent reproduit :
DES SYLLOGISMES
Tout homme est mortel ; Gains est homme, Donc Caïus est mortel ;
la majeure n'est vraie qu'à la condition que la conclusion le soit aussi et dans la mesure où elle l'est. Car si Caïus n'était pas mortel, la majeure serait fausse, et l'unique cas de Caïus l'annulerait. ^
La dialectique nous fait donc voir que cette première (igure fondée sur l'universalité, se fonde en réalité sur tous les cas individuels que l'on a reconnus vrais. Or, tous ces cas particuliers deviennent le moyen-terme de la seconde figure du syllogisme réfléchi.
1». — Syllogisme fondé sur l'induction.
Le syllogisme précédent fondé sur l'universel , se formulait, comme on peut aisément le voir, d'après la première figure que nous connaissons déjà :
le syllogisme d'induction dont nous avons à parler maintenant, se formulera d'après la seconde figure :
86 LOdlQl K SUBJECTIVE.
Son iiKH en-terme est donc encore une lois l'individuel i. Mais ici ce n'est plus un seul individu, comme dans le syllogisme d'apereeption ; c'est la totalité des individus observés. Sa vraie figure est donc celle-ci :
sans fin.
En voici un exemi)ie :
TouH les métaux sont conducteurs de iélectriciié ;
(majeure trouvée par induction : tous les métaux ayaiU été soumis à l'observation),
Le cuivre est un métal,
Donc il est conducteur de l'électricité.
Le général G, ayant été trouvé dans tous les métaux I, I, I, sans fin, est dit, pour cela même, se trouver dans un métal particulier P.
C'est la méthode des sciences positives ou expérimentales, ipii tirent leurs arguments des expériences. Sans contredit, elle est bonne, mais il est évident (pie toute la force de ce syllogisme reposer sur l'analogie.
DES SYLLOGISMES
Heaucijup de métaux ayant été soumis à Texpérience, nii en conclut cpr'un autre, sur lequel on n'a point fait la même épreuve, possède la qualité trouvée dans ceux que l'on a spécialement éprouvés. Car si tout métal, ou <ruiie manière plus générale, si tout cas individuel avait été réellement soumis à l'épreuve de Texpérience, on ne laisserait au syllogisme aucune utilité ni aucune iorce. Quand on lui en laisse une, au contraire, il se peut toujours qu'on rencontre un métal, non encore soumis à l'expérience, qui ne soit pas conducteur de félectricité , ou d'une manière générale, que le cas l>articulier pour lequel on fait le syllogisme, soit justement en contradiction avec ce que l'on affu'me d'une manière universelle. D'ailleurs, l'insuffisance de cette forme est encore attestée par la progression à l'infini ([u'elle implique, et qui fait qu'elle ne peut remplir rol)jet qu'elle afïirme nécessaire.
On voit par là que toute la force du syllogit-ine rétléeiii , qui , dans la première ligure semblait reposer sur V universalité, se tire plutôt de la seconde ligure ou du syllogisme par induction, dont la valeur à son tour repose, en réalité, sur un grand nombre d'intlividus ou (le cas observés, mais non sur la totalité, et que })ar conséquent tous les syllogismes réfléchis reposent en dernière analyse sur V analogie.
88 LOGIQUE SUBJET/riVE.
c. — Syllogisme fondé sur ranalogie.
Ce syllogisme déclare expressément (fue Texpérienco n^a pas été faite clans tons les cas. Sa fornnile est la troisième :
Mais celte fois il exprime que le mo\ eii-lerme ne doit pas être senlement une généralité quelconque, abstraite arbitrairement du sujet et pri.-e au hasard ou au choix, mais une généralité qui marque la nature caractéristique ou Tessence même du sujet.
Ainsi, lorsque du fait que la terre, étant une planète du système solaire, se trouve peuplée d'habitants, on conclut que la lune ou une autre planète du système solaire est aussi peuplée d'êtres intelligents, la conclusion est nécessaire si Tessence de notre planète est d'être habitée ; mais elle n'est point nécessaire, puisqu'il n'est pas ici prouvé qu'il est dans la nature de notre terre, en tant que planète, d'être peuplée d'individus intelligents, car il se peut, au contraire, que ce soit une particularité de sa nature, et qui ne lui convienne pas nécessairement en tant ([ue planète
Les logiciens attribuent quelqiielnis une forme ipia-
DES SYLLOGISMES
ternaire au syllogisme d'analogie, en supposant au-dessus des trois jugements qui le constituent, un jugement qui dit : toutes les fois que deux clioses ont plusieurs qualités communes, ils en ont encore plusieurs autres. Grâce à cet artifice, on croit avoir deux petits termes, comme terre et lune dans notre exemple, plus un moyen-terme, connue d'être planète, et le terme majeur peuplé, qui s'applique, dit-on, à l'un des petits termes connue prémisse, et à l'autre connue conclusion. Or, ces mêmes logiciens auraient bien dû remarqner que dans les syllogismes d'induction il y a aussi pins de trois termes; qu'il y en a dix, douze, cent, et même un nombre inhni. Dans notre manière d'envisager le syllogisme d'analogie, l'apparence de cette forme quaternaire se fonde sur ce que le moyen-tome, terre par exemple, est tout aussi essentiellement planète (terme majeur) qu'elle est peuplée (terme mineur), toutes les fois que la conclusion de ce syllogisme est identique à la réalité ou conforme à la vérité. Mais précisément parce qu'il n'a pas en lui-même la vertu de nous montrer l'existence de cette identité, il n'est point la dernière forme du syllogisme. Dans le s}llogisme (lualitatif ou d'aperception, nous avons senti le bes(Hn de prouver les prémisses par d'autres prémisses indépen<lautes des premières. Ici, la prémisse que nous
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avons, comme la terre (ou une planète) est peuplée, (luit trouver sa preuve en elle-même, et montrer (jne par cela seul qu'elle est peuplée elle est aussi planète, i\\\ réciprofpiement (pi'elle est planète parce (Qu'elle est peuplée. La f(>rme de ce syllogisme réfléchi ne saurait 'répondre à ce l)esoin, et la force dialectique qui nous pousse, nous conduit à une troisième et dernière forme, qui est celle du syllogisme nécessaire.
DES SYLLOOISMES.