‹ La logique subjective [microform];Chapitre 13 sur 14 · HY · texte numérisé non relu

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d'elles, les roues, les pointes, les ressorts ou les vis, comme si elles avaient une evislence propre et pour elles-mêmes. C'est encore de la même manière que nous cherchons à comprendre le corps humain en étudiant son anatomie, le coupant arbitrairement çà et là, et comparant entre elles ces diverses sections, qui, d'abord faites sans méthode, seront à peu près de même grandeur ou prises selon des analogies que certaines règles instinctives et grossières nous auront enseignées. Or, le langage ne fait pas autre chose. Voulant comprendre le Tout, il en sépare d'abord arbitrairement quelques pièces qu'il croit des sujets et qu'il nomme pour cette raison substantifs. Mais lorsque ces pièces ont été ainsi nommées ou posées par la philosophie primitive <lu langage, il est du devoir de la philosophie qui lui succède et qui garde seule ordinairement ce titre, nonseulement de les rapprocher ou de les comparer alin de voir quelles sont celles qui s'accordent bien entre elles, mais aussi de se demander si le langage n'a pas fait fausse route dans ses divisions, si les pièces qu'il nous offre ont été bien choisies, et si quelques-unes d'elles <jue nous croyons des sujets ne seraient point par hasard si maladroitement prises que l'on dût, en en parlant, tomber nécessairement dans l'erreur.

C'est cette seconde question que la philosophie avait

Jusqu'ici négligée.

Et ce que no\is disons des substantifs, peut aussi bien se dire des adjectifs et de tous les mots en général, au sujet desquels on peut toujours renouveler les deux questions précédentes, savoir : Quel rapp(»rl vrai ils ont

iOi liEMAIlQL'tS.

entre eux et «le quel droit ils existent? Mais on néglige tonjonrs cette seconde qneslion. Les mots fonrnis i»ar la lan^'ue sont gcneralement réputés vrais; et si Ton admet que qnelqnes-nns [»envent être faux, on est cependant assuré que dans le plus grand nombre de cas ils sont al sohunent vrais, et que ce que nous avons à faire n'est p;is de rechercher quel degré de confiance mérite un sujet ou m\ \ rédicat, un subslantif ou un adjectif donné par le langage, mais seulement de voir si tel ou tel adjectif ou prédicat, répulé vrai en soi, convient ou ne convient pas à tel ou tel substantif ou sujel, présumé vrai à son tour.

Voici un exemple à l'appui de ce que nous disons. On a longtemps discuté en philosophie i»our savoir si l'àme est simple ou composée, parce qu on croyait pouvoir en déduire la preuve de son immortalité. Mais tout en supposant douteuse cette question de la simplicité de l ame, on ne songeait point à demander si Talternative posée par la langue, à savoir qu'il y a des choses simples et des choses composées, n'était pas douteuse aussi. On négligeait en lui mot de demander à la langue où elle a pris cette idée de simplicité ou de composition , et l'on ne voyait point qu'il se pourrait (pi'aucune de ces alternatives ne convint aux choses et surtout à l'àme.

Car de ce que l'on rencontre ces deux idées dans le langage, il ne s'ensuit pas qu'elles sont vraies. Tout ce que cela prouve, c'est que le langage se trouvant un jour devant le monde ou le Tout sans le conqu-endn', l'a d(''caiu[)ost' e;i cps deux [> uiies ; et «'est de la même

«nT)

nKMAliQLKS. lOîi

façon (pie les substantifs, les adjectifs et autres radicaux du langnge s\v sont introduits, tout mol étant ce qu'on appelle encore aujourd'hui un mol, c'est-à-dire uu aperçu du génie ou l'invenlion d'une catégorie.

N'ayant encore aucune règle bien établie, la langue, en faisant l'anatomie de ce Tout placé devant elle, aura pu quelquefois, par hasard ou par instinct, faire si bien et d'une main si heureuse ses coupures qu'elle en aura tiré une pièce entière , méritant de recevoir un nom ou d'être une catégorie; mais d'autres fois, et le plus souvent sans doute, elle a du se montrer moins heureuse , et couper pour ainsi dire une partie des poumons avec une autre des intestins ou du foie, et croyant que cet ensend)le de pièces formait un tout particulier, lui donner une seule appellation. Dans ce cas, elle n'aura donc point trouvé les véritables pièces qui composent le corps ou le Tout , et le rapprochement ou la couq)araison des parties qu'elle a trouvées et auxquelles elle a donné des nouis. particuliers, ne saurait jamais, quoi qu'on fasse, conduire à la connaissance du Tout, si celui qui veiit acquérir cette connaissance et qiii estlei»liilusophe, se borne à com[>ar«^r ou à rapprocher ces pièces sans oser mettre en doule leur existence même.

Ces erreurs commises p.ar le langage dans la division du Tout, sont évidemment plus graves que celles (\\\v commet luie science particulière comme l'anatomie. (pii peut se corriger, tandis que les premières troublent el bouleversent tout le savoir humain. Plus d'une fois sans doute, «'t même le jdus souvent, ces fautes du langage cacheront quehiu»' bonne cl utile vérité, al-

lor,

REMARQUES

tendu que l'idée ou rinstinct de la vraie nature des choses g-uidera toujours un peu Thomme dans la recherche des mots ou des idées, comme il dirige aussi le premier anatomiste en lui faisant pressentir qu'il vaut mieux couper ici que là ; mais tous les deux commettent nécessairement des fautes dont la plus grande est peutêtre la nécessité de diviser ou de décomposer ce qui est un tout.

On n'a point encore entrepris de séparer le vrai du faux dans l'établissement primitif du langage. Les recherches grammatico-étymologiques des modernes et beaucoup de ces aperçus naïfs que l'on rencontre chez les anciens, plus près que nous, sinon de l'origine, du moins de la renaissance des lettres au moyen âge, peuvent être considérés comme le prélude à ce qu'il faudrait faire. Ces travaux seront d'un grand secours à la philosophie qui devrait les prendre sérieusement à cœur, les combiner et en tirer toutes les conséquences possibles, au lieu de les néghger comme elle l'a fait jusqu'ici, non par dédain, mais au contraire, par trop de courtoisie, supposant parfait ce qu'a fait le langage, et ne doutant que d'elle-même.

La seconde question, ayant pour but d obliger les idées à rendre compte de leur existence, sera donc la critique raisonnée, non point d'une langue particulière, mais du langage en général. La philosophie n'est peut-être pas autre chose, et elle a d'autant moins besoin de s'en ex-

REMARQLES,

cuser, que le langage, de son côté, peut bien prétendre que c'est précisément la fausseté de ses catégories et la naïveté illogique des aperçus du génie qui fait sa beauté, sa grandeur ou sa poésie, et que les vraies catégories resteront à jamais impénétrables à la philosophie, ou même qu'elles sont impropres à saisir la vérité tout entière, comme l'anatomie à découvrir les lois cachées de la vie. Sans sortir cependant de la modestie qui convient à une sœur cadette vis-à-vis de son ainée, la philosophie proprement dite peut faire la critique du langage. Et c'est, en effet, ce qu'elle entreprend tous les jours lorsqu'elle constate que les noms ou sujets posés par le langage n'ont aucun droit à ce rôle, et que , par exemple, l'eau, la pierre, le feu, un morceau de fer ou de plomb, etc., ne sont point des individus ayant par eux-mêmes une existence particulière, ainsi que la langue le suppose lorsqu'elle en parle et leur donne des noms, mais qu'ils ne sont que les accessoires d'un Tout qui est la terre, et ne sont point pour eux-mêmes des individus ou des centres; tandis qu'un arbre, un animal ou un homme seront toujours pour eux-mêmes des individus ou des centres, et par conséquent de vrais sujets, bien qu'ils fassent aussi partie de la terre. Car ces derniers ne sont pas seulement les accessoires ou les attributs de la terre, mais au contraire, ils ont plus qu'elle-même le droit d'être appelés des sujets, attendu que s'ils lui sont inférieurs par la quantité, ils la surpassent infiniment par la valeur ou l'intensité de l'existence. Le fer, c'est-à-dire tout le fer ou toute une espèce de pierre, etc., peut bien revendiquer le droit

tilS

nEMAHQl'KS.

(l'être une oaU'gorie, mais un morceau de Ter ou une seule pierre, surtout si elle n'est point un cristal entier, ne saurait jamais être conçue comme individu ou sujet, tandis qu'un seul arbre, un animal ou un lionnne l)euvent vraiment réclamer ce titre. Ils sont réellement des catégories en ce sens cpie le développement de la création, tel qu'il s'est opéré sur notre globe, s'y est arrêté et fixé dans son cours. En s'y arrêtant à son tour, le langage est d'accord , en ce cas , avec la réalité ou la vérité, tandis qu'il s'est trompé en faisant d'un fragment de pierre ou de fer une catégorie. La pierre, par elle-même, n'est pas un centre, un individu ; elle n'est qu'une portion de la périphérie d'un autre centre , comme du roc ou du globe terrestre dont elle faisait primitivement partie. En constatant ces vérités, d'une manière ou d'une autre, que fait la science ou la philosophie, si ce n'est la critique du langage ?

Et comment celui-ci était-il arrivé à faire de tous les modes de l'existence terrestre des individus ou des sujets, si ce n'est par un abus de l'analogie poussée hors de ses limites légitimes? Car de ce qu'il voyait à cùté de quelques individus, comme l'homme, par exemple, qui a conscience d'être vraiment un centre ou un sujet, beaucoup de choses subsistantes isolément, il en a conclu qu'elles devaient être aussi des sujets ou des centres, ayant par eux-mêmes une existence analogue à ceux (iue la conscience nous révêle spontanément. Ayant donc constaté que Ihomme est un sujet, le langage donne à ce sujet des prédicats, et cette antithèse, entre le sujet et le prédicat, lui plaît tellement, cpi'il

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transforme aussitôt en sujets tout ce qui sendjle exister isolément, comme un doigt, un cheveu, une pierre, etc., pour leur donner aussi des prédicats, sans s'apercevoir que cette apijlicalion exagérée de l'analogie introduit dans le monde qu'il a pour objet de comprendre un si grand désordre, que, pour tâcher d'en sortir, il faut de nouveaux prédicats qui n'ont pas plus de rapports à la vérité ou à la réalité des choses que n'en ont eux-mêmes les sujets auxquels on les applique.

ni.

Si nous sortons du labyrinthe où nous introduit le langage, et si nous regardons autour de nous dans le monde, nous voyons que la création nous offre une gradation progressive du moins parfait au plus parfait. Dans le monde inorganique, l'ordre mécanique est inférieur à l'ordre chimique, qui voit au-dessus de lui le monde organisé, se subdivisant par une gradation analogue en végétal et animal, au-dessus desquels plane encore V intellectuel.

Les diverses classes ou familles dans lesquelles le monde se trouve divisé par ces mots, ne sont point équivalentes ou d'égale valeur, et placées pour ainsi dire sur la même ligne. Elles scait, au contraire, subordonnées, et telles, qu'il y a gradation de l'une à l'autre. Car la différence entre toutes ces classes est immense, non-seulement quantitative, mais qualitative, et l'on pourrait dire infinie. Si quelques savants mettent en doute sa grande étendue, il est cependant généralement

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admis que les lois mécaniques ne sauraient, dans aucun cas, ni même par analogie, servir à expliquer ou à faire comprendre les lois chimiques, et que les organismes qui font la vie de la plante ou de l'animal sont, à leur tour, bien au-dessus des lois chimiques, et bien plus en- ("ore au-dessus des lois mécaniques. Enfin, la nature de l'esprit ou de Tàme repousse toute espèce d'analogie avec le monde organique et plus encore avec ceux qui lui sont inférieurs. Le moins n'embrasse pas le plus ; l'inférieur ne mesure pas le supérieur ; tandis que ce qui occupe le plus haut rang, comme Tintelligence, peut mesurer et comprendre toutes les filiases inférieures. C'est ainsi que l'organisme comprend le chimisme sans y être compris, et que le chimisme embrasse le mécanisme.

L'intelligence humaine, il est vrai, s'efforce de comprendre ce qui lui est supérieur, c'est-à-dire ses rapports à Dieu et Dieu lui-même, mais ses efforts enfantins et modestes font voir une fois de plus que la distance entre elle et Dieu est trop grande pour que nous puissions jamais le connaître.

Or, que fait la science en posant ces conclusions, en montrant cette distance presque infinie qui sépare Tordre mécanique de l'ordre chimique, celui-ci des deux ordres organisés, et ces derniers enfin de l'ordre intellectuel? La science ne fait pas autre chose que la critique raisonnée du langage qui n'a pas compris ces différences. Ainsi, par exemple, le langage pose et applique à tous les ordres de réalités l'idée de cause, qui, cependant, lui vient d'abord du moins élevé ou de Tordre

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mécanique. Là, cette idée de cause et d'effet signifie qu'une impulsion qui vient du dehore d'un corps est le prnicipe d'un changement ou d'un mouvement qui est observé dans le corps. Le langage a reconnu par là que de deux choses séparées, Tune peut être cause de l'autre. Tout fier de cette découverte ou de cette notion de cause et d'effet tirée de Tordre le moins élevé de la nature, il l'applique aussitôt aux ordres supérieurs, et en fait pour tous les cas une catégorie. Partout où il croit reconnaître quelque analogie avec le phénomène uiécanique qu'il a primitivement observé, il parle de cause et d'effet, sans voir que le sens de ces mots se doit naturellement modifier. Ainsi, il nous dit que l'homme est la cause de ses actions, sans remarquer que, dans ce cas, la séparation ou la distance entre la cause et l'effet n'est plus aussi grande qu'elle était d'abord, et que cependant c'est cette différence, constatée juar le langage dans Tordre mécanique, qui fait toute la valeur de cette catégorie. Car si on applique à l'être le plus élevé et le plus parfait, ou à Dieu, cette catégorie de cause ou d'effet tirée de Tordre le plus bas, on arrive à dire que Dieu est sa propre cause, causa sui, et par jà toute l'analogie que ce mot pouvait offrir a disparu. L'effet est identique à sa cause, ou plutôt l'idée de cause s'évanouit, puisqu'il n'y a plus de séparation entre elle et Teffef. Et de ce que nous n'avons point d'autres catégories à lui substituer, nous n'avons pas le droit de conclure que celle-là est bonne. Elle suppose deux extrêmes, dont Tnn est la cause, l'autre l'effet ; mais si nous disons que la caiise est cause de soi-même, causa sui,

HEM ARQUES

il n\ a plus d'exlrèmes, et cette Ccitégorie par conséquent n a plus de valeur.

Nous voyons par cet exemple que l'une des catégories ou des mesures que nous voulions appliquer au monde, ne s'applique pas dans le même sens à tous les ordres de réalités. Il faut parfois changer sa signification, et même avouer, dans certains cas, sa complète insufTisance. Le langage n'en avait nul s(»uci; il crovait (enir une règle certaine, et la philosophie vient lui m<.ntrer qu'il n'en est rien. Et ce que nous disons d'une catégorie, nous pourrions le dire de tcuites. Gela sans doute est bien fait pour nous effrayer ; et de même que la terre sur laquelle nous marchons n!)us parait d'abord immobile, tandis que la science nous apprend plus tard qu'elle se meut, ainsi la logique nous fait voir que toutes les règles ou catégories dont le langage croyait faire une mesure fixe et sûre, sont au contraire chancelâmes dans nos mains, et au lieu de marcher sur la terre, nous voilà voguant sur les flots.

S'il nous faut, comme nous venons de le voir, mettre en doute la plupart des catégories, il en est deux cependant, celles de temps et d'espace, qui paraissent inébranlables. On sent, en effet, qu'elles dominent l'univers. Kant les appelait les formes de nos sensations, réservant le nom de catégories à ses (douze) formes de l'entendement. Mais puisque les sensations, selon lui, donnent à lentendement ses matériaux, il aurait dû,

REMARQUES

plus que tout autre, reconnaître que le temps et l'espace sont des catégories primitives et fondamentales d'où procèdent toutes les autres. Car elles sont nécessaires, inévitables, et nous n'avons aucun moyen d'y échapper. Nous disons bien qu'au delà de l'espace et du temps il y a l'éternité, mais en réalité nous ne pouvons nettement comprendre, tant que nous vivons, cette idée de l'Éternel. Nous ne concevons bien que le temps et l'espace, que nous pouvons imaginer infinis, mais auxquels nous ne saurions nous soustraire. Nous ressemblons en ce point au ciron qui est né sur une feuille et qui ne sait point qu'en dehors de cette feuille sur laquelle il végète, il existe un autre monde.

Cependant, bien que nous ne puissions sortir, dans cette vie du moins, de ces deux catégories fondamentales, il nous est toutefois permis de pressentn- qu elles ne sont point le dernier mot ou les dernières formes de toute existence, puisque nous voyons déjà dans ce monde qu'une forme est d'autant plus parfaite qu'elle est moins soumise aux conditions de l'espace et du temps. Ainsi la plante est fixe sur le sol où elle croît , tandis que l'animal se meut à son gré ; et nos pensées, successives dans le temps, échappent aux lois de l'espace pour n'être soumises qu'à celles du temps.

Il semble, en effet, que l'espace soit plus matériel que le temps. On pourrait peut-être concevoir le développement de l'absolu ou de Dieu dans le monde sous la forme de ces deux catégories, comme décentralisation expansive dans l'espace et concentration intensive dans le temps. Car il faut bien le dire, le tenqis n'est

114 REMARQUES

(lii'un point. Ce n'est pas une ligne droite infinie, ainsi qu'on aime à se le figurer ; c'est, au contraire, un centre, un point, un moment; il est Vinstant qui est, le moment actuel. Le passé et l'avenir n'existent pas, puisque l'un a cessé d'être et que l'autre n'est pas encore. Dans cette manière d'envisager le temps, on ne peut donc pas le figurer par une ligne droite infinie des deux bouts, ou même d'un seul dont l'autre a pour limite le présent ; mais plutôt comme un centre ou un point autour duquel se groupe l'univers. Un poète l'a nommé une bague que tient suspendue la volonté de Dieu et dans laquelle, par son ordre, l'espace infini est sans cesse obligé de passer en se repliant sur lui-même et en se concentrant.

Cette antithèse fondamentale de l'absolu, se déployant dans l'espace et se reployant dans le temps, se représente à nous dans tous les ordres de réalité qui nous entourent ; et le rapport qui s'établit entre les deux extrêmes de cette antithèse, entre l'expansion et la concentration, reparait dans tous les êtres, mais avec une prépondérance de plus en plus grande de la concentration, à mesure que Tordre des existences est plus élevé, plus parfait ou plus voisin de Dieu. Ainsi, l'expansion restant la même, la force de concentration est bien plus grande dans l'animal que dans la plante; et Thomme , placé bien au-dessus de ces êtres inférieurs auxquels cependant on peut déjà donner le nom d'individus, l'homme, qui a seul le droit de se dire un sujet, se sent doué d'une puissance de centralisation si intense qu'il se croit doué de libre arbitre , ou en d'autres ter-

REM ARQUES. lis

mes, qu'il se croit un centre tout à fait maître de sa périphérie.

Mais si l'on n'aime pas généralement à mettre le temps et l'espace au-dessus des autres catégories, cela vient de ce qu'en partant de là, on se trouve en présence d'un dualisme qui semble exclure l'unité de système. Il se pourrait, en effet, que le rapport entre le temps et l'espace fût le principe et la lin de toutes choses, le premier et le dernier mot de l'énigme que nous cherchons, et c'est ce que la philosophie constate en s'occupant d'une manière spéciale de ces deux catégories. C'est bien ce qu'a fait Kant, et c'est en ce sens qu'il faut revenir au kantianisme. La philosophie de la nature renouvelée par Schelling ne fait pas non plus autre chose , puisqu'elle nous force à reconnaître que le temps et l'espace sont les premières formes ou les plus importantes de toutes, et que Dieu étant Y unité et le monde la variété, le développement de l'unité en variété, comme le retour de la variété à l'unité, s'accomplissent dans les formes nécessaires de l'espace et du temps.

Si par une hypothèse impossible, mais effrayante à concevoir, on suppose que le temps cessant d'exister, l'espace demeure seul dans le monde, alors l'absolu s 'étant éparpillé et pour ainsi dire démembré dans toutes les parties de l'espace afin de donner une existence propre à chacun de ses attributs, la connexion entre ses membres serait détruite, la conscience du tout serait perdue, et l'absolu ne se retrouverait point. Car il n'y a de mouvement et de vie que dans le temps, aui

REMARQUES

fait que tout être se transforme et se hâte d'arriver an moment actuel qui seul existe. Dans nn monde, aii contraire, où l'espace subsiste seul sans le temps, tout parait s^arrêter et s^mmobiliser. Avec lui nous avons la séparation , Tisolement et la mort ; avec le premier , la continuité, le mouvement et la vie. Et bien que ces hypothèses ne soient peut-être pas a.lmissibles, il n'en est pas moins vrai qu'il faut avant tout, à l'aide de ces suppositions ou de toute autre de même nature, tâcher de mieux saisir et de mieux comprendre le rapport qui existe entre ces deux catégories fondamentales, dans lesquelles le monde a commencé et se développe encore t(nis les jours, et qui embrassent tout notre être.

La philosophie contemporaine ne leur donne pas l'importance qu'elles méritent. Dans sa logique subjective qu'on a nommée une définition des attributs de Dieu antérieurs à la nature, Hegel semble n'en rien dire • et si dans une autre partie de sa philosophie, qu il appelle philosophie de la nature, il débute par Vanti- Ihèse de l'espace et du temps, affirmant que la matière est le fruit de leur union, cependant il commet l'erreur de placer sur la même ligne la matière et ses deux principes D'oii il suit que son système semble pouvoir négliger, non-seulement ces deux principes dès qu'ils ont (^nfanté la matière , mais encore toute analogie tirée de

leurs rapports.

Nous n'échappons pas, en réalité, aussi aisément aux catégories de temps et d'espace, et nous n'avons pas le droit de les mettre ainsi de c6>é après n'en avoir parle que dan^ rintroduction de notre philosophie. Klles nous

REM AU Ql ES. ^7

suivent et nous accompagnent toujours, parce qu'elles sont comme la méthode ou la loi suivant laquelle Dieu s'est manifesté dans le monde, en commençant par s'éloigner de lui-même pour y revenir ensuite après ce long détour. La matière est bien réellement dans la nature la première forme de cette manifestation de Dieu, mais le temps et l'espace n'en continuent pas moins à dominer toute la création , non-seulement dans l'ordre inférieur des existences, mais aussi dans les ordres plus relevés, puisqu'ils soumettent à leur empire rintelligence elle-même, qui, pour ce motif, n'est point encore Tabsulu, comme le supposait Hegel.

Il est presque superflu de remarquer que Kant a réellement débuté par les catégories de temps et d'espace ; mais il est curieux de montrer que les théories philosophiques même les plus abstraites doivent nécessairement commencer par là. Car pour comprendre l'infinie variété des choses qui existent dans le inonde , le philosophe, cherchant une idée qui puisse embrasser cette variété infinie, nous fait voir que cette idée se développe dans toutes les formes où le conduit successivement sa théorie. Or, cette idée de développement n'est autre chose que la notion même de l'espace et du temps, dans lesquels nous voyons le germe ou l'œuf se développer pour devenir plante ou animal, ou bien la seule notion du temps dans lequel ce qui existe peut seul aussi se développer. Car il est évident que si nous

HS

HEMAHQLES.

KEM ARQUES.

supprimons ces analogies et ces exemples de l'œuf ou du germe se développant dans l'espace et dans le temps, le mot de développement n'a plus de sens et devient insaisissable. D'où il suit qu'en généralisant cette remarque, nous pouvons dire que toute philosophie, même en supposant qu'elle ait pu commencer tout à fait à priori sans tenir aucun compte de l'espace et du temps, y retombe forcément dès qu'elle fait voir que ce qu'elle a posé d'abord se développe ou devient ce qui suit, puisque l'idée du développement ou du devenir se tire de l'espace et du temps.

Ainsi Hegel, dans sa philosophie, s'il fallait le prendre à la lettre , ne commencerait réellement point par ces deux catégories, puisque sa première trilogie devenue si fameuse n'en dit rien. Elle pose que VÉlre est aussi le Rien, et que la vérité de tous les deux est le devenir. Mais puisqu'il a d'abord établi le devenir comme un développement ou lui mouvement de l'Être au néant et du néant à l'Être, il est clair que c'est bien en réalité la notion d'espace et de temps que nous avons en nous qui nous permet de comprendre ce qu'il veut dire. Car nous ne concevons le mouvement que dans l'espace et le temps ; hors de là ce mot n'a plus de sens et ne nous apporte aucune idée. Cette remarque est d'autant plus importante que toute la vérité et l'originalité de sa philosophie reposent sur cette première trilogie, et que sa gloire comme sa conquête est d'avoir mis le devenir aw premier rang, que VÈtre occupait avant lui. Or, nous venons de le voir, cette détrônisalion de l'Être et cetto élévation du devenir ne s'est point faite sans le con-

cours de l'espace et du temps, et peut-être même n'esl-elle autre chose que la réduction à un point de cette ligne infinie qui figurait autrefois le temps, c'està-dire la substitution du temps, conçu comme le moment qui est mais qui s'enfuit toujours, à la notion du temps conçu comme durée permanente.

Avant Hegel, il est vrai, on avait dit que le temps s'enfuit; mais dans tous les systèmes antérieurs au sien sa catégorie principale du devenir est plus ou moins effacée, amoindrie, et l'Être subsiste toujours. C'est lui le premier qui a déclassé l'Être et l'espace pour élever le temps et le devenir au premier rang.

La trilogie fondamentale de Hegel ou ses trois catégories principales, et toutes celles que les philosophes établissent en commençant , sont nécessairement ini peu froides et pâles ; car en admettant même que ces catégories fondamentales puissent, à la rigueur, renfermer dans leur sein toutes celles qui s'en déduisent plus tard, elles n'ont point encore leur précision, leur éclat, leur timbre ou leur détermination spéciale. D'où nous pouvons tirer cette conséquence, que toute catégorie, la première comme les autres, prise en elle-même, ne saurait jamais être absolument vraie, attendu que si l'une d'elles était tout à fait vraie, les autres seraient inutiles. Nous pouvons donc en conclure d'une manière générale que chaque catégorie n'est en quelque sorte qu'une coupe ou section faite dans le Tout, pai*mi beaucoup d'autres également possibles, à peu près comme un ingénieur qui, pour étudier la courbure d'une voùlt , fait une première section qu'il étudie, puis un seconde

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