‹ La logique subjective [microform];Chapitre 5 sur 14 · CHAPITRE ir · texte numérisé non relu

CHAPITRE ir

DES JUGEMENTS

La transition d'un chapitre au suivant ne doit pas être arbitraire et' fortuite, mais se faire par le développement naturel du sujet. On s'est contenté jusqu'ici, dans la philosophie comme dans toutes les sciences, de suivre les divisions des matières qu'on avait à traiter, sans penser même à justifier la méthode et la nécessité de ces divisions. Il n'en est point ainsi dans la doctrine absolue; ce ne sont point des divisions plus ou moins accidentelles qui déterminent sa marche ; c'est la force dialectique qui la conduit et la pousse.

Nous avons vu, en commençant, comment cette force dialectique nous mène d'un seul point de départ aux autres calégorios traitées dans les doux premières par-

30 LUGIQLE SLliJFXTIVE.

ties de la philosophie. Nous savons déjà qu'une idée primitivement posée s'oppose une négation, qui produit à son tour une nouvelle idée nécessairement mieux définie ou plus vraie que la première. Dans cette troisième partie appelée logique subjective, c'est toujours cette même force dialectique qui nous fait passer du premier chapitre au second, du second au troisième, sans que le lecteur, non plus que nous, aidions en rien à ce mouvement. Mais ici, dans la logique subjective, la force dialectique qui nous pousse ne consiste plus tout à fait dans une négation opposée à une affirmation, mais plutôt en ce que la vérité d'une chose ou d'une idée que nous posons d'abord, se manifeste ou se découvre plus expressément dans sa seconde évolution, et plus encore dans la troisième ; et ainsi, de degré en degré, nous parvenons à une chose ou à une idée qui, sans avoir subi aucun changement ni cessé d'être ce qu'elle était d'abord, nous découvre cependant sa vérité tout entière et nous révèle d'une manière explicite ou complète ce qui, au début, n'était que d'une manière implicite et pour ainsi dire latente dans son sein.

Le développement des organismes, dans la nature, correspond à ce développement de la force dialectique dans la logique subjective. Ainsi la graine devient la

ui:s Jl CE M KM s.

plante, sans pourtant en avoir en elle le modèle infiniment petit ; et c'est dans le même sens qu'il faut entendre les idées innées qui se développent, et comprendre Platon lorsqu'il dit qu'apprendre est se ressouvenir. Le développement n'est, en effet, qu'un jeu de la vie, par lequel ce qui est devient, sous une autre forme, ce qu'il était déjà virtuellement. C'est une marche, une progression, un mouvement de l'un vers l'autre ; mais l'un et l'autre ne sont pas, pour cela, différents de ce qu'ils étaient d'abord. C'est ainsi que les jugements, dont nous avons maintenant à parler, ne font que mettre au jour ou rendre éclatant ce que les 7iotions tenaient caché dans leur sein. En d'autres termes, ce sont les notions qui, en devenant jugements dans ce deuxième chapitre, disent d'elles-mêmes ce que nous en avons dit tout à l'heure.

La méthode dialectique nous offre, dans chacune de ses évolutions, trois phases ou temps d'arrêt, qui sont : thèse, antithèse, synthèse, ou pour mieux dire : la forme abstraite, dans laquelle l'idée se pose d'une manière générale; la forme dialectique, dans laquelle l'idée, obéissant à sa propre force, s'oppose ou se nie elle-même ; et la forme spéculative, dans laquelle elle se dégage et sort tout à fait pure. La première partie de la logique subjective, traitant des notions, nous laisse

dans rabstrail; la seconde, qui s'occupe des jugements, nous introduit dans la dialectique; et la troisième, consacrée au raisonnement, nous fera pénétrer dans la forme spéculative. L'Idée, sous la forme de jugement, n'est donc pas encore bien vraie, mais elle est déjà plus vraie que sous la forme générale de notion.

Tout jugement est donc Tldée se développant sous ses trois formes de général, de particulier et rfï/jdividuel. Et, de même que nous avons fait voir dans le premier chapitre, que les notions existent dans les choses, ce qui nous a permis de conclure que les choses sont des idées ou notions vivantes; nous disons de même ici que les jugements existent dans les choses ou plutôt que les choses sont des jugements réalisés, et que leur individualité et leur généralité, qu'on pourrait appeler leur corps et leur âme, deviennent aussi distinctes en elles que dans les jugements.

Cette distinction prend toujours la forme de sujet et de prédicat que nous allons maintenant préciser.

Quand une question quelconque s'offre à mon esprit, la réponse me donne nécessairement un sujet , dont je ne sais rien, et qui n'est rien non plus qu'un simple mot sur lequel j'arrête mon attention pour en trouver le prédicat. Ce qu'éveille en mon esprit la prononciation du nom que je donne au sujet, est purement acci-

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dentel ou historique, et ne devrait pas exister puisque le jugement que je dois porter n'existe pas encore. Ce n'est donc qu'un son, un suppôt, une chose posée sans attributs ni qualités, qui va recevoir sa détermination, mais qui ne l'a pas encore, et qui, par conséquent, n'est absolument rien par elle-même. C'est pourquoi les scolastiques, qui n'avaient pas conscience de cette 'vacuité du sujet, ne pouvaient, dans leurs disputes, aboutir à rien. Car ces logiciens et tous les modernes, à leur exemple, disent au contraire, ou tout au moins laissent supposer, que les deux termes qu'on a nommés les extrêmes du jugement, le sujet et le prédicat, sont deux choses ou substances également réelles, ayant la même valeur, existant au même titre et sur la même ligne, se rencontrant ici ou là dans le monde, à une certaine distance l'une de l'autre, et que l'intelligence de l'homme unit ou rapproche en faisant un jugement. Or, cette hypothèse est déjà en contradiction manifeste avec l'opinion commune et avec la langue, suivant laquelle la copule est, qui joint le sujet au prédicat, dit que le premier est le second ; ce qui montre bien que l'acte de notre esprit, appelé jugement, ne réunit point deux choses qui, sans lui, seraient séparées, mais au contraire qu'il sépare ou divise en deux parties nommées sujet et prédicat, des choses ou des notions qui,

LOCMH'K SI lîJKCTIVE.

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par elles-mômes, sont en même temps ce que manjiin le sujet et le prédicat. Le jugement est donc un acte de l'esprit par lequel nous divisons en sujet et en prédicat une idée ou une chose qui n'avait pas encore été partagée, avant cet acte, en ses deux parties constitutives. Ainsi, la copule est marque non-seulement une conjonction, mais une disjonction, non-seulement une identité, mais une différence entre le sujet et le prédicat, qui, par elle, sont à la fois unis et séparés. C'est une chose totale ou une, coupée pour ainsi dire ou deux par le jugement, qui nous la fait voir sous la forme de sujet et de prédicat. Aux yeux du grammairien, le sujet et le prédicat ont une existence indépendante et distincte; mais, dans la logique comme dans la réalité, il n'en est absolument rien. Le prédicat est le sujet; ou plutôt la chose est actuellement le sujet et le prédicat tout ensemble ; ce qui veut dire qu'elle n'est pas seulement notion comme dans le premier chapitre, mais qu elle est aussi jugement. Et par là elle ne diffère point de ce qu'elle était d'abord, puisqu'il est évident qu'elle n'a point changé ; mais elle se manifeste seulement d'une manière plus complète on plus explicite, puisque les jugements, comme nous l'avons déjà dit, ne sont que des notions développées. Du reste, cette nature du jugement s'éclaircira de plus en plus sous

les quatre formes, dont nous aurons à en parler, qui sont : le jugement qualitatif, le jugement ré/Zéc/ii, le jugement nécessaire et le jugement idéal

Mais, avant d'y arriver, nous devons remarquer que le caractère essentiel de tout jugement, quelle que soit sa forme, est d'exprimer qu'une chose individuelle, posée comme sujet, est une notion générale donnée comme prédicat; ce qui veut dire, en d'autres termes, que la généralité marquée par le prédicat est (ou existe) dans la chose individuelle exprimée par le sujet. Or, c'est là précisément ce que nous avons dtyà vu dans le premier chapitre en traitant des notions ; et cela nous prouve une fois de plus que la forme appelée jugement ne sert qu'à rendre cette vérité manifeste ou à la mettre en évidence. C'est ainsi que la graine, en se développant, fait un jugement, puisqu'elle pousse hors d'elle-même ce qui était virtuellement enfermé dans son sein. Et comme tout jugement nous dit que le sujet est le prédicat, il s'ensuit que toute chose est nécessairement un jugement réahsé, puisqu'on trouve toujours en elle, qui est une chose individuelle, nonseulement son individualité, mais aussi la généralité qui s'y cache, c'est-à-dire les deux extrêmes qui constituent un jugement. D'où il arrive nécessairement aussi que, dans tout jugement, le sujet ou la chose in-

dividiielle est élevée ù la sphère de son prédicat, et que le prédicat ou le général, à son tour^ est mis en existence ou réalisé par le sujet. L'objet caractéristique de toutjugementestdoncde faire apparaître chaque chose sous son double aspect, ou comme étant à la fois individuelle en soi et générale dans l'Idée.

Croirait-on que les logiciens n'ont jamais remarqué cette vérité, pourtant bien manifeste, que tout jugement exprime qu'une chose spéciale ou individuelle, prise pour sujet, est une généralité quelconque prise comme prédicat. S'il en est ainsi, il faut reconnaître qu'une énonciation, qui décrit une chose individuelle en siiïnalant des caractères servant à la faire reconnaître, sans exprimer aucune généralité, ne constitue pas un jugement, ce qui est également bien manifesle. Ainsi quand on dit : Aristote est mort dans la quatrième année de la cent quinzième olympiade, âgé de soixante-treize ans; ou bien : César est né à Rome; il a fait la guerre des Gaules pendant dix ans et a passé le Rubicon, etc.; l'ensemble de semblables énonciations ne constitue pas une proposition ou un jugement ; et il est étrange de voir les logiciens se donner une peine infinie et transcrire ces dénombrements de mille manières pour en tirer quelque clu.se qui ressemble à un jugement. Ils se croient même obli-

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gés de décomposer et de travestir tant bien que mal, en forme de jugements, des phrases comme celle-ci : J'ai bien dormi; portez armes; une voiture passe sur le pont, etc. Sans doute, ces énonciations peuvent être, en certains cas, des jugements, comme lorsqu'il y a une incertitude ou un doute à lever, et que Ton demande : Est-ce une voiture qui passe sur le pont? on bien : Cette voiture, qui parait avancer, est-elle réellement en mouvement? Est-ce elle qui se déplace ou nous qui marchons? Dans tous ces cas qui proposent un doute, il y a nécessairement l'expression d'une proposition ou d'un jugement pour le moins subjectif.

Il ne faut donc point confondre deux choses essentiellement distinctes : les énonciations, dans lesquelles une chose individuelle se trouve déterminée par une notion générale, constituent seules un jugement ; les autres ne méritent pas ce nom et sont de simples dénombrements. Nous devons nous rappeler, à ce propos, que, dans l'étude des notions, nous avons aussi rencontré de prétendues notions dites individuelles par les logiciens, mais qui, dans la réalité, ne méritaient pas ce nom.

Tout jugement embrasse donc la double nature des choses, c'est-à-dire leur individualité d'une part, et d'autre part leur généralité ou le rapport intime et né-

cessaire qu'elles ont à l'Universel. On peut toujuurs (lire que le prédicat emplit le sujet en exprimant son contenu, et qu'il vient en quelque sorte combler l'espace marqué par ce cadre vide. Ainsi, dans cet exemple : Dieu est tout-puissant, c'est le prédicat tout-puissant qui nous dit ce qu'est le sujet, Dieu, dont Texistence est posée, mais qui, sans le prédicat, ne serait qu'un son, un mot vide de sens. Voilà pourquoi j'ai omis, dans toute ma logique objective, de parler sans cesse du sujet, et de présenter les catégories de quantité, qualité, relation, etc., comme des prédicats dont le sujet aurait été l'Absolu ou Dieu.

Dans l'exemple qui précède. Dieu est tout-puissant, le prédicat tout-puissant ne dit pas tout ce que le sujet peut être ; on néglige à dessein ce qu'il peut être encore au delà de ce que marque le prédicat sur lequel repose toute la valeur du jugement.

Contrairement à ce que nous avons établi, les logiciens définissent le jugement qualitatif en disant qu'il marque la comparaison faite par l'esprit entre deux notions, et la connaissance qu'il en tire qu'elles conviennent ou ne conviennent pas entre elles ; négligeant ainsi ce qui mérite justement le plus d'attention, à savoir que tout jugement accouple une chose individuelle à une notion générale. Leur définition permet en outre de don-

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ner le nom de jugement à toute comparaison établie entre deux choses individuelles. Mais cette comparaison, quand bien même elle serait possible sans le concours de notions générales , et quand bien même on la répéterait des milliers de fois, ne constituerait jamais un jugement.

Nous venons de voir que les jugements sont des énonciations dont le caractère essentiel est d'exprimer les choses individuelles à Faide de notions générales. Or, cette généralité avec laquelle la chose individuelle se trouve mise en rapport, peut lui être inhérente comme une qualité saisissable par simple appréhension ou aperception; mais elle peut aussi être telle qu'il faille la RÉFLEXION pour la dégager et la saisir ; ou bien encore lui être nécessaire ; ou bien enfin se confondre et s'unir avec elle d'une manière si intime qu'elle en soit vraiment l'essence ou I'idée. De là les quatre formes de jugements dont nous aurons successivement à parler, qui

sont :

Le jugement (lualitatif ou de simple aperception;

Le jugement réfléchi ;

Le jugement nécessaire ;

Et le jugement idéal.

40 L 0 G I Ql E S U 15 J E C T I V E.

L — JUGEMENT QUALITATII' OU D'ArERCEPTION.

Les jugements (raperception affirment ou nient une qualité. De là leur division naturelle en jugements affirmatifs et jugements négatifs. Mais sous cette première forme purement qualitative, le jugement n'est pas encore développé ; il ne peut encore exprimer ou rendre manifeste tout ce qu'il contient, puisque le sujet, qui n'est rien par lui-même, est ici supposé la chose essentielle, et le prédicat, au contraire, comme n'étant rien en soi et ne s'y trouvant uni que d'une manière accidentelle.

L'une des plus grandes erreurs des logiciens est de croire qu'une proposition comme celle-ci : Ce violet est hleu ou non bleu, embrasse nécessairement dans l'une de ses deux alternatives la vérité; tandis qu'elle peut être vraie ou fausse en soi , sans atteindre pour cela la vérité ou la réalité des choses. Car ce qui est juste n'est pas toujours vrai. On peut fort bien dire : Un homme est malade, quelqu'un a volé, sans blesser l'exactitude ; et pourtant, ce qui est contenu dans ces jl3gements ne saurait être vrai d'une vérité absolue, puisqu'un organisme malade ne répond plus à l'idér (jue nous devons avoir de l'organisme ou n'est plus un

DES JUGEMENTS. H

véritable organisme, comme le vol, à son tour, n'est . point un acte qui entre dans la vraie notion de la vie humaine. Un jugement ou une notion juste n'est donc pas nécessairement vrai. Les philosophes n'ayant pas conscience de cette distinction, ont disputé pour des chimères lorsque, posant gravement la question de l'immortalité de l'àme, ils ont dit que l'àme devait être simple ou composée. De bonne foi, ils n'y songeaient point ; car il se pourrait que l'àme ne fût ni l'un ni Pautre, mais tous les deux ensemble, ou bien encore qu'elle eût une tout autre nature que celle comprise entre ces deux mots. Le violet ou le cristal pourront bien se déterminer d'une manière suffisante par ces jugements qualitatifs, bleu ou non bleu, simple ou non simple, etc., mais l'àme peut être au-dessus de ces alternatives.

Le caractère de cette première forme de jugement est de n'en avoir aucun qui lui soit propre, ou qu'on ne retrouve aussi bien dans le jugement qualitatif que dans ceux de la deuxième, troisième et quatrième forme. Car ce jugement se borne à dire que la chose individuelle I, est une généralité G ; ce qui se formule ainsi :

ce violet est bleu , ou V individuel violet est la généralité couleur bleu.

LOGIQUE SUliJECTIVE.

Mais cette éiîonciatioii qui nous dit qu'une individualité est une généralité, se retrouve encore dans le même jugement sous une autre forme. Car cette proposition : Le violet est bleu, exprime deux choses à la fois : la première, que le violet est un tout doué de plusieurs qualités ; la deuxième, qu'il a celle d'être bleu. Mais on voit aussi que ce jugement n'exprime pas d'une manière explicite que le violet, outre la qualité qu'il a d'être bleu, en a encore plusieurs autres; comme il ne dit pas non plus que la couleur bleu peut convenir à d'autres choses individuelles que le violet. Ces vérités sont sousentendues, ou pour mieux dire, enveloppées et contenues implicitement dans cette première forme de jugement qui, ne manifestant point par elle-même son imperfection, ne saurait par conséquent être vraie.

Il en est de même des jugements négatifs (jui disent : Ce violet n'est pas rouge. Mais ce jugement en nous disant que ce violet ri est pas rouge^ nous dit aussi implicitement qu'il a une couleur; ce qui nous fait voir que tout jugement négatif est nécessairement affirmalif.

L'insuffisance que trahit la forme de ces deux sortes de jugements , se trouvera corrigée si nous faisons les deux termes extrêmes de la proposition, le sujel et \c prédicat idcnti(pics :

DES J U G E M E N i S. - -tJ

ce violet bleu est un violet bleu.

Mais ceci n'est plus un jugement ; c'est simplement une tautologie. Nous avons bien eu l'intention de porter un jugement, mais cette intention ne s'est point réalisée; et il en est de même de tous les jugements négatifs qu'on appelle vulgairement impossibles ou infinis, comme : Cette table n'est pas un animal; la imson nest ni bleue ni ronde ; la rose n'est pas une planète, etc.; propositions qui sont incontestablement fort justes, mais qui ne sont point des jugements, attendu que le prédicat qui, dans le cas de tautologie, est absolument identique au sujet, se trouve ici absolument différent. L'intention de juger, c'est-à-dire d'^ mettre un sujet individuel I en rapport avec un prédicat général G, n'a pu s'effectuer, puisque, dans ces exemples, il n'y a point de rapports entre les deux termes. Dans ces sortes de propositions la différence entre le sujet et le prédicat, comme entre rose et planète, est pour ainsi dire trop grande, tandis que dans le cas de tautologie elle est trop petite, puisqu'elle est nulle. Les logiciens se moquent volontiers de ces jugements négatifs infinis, la rose nest pas une planète, etc.; et pourtant cette forme de jugements n'est pas aussi artificielle qu'ils semblent le croire. Elle est au

contraire le résultat futile^ mais fatal, où viennent nécessairement aboutir tous les jugements qualitatifs dont nous venons de parler, et dont ils s'occupent avec tant de gravité. Et ceux-là même dont ils se moquent existent réellement. Car un crime n'est autre chose qu'un jugement négatif infini, puisque le criminel ne nie pas seulement le droit d'un autre individu, mais tout le droit do rÉtat ; et c'est pourquoi on ne restitue pas seulement le produit du vol au propriétaire primitif, comme dans le cas d'une réclamation mal fondée, mais on punit en outre le voleur comme criminel, pour avoir nié le droit de tous en niant le droit d'un seul. La mort est un aulrc exemple de jugement négatif infini , tandis que la maladie est simplement un jugement négatif; car dans la mort, l'âme et le corps, le sujet et le prédicat, sont séparés l'un de l'autre de manière à n'avoir plus entre eux aucun rapport.

Ce n'est donc point en faisant les deux termes identiques, que ces jugements qualitatifs peuvent corriger leur imperfection, puisque dans ce cas, il y a tautologie, et que, d'autre part, lorsque le jugement négatif ne cache plus un jugement aflirmatif, ou lorsque les deux extrêmes sont absolument dissemblables, il n'y a plus de jugement. Et pourtant c'est dans la forme et non dans le contenu qu'il les faut corriger, puisque l'im-

DES JUGEMENTS

perfection ne s'est trahie que dans la forme. C'est ainsi que la force dialectique nous conduit de cette forme à la suivante.

n. — JUGEMENTS RÉFLÉCIITS.

La forme qui précède nous dit que le sujet n'existe pas seul, mais qu'il a un prédicat, c'est-à-dire un rapport à une chose qui existe hors de lui. Le jugement réfléchi a pour objet de traduire explicitement cette vérité. Les mots comme utile, dangereux, instinct, gravitation, etc., etc., qui supposent tous un acte de rèflexion et non plus de simple a perception , servent à formuler les jugements de cette classe, dans lesquels le général devient l'expression du rapport établi entre deux

choses différentes.

Dans les jugements précédents, nous disions, par exemple, ce violet ou cette fleur est bleu, et par là nous considérions le sujet ou la chose individuelle I, connue existant par elle-même ; dans le jugement réfléchi, au contraire, en disant, par exemple, cette plante est salutaire, outre la chose en elle-même, nous pensons toujours à quelque autre chose, comme à la maladie que la plante peut guérir. La plupart des raisonnements qu'inspire le sens commun se font avec des

LOGIQUE ;5UBJE<:TIVE.

jugements de cette famille; car plus une chose est concrète, plus elle offre de rapports que Ton peut formuler sous de pareils jugements.

Dans les jugements de la première forme, le sujet ou l'individuel I était regardé comme la chose principale et à laquelle le prédicat ou le qualitatif semblait seulement adhérer. Dans la deuxième, au contraire, c'est le prédicat ou le général G qui devient le plus important, tandis que le sujet paraît seulement lui être inhérent, comme on peut le voir dans ces exemples :

Le bonheur humain

L'homme est mortel.

Toute matière est pesante.

Toutes choses sont périssables.

Certaines formes de la matière sont élastiques, etc.

Dans ce dernier jugement nous disons que l'élasticité est une propriété qui convient plus ou moins à toutes choses, mais plus particulièrement à quelques-unes. Le sujet a donc perdu le caractère purement individuel qu'il avait dans la forme précédente, pour devenir général et changer pour ainsi dire de rôle avec le prédicat, qui, précédemment , avait seul fonction d'exprimer une notion générale vis-à-vis de son sujet exprimant une chose in-

DES JK.EMEM s.

dividuelle. Par là les rôles du sujet et du prédicat cessent d'être différents; le général et l'individuel peuvent se substituer l'un à l'autre. Mais, quand nous disons tous les corps sont élastiques, ou quand la généralité entre expressément dans le sujet, ce n'est plus un fait que nous exprimons, c'est une nécessité ; ce n'est plus seulement un jugement d'aperception ni même de réflexion que nous formulons, c'est un jugement qui porte en luimême sa nécessité. Ce nouveau progrès ou ce passage du jugement réfléchi au jugement nécessaire est déjà pressenti dans le langage commun qui sait fort bien que ce que l'on peut dire de tous les individus convient nécessairement à l'espèce, et se trouve revêtu pour ce motif d'un caractère de nécessité. Nous disons tous les hommes , toiites les plantes, aussi volontiers que nous disons rhomme, la plante, et ces deux locutions traduisent également un jugement nécessaire. C'est ainsi que les jugements réfléchis tendent par eux-mêmes à se corriger et à se compléter, ou à se transformer en jugements nécessaires.

in.

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