IV L*INSTRUCTION DANS UNE DÉMOCRATIE
logique même du mot, se rapportent à l'éducation, règles de conduite que l'enfant devra emporter au sortir de l'école, et qui devront* l'aider à devenir un honnête homme et un bon citoyen.
L'éducation dans une démocratie ! Est-ce donc à dire qu'il y ait là quelque chose de particulier et qui mérite, dans la grande histoire de l'éducation, un chapitre spécial? Oui, je le pense. J'estime que dans une démocratie vraie, là où chaque homme est un citoyen, où l'égalité est la base politique, où la loi dépend de l'ensemble des volontés individuelles se réunissant pour constituer la volonté nationale, je crois que l'éducation se présente dans des conditions particulières, avec des caractères particuliers, qui méritent une étude spéciale.
Ces caractères sont de deux ordres : l'un, de nécessité ; l'autre touchant à la nature même de l'enseignement. C'est delà nécessité que je traiterai d'abord.
La nécessité de Tinstruction ! Certes, je ne vous ferai point l'injure d'insister sur son évidence, ici, au milieu de cette grande ville qui s'est placée au premier rang parmi les villes de France pour le soin pieux avec lequel elle s'occupe des questions d'enseignement ; ici, dans ce Cercle qui a été créé précisément pour favoriser les progrès de l'instruction publique. Vous m'arrêteriez aux premiers mots pour me dire que vous connaissez cette question tout aussi bien que moi. Je me hâte d'ajouter que, si la cause de l'instruction
l'instruction dans une démocratie V
est gagnée dans les grandes villes, s'il est tout à fait inutile d'y insister sur sa nécessité, c'est aussi presque inutile dans les campagnes elles-mêmes, au fond du moindre village. Partout cette nécessité a été comprise ; les vœux et les votes des conseils municipaux, les manifestations diverses, les pétitions, sont là pour prouver que le besoin de rinstruction est apparu aux yeux dessillés des moins clairvoyants. Si bien que lorsque l'on entend répéter ou que l'on rencontre encore dans ses lectures les objections qui étaient courantes il y a quelques années, il semble que ce soit le langage d'un autre âge. Hier, je lisais une brochure qui porte la signature d'un homme que vous avez applaudi ici même — et vous avez bien fait, car il a rendu de grands services à la cause de l'instruction, — M. Charles Robert, qui fut secrétaire général d'un éminent ministre de l'instruction publique, M. Duruy . J'y ai trouvé toute une série d'objections contre la nécessité de l'instruction qu'il avait relevées dans les rapports des inspecteurs d'académie. Un inspecteur de la Gironde dit par exemple :
« Le plus grand obstacle à vaincre, peut-être, « c'est l'égoïsme des propriétaires ruraux qui, « jaloux de voir leurs colons instruits, s'opposent « directement ou indirectement, par adresse ou « par ruse, et sous divers prétextes, à ce que « leurs enfants soient admis gratuitement à « l'école. »
Un inspecteur des Basses-Pyrénées écrit ceci :
VI l'instruction dans une dkmogratik
t Chose triste à dire, Tignorance trouve des € défenseurs ! Il y a des hommes, en plein « XIX* siècle, qui disent que l'instruction est inu- « tile pour le peuple ; il y a des hommes sortis du « peuple qui prétendent qu'instruire les classes « populaires, c'est les armer contre les riches. >
Et il y a une dizaine do pages de ces seuls extraits.
Eh bien, lorsqu'on lit ce livre, lorsqu'on parcourt ces rapports qui n'ont que vingt ans de date, on se demande si un siècle ne s'est pas écoulé. Ah ! c'est que depuis qu'ils ont été écrits, il s'est passé de grands et redoutables événements ; c'est que les moins clairvoyants ont vu les écailles tomber de leurs yeux ; c'est que les conséquences funestes de l'ignorance sont apparues à tous, parmi les calamités publiques qu'elles avaient engendrées ; c'est aussi parce que, l'exercice de la liberté et le besoin qu'a chacun de nous d'être mêlé aux affaires publiques, ont fait sentir plus vivement encore combien il est indispensable que chaque citoyen soit instruit. {Très bion ! 1res bien !)
Mais s'il est évident que, dans un état social quelconque, l'instruction est un besoin pour tous, afin que chacun puisse se développer utilement et tenir sa place dans la société, combien cette évidence ne se manifeste-t-elle pas plus clairement lorsqu'il s'agit d'un état démocratique ! Gomment ! En ce pays, par exemple, à l'heure où je parle, vous avez un état social dont l'égalité constitue la base, et est en quelque sorte le dogme ; vous dé-
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clarez que chacun sera classé dans la société selon ses aptitudes et ses capacités, que les rangs seront déterminés, non par le hasard de la naissance ou par la faveur d'en haut , mais par la valeur intellectuelle et l'effet du travail. Aussitôt se présente à l'esprit l'idée de l'égalité, non comme une simple étiquette, mais comme un prin^ cipe qui doit passer dans le domaine des faits. Sans doute, aux débuts même de la vie, les enfants doivent se trouver en présence de causes d'inégalité dont les unes sont éternelles, parce qu'elles proviennent de la nature, comme la médiocrité de l'intelligence, ou la faiblesse du corps, dont les^utres, qui proviennent de l'état social, de l'infériorité de la fortune, seront presque aussi durables. Mais du moins la société doit-elle s'efforcer d'atténuer les conséquences de ces inégalités, en fournissant par l'instruction des armes solides à tous ceux qui sont appelés à prendre part au combat, afin que l'égalité ne soit pas pour eux un mot trompeur qui provoque les réclamations des vaincus, et engendre des révolutions sans nombre? {Marques d'assentiment,)
Ce n'est pas tout. Si la nécessité de l'instruction est évidente au point de vue social, elle ne l'est pas moins au point de vue politique.
La base de notre état politique, c'est l'égalité de tous devant le suffrage ; c'est l'égalité théorique, si vous me permettez cette expression, dans la souveraineté de l'ensemble. La Constitution pé* nètre jusqu'au fond de la plus humble bourgade ;
vin l'instruction dans une démocratie
elle frappe sur Tépaule du paysan attaché à sa' charrue et lui dit : « Tu es le maître ; personne ne te commandera sinon toi-même, et l'ensemble de tes -concitoyens qui penseront et agiront simultanément avec toi. Mais comme ce$j)ensées et ces actions ne peuvent pas s'exercer au sein des multitudes, tu délégueras momentanément ton droit à l'un de tes concitoyens. Seulement prends bien garde au choix que tu feras, car de ton vote dépendront la répartition des impôts que tu paies, les conditions et le développement de la fortune publique ; de ton vote dépendront l'instruction de ton enfant, sa vie peut-être, car, si tu places mal ta confiance, elle pourra être risquée dans quelqu'une de ces guerres insensées et criminelles, — nous en avons-vu, — que ne justifient ni les intérêts, ni l'honneur du pays. » (Applaudissements.)
N'est-il donc pas nécessaire que le paysan sache comment il doit user de son droit, et qu'il connaisse au sein de quelle société il vit, de peur qu'ignorant et effaré il ne se livre à quelque énergumène et plus tard à quelque despote ? (Nouvemix applaudissements.)
Mais voici une autre considération plus grave et plus haute. Vous avez dit à cet homme qu'il serait souverain, qu'il n'obéirait qu'à la loi, et que c'était lui qui ferait la loi. Si vous vous en tenez là, songez à ce qui peut se passer. Il voit autour de lui de plus heureux que lui. Puisqu'il sait qu'il lui suffit de vouloir pour opérer un changement, est-ce que vous n'avez pas peur qu'il ne veuille
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trop fort et trop vite? Est-ce que vous ne redoutez pas que dans une circonstance donnée il ne s'emporte en violences insensées ? Qui l'arrêtera, puisqu'il est le maître et qu'il peut tout? Là est le danger des démocraties, comme celui des autocraties : dans la toute-puissance du souverain. Il ne se peut conjurer qu'en imprégnant l'esprit du maître du sentiment de sa responsabilité. Il faut donc, qu'en même temps que vous parlerez au peuple de ses droits, vous lui en traciez les limites, et que vous lui enseigniez ses devoirs ; il faut que vous lui appreniez que son droit s'arrêtera quelque part, qu'il y a quelque chose en dehors de sa volonté; qu'il y a le respect de la propriété d' autrui, de la liberté d'autrui, et par-dessus tout, de la liberté de penser, de la liberté de la conscience ; que sur tout cela il ne peut rien. Ces limites, elles sont tracées dans la Constitution américaine, et les Chambres souveraines n'osent pas y porter la main! {Vive adhésion,)
Ainsi, dans une démocratie, la conservation de la paix publique, de Téquilibre social, la nécessité d'instruire le peuple s'imposent au triple point de vue de la connaissance des droits, du respect des devoirs, du sentiment de la responsabilité. Il importe donc de ne rien épargner des efforts nécessaires pour que l'organisation de Tinstruction soit au niveau de sa nécessité^ et cela non-seulement dans les grandes villes, où tant d'efforts ont été faits déjà, mais dans le dernier village, puisque là aussi réside le souverain. (Applaudissements.)
X l'instruction dans une démocratie
Mais si la nécessité de rinstruction s'impose comme une obligation sociale, n'a-t-elle pas une contre-partie, et n'est-elle pas en outre une obligation pour chaque citoyen? Est-il possible d'admettre qu'un père de famille dénonce en quelque sorte le pacte social, et n'en accepte que les avantages sans vouloir en supporter les charges ? Est-il possible d'admettre que des parents, que des citoyens, laissent leurs enfants au milieu de la société dans cet état d'ignorance qui devient une cause d'infériorité pour eux et un danger pour la paix publique? N'y a-t-il pas là pour chaque citoyen une obligation qui est la conséquence même de l'état démocratique?
Il s'est fait beaucoup de bruit autour de cette obligation. On a parlé avec cette hypocrisie mielleuse chère à certaine école, de la liberté du père de famille. Comme si aucune loi avait jamais reconnu au père de famille la liberté de laisser mourir de faim le corps de son enfant ! Gomme s'il pouvait davantage lui être permis de laisser cet enfant en état d'inanition intellectuelle !La liberté du père de famille? Mais elle n'est pas enjeu ici ; et l'on s'en aperçoit bien vite quand on serre la question d'un peu près. Car il y a deux espèces de parents : ceux qui font leur devoir, et qui ne se plaindront pas qu'on leur impose légalement une obligation qu'ils remplissent déjà ; puis ceux qui ne le font pas. Et c'est pour ceux-ci qu'on réclame avec si grand bruit! {Apphmdissements,)
La chose ne vaut vraiment pas la peine d'une plus longue discussion.
l'instruction dans une démocratie XI
A côté de Tobligation, et comme sa conséquence naturelle et indispensable, nous trouvons la gratuité. Et ce n'est même pas assez ! Il faudrait que l'école aille au-devant de l'enfant ; il faudrait pou* voir, pendant que l'enfant sera à l'école, indem*» niser ses parents, si ses parents souffrent de son absence. Mais bornons-nous en ce moment à la gratuité de l'école. Sa nécessité n'est-elle pas évidente? Êtes-vous un état social égalitaire ? Voulez'vous véritablement que tout le monde ait les mêmes armes dans la lutte pour la vie ?
Ici encore se présentent les objections.
0n nous dit : Mais ce sont les riches qui paient en ce moment, puisque, d'après la loi actuelle, les enfants des pauvres ont droit à la gratuité.
Je laisse de côté la considération de la dignité personnelle» si importante dans une démocratie. Mais est-il vrai que le riche paie seul, et qu'i^ paie en proportion de sa richesse ? Quoi, voici d'un côté un bourgeois, de l'autre un petit cultivateur; l'un a un enfant , l'autre six ; or ce dernier, le moins riche à coup sûr, paie six fois plus de droits scolaires que l'autre, sous prétexte qu'il n'est pas absolument indigent. Est-ce que la situation est égale ?
Mais, l'on insiste, et l'on dit : si vou^ faites payer la gratuité par l'État, ce sont les pauvres qui paieront pour les riches.
En vérité, vous le croyez ? Et ce sont des conservateurs qui parlent ainsi ? Je n'aurais jamais imaginé qu'un conservaleur fit une critique aussi
XII l'instruction dans une démocratie
terrible de la société dans laquelle il vit ; et qu'il en vînt à dire que c'est le pauvre qui paie Timpôt et non pas le riche. Non ; si insuffisamment organisé que soit notre système fiscal, nous n'en sommes pas là.
Mais^ dit-on encore, ce sont ceux Ijui se servent de l'école, ceux qui y envoient leurs enfants qui doivent payer l'instruction. N'est-ce pas légitime?
Ah ! messieurs, pourquoi donc a-t-on abattu les barrières sur les chemins publics , pourquoi s'indigne-t-on encore contre les ponts à péage, pourquoi demande-t-on que la circulation soit gratuite partout? Si votre théorie était vraie, au lieu de faire payer pour l'entretien des routes le pauvre homme qui gît paralysé sur son lit, il faudrait redresser les anciennes barrières, et faire payer le possesseur de chaque voiture , ou lui deman(^r de réparer le dégât qu'elle a causé. Et cependant la taxe des routes est payée par tout le monde et nul ne s'en plaint, parce que tout le monde a le sentiment qu'il y a là une question de sécurité et de nécessité publique.
La nécessité n'est-elle pas tout aussi grande au point de vue de l'instruction publique ? Je dis, moi, que le riche comme le pauvre, profitant tous les deux de cette paix publique qu'assure l'instruction générale du peuple dont le développement est un gage de sécurité sociale, je dis que le riche comme le pauvre doivent contribuer à cette dépense nécessaire.
Et le riche plus encore que le pauvre, non seule-
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ment parce qu'il est plus riche, et parce que chacun doit contribuer aux charges sociales en proportion de sa fortune, mais, encore et surtout parce qu'il a plus d'intérêt que le pauvre à ce que les enfants du pauvre lui-même soient instruits. Car l'instruction est un bienfait d'une nature toute particulière, qui profite autant à celui qui le donne qu'à celui qui le reçoit. (Applaudissements,)
Je n'insisterai pas davantage sur la nécessité de l'instruction. Aussi bien je suis persuadé que nous sommes d'accord et que vous étiez déjà convaincus.
Arrivons maintenant à la seconde partie de notre sujet, et voyons ce que doit être, en tant que nature, dans une démocratie, l'instruction du peuple.
On peut concevoir deux états sociaux logiques; l'autocratie, et la démocratie. Considérons ces deux sociétés à leur maximum de développement.
Dans l'une, se dresse un maître absolu ; il détient le pouvoir suprême qu'il a conquis à la pointe de l'épée, ou reçu par l'hérédité et qu'a consacré le droit divin. Dans ce dernier cas, surtout, il s'appuie sur le prêtre, dont il a acheté le secours en . lui concédant une part de ôe pouvoir qu'il prétend tenir de Dieu , à moins cependant qu'il ne se proclame Dieu lui-même. Il commande ainsi souverainement aux corps par le glaive, aux âmes par la religion d'État. Cette forme de société a existé dans ces grands empires d'Orient plus extraordinaires encore par leur dis-
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parition totale que par leur immense développement.
Maintenant voici la démocratie complète : Tous les citoyens vivent dans des conditions réelles d'égalité ; tous participent équitablement aux charges sociales comme aux avantages sociaux : leur part individuelle d'autorité, ils la délèguent, dans des conditions déterminées à des hommes, par eux choisis et qui viendront, à des époques fixées , rendre leurs comptes, afin que leurs mandataires jugent s'ils sont dignes de recevoir une investiture nouvelle. Voilà l'état démocratique. Personne n'y commande, parce que tout le monde est partie du souverain, et que la nation souveraine ne fait qu'obéir à ses propres décisions. Ici, plus de religion d'État, mais respect absolu de la liberté de conscience. Le prêtre ne commande plus; il obéit à la loi comme les autres citoyens, et s'il reste maître dans son église, il ne met plus les pieds sur la place publique. (Applaudissements,)
Et que devra être l'instruction du peuple dans ces deux états sociaux? N'est-il pas évident qu'elle sera réduite au minimum dans l'autocratie, et devra être, au contraire, développée à son maximum dans la démocratie ?
Mais de ces deux états sociaux logiques, l'un a disparu dans les ombres du passé ; l'autre est dans l'avenir, et nous n'en jouissons pas encore, bien que nous marchions à pas de géant vers sa réalisation. Entre deux ont évolué et vivent encore à l'heure actuelle, des états intermédiaires.
l'instruction dans une démocratie XV
Ici, c'est une monarchie autour de laquelle vient se grouper une noblesse héréditaire ; ailleurs, une monarchie constitutionnelle parlementaire , bourgeoise et censitaire ; ailleurs, des institutions diverses, qui semblent les épaves du passé, et tendent chaque jour à disparaître pour se noyer, dans l'unité et la logique démocratique, telle, dans notre constitution, l'incompréhensible institution des sénateurs inamovibles. (Rires et applaudisse^ ments,)
Mais quittons l'idéal, et pour comparer utilement les nécessités de l'instruction dans la démocratie et dans les autres états sociaux, considérons l'état social qui a précédé immédiatement en France celui dans lequel nous vivons.
Avant la Révolution, voici un Roi, oint du Seigneur, qui règne de par le droit divin. Le prêtre catholique le lui garantit ; en échange, le roi lui a promis protection et monopole pour son Église, et à son sacre, il a fait le serment d'exterminer les hérétiques. Au-dessous du roi, la noblesse, qui descend ou se figure descendre de la race conquérante, qui croit avoir dans les veines un sang d'une nature plus noble que celui du reste de la nation, et qui jouit de privilèges spéciaux, conquis par ses ancêtres à la pointe de l'épée. Plus bas, la bourgeoisie, qui s'occupe d'affaires, de négoce, d'industrie, de banque, qui remplit certains emplois dans les administrations , dans la magistrature même, un peu partout, excepté toutefois dans l'armée ; car l'épée de commandement ne peut être tenue que par une main noble.
XVI l'instruction dans une démocratie
Puis au-dessous, bien loin, des masses grouillent dans la pénombre : c'est le peuple, chargé des besognes les plus humbles, des travaux les plus bas, selon les idées de ce temps. Il n'a pas autre chose à faire qu'à fouiller le sein de la terre , à l'ensemencer, à recueillir les fruits, puis, dans quelques grandes villes, à se servir de ces fruits de la terre pour les employer aux usages sociaux ; il tissera des étoffes, confectionnera des vêtements, etc.
Ainsi, tous les droits sont en haut, tous les devoirs en bas.
En haut, le privilège, en bas l'obéissance, obéissance au roi, obéissance au prêtre. La notion du droit n'existe pas ; tout vient de la grâce d'en haut ; peuple, bourgeoisie, noblesse, tous lèvent des mains suppliantes vers le maître qui distribue les faveurs. La grâce est pour ainsi dire le nœud de cette organisation sociale. Si bien que si j'avais à faire un tableau symbolique de l'ancien régime, je représenterais le peuple et le tiers-état à genoux, — comme cela se passait, du reste, dans les anciens États généraux, — et le roi debout, inclinant la tête devant le prêtre qui bénit. (Très bien ! très bien ! — C*est cela!)
Dans cet état politique, quelle sera l'instruction des diverses classes sociales. Pour la noblesse, à son maximum de développement ? Mais peu productive, parce que ces hommes ne s'en serviront pas beaucoup, ne sentant pas la concurrence derrière eux. Développée aussi chez la bourgeoisie,
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qui Tutilisera davantage, car elle est en plein dans la lutte pour la vie, et accomplit mille offices difficiles. Quant au peuple, il n'a droit à rien. Bien plus, c'est un danger de l'instruire ; on risque de lui inspirer des idées inutiles pour la situation inférieure à laquelle il est condamné ; ne peut-il pas arriver parfois que quelques esprits appelés par l'instruction à Thabitude de la réflexion, ne s'aperçoivent que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes? Et l'instruction n'aura-tellepas servi à préparer des révoltés? La lecture même de l'Évangile ne peut-elle pas enseigner la rébellion contre le prêtre et contre le roi?
Non, non ! Il n'y a qu'une chose que le peuple doive apprendre : à obéir. L'instruction doit se borner à en faire un sujet docile et un bon catholique! C'est assez ! (Vifs applaudissements.)
Cela est tellement vrai, cette opinion est si généralement répandue, que dans toute la première moitié du xvm® siècle qui a vu naître tant de grands hommes et de grandes idées, on ne croit pas à Tutilité d'instruire le peuple ; on redoute cette instruction qui voit se réunir contre elle et Montesquieu, et La Ghalotais, et Voltaire, et Rousseau lui-même, le démocrate Rousseau ! Tant on se tenait ferme dans la logique du gouvernement royal, tant on était convaincu que pour le maintien de ce régime de privilèges dont on reconnaissait cependant les abus, il fallait s'opposer au développement de l'intelligence des masses, il fallait les laisser ignorantes et aveugles.
xviii l'instruction dans unk démocratie
Et, comme d'instinct, on mettait en pratique le mot que devait plus tard prononcer Chateaubriand : « Quant on veut faire tourner la meule à un cheval, il faut commencer par lui fermer les yeux. » (Rires et applaudissements.)
Voilà Tétat de l'instruction sous un régime dont le souvenir doit rester dans la mémoire des Français.
Mais tout a changé. Le Roi a disparu, le peuple à genoux s'est redressé; le prêtre est rentré dans son église.... ou plutôt il doit y rentrer. (Applaudissements.) Le peuple a le sentiment et la connaissance de sa propre souveraineté; l'égalité a remplacé le privilège ; la notion du droit s'est substituée à celle de la grâce. Le citoyen, maître de lui-même, a senti s'éveiller en lui une dignité nouvelle ; il a a![franchi sa conscience en même temps que sa volonté. Dès lors, comme je le disais au début de cet entretien, ne sentez-vous pas la nécessité profonde d'instruire le peuple, afin qu'il puisse évoluer vers ses destinées et suivre sa marche naturelle, sans être jamais tenté de livrer encore à un maître ce pouvoir qui • ne reviendrait entre ses mains qu'à travers les révolutions, le sang et la guerre étrangère ! (J9ravos et applaudissements.)
Que devra donc être son instruction maintenant ? Il ne s'agit plus seulement d'en faire un catholique fervent et un sujet obéissant; il faut qu'il s'apprête à être un homme libre et un ci-
l'instruction dans une démocratie XIX
toyen. Il faut qu'une forte instruction le prépare pour toutes les évolutions sociales, qu'une forte éducation morale lui tienne lieu de la tutelle officielle du prêtre, à laquelle il a maintenant le droit de renoncer.
Tel est le problème; et il se pose, le même partout, au fond du plus petit village, pauvre et obscur, comme au sein des villes riches et splendides, car il y a là partout des citoyens, des souverains, des Enfants de France.
Serrons ce problème d'un peu plus près. Examinons les parties constituantes de cette éducation nationale, et parcourons à grands pas ce programme immense. Voyons, que doivent apprendre, à rÉcole, le futur citoyen et sa future compagne?
Oh I chacun va s'écrier : à lire et à écrire d'abord. Sans doute ; mais je me refuse à considérer la lecture et l'écriture comme des connaissances véritables. Ce sont des moyens d'acquérir des connaissances, c'est en quelque sorte un sens nouveau donné à l'enfant et qui lui permettra d'apprendre quelque chose, mais voilà tout. Comme le disait spirituellement le physiologiste anglais Huxley : « Enseigner à l'enfant seulement l'écriture et la lecture, c'est absolument comme si l'on plaçait devant un affamé un couteau et une fourchette, mais sans rien mettre dans le plat. » {On rit,)
Ne comptons donc pas la lecture et l'écriture, pour les mots non plus que pour les nombres. Et voyons quelles connaissances vraies doivent être inscrites au programme.
XX l/iNSTRUCTTON DANS UNE DÉMOCRATIE
D'abord, la langue^ la langue nationale. C'est une grande tristesse d'avoir à constater que non seulement sur nos frontières, où, au contact des populations étrangères, un mélange naturel se fait à travers les limites des États, mais au cœur même de la France, en Auvergne, en Bretagne, ailleurs encore, il y a des milliers de Français qui ne parlent ni ne comprennent la langue nationale. Les rapports des inspecteurs d'académie signalent ce fait véritablement stupéfiant que, en 1864, dans le département de la Meurthe, dans ce département mutilé qui ne donne plus son nom qu'à un demi-département, non seulement des milliers d'enfants ne savaient pas parler le français, mais encore vingt-quatre institutrices congréganistes ne le comprenaient pas !' (Rires et applaudisse^ ments.)
Réfléchissez maintenant, et songez que les communes où Ton ne comprend que l'allemand sont aujourd'hui entre les mains des Allemands ! {Mouvement,)
Oui, l'unité de langue est nécessaire pour que l'unité française, pour que la fraternité française ne soient pas de vains mots ; car on ne s'imagine pas les frères d'une même mère ne se comprenant pas et ne parlant pas la même langue ! {Applaudissements.)
Après la langue, nous enseignerons à l'enfant les sciences naturelles, physiques, mathématiques. Ne vous écriez pas ! Ne me dites pas que c'est là un bien vaste programme, chargé de noms rébarba-
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tifs! Vous auriez tort de vous effrayer. Je persiste à le penser; il faut que vous enseigniez les sciences dès Tenfance, non- seulement dans l'école secondaire, mais dans l'école primaire elle-même, même dans ce que l'on appelle aujourd'hui la salle d'asile et ce que nous nommerons l'école enfantine. Oui, il faut enseigner de bonne heure la botanique, la zoologie, la minéralogie, la physiologie, la géologie et même la paléontologie ; oui, toutes ces sciences aux noms féroces, et qui au premier abord feront peut-être peur à F enfant, il faut qu'il les apprenne... et bien plus, il faut qu'il s'amuse en les apprenant. {Vifs applaudissements .)
Et cela est bien facile.
Quand vous montrez à un petit enfant des objets noirs, blancs, rouges, verts, et que vous lui dites de nommer ces couleurs, que faites-vous, sinon lui enseigner des éléments de sciences naturelles? Quand vous découpez sous ses yeux un rond et un carré de papier, quand vous lui faites remarquer que le rond est circonscrit par une ligne courbe, tandis que le carré est délimité par des lignes sur lesquelles on vise, et que séparent des écartements appelés des angles; quand vous repliez ensuite le carré de papier de manière à former deux triangles égaux, et vous faites remarquer à l'enfant que les angles se superposent exactement les uns sur les autres, et que les côtés du carré ont la même longueur ; qu'est-ce que vous avez fait alors, sinon de la géométrie, et non de la moins difficile, puisque tout cela fait
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