‹ La loi des suspectsChapitre 2 sur 6 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

avez le devoir d'envisager et sans doute de préparer. La loi sur le droit d'association y pourvoira. Le clergé français forme bien une société d'hommes qui ont renoncé à se marier, qui ont promis d'obéir à des supérieurs, mais, comme ils ont conservé d'autres droits, qui ne sont pas dans le commerce, la loi ne les atteint pas ; seulement, ce]tte société d'hommes, qui s'appelle l'Église de France, a sa directionfixéeà l'étranger, puisqu'elle reconnaît le pape pour chef suprême. Eh bien ! quand il le faudra, on invoquera l'article 13, et le Conseil d'État sera appelé àrendre un décret pourautoriserl'Église, sous certaines conditions propres à assurer la conservation de l'État. C'est une ébauche de constitution civile du clergé.

Si vous ne tirez pas vous-même cette conséquence de votre projet de loi, d'autres la tireront, soyez-en assuré. Pour vous, vous aurez toujours trouvé le moyen de proscrire les ordres religieux : c'est assez pour votre gloire.

Le moment n'est, d'ailleurs, pas venu d'où-

32 LA LOI dp:s suspects.

vrir avec vous, sur tous ces points, une discussion approfondie. En attendant, vous voudrez, sans doute, relire le mémoire de Lacordaire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs : « Le célibat, comme la pauvreté, ne sont pas delà création du moine, ils existaient tous deux avant lui, et il n'a fait que les élever à la dignité d'une vertu. » Vous voudrez aussi, je l'espère au moins, relire l'histoire de France et l'histoire du monde, depuis le temps où, «lorsque la vieille Rome tomba vaincue et sanglante aux pieds des barbares, l'Église romaine recueillit l'esprit humain comme un pauvre enfant abandonné que, dans le sac d'une ville, on trouve expirant sur le sein de sa mère égorgée » . C'était M. Thiers qui tenait au Corps législatif ce superbe langage. Vous relirez l'histoire de ces moines d'Occident qui, suivant l'expression de Montalembert, « défrichaient les âmes de nos pères en même temps que le sol de la patrie » ! Vous demanderez aux savants de l'Institut et de l'École des chartes qui a conservé les vieux manuscrits et préparé, par là, la science des « intellectuels » ! Vous demanderez aux historiens qui a formé les générations littéraires du

seizième, du dix-septième et du dix-huitième siècle ! Vous demanderez au département des Affaires étrangères qui a soutenu, à travers les siècles, qui soutient encore, à toutes les extrémités du monde, en Orient, en Asie, en Afrique, le prestige et l'influence du nom français ! Ils vous diront que ce sont des hommes et des femmes qui ont renoncé à l'exercice de plusieurs de leurs facultés naturelles, comme de se marier et de posséder, mais qui ont conservé celle de se dévouer jusqu'au sacrifice, jusqu'au sang, jusqu'à la mort.

Ce sont ces hommes et ces femmes à qui vous refusez le droit de s'associer, sous peine d'une amende de 16 à 5,000 francs et d'un emprisonnement de six jours à un an ! ce n'est pas assez : que vous dénoncez à tous les citoyens comme une caste de parias à qui nul, ni père, ni mère, ni parent, ni ami, ne pourra donner asile sans tomber sous le coup des mêmes châtiments ! Je n'exagère rien :

« Art. 7. Seront punies de la même peine toutes les personnes qui auront favorisé la réunion des membres de l'association dissoute. »

En 1882, vous aviez été plus précis :

« Art. 4. Sera puni des mêmes peines tout individu qui aura accordé ou consenti l'usage de sa maison ou de son appartement en tout ou en partie pour la réunion des membres d'une association illicite. »

Vous avez pensé que cela était trop libéral, et que la défense de la République commandait des précautions plus étroites : on emprisonnera non seulement quiconque logera chez lui quelques Petites-Sœurs des pauvres, fatiguées d'avoir mendié le pain des vieillards et des infirmes, quelques missionnaires épuisés par les fièvres de Madagascar ou du Tonkin, non seulement celui-là, mais quiconque aura favorisé leur retraite par un conseil, par une indication, par une aumône ! C'est ce que vous appelez, en conviant tous les républicains à se grouper dans cette grandepensée:« poursuivre laconstitution d'une société civile assez forte pour se montrer respectueuse de tous les droits de la conscience».

M. de Marti gnac, combattant la proposition du colonel Bricqueville sur le bannissement de la branche aînée des Bourbons, disait, devant la Chambre des pairs, saisie, à ces paroles, d'une émotion profonde :

« Qu'un de ces proscrits que votre proposition punit soit conduit en France, et qu'il y cherche un asile, qu'il aille frapper à la porte de l'auteur même de la proposition, que cette porte s'ouvre, que le proscrit se nomme, qu'il entre, et moi je lui réponds d'avance de sa sûreté. »

Monsieurle PrésidentduConseil, si, demain, votre loi étant votée, et les congrégations qu'elle frappe étant dissoutes par la force, un de ces religieux, chassé de sa demeure, resté sans asile, venait frapper à votre porte, la lui fermeriez-vous ? Et s'il avait trouvé, avec quelqu'un de ses frères, un abri passager dans une demeure qui vous fût connue^ dans une demeure amie, dites, iriez-vous dénoncer à la police le receleur de moines ? Moi, comme Martignac, je lui réponds d'avance de sa sûreté.

M. le Ministre de la Marine, étant le mois dernier à Brest, visitait l'hôpital maritime : on lui présente la supérieure. Sœur Agnès, des Filles de la Sagesse, décorée de la Légion d'honneur. Le ministre lui serre la main et lui demande depuis combien de temps elle est à l'hôpital : « Quarante ans. » — « Je souhaite que

a Art. 4. Sera puni des mêmes peines tout individu qui aura accordé ou consenti l'usage de sa maison ou de son appartement en tout ou en partie pour la réunion des membres d'une association illicite. »

Vous avez pensé que cela était trop libéral, et que la défense de la République commandait des précautions plus étroites : on emprisonnera non seulement quiconque logera chez lui quelques Petites-Sœurs des pauvres, fatiguées d'avoir mendié le pain des vieillards et des infirmes, quelques missionnaires épuisés par les fièvres de Madagascar ou du Tonkin, non seulement celui-là, mais quiconque aura favorisé leur retraite par un conseil, par une indication, par une aumône ! C'est ce que vous appelez, en conviant tous les républicains à se grouper dans cette grandepensée:«poursuivrelaconstitutiond'une société civile assez forte pour se montrer respectueuse de tous les droits de la conscience".

M. de Martignac, combattant la proposition du colonel Bricqueville sur le bannissement de la branche aînée des Bourbons, disait, devant la Chambre des pairs, saisie, à ces paroles, d'une émotion profonde :

« Qu'un de ces proscrits que votre proposition punit soit conduit en France, et qu'il y cherche un asile, qu'il aille frapper à la porte de l'auteur même de la proposition, que cette ï porte s'ouvre, que le proscrit se nomme, qu'il entre, et moi je lui réponds d'avance de sa sûreté. »

Monsieurle Président duConseil, si, demain, votre loi étant votée, et les congrégations qu'elle frappe étant dissoutes par la force, un de ces religieux, chassé de sa demeure, resté sans asile, venait frapper à votre porte, la lui fermeriez-vous ? Et s'il avait trouvé, avec quelqu'un de ses frères, un abri passager dans une demeure qui vous fût connue^ dans une demeure amie, dites, iriez-vous dénoncer à la police le receleur de moines ? Moi, comme Martignac, je lui réponds d'avance de sa sûreté.

M. le Ministre de la Marine, étant le mois dernier à Brest, visitait l'hôpital maritime : on lui présente la supérieure. Sœur Agnès, des Filles de la Sagesse, décorée de la Légion d'honneur. Le ministre lui serre la main et lui demande depuis combien de temps elle est à l'hôpital : « Quarante ans. » — « Je souhaite que

aux classes du lycée que si leurs directeurs ou les maîtres attachés à la maison n'appartiennent pas à une association interdite par la loi, par cette loi dont j'ai, il y a un moment, résumé les principales dispositions.

J'observe, en passant, que vous avez renoncé à exiger le stage scolaire pour l'école primaire : M. Viviani vous en a blâmé, car, a-t-il dit, « la loi aurait eu là sa principale vertu en créant aux mains de l'État un véritable monopole », et je suis bien loin de me scandaliser de son langage : c'est la négation, très nette, delaliberté, « vieille formule » et « vocabulaire suranné », dont M. Viviani et ses amis n'entendent pas « rester les esclaves volontaires ». J'aime cette franchise et je la trouve préférable aux sophismes libéraux dont s'enveloppent certaines tyrannies. Mais je ne m'étonne pas du tout que vous ayez reculé devant les généralisations que réclame M, Viviani. L'école primaire conduit à une foule d'emplois modestes auxquels aspirent un très grand nombre de citoyens : les soumettre au certificat de stage, en interdisant ainsi l'école libre à tous ces futurs petits fonctionnaires , c'eût été atteindre directement,

dans ses intérêts, la masse électorale. Avec le certificat d'études secondaires, vous n'atteignez que la bourgeoisie, et ce n'est pas elle qui fait la majorité dans les urnes. Vous avez compris cela, avec votre coup d'œil d'homme d'État, et M. Viviani le comprend certainement aussi. Je ne pense pas que ce désaccord soit pour vous diviser bien longtemps.

Voilà donc la proposition dite de scolarité ou mieux relative au recrutement des fonctionnaires. Elle se passe de tout commentaire, et, de fait, vous n'avez pas cru nécessaire de lui en donner beaucoup : l'exposé des motifs tient en quelques lignes, desquelles cependant il faut détacher une perle.

Le projet, on vient de le voir, exige de tous les candidats un certificat de stage de trois ans dans un établissement public et ne permet aux pensionnats libres de conduire leurs élèves aux classes du lycée, que s'ils sont autorisés par la loi. Or on lit, dans l'exposé des motifs : « Nous ne rétablissons par cette mesure ni le régime du certificat d^ études^ yÎ\\ autorisation préalable, ^n Je gage que l'aimable M. Leygues n'a pas trouvé celle-là: il n'y a que vous, Monsieur le Prési-

dent du Conseil, pour manier l'ironie avec ce flegme imperturbable : si j'osais, je dirais qu'on n'est pas plus complètement pince-sans-rire.

Certains de vos amis, cependant, n'ayant pas encore lu, sans doute, cette étonnante déclaration, ont été frappés du contraire, et, le lendemain même du dépôt de votre projet , les journaux socialistes, empressés à célébrer ce commencement de justice, tardive et insuffisante, se raillaient de nos alarmes en disant : « Eh bien, quoi! c'est le retour au régime de Louis-Philippe ! Voilà une belle affaire ! » Régime de Louis-Philippe ! conception napoléonienne ! décidément. Monsieur le Président du Conseil, vos amis sont durs.

Mais ils ont raison : c'est bien cela, en effet : c'est le retour au régime de Louis-Philippe, et, dans ce temps-là, voici ce qu'on en pensait :

« Pour délivrer aujourd'hui les diplômes, l'État exige que le candidat ait paru un certain temps dans ses collèges : mais, si ces collèges sont, de bonne foi, considérés par certains hommes comme des écoles de pestilence; si la conscience de certaines familles s'épouvante de livrer leurs enfants aux dangers de l'enseigne-

ment officiel, n'y a-t-il pas injustice, n'y a-t-il pas violation de la liberté dans cette condition antérieure à l'examen? Existe-t-il une souffrance plus grande pour l'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l'enfance traînée violemment dans un camp ennemi, et pour servir l'ennemi? »

Cela s'écrivait en 1844, et était signé de M. Ledru-Roiiin.

Voilà ce que disaient du régime scolaire de Louis-Philippe les radicaux d'il y a cinquante ans, les pères de la deuxième République et du suffrage universel.

Quant à moi, je suis plus juste et plus modéré que M. Ledru-Rollin. Je n'admets pas que servir l'Etat, dans les fonctions publiques étrangères à la politique, ce soit, ce puisse être jamais servir l'ennemi : c'est servir la France, et je mets au défi qui que ce soit de prouver, autrement que par des phrases et des procès de tendance, que les anciens élèves de l'enseignement libre aient été de mauvais serviteurs de l'État.

Après tout, c'est là qu'est toute la discussion : il faut la serrer de près. Ailleurs, j'examinerai la question générale et profonde de la liberté d'enseignement : je ne pense pas alors avoir beaucoup de peine à montrer que cette liberté est, dans l'état social où nous sommes, une nécessité qui s'impose à tous, un fruit, une conséquence forcée de la Révolution française, qui a rompu l'unité de croyances et de doctrines, et qu'elle est, au milieu de nos irréductibles divisions, le refuge inviolable de la conscience. Aujourd'hui, vous avez vous-même placé le débat sur un terrain plus restreint où je vous suis immédiatement.

Vous avez dit, pour justifier la scolarité, que « le gouvernement a le droit de demander à ceux qui aspirent à occuper ses fonctions, d'apprendre à le servir plutôt qu'à le combattre ». J'accepte donc la question ainsi posée et je vous demande, Monsieur le Président du Conseil, de dire nettement qui, parmi ceux que vise votre projet de loi, a trahi l'État, l'a combattu aulieude le servir.

Ne parlons pas, encore un coup, des fonctions purement politiques, des préfets et des sous-préfets. Je ne pense pas que ce soient les élèves de l'enseignement libre qui encombrent la carrière. Si elle en compte quelques-uns, il est probable qu'ils ont pris exemple sur ceux de MM. les ministres qu'afflige également ce vice d'origine, et ce n'est pas vous. Monsieur le Président du Conseil, qui pourriez les accuser d'être gênés, pour servir la République, par les leçons de leur enfance. Quant aux autres, je suppose que la synagogue ou le temple protestant les connaissent mieux que l'Église catholique : j'incline même à penser que le plus grand nombre ne fréquente aucun de ces édifices religieux et garde ses préférences pour la loge maçonnique. Ce n'est donc pas de ceux-là qu'il s'agit, non plus que des magistrats suffisamment épurés par vos soins, j'imagine, pour que, si vous éprouvez de leur part quelques mécomptes lorsque vous leur demandez des services, nous n'en puissions pas être rendus responsables. Alors qui ? de qui s'agit-il?

Voyons, Monsieur le Président du Conseil, il ne sert à rien de ruser avec les situations et

de s'abriter dans l'équivoque. C'est l'armée que vous visez avant tout : votre projet de loi est la satisfaction offerte par votre ministère à ceux qui, depuis deux ans, abreuvent d'inqualifiables outrages les officiers sortis des établissements religieux et les maîtres dont ils ont recules leçons, en les dénonçant chaque jour comme les ennemis de la patrie, indignes de la servir, incapables de l'aimer. J'abrège et j'adoucis par pudeur les violences de ces odieux réquisitoires. Vous les connaissez comme moi : la presse qui soutient votre ministère en est remplie. C'est à cela que vous obéissez.

Eh bien, je veux, ici, contenir mon émotion. L'infâme accusation ne m'atteint pas personnellement : je ne suis pas un ancien élève des Jésuites; c'est un honneur que je suis obligé d'abandonner à M. le ministre des finances et à M. le garde des sceaux. Mais elle frappe trente générations de soldats et de chrétiens qui furent, qui sont encore l'honneur du pays et de l'armée, et il faut, pour accepter un pareil débat, quelque maîtrise de soi-même. Cependant, je le répète, je contiendrai cette émotion et je discuterai froidement.

Si VOUS prétendez vous associer, je ne dis pas aux accusations, je ne vous fais pas cette injure, mais à la méfiance qu'on vous souffle aux oreilles contre les officiers catholiques, il faut le dire nettement; en de pareilles matières, on n'insinue pas, on affirme et on prouve.

J'attends donc vos preuves, j'attends que vous puissiez montrer, parmi les anciens élèves de Saint-Cyrou de l'École polytechnique sortis de nos écoles, ceux qui servent mal le pays et qui trahissent leurs devoirs envers l'État. Moi, je vous conduirai, quand vous voudrez, devant le tableau d'honneur où sont inscrits les noms de ceux qui tombèrent pour le drapeau, en quelque main qu'il fût porté, depuis le Mexique jusqu'au Tonkin, à Madagacar et au Soudan; je vous montrerai la liste des ingénieurs, des savants, des explorateurs qui, dans le silence et le travail, étrangers à toute pensée politique, consacrent leur vie, leur force et leur intelligence à servir la patrie parla science, par

l'industrie, par les découvertes , par tous les moyens que peuvent offrir l'énergie et l'activité humaines; je ne parle pas des missionnaires qui ouvrent pour nous les chemins de l'Asie et de l'Afrique, il faudrait un volume. Où, quand, la France a-t-elle trouvé des serviteurs plus loyaux, plus dévoués, plus fidèles?

Si vous n'avez rien à répondre à cela, et vous n'y répondrez rien, que voulez-vous dire quand vous parlez d'apprendre à servir l'Etat et non à le combattre? A qui pensez-vous? De qui parlez-vous?

Aussi bien, il faut aller au fond de ce misérable débat; c'est l'épilogue de l'Affaire. Il y a deux ans qu'on l'annonce, et c'était à cela que devait aboutir, tout le monde le savait, on le disait dès le premier jour, la campagne entreprise en faveur de Dreyfus. Ce qu'on visait par dessus le malheureux, c'étaient les collèges et les écoles préparatoires d'où sortent, en majorité, les officiers chrétiens. Le but était là, le reste était un moyen, un prétexte, et, dès le premier moment, la presse cosmopolite a démasqué l'attaque sur ce terrain avec plus d'ensemble que de prudence.

Eh bien, laissons là, si vous le voulez, les généralités et venons aux faits.

Je ne parle que pour mémoire de la haute main mise sur l'armée par l'enseignment congréganiste : c'est une phrase, ce n'est rien de plus. Vous savez là-dessus, ou vous devez savoir parfaitement à quoi vous en tenir, ayant à votre disposition les statistiques du ministère de l'instruction publique. La moyenne des candidats admis aux deux grandes Écoles militaires, et sortant de la rue des Postes (dont je prends l'exemple parce que c'est, de beaucoup, la plus considérable des écoles préparatoires catholiques, et par le nombre et par le succès), est, pour l'École polytechnique, d'un peu moins d'un dixième, pour l'École de Saint-Cyr d'un peu plus. Je préférerais qu'il en fût autrement; mais je dis la vérité. La liste des officiers ayant, cette année, obtenu le brevet d'état-major, comprend, pour l'infanterie, cinq anciens élèves de la rue des Postes sur quarante et un ; dans la cavalerie, trois; dans l'artillerie, un.

Voilà la main mise sur l'armée. J'avais bien raison de dire que c'est une phrase. Passons, et arrivons à l'affaire Dreyfus.

Elle a été, dit-on, c'est ce qu'on imprime tous les jours et ce que j'ai retrouvé, avec une douloureuse stupéfaction, même dans la lettre de M. Jonnart à M. Cornély, elle a été, d'un bout à l'autre, la mise en œuvre de la doctrine des Jésuites. C'est donc que leurs élèves ont eu la responsabilité de tout ce qui s'est fait, en 1894 et depuis deux ans, pour l'accusation, le jugement, la condamnation du coupable. Si on ne prouve pas cela, tout l'argument s'écroule.

On ne le prouvera pas, et moi je vais vous prouver le contraire. Déjà, au mois de mai dernier, je l'ai dit, à Lyon, dans un discours public que la presse a reproduit : je le répète ici. Ni le général Mercier, ni le général Billot, ni le général de Boisdeffre, ni le général Gonse, ni le colonel du Paty de Clam, ni Esterhazy, ni Henry, ne sortaient de la rue des Postes : seul le général de Boisdeiïre a passé deux ans, dans son enfance, au collège de Vaugirard, qui n'est pas une école préparatoire, et il en a passé huit au lycée d' Alençon, d'où il est entréà Saint-Cyr.

Dans l'état-major particulier du général de Boisdeffre, il n'y avait pas un seul élève des

Jésuites; dans l'état-major général, sur i6o officiers environ, il y en avait, quand l'affaire Dreyfus a commencé, 9 ou lo à peine.

Parmi les juges de 1894, il n'y en avait pas un seul, sauf un juge suppléant qui n'a pas eu à siéger.

Parmi les juges de 1899, il y en avait un! La voix publique l'a désigné comme un des deux qui ont acquitté, sans qu'on en sût rien; on continue à le dire sans qu'on en puisse jamais rien savoir, et pour ce motif seulement qu'on lui connaissait des sentiments très religieux en lesquels les partisans de Dreyfus, les plus anticléricaux, mettaient, au dernier moment, une étrange confiance ! Les autres étaient tous lycéens, ainsi que le commissaire du gouvernement. Parmi les soixante témoins, il y avait six anciens élèves de la rue des Postes, dont aucun ne figure dans les plus importants : sur les six, trois ont déposé en faveur de Dreyfus; un sans prendre parti.

Voilà la vérité. Après cela, on nous dit : c'est l'enseignement des Jésuites qui a permis aux officiers de l'état-major d'accomplir leurs « abominables machinations ». Mais ils sortaient

èo LA LOI t)ES SUSPECTS.

presque tous des lycées ! Cela ne fait rien, c'est la doctrine flétrie par Pascal qui est cause de tout. On l'enseigne donc dans les lycées? Est-ce cela que vous voulez prouver? Non. Alors que reste-t-il?

Il reste que l'immense majorité des catholiques, comme l'immense majorité des Français, s'étant rangée, dans ce lamentable débat, du côté de l'armée, la minorité de révolutionnaires et de franc-maçons, qui domine le Parlement par la menace et la violence, leur en garde un mortel ressentiment et qu'elle veut profiter de sa puissance pour écraser ensemble l'esprit militaire et l'éducation chrétienne. Il reste que les éternels ennemis du catholicisme, les sectaires et les jacobins, ceux que Taine a si bien décrits, à qui leur code d'axiomes ferme l'horizon, qui ne distinguent rien au delà de leur coterie ou de leur club, s'emparent, avec une joyeuse ardeur, des calomnies répandues dans le public à propos de l'affaire Dreyfus, et les agitant comme un épouvantail, forment, derrière eux, une sorte de parti dont la faiblesse des libéraux double l'audace : et, de cette étrange coalition, née du pacte conclu pour la défense

de Dreyfus, il va sortir, au dernier jour du dixneuvième siècle, quoi? le plus monstrueux des procès de doctrine !

Voilà l'œuvre à laquelle vous vous prêtez! Je dis un procès de doctrine, car c'est là, fatalement, que vous serez acculé pour défendre votre loi de scolarité. Des faits, vous n'en trouverez pas un : je viens de vous le montrer, et il vous faudra en revenir à la vieille conception jacobine, l'unité de doctrine imposée par la loi, l'unité morale de la nation imposée par décret!

C'est ce que M. Caillaux, à La Ferté- Bernard, appelait « faire en sorte que les générations avenir aient l'esprit libéral ».

Nous discuterons à loisir, je l'espère, Monsieur le Président du Conseil, cette thèse de l'unité de doctrine. Vous nous direz quelle est celle que vous prétendez dicter aux fonctionnaires de l'État? Vous nous direz qui la définira dans le temps où nous sommes, alors que « règne dans l'Université la variété la

plus grande des opinions et des systèmes », alors qu'on « y rencontre tout, depuis l'idéalisme mystique jusqu'au positivisme le plus brutal " . Vous nous direz comment vous imaginez que, dans un tel état, on puisse imposer à la conscience des parents, à l'intelligence des élèves, l'obligation d'un enseignement philosophique officiel, et comment vous échapperez à l'alternative « ou de violer la liberté du professeur pour faire respecter celle du père de l'élève, ou de sacrifier cette dernière à celle du professeur. » Ce n'est pas à une publication catholique que j'emprunte ces citations : c'est au Temps, qui juge ainsi le projet sur le recrutement des fonctionnaires.

Il faudra répondre à ces pressantes interrogations qui ne viendront pas seulement, vous le voyez, de notre côté. Ce ne sera pas assez de l'affaire Dreyfus et des Provinciales pour sortir de là. Et si, afin d'échapper au débat, vous vous bornez, comme vous l'avez fait à la Chambre, le i6 novembre, à monter au Capitole, en proclamant que vous avez bien mérité de la République et accompli une des promesses de la

Révolution, il se trouvera, je l'espère, quelque libéral, attardé dans le souvenir de 1789, pour vous lire l'article VI de la Déclaration des droits de l'homme :

« Tous les citoyens, étant égaux aux yeux de la loi, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

Je m'arrête sur ces mots. Monsieur le Président du Conseil. Ils sont la condamnation de vos projets de loi.

Je ne me flatte pas que ces lignes puissent vous décider à les retirer. J'ignore d'ailleurs si vous en avez la liberté. Elles pourront, du moins, vous avertir de l'émotion qu'ils jettent parmi les catholiques, dont je suis assuré d'être ici le fidèle interprète. Sans doute, cela vous paraîtra de minime importance, si vous faites le compte des voix dont nous disposons dans le Parlement. Mais vous êtes un politique trop réfléchi pour ne pas savoir, à merveille, qu'un gouvernement ne tourne jamais impunément contre lui la conscience religieuse d'une nation, et que la force, si triomphante qu'elle soit un

moment, finit toujours par succomber devant elle.

Peut-être aussi, en écoutant d'un peu près la voix du pays, sans vous laisser étourdir par les manifestations de commande et les approbations intéressées, sans confondre surtout avec elle les acclamations révolutionnaires qui la peuvent couvrir, mais non pas étouffer, peut-être entendrez -vous monter, du sein de la nation laborieuse et du milieu de vos amis d'hier, une sourde réprobation de votre politique, une grandissante inquiétude de l'avenir.

Ces réflexions et ces avertissements auront, je l'espère, plus de poids que ma parole. Puissent-ils vous détourner de poursuivre jusqu'au bout l'œuvre commencée !

En tout cas, tenez pour certain que vous ne l'accomplirez pas sans vous heurter à unelongue et vigoureuse résistance.

J'ose, M. le Président du conseil, vous en donner l'assurance avec celle de ma considération la plus haute et la plus distinguée.

Paris, le 25 décembre 1899.

Monsieur le Président du Conseil,

Dans une première lettre, répondant à votre discours du 16 novembre dernier, j'ai pris la liberté de vous adresser quelques observations au sujet de votre politique générale, et particulièrement des deux projets qui, d'après vos propres déclarations, la circonscrivent, l'un sur le contrat d'association, l'autre sur le stage scolaire.

Je désire aujourd'hui étudier, avec vous, d'un peu plus près, ces deux propositions, espérant vous en faire peut-être apercevoir plus complètement l'injustice, ou, du moins, en préparer utilement la discussion devant l'opinion publique.

Je commencerai par le stage scolaire.

Dans la pratique, en effet, votre projet sur

les associations, si important qu'il soit, n'en est qu'une annexe, le moyen de le rendre tout à fait efficace en fermant absolument, pour la grande majorité des élèves de l'enseignement libre, la porte des carrières publiques que, par une hésitation imprévue, vous laissez encore entr'ouverte pour les autres.

Le grand scandale où vous jette la renonciation des droits naturels pour « l'ensemble de la personne », me paraît être surtout une grande inquiétude pour la prospérité des collèges de l'Etat. Il y a bien aussi la Croix qui trouble les nuits de plusieurs, parmi les plus animés contre les congrégations : mais j'attends le texte de loi par lequel vous empêcherez des citoyens, même habillés d'une soutane, de se réunir vingt et un en une salle de rédaction pour employer (t l'ensemble de leur personne » à écrire un journal. Nous verrons bien.

Pour le moment, vous allez au plus pressé.

Henri IV répondait en 1603 aux remontrances d'Achille de Harlay, touchant le rétablissement des Jésuites : « L'Université lésa contrepointés voirement, mais c'a été pour ce qu'ils faisaient mieux que les autres, témoin l'affluence des

escoliers qu'ils avaient en leurs collèges. » L'histoire 'se répète, et, derrière les grands mots, se cachent les mêmes passions.

M. le ministre de l'instruction publique parlant, le 2 décembre, aux instituteurs et institutrices de Paris, leur disait : « La plus haute vertu démocratique, c'est la tolérance ». Certains ont paru surpris, se souvenant du projet de loi qu'il venait de déposer et qui ne tolère, dans aucune fonction publique, l'éducation chrétienne. Pour moi, je ne me suis point étonné : cela devait arriver.

Quand on parle de tolérance, c'est ordinairement qu'on s'apprête à molester les catholiques. De la tolérance, on passe au fanatisme, et les persécutions sortent de ces deux mots-là. La Révolution s'est faite au nom de la tolérance, et, aussitôt, par amour de la tolérance, on a brûlé les églises et guillotiné les prêtres.

Je ne vous accuse point, ni M. Leygues, de si noirs desseins : vous vous bornez à fermer les couvents et à opprimer les consciences. On

n'est pas tolérant à moins. Pour moi, je vois bien que la tolérance est une aimable qualité de l'esprit, qui consiste à supporter les habitudes ou les opinions d'autrui, et sans laquelle il serait impossible de vivre en société, aussi bien pour les aristocrates que pour les autres. « Pardonnons-nous réciproquement nos sottises : c'est la première loi de nature, » dit Voltaire dans le Dictionnaire philosophique.

J'ai d'ailleurs remarqué que les plus fermes en leurs idées ne sont pas les moins enclins à en admettre lacontradiction. Mais je ne comprends pas ce qu'on entend par la tolérance quand il s'agit du gouvernement et des lois.

Je serai charmé que M. Leygues tolère, dans la discussion, l'expression de mes idées; je n'attends pas moins de sa courtoisie, ni lui de la mienne. Mais, en ma qualité de citoyen, je ne demande point au ministre de l'instruction publique, ni au ministre de l'intérieur, de me tolérer. Je leur demande de respecter mes droits et de les faire respecter. C'est, pour le coup, le premier devoir d'un gouvernement démocratique. En pareille matière, la tolérance est une £orm.e de la tyrannie,. puisque, comme dit Mira-

beau, « l'autorité qui tolère pourrait ne pas tolérer. » C'est notre cas. La tolérance de M. Leygues le porte à ne pas tolérer que les élèves des collèges religieux soient admis aux fonctions publiques. Je ne veux ni de cette tolérance ni de cette intolérance. Je veux que mon droit d'élever mes enfants suivant ma conscience, droit sacré entre tous, me soit garanti. Vous avez bien senti, M. Leygues et vous , qu'il faudrait vous défendre là-dessus ; et vous avez essayé de vous excuser à l'avance en écrivant, dans l'exposé des motifs du projet de loi, les deux phrases que voici : « Si vous adoptez notre projet, les familles garderont la faculté de confier l'éducation de leurs enfants à des maîtres de leur choix. Elles sauront seulement que, pour les fonctions et emplois recrutés par l'État et rétribués par lui, les candidats devront fournir la référence de trois années passées dans un établissement universitaire. »

J'admire toujours chez vous, Monsieur le Président du Conseil, l'art de la périphrase. Cela n'est-il pas paternellement exprimé? On vous entend : « D'aucuns m'accuseront peut-

6o LA LOI DES SUSPECTS.

être d'usurper le droit des familles : ce sont des méchants ! Moi, élever vos enfants malgré vous ! Rien de pareil : je me charge de les instruire, voilà tout ! vous les élèverez comme vous le voudrez, avec un précepteur, dans un pensionnat, tout à fait librement, et encore n'est-ce que s'ils ont envie d'être officiers, marins, magistrats, professeurs, ingénieurs, employés de l'administration ou quelque chose de pareil : pour le reste, ils pourront même être instruitsparqui vous voudrez. N'est-ce pas une admirable tolérance? Ah ! un détail encore : je dis que vous les élèverez dans un pensionnat, mais, bien entendu, à la condition qu'il ne soit dirigé ni par un Jésuite, ni par un Dominicain, ni par un Mariste, ni par un Eudiste, ni par un Oratorien , ni par un Picputien, ni enfin par aucun de ces gens que je vous ai dit qui renoncent à leurs droits naturels pour l'ensemble de leur personne. Pour ceux-là, la vertu de tolérance m'oblige à ne pas les tolérer. Du reste, vous êtes libres, vous garderez la -faculté de confier l'éducation de vos enfants à des maîtres de votre choix. »

DEUXIÈME LETTRE. 6i

Oh! VOUS connaissez très bien votre terrain, vous l'avez étudié, et vous savez à merveille que votre sophisme est assuré de trouver beaucoup d'oreilles complaisantes. Vous vous dites que les gens n'y regarderont pas de si près : sans doute, on gémira, on se plaindra du malheur des temps, on regrettera les bons Pères, ou, du moins, on vous blâmera de ne pas laisser à ceux qui les aiment la liberté de mettre leurs enfants chez eux; mais on pensera qu'après tout, c'était ainsi sous le roi Charles X, et aussi sous le roi Louis-Philippe, et, puisque ce bon M. Waldeck- Rousseau nous permet la pension de M. l'abbé, il n'est pas si terrible; qu'est-ce que cela nous fait que l'enfant aille au lycée, puisque ce n'est que pour la classe?

Ce n'est que pour la classe : voilà bien le résumé de votre exposé des motifs. A l'abri de ce sophisme, on met la main sur la formation

des esprits et des intelligences. C'est le masque de l'oppression; il faut l'arracher. Victor Hugo disait à l'Assemblée nationale de 1849, en combattant le projet qui allait devenir la loi de 1850 :

« Votre loi est une loi qui a un masque. Elle dit une chose et elle en fait une autre. C'est une pensée d'asservissement qui prend les allures de la liberté. »

Nous discuterons la loi de 1850, et nous verrons ce qu'il faut penser des accusations de Victor Hugo. En attendant, je vous retourne ses paroles :

« Votre stage scolaire est une pensée d'asservissement qui prend les allures de la liberté. »

C'est ce que je veux d'abord vous montrer : car rien n'est pire qu'une tyrannie déguisée, et trop de catholiques, je n'hésite pas aie dire, se laissent abuser par cette trompeuse apparence.

Au fond du sophisme, que j'appelle la liberté du pensionnat, qu'y a-t-il? Il y a la séparation absolue de l'éducation et de l'instruction, en deux domaines entièrement distincts. Aucune idée n'est plus fausse, plus opposée à l'objet même de l'enseignement, qui n'est pas seule-

ment de donner des connaissances, mais de former des idées, plus contraire à la dignité du maître, réduit ainsi à l'abdication de sa propre pensée, plus vain, plus éloigné de toute réalité pratique, au regard de l'enfant dont la leçon pénètre l'esprit.

Oui, j'accorde que, depuis un siècle, l'Université a eu cette funeste tendance, ou plutôt qu'elle s'est, à elle-même, donné cette déplorable illusion. M. Brunetière l'a très bien montré à la première page de son écrit sur l'Education et l'Instruction, deux termes qui, jadis, s'ils ne se confondaient pas, « s'équivalaient à peu près dans l'usage » ; car « nos pères qui étaient gens de sens n'auraient pas compris que l'on prétendît élever un enfant sans l'instruire...; mais ils n'auraient pas admis davantage que l'on se proposât de l'instruire sans l'élever... » : et il marque aussitôt que la séparation s'est opérée « depuis que l'Etat — voilà tantôt cent ans — a cru devoir prendre à sa charge le fardeau de l'instruction publique » en appliquant les doctrines des Encyclopédistes et les conceptions sociales de J.-J. Rousseau.

Mais cette désunion artificielle de deux

forces destinées à s'entr'aider, quel effet pouvait-elle avoir? Un seul, et elle ne l'a eu que trop pleinement; elle a conduit les professeurs à négliger l'éducation morale et, leur leçon faite, à se désintéresser des élèves. Ce fut la plaie de l'Université, c'est encore sa faiblesse, malgré des efforts dont il convient de louer la sincérité, bien qu'ils doivent demeurer impuissants, j'en suis convaincu et je dirai pourquoi. Il y a cinquante ans, au temps des grandes luttes contre le monopole, M. Saint -Marc- Girardin l'avouait déjà : « Nous ne faisons pas plus des citoyens que des dévots dans nos collèges : que faisons-nous donc? Nous instruisons, nous n'élevons pas. » Trente ans plus tard, M. Jules Simon faisait porter là-dessus toute sa Réforme de l'enseignement secondaire : « Qu'est-ce que réformer les collèges? C'est substituer l'éducation à l'entraînement », car, dit Montaigne, « aultrement on ne faict que des asnes chargés de livres. »

Et M. Henri Marion, qui fut professeur de pédagogie à la Sorbonne, écrivait encore il y a sept ans, dans son livre sur V Education dans l'Université : « Qui de nous, avant de monter

dans une chaire, avait jamais entendu parler expressément de la tenue d'une classe, des conditions de l'autorité, de l'action morale à exercer indépendamment de ce que l'on enseigne. » Voilà l'effet de la séparation entre l'instruction et l'éducation.

Mais cela veut-il dire que l'enseignement est resté et qu'il reste sans action sur l'éducation? En aucune façon. Mgr Dupanloup... Je m'excuse. Monsieur le Ministre, d'invoquer cette autorité cléricale, mais nous ne sommes pas à la Chambre et on ne m'interrompra pas en criant au 16 mai et au gouvernement des curés. Vous savez, du reste, comment Renan parle de Mgr Dupanloup, cet « éveilleur incomparable » qui était, pour chacun de ses élèves « l'excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler. » Eh bien, cet instituteur hors de pair écrivait, en 1851, dans sowYwtq DeVEducaiioJi, ces lignes concluantes : « L'avenir de ces jeunes gens, c'est vous. Messieurs, qui l'aurez préparé, disais-je un jour à nos professeurs de

seconde et de réthorique : oui, c'est à un bon professeur de seconde, à un bon professeur de rhétorique que j'ai entendu tels ou tels hommes éminents se proclamer redevables de tout ce qu'il y avait en eux de meilleur : c'est avec lui que j'ai commencé à comprendre et à sentir; c'est lui qui a allumé dans mon esprit la première étincelle du feu sacré ! » et un peu plus plus loin : « C'est dans une classe de philosophie bien faite, sous un professeur digne de donner ce grand et bel enseignement, c'est là que l'esprit, le cœur, le caractère des jeunes gens prennent leur forme, leur maturité, leur valeur décisive. »

Voilà l'opinion d'un des hommes qui ont le mieux parlé de l'éducation ; et, d'ailleurs, quel est le maître qui pense autrement?

M. Bernés, professeur de rhétorique au lycée Lakanal et membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique, l'a dit devant la commission de l'enseignement : « Je crois que la partie essentielle de l'éducation, — on ne le dit pas suffisamment quand on reproche à l'Université de ne pas donner d'éducation, — résulte de la classe, des matières mêmes de l'enseignement d'abord... »

J'applaudis aux paroles de M. Bernés, et c'est pourquoi, pas plus pour l'enseignement secondaire que pour l'enseignement primaire, je ne crois à la neutralité de l'école. L'enseignement peut être impartial dans l'exposé des faits et des idées ou dans le jugement des caractères : il doit s'efforcer de l'être entièrement. Neutre, il ne le peut pas, car il faudrait pour cela supposer un maître sans croyance, sans conviction, sans opinion, et ce maître-là n'existe pas, vous ne voudriez pas qu'il existât, et vous auriez bien raison. M. Jules Simon le disait au Sénat en 1886 : « Je vous demande ce que c'est qu'un homme qui \'eut enseigner, faire des hommes, et qui n'a pas une croyance?... Je répète que l'école neutre est une écoledéshonorée..., qu'il n'y a pas d'école véritablement neutre, et que, s'il y en avait, il faudrait en rougir. »

Allons au fait. Voici une loi qui oblige toute la jeunesse active, laborieuse, à suivre pendant les trois dernières années d'études les cours de l'Université! Vous ne dites pas, il est vrai,

quelles seront ces années, et ce n'est pas une des moindres obscurités de votre projet : car il y a des carrières publiques pour lesquelles il faut justifier du baccalauréat classique de philosophie, d'autres où le candidat peut opter entre le baccalauréat de philosophie et celui de mathématiques ; il y en a pour lesquelles la première partie du baccalauréat classique ou moderne est seule exigée ; il y en a enfin, et non des moindres, pour lesquelles aucun diplôme n'est nécessaire. Je reviendrai sur ces questions d'application où le vague de votre proposition témoigne, permettez-moi de vous le dire, d'une singulière légèreté ! Pour le moment, je ne vais pas plus loin. Vous exigez que les trois dernières années d'études soient accomplies au lycée ; le plus souvent, il y aura, dans ce nombre, une année au moins de philosophie, soit parce qu'elle seranécessaire pour l'examen de carrière, soit parce que les familles ne voudront pas priver leurs enfants de ce véritable achèvement des études littéraires. Et vous voulez que cette année de philosophie n'ait rien à voir avec l'éducation ! Quoi ! devant ces jeunes gens parvenus à l'âge où l'esprit s'éveille à toutes les impatiences de

savoir; devant ces jeunes gens que, demain, au sortir du collège, la génération de leurs pères regardera anxieuse en leur disant, comme M. Buisson, au Collège des sciences morales : « Que crois-tu, qu'aimes-tu, que veux-tu et que vas-tu faire de ta vie? »; devant ces jeunes gens va se poser la question de leur destinée, de leur origine et de leur fin! le bruit viendra à leurs oreilles du grand procès institué par les sciences positives contre la métaphysique ; les systèmes édifiés parle génie des hommes pour expliquer le mystère de la vie vont passer devant leurs yeux : « c'est dans cette classe d'une importance capitale, dit M. Gebhart, parlant du^â'Ccalauréat et des Etudes classiques, que les jeunes gens seront obligés de choisir et, par conséquent de négliger... Les professeurs vont leur apporter, avec Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Leibnitz, Kant, les hauts problèmes de l'âme, de la nature, de la vie, de l'au-delà » : et vous voulez que la leçon reste sans conclusion ! Au carrefour de tous ces chemins que le maître va découvrir, vous voulez qu'il s'arrête sans dire quelle route est la bonne ! Mais s'il le fait, s'il en est capable, si l'incertitude de ses

propres pensées apparaît dans l'indécision de son langage, ne voyez-vous pas que c'est le scepticisme qu'il aura jeté dans ces cœurs de vingt ans, comme le souffle attardé de l'hiver sur la fleur entr'ouverte? Et, le lendemain, quand vous leur demanderez encore : « Que crois-tu, que veux-tu, que vas-tu faire de ta vie ? » dites-moi ce qu'ils répondront. Ils passeront en courbant la tête, et ils iront grossir la foule de ces « consciences troublées, de ces esprits pleins d'angoisse », dont parlait M. Legouvé aux funérailles de Pasteur, qui « cherchent Dieu et ne le trouvent plus, qui l'invoquent et ne l'entendent plus ! . . . » Ne me répondez pas que l'éducation du pensionnat, ni même de la famille, suffiront à combler le vide que vous aurez creusé dans ces âmes : à l'âge oii l'esprit raisonne, ni l'exemple ni la discipline ne suffisent à remplacer les leçons.

Je n'ai parlé que du scepticisme, mais dans tout ce grand débat de la philosophie, le maître a pris parti ; je l'ai dit, il n'y a pas de maître neutre, il y en a moins que jamais. Déjà, en 1840, Lacordaire dénonçait, vous savez avec quelle ardeur, le danger des leçons offertes à

la jeunesse de son temps ; et Montalembert disait à la Chambre des pairs: « Si j'étais père, j'aimerais mieux voir mes enfants croupir toute leur vie dans l'ignorance et l'oisiveté, que de les exposer à l'horrible chance que j'ai courue moi-même. » Dans ce temps-là, pourtant, l'Université se glorifiait du spiritualisme officiel de M. Cousin, et lui-même, et M. de Salvandy, et M. Villemain, protestaient de toutes leurs forces quand on accusait l'enseignement public de faire des athées !

Et aujourd'hui, Monsieur le ministre ! vous n'étiez plus député, et vous n'étiez pas encore le protégé de M. Jean Jaurès, le jour oii, dans la discussion du budget de l'instruction publique, rejetant à la fois et le spiritualisme de M. Cousin, et les doctrines du positivisme, et le matérialisme superficiel, il fit entendre un éclatant défi porté à Dieu lui-même, évoqué sous une forme sensible! Ce jour-là, dans l'embarras des orateurs officiels, le débat apparut nettement posé entre la philosophie chrétienne qui s'appuie sur l'existence d'un Dieu personnel et créateur, et la philosophie évolutionniste qui, de l'ignorance voulue du Dieu inconnais-

sable, en vient ouvertement à la révolte réfléchie contre le Dieu inutile. Où est entre les deux la place de la neutralité ? Etes-vous sûr que M. Jaurès soit un isolé dans les rangs de l'Université ? Ignorez-vous que la philosophie du socialisme trouve chaque jour parmi les étudiants un plus grand nombre d'adhérents?

Vous me répondez que ces hautes discussions appartiennent àl'enseignement supérieur; que, dans l'enseignement secondaire, elles ne se présentent pas avec cette ampleur; que, d'ailleurs, les professeurs sauront observer dans leurs leçons la neutralité voulue et le légitime respect des croyances. Mais l'existence de Dieu, sa nature et ses attributs, la vie future, les destinées de l'âme, ce ne sont pas des sujets réservés aux thèses de Sorbonne, ce sont des questions essentielles, fondamentales et précises, sur lesquelles il faut nécessairement que le maître se prononce.

Je crois très sincèrement au désir de neutralité de la plupart des professeurs et à

leurs intentions respectueuses pour toutes les croyances. Mais comment, en de tels sujets, y peuvent-ils obéir? Ils se lassent, d'ailleurs, et je les en loue, de la consigne officielle. M. Gustave Lanson, maître de conférences à l'Ecole normale et professeur titulaire de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, écrivait, il y a quelques mois, dans la Revue bleue : « Le maître a aussi sa liberté de penser ; ce n'est pas insulter à la croyance d'autrui qu'exposer sa croyance ; ce n'est pas ôter à l'auditeur sa liberté que de dire ce qu'on estime vrai, et pourquoi on l'estime tel. C'est cette netteté des positions, cette déclaration franche, ferme, modérée, des doctrines que l'on pourrait désirer un peu plus dans l'Université... » J'approuve M. Lanson de tenir ce langage : c'est celui d'un maître vraiment soucieux de sa dignité. Mais alors, il n'y a plus de neutralité.

Au reste, si elle est dans l'intention du maître, pensez-vous qu'elle soit dans la pratique ? Je le répète, c'est une impossibilité. J'ai sous les yeux, en vous écrivant, deux petits livres de M. A. Penjon, professeur à la Faculté des lettres de Lille : c'est un Précis de philosophie

et un Précis d'histoire de la philosophie. Ils ont tous deux la forme et l'apparence d'un manuel, et, dans une note, placée en tête du premier et datée de Douai, juillet 1897, l'auteur, bien loin de s'en défendre, dit : « Si on prend ce Précis pour un simple manuel, je n'en ressentirai pas le moindre chagrin..., autant que possible je me suis conformé, en le composant, à l'ordre des programmes. » Ce sont donc bien des ouvrages classiques à l'usage des élèves de lycée. Sur la neutralité, M. Penjon s'exprime ainsi dans l'introduction du Précis d'histoire de la philosophie : « L'impartialité, si elle était possible, serait, dit-on, la plus belle qualité de l'historien. Mais elle n'est ici ni nécessaire ni désirable. Les questions agitées par les philosophes ne nous sont pas indifférentes, ni, par conséquent, les solutions qu'ils proposent. J'ai mes préférences très décidées et je les montrerai en toute occasion dans ce petit livre dont le plus ignorant en philosophie peut aborder la lecture. » Nous voilà bien avertis. Je ne blâme pas du tout M. Penjon. Il use de son droit et ne prend personne en traître.

Eh bien, voici un père chrétien qui, sans être

lui-même grand philosophe, veut cependant s'informer de ce qu'on enseigne à son fils. Il s'enquiert d'abord, et tout naturellement, de ce qu'il pense de Dieu. Le jeune homme ouvre le Précis de philosophie ^ et il répond: « Il reste donc que ce soit, en définitive, notre vraie nature, la nature supérieure du moi jugeant et voulant que nous désignons quand nous parlons de Dieu. » Si alors le père alarmé presse son interrogatoire, et, pour savoir où en est son fils des croyances qu'il a voulu lui mettre au cœur en lui apprenant le catéchisme, s'il le questionne sur la vie future et l'immortalité du moi, il recevra cette réponse : « Cette croyance a fait beaucoup de bien ; elle a consolé beaucoup de tristesses, guéri beaucoup de blessures. Elle a même maintenu dans la légalité, comme disait Kant, sinon dans la moralité, un grand nombre d'hommes. Mais elle est inconciliable avec ce que nous savons du moi et avec la vraie

notion du devoir Notre moi auquel nous

sommes si attachés n'est fait en aucune manière pour l'éternité. » Vous n'oubliez pas. Monsieur le ministre, qu'il s'agit de deux manuels destinés aux élèves des lycées.

Mais allons plus avant. Est-ce qu'un maître a besoin d'écrire des précis de philosophie pour que ses idées soient connues ? Lors même que dans son cours il cherche à observer la discrétion et la neutralité, est-ce que sa personne se dédouble à ce point qu'on ignore ses doctrines, et pensez-vous qu'elles soient sans action sur ses élèves?

M. Jean Izoulet, aujourd'hui professeur de philosophie sociale au Collège de France, était professeur agrégé de philosophie au lycée Condorcet, quand il soutint en Sorbonne, le ï8 janvier 1895, sa fameuse thèse sur la Cùé moderne, thèse sociologique, il est vrai, mais qui déborde à chaque instant le sujet et aboutit à une sorte de naturalisme panthéistique. Une partie de la jeunesse s'est passionnée pour ce livre. La Revue encyclopédique de Larousse, racontant cette soutenance, dit que les admirateurs de M. Izoulet, en rangs pressés, lui faisaient à chaque parole une éclatante ovation.

C'est une difficile entreprise que d'analyser la Cité moderne, ou d'y choisir des traits caractéristiques, et je ne voudrais pas que l'auteur m'adressât le mot de Diderot, qu'il cite à la fin

de son volume : « Tu remues le sable d'un fleuve qui roule des paillettes d'or, et tu reviens les mains pleines de sable et tu laisses les paillettes. » Mais enfin je ne me trompe pas, je pense, en disant que M. Izoulet a cherché, dans un vaste effort, à concilier le matérialisme et le spiritualisme, et que cette conciliation , il l'a aperçue dans une idée fondamentale qui est celleci : Notre espèce s'est élevée lentement de l'animalité à l'humanité, de l'instinct à la raison : l'homme primitif ne pensait pas, ne parlait pas; l'homme tel que nous le voyons est un animal arrivé. L'ascension de l'état d'animal à l'état d'homme est le fait de la civilisation. L'homme isolé, sauvage, ne possède que les attributs de l'animalité : c'est l'anthropoïde. L'homme associé, civilisé, possède les attributs humains: c'est l'homme, il a une âme. Cette âme est fille de la cité, c'est-à-dire de l'association. Il n'y a donc pas d'âme-substance, logée provisoirement dans un corps : l'âme n'est pas une substance, c'est l'exaltation d'une fonction. Pour cet homme ainsi compris, l'idée de Dieu est une vaste et ardue conception mentale qui implique une immense évolution de l'es-

prit : elle ne saurait donc être primitive.

Et voici l'une des conclusions les plus frappantes du livre : « La France a fait sa révolution politique pour nationaliser la souveraineté : il lui reste à faire sa révolution religieuse pour naturaliser Dieu. »

Je me doute bien que l'éminent professeur n'enseignait pas exactement cette philosophie à ses élèves de Condorcet. Mais dissimulait-il sa pensée jusqu'à ne pas en laisser, au moins, comprendre l'esprit? Ce serait lui faire injure que de le supposer, et d'ailleurs, comment l'aurait-il pu ?

Je vous demande, Monsieur le Président, si l'éducation n'a rien à voir avec de telles leçons, s'il peut être indifférent à des parents chrétiens d'y exposer leurs enfants dans l'âge où il s'agit justement de former leurs idées, si enfin, quand vous prétendez les y obliger, vous avez le droit de dire que vous respectez leur conscience, que vous ne portez pas atteinte à leur liberté, et qu'ils gardent le droit de confier l'éducation de leurs fils aux maîtres de leur choix. Je vous le demande, je le demande auxpères, aux mères qui se laissent, par le souci de l'examen, entrai-

ner à de telles abdications, je le demande à tous les hommes de bonne foi, à ces professeurs eux-mêmes, jaloux de leur dignité et de leur indépendance, au profit de qui vous voulez organiser la conscription de la ieimëssC-€iti les condamnant à mutiler leur p^sé^tr-^^

J'ai cité M. Izoulet, parce que Téclat même de son enseignement l'a mis plus en vue : il serait facile de multiplier les "exemples. Sans plus de peine, on m'en opposerait d'autres : on nommerait des maîtres spiritualistes, on en .nommerait qui sont nettement chrétiens. Cette variété des opinions, vous la vantez comme une marque de la liberté que l'Université laisse à ses membres ; cet effort incessant, multiple en ses solutions, vers la recherche du vrai, vous le glorifiez comme le gage de sa sincérité. Je l'accorde volontiers. Mais, quand il s'agit d'éducation, de formation des idées, ce n'est pas la variété que je demande à l'enseignement, c'est la précision : l'esprit des jeunes gens n'est point un terrain d'expériences qu'il soit permis de fouiller pour découvrir la vérité : c'est un champ destiné à la moisson prochaine, où il faut semer des affirmations fécondes.

8o LA LOI DES SUSPECTS.

J'ai d'abord envisagé la philosophie, parce que c'est la question capitale. Mais l'histoire ! mais la littérature elle-même ! Là aussi, la con- ; ception que le maître s'est faite de l'humanité, de sa marche à travers les âges, de l'homme et de l'emploi de ses facultés, ne sera-t-elle pas nécessairement la moelle de son enseignement? S'il est partisan du naturalisme en littérature, i du fatalisme et de l'irresponsabilité en histoire^ pensez-vous qu'on n'en verra rien dans sa leçon ? ou bien voulez-vous qu'il se borne à la sèche nomenclature des noms et des œuvres, \ des faits et des dates, dont le programme lui trace la liste aride et surchargée? Mais non, | vous ne le voulez pas, tous ceux qui ont qualité pour parler au nom de l'Université, dans les lettres ou dans les sciences, protestent contre ces méthodes mécaniques, etc'est justement le reproche qu'ils font aux programmes d'y trop asservir le professeur.

Pas plus qu'en philosophie, quand il s'agit d'enseigner l'histoire, il ne peut être indifférent

DEUXIÈME LETTRE. 8i

de savoir comment le maître l'entend : s'il y découvre, comme Bossuet, la « suite de la religion », à travers celle des temps et des empires, et, dans ce magnifique ensemble, l'effet des « conseils de Dieu » , ou s'il y voit seulement, comme Michelet (pour emprunter l'expression de M. Jean Brunhes, à qui l'Académie adonné l'année dernière le prix d'éloquence), la « suite de la Liberté », l'aveugle main de la fatalité, ou l'inévitable effet des causes géographiques, moins encore, un simple cas pathologique, le Louis XIV avant et après la fistule, le François I" avant et après l'abcès.

Pas plus que des origines et de la fin de l'homme, il n'est indifférent de savoir dans quel esprit, avec quelle orientation générale des idées, le maître parlera de Clovis et de la conversion des barbares, de Mahomet et des croisades, du moyen âge et de l'Europe féodale, ou de la révolution religieuse et politique du seizième siècle.

« Il ne suffit pas, pour définir une éducation, disait M. Léon Bourgeois, alors ministre de l'instruction publique, dans son discours pour la distribution des prix du concours général, en

1890, il ne suffit pas de dresser le programme des matières à enseigner; ce qui caractérise une pédagogie, c'est l'esprit dans lequel ces

matières seront enseignées.

Voilà bien la vérité et pourquoi l'enseignement est une partie essentielle de l'éducation. Ce discours, je voudrais pouvoir vous le citer presque tout entier: ilest d'abord très éloquent et il vient, ensuite, admirablement dans mon sujet. M, Léon Bourgeois l'a intitulé, dans son volume de V Education de la démoci'atie fi'ançaise : « Le jeune Français de l'avenir », et il se termine par un portrait de ce que sera « le jeune Français de demain, le citoyen de notre république aux premiers jours du siècle qui va s'ouvrir ». Il y a là deux pages très belles et très suggestives. Le jeune Français de demain est agile et vigoureux, il sait suffisamentla physique, la chimie etl'histoire naturelle; il a appris l'histoire de l'humanité ; il connaît les ancêtres de sa pensée, depuis ceux de la Grèce et de Rome jusqu'à ceux de sa patrie, qui l'ont

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