‹ La loi des suspectsChapitre 4 sur 6 · POLYEUCTE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE

A la gloire.

Après quoi, l'auteur renvoie à l'édition de Polyeiicte de M. Petit de Julleville.

Est-ce que là-dessus je vais avoir le droit de dire : l'Université déforme l'esprit de ses élèves, en les bourrant de notes toutes faites pour les empêcher de raisonner, au lieu de leur laisser lire les textes eux-mêmes? Je ne me le permettrais pas. De quel droit se le permet-on pour les congréganistes ? Un manuel en vaut un autre.

Et s'il y en a, à qui la faute ? Aux programmes surchargés que les Jésuites ne font pas, ni les autres religieux, mais qu'ils subissent, en s'en plaignant, et à l'obligation qui en résulte de remplir la mémoire au lieu de former l'intelligence.

Au reste, ce n'est pas tant comme manuel que M. Aulard en veut au livre du Jésuite : c'est qu'il y a vu, sur Corneille, un mot qui

est une révélation : « morale trop païenne ! » Voilà pourquoi les Jésuites n'aiment pas Corneille. M. Jules Lemaître, en ce discours que j'ai cité, a bien appelé Corneille un « orgueilleux païen ! » mais qui sait si M. Jules Lemaître ne s'est pas fait Jésuite ?

Par cet épisode de l'examen du congréganiste, nous voici donc revenus au fond du sujet, je veux dire à l'esprit de l'enseignement. C'est la vraie question.

Car, de reprocher aux Jésuites leurs méthodes d'instruction, nul ne s'en avise plus guère. En 1840, M. Cousin adressait aux recteurs des académies une circulaire exposant le nouveau plan d'études des lycées et collèges royaux ; c'était exactement celui que, deux ans auparavant, avaient formulé les Jésuites de Brugelette, le grand collège français qu'ils avaient fondé en Belgique, après les ordonnances de 1828.

Plus tard, quand M. Fortoul inventa la bifurcation, les Jésuites, en repoussant cette inno-

vation, bientôt regrettée, soutinrent, contre ses désastreux effets, le niveau des études; si on demande à quoi sert la concurrence et quels fruits a portés la loi de 1850, en voilà un qui n'est pas tant à dédaigner! Qui sait si, dans quelques années, on ne rendra pas grâces à l'enseignement libre d'avoir sauvé les études classiques et la philosophie, en résistant au flot montant de l'enseignement moderne et de l'instruction utilitaire ? Sans doute, la liberté n'a pas donné, pour le choix des méthodes, tout ce qu'on en pouvait attendre ; comment l'aurait-elle pu, emprisonnée qu'elle est dans le réseau des programmes officiels et des diplômes obliofatoires ?

L'argument qu'on voudrait tirer de cette prétendue stérilité ne tient pas plus que celui de l'internat qu^on reproche aux Jésuites d'avoir introduit dans l'éducation. En 1626, le collège de Clermont, auquel Louis XIV donna son nom, et où, pendant trente ans, professa le P. Porée, le maître aimé de Voltaire, comptait 1,827 élèves : plus tard, il en eut jusqu'à 2,200, parmi lesquels 400 pensionnaires. Le collège de Rouen avait 1,958 élèves, celui de La Flè-

che 1,350, celui de Rennes, 1,488 : la grande majorité étaient des externes. Vers le même temps, la province était couverte de petits externats dirigés par les Jésuites, comme celui de Mauriac dont Marmontel, en ses Mémoires, a montré le régime pris sur le vif.

L'internat n'est pas venu des Jésuites, mais des mœurs, des obligations de la vie sociale. Encore ont-ils réagi, tant qu'ils ont pu. A Vannes, dès la fondation du collège, en 1851, il y eut des externes, dont le nombre alla toujours croissant, jusqu'à être de 225, au moment des décrets de 1880. C'est un assez beau chiffre, pour une petite ville. On pourrait multiplier les exemples semblables. La querelle de l'internat ne vaut pas plus que celle des méthodes.

Celle des livres d'étude ne vaut pas davantage. Le P. Loriquet, qui fut si longtemps le dernier cri de la guerre aux Jésuites, n'est plus à la mode. M. Aulard a bien voulu reconnaître que son marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées de Sa Majesté Louis XVIII, était une légende. Malgré les démentis, les preuves matérielles, le livre lui-même apporté

par Montalembert à la tribune, la légende a tenu bon pendant trente ans et plus. C'est fini : tant mieux pour tout le monde! Mais M. Aulard s'est bien vite rattrapé : « Le P. Loriquet préside toujours à l'enseignement historique des élèves congréganistes : ce n'est pas une façon de parler : son livre a été réimprimé de nos jours et sous plusieurs formes. C'est, par exemple, \ Histoire de France. A. M. D. G. depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, revue, corrigée et complétée par le R. P. Gazeau, de la Compagnie de Jésus. Paris, 1868, 2 vol. in-i8. »

M. Aulard n'est pas au courant. Dans les classes de philosophie et de rhétorique, les Jésuites ont un seul ouvrage d'histoire spécial, le Précis df histoire moderne et contemporaine du P. Prampain, très connu et très apprécié de plusieurs membres de l'Université. Hors de là, ils mettent entre les mains des élèves beaucoup d'autres ouvrages, comme ceux de MM. Bernard et Piolet, Hubault, etc., qui sont des universitaires. Pour l'enseignement de la littérature, c'est la même chose. Les élèves ont à leur disposition, par exemple, X Histoire de la

Littérature française de M. Doumic, Y Histoire de la Littérature latine de MM. Jeanroy et A. Puech, y Histoire de la Littérature grecque de M. Max Egger, tous également de l'Université.

Voilà la bibliothèque scolaire des Jésuites et avec quels livres les congréganistes déforment l'esprit de leurs élèves.

Cela n'empêche pas M. Aulard de dire que le P. Loriquet, réimprimé sous plusieurs formes, préside toujours à l'éducation de leurs élèves, et d'ajouter :« Lisez cela, si vous voulez avoir par vous-mêmes une idée de la manière dont les Jésuites frelatent l'histoire. »

Or, comme il faut conclure, quelle est, làdessus, l'accusation capitale et qui ne s'adresse plus seulement aux Jésuites, mais àtous les instituteurs congréganistes ? C'est d'être acharnés contre l'esprit républicain ! Nous y voilà revenus. Mais la preuve de cet acharnement, la voici : les ouvrages qu'étudient les élèves congréganistes ne donnent pas le texte de la Dé-

claration des droits de l'homme. Or chacun sait que la Déclaration des droits est l'alpha et l'oméga de la science historique, la pierre de touche du bon citoyen.

J'ai donc ouvert \q Précis d'histoire contemporaine du R. P. Prampain, édition de 1898, le seul ouvrage spécial, ai-je dit, qui soit en usage dans les classes supérieures des collèges de Jésuites.

J'y ai lu ceci :

« Les principes politiques et sociaux sur lesquels reposait la Constitution de 1791 — principes communément appelés Principes de 8g — étaient contenus dans les 17 articles de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ^ inscrite en tête de la Constitution.

« Cette déclaration, empruntée en grande partie à la Déclaration des droits américaine, à \ Esprit des Lois de Montesquieu et au Contrat social de Rousseau, peut se résumer ainsi :

« Souveraineté '^kyxo'^m.^. Souveraineté de la nation gui délègue son autorité à ses mandataires (Art. 3). — Séparation des pouvoirs (Art. 16). — Concours direct ou indirect de tous les citoyens à la formation de la loi (Art. 6). —

Vote et contrôle de tirnpôt ou contrihiition publique (Art. 14). — Responsabilité des agents publics devant la société (Art. 1 5).

« Liberté. Liberté individuelle (Art. i, 7 et 8). — Liberté de conscience (Art. 10). — Liberté de la parole et de la presse (Art. 10).

— Inviolabilité de la propriété {^Kx\.. i et 17).

« Égalité. Égalité des citoyens devant la loi (Art. I et 6). — Égalité devant l'impôt [Kxl. 13).

— Admissibilité de tous les citoyens à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, leurs vertus et leurs talents (Art. 6).

Et en note :

« A côté de vérités incontestables, les législateurs émettaient des propositions trop absolues, trop abstraites, ou susceptibles de diverses interprétations. Sans paraître tenir compte de Dieu, source de toute loi, ils prenaient l'homme pour point de départ, insistaient beaucoup sur ses droits et pas assez sur ses devoirs. »

Voilà le crime avoué. Je livre sans hésitation et sans crainte cette analyse et cette courte critique de la Déclaration des droits au jugement

de mes adversaires, et j'accepte là-dessus la discussion. Le texte entier de la Déclaration n'y est pas, cela est vrai. Mais je vous dois, sur ce point. Monsieur I2 Président, une confidence et un renseignement.

L'autre jour, vous écrivant ma première Lettre et voulant vous rappeler l'article VI de la Déclaration des droits, que j'avoue ne pas savoir par cœur, j'ai ouvert le premier manuel d'histoire que j'avais à ma portée : c'était La nouvelle deuxième année d' Histoire de France, de M. Ernest Lavisse. La Déclaration n'y est même pas nommée. Je cherchai ailleurs. J'avais là encore le Manuel du baccalauréat de l'enseignement secondaire, Histoire^ par M. H. Hauser, ancien élève de l'École normale, agrégé d'histoire, etc. J'y lus ceci : La constitution que la Constituante avait élaborée « débute par une Déclaration des droits, non pas du peuple française mais de l^ homme et du citoyen, déclaration toute abstraite et de portée universelle. Elle proclame l'inviolabilité de ces droits ; la liberté, la propriété, l'égalité, etc. » Quatre lignes qui ressemblent à une critique, et de texte, point.

Je continuai mes recherches. Dans \ Histoire

de France, de C. Dareste, recteur de l'Académie de Lyon et correspondant de l'Institut, si complète cependant, point de texte. J'avisai dans ma bibliothèque \ Histoire contemporaine de lySç à nos jours, par E. Maréchal, professeur d'histoire. Elle contient bien le texte approximatif de la Déclaration, mais il est incomplet ; en particulier il y manque les articles XIII et XIV relatifs à l'égalité des citoyens devant l'impôt et à son consentement parles représentants de la nation, ainsi que les articles XVI et XVI I relatifs à la séparation des pouvoirs et aux droit de propriété !

Enfin je mis la main ^\xxV Histoire contemporaine de lySç à nos fours, par Désiré Blanchet, ancien élève de l'École normale, ancien professeur agrégé d'histoire, proviseur au lycée Condorcet, édition de 1899. Ah ! cette fois, me dis-je,j'ai mon affaire, et, en effet, j'aperçus bien le texte, par articles, de la Déclaration. Mais l'article XII y manque, et le chiffre XII est en face du suivant, le treizième. Or, cet article XII est justement celui qui dit que la force publique, garantie des droits de l'homme et du citoyen, « est instituée pour l'avantage de tous.

et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Vous pensez quelle douce gaieté! L'erreur est involontaire, j'en suis sûr ; mais s'il ^'agissait d'un Jésuite ! Voyez-vous la clameur sur cette suppression de l'article où sont condamnés les coups d'État militaires! Justement, M. Aulard avait cité dans sa conférence le Cours d'histoire contemporaine de M. Girard, approuvé par Mgr Turinaz, où manque la moitié de cet article XI I ; sur quoi le conférencier, dénonçant le « texte falsifié », et l'intention évidente d'omettre le principe de l'armée nationale, s'était écrié : « Voilà la pédagogie congréganiste ! »

Bref, après tant de recherches infructueuses, savez-vous où j'ai trouvé le texte sacré? Dans \ Histoire de la Révolution française , de l'excellent M. Poujoulat, et dans \ Histoire contemporaine,ào-M.. l'abbé Melin. Poujoulat et un abbé ! Tels furent les derniers refuges de mon civisme aux abois. Observez en passant, je vous prie, que cette Histoire de M. l'abbé Melin est justement en usage dans tous les collèges congréganistes.

Le Père Prampain est vengé pour son texte. Quant à sa critique, quoi qu'en puisse penser M. Aulard, je me permets de la trouver très légitime et très mesurée. Des écrivains, non suspects d'esprit réactionnaire, et qui ne sont pas des moindres, en ont dit bien d'autres ! De fait, c'est le droit de l'historien, c'est le devoir du maître, d'en agir ainsi, à moins qu'on ne prétende lui interdire toute appréciation des faits. C'est alors que sa leçon ne serait plus qu'un exercice mécanique et que ses élèves deviendraient des automates, incapables de réflexion et de raisonnement, ainsi que M. Aulard en accuse ceux des Jésuites.

Vous le voyez, le débat, à tout instant, renaît sous nos pas. Ce n'est pas l'enseignement qu'on poursuit, c'est son esprit. Ce n'est pas la science qu'on s'occupe de constater, c'est la doctrine. Ce n'est pas le raisonnement qu'on veut défendre, c'est une formation spéciale de l'esprit qu'on veut imposer ; moins que cela : une conception sociale, une opinion politique.

3o6 LA LOI DES SUSPECTS.

Les Jésuites, les Provinciales ne sont qu'un pré-texte, le prétexte accoutumé. Sous leur nom, agité comme un épouvantail, c'est la liberté même de l'enseignement qu'on attaque, pour lui substituer l'obligation de la doctrine d'État.

L'exemple particulier et la discussion de détail nous ont ramenés, par la force même des faits et des situations, à la question fondamentale. Je l'ai traitée longuement ailleurs. Je n'y reviendrai pas ici.

J'en ai fini avec votre projet sur le stage scolaire, non que l'examen en soit épuisé, mais parce qu'il faut se borner. Pour le discuter dans son ensemble, j'aurais maintenant à en aborder l'article 3, qui exclut du stage scolaire les établissements où enseignent les membres des congrégations condamnées par votre projet sur le droit d'association.

J'ai déjà montré en quelques mots, au cours de mes lettres précédentes, l'iniquité de ce projet, l'outrage qu'il inflige aux principes les plus évidents de la liberté des consciences et du droit moderne. Son examen fera l'objet d'une discussion ultérieure.

J'en ai dit assez, dès à présent, je pense, pour faire nettement apparaître, ainsi que je l'annonçais dans ma première lettre, la déclaration de guerre adressée à l'Eglise catholique par le parti jacobin, sous la forme de vos propositions.

Je dédie à ceux qui voudraient encore s'y tromper les derniers mots de la lettre célèbre que Voltaire écrivait à d'Alembert, le 4 mai 1762 :

tt Pour moi qui vois toat en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie et l'infâme écrasée sans qu'on s'en aperçoive. »

Voltaire écrivait il y a cent trente-huit ans ! L'Église est toujours vivante, et les Jésuites en sont encore la glorieuse avant-garde.

Puisse cette leçon de l'histoire avertir leurs ennemis et éclairer ceux qui croient encore qu'oii h'en Veut pas à l'Église, en attaquant les religieux î

3o8 LA LOI DES SUSPECTS.

Je ne sais, ignorant que je suis de la tactique des partis, si M. Léon Bourgeois, l'autre jour, au punch du Palais-Royal, a parlé en ami ou en ennemi du cabinet, et si c'estvotre politique ou celle d'un successeur éventuel qu'il a résumée dans cette formule nouvelle de l'anticléricalisme : la guerre aux congrégations sous le regard bienveillant des évêques et du clergé séculier; conception inattendue dans le parti radical, et qui révèle d'étranges illusions l

Peu m'importe, en vérité.

Des deux côtés, c'est la guerre, guerre à la religion et guerre à la liberté. Une fois déplus, l'honneur nous vient, offert par la passion de nos adversaires, de confondre, en une commune défense, ces deux causes immortelles.

Le 1 1 janvier dernier, M. le président de la Chambre, dans un magnifique langage, rappelait aux représentants du pays comment tombèrent, tour à tour, dans l'irrémédiable décadence les républiques de la Grèce, l'empire de Rome et la nation polonaise.

Comme M. Paul Deschanel, animé d'une invincible confiance dans les destins de ma patrie, je repousse loin de moi ces néfastes images.

Mais je sais que d'autres empires, distraits des périls du dehors par le vain acharnement des querelles religieuses, furent durement châtiés de cet aveuglement, et je veux, atout prix, que la France détourne d'elle un danger si redoutable.

' Des sujets plus graves que la dispersion de quelques moines commandent peut-être, au moment où j'écris, l'attention de ceux à qui la fortune a commis le soin de défendre nos intérêts et de garder notre honneur.

« Quant à nous, malheureuse et drôle de nation, disait Voltaire dans la lettre à d'Alembert que j'ai déjà citée, les Anglais nous font jouer la tragédie au dehors, et les Jésuites, la comédie au dedans. L'évacuation du collège de Clermont nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. »

Ces mots. Monsieur le Président du Conseil, éveillent dans nos âmes un douloureux écho. Ne l'entendez-vous point?

Une grande tragédie se joue dans le monde, sous les yeux de l'Europe attentive et muette. Pensez-vous que ce soit l'heure de jeter, en notre pays, une clameur de discorde !

C'est à vous de le décider, dans votre responsabilité. Pour nous, nous vous attendons. Là-bas, dans l'Afrique australe, un petit peuple de croyants tient en échec un puissant empire par son courage, la précision de ses armes, la solidité de ses retranchements et, aussi, par le secret assentiment de toutes les nations : et déjà, sous le vêtement du colosse, on aperçoit ses pieds d'argile. Considérez cet exemple, Monsieur le Président du Conseil.

Nous sommes ce petit peuple. Comme lui, nous combattons pour notre indépendance : le courage ne nous manquera pas, nous tâcherons de tirer juste, abrités derrière l'inexpugnable rempart du droit, de la justice et de la foi, et nous serons soutenus, nous aussi, par le secret encouragement de tous les cœurs généreux.

Vous êtes fort, votre majorité paraît puissante. Mais vous avez des pieds d'argile. Quand on les frappera, vous tomberez tout d'un coup.

En attendant, je vous prie, Monsieur le Président du Conseil, d'agréer l'assurance de ma considération la plus haute et la plus distinguée.

Page 1