L'HOMME ET LE POLITIQUE
Il est difficile, on en conviendra, de se définir à soi-même ce légitimiste qui, avec un si vif empressement, accepte la République au 24 février; ce catholique,, qui est combattu, comme candidat, par son évêque, et qui souhaite publiquement la dissolution du parti catholique; ce candidat qui, républicain en Maine-et-Loire, écrit à l'Univers pour le prier de ne pas s'effaroucher de certaines apparences; ce représentant qui se fait si vite un nom et une situation, en utilisant à merveille, pour sa propre renommée, des événements déplorables ; ce politique, qui après avoir combattu Cavaignac, finit par voter pour lui, lors de l'élection présidentielle; et qui, ayant voté pour Cavaignac, se voit offi*ir un portefeuille dans le premier cabinet de Louis-Napoléon; ce jeune homme d'Etat, dont l'entrée dans le ministère paraît si utile, indispensable même, à Montalerabert, au P. de Ravignan, à Mole; ce mystique enfin, qui obéit à un appel direct adressé par la Providence à un prêtre, au moment où il vient de célébrer la messe. Le meilleur moyen pour le connaître quelque peu, est d'interroger les contemporains qui Tont vu de près, à cette heure de sa carrière.
Encore faut-il choisir. Veuillot, qui a tracé, de sa manière rude et puissante, plus d'un crayon de M. de Falloux, est vraiment trop suspect, pour qu'on emprunte son témoignage. Mais voici Tocqueville, esprit élevé, juge perspicace, qui a été le collègue de M. de Falloux au ministère pendant quelques mois ^; qui n'est ni légitimiste, ni républicain, ni catholique, ni ennemi des catholiques, qui n'a aucun motif soit de noircir le modèle, comme a pu faire Veuillot, soit de le peindre sous des couleurs trop favorables. Tocqueville, dans ses Souve^ nirs, explique le politique et l'homme, tels qu'il les a con-
1. De juin à novembre 1849, lors du remaniement qui fit sortir du cabinet Odilon Barrot trois de ses membres, pour y faire entrer avec Tocqueville aux affaires étrangères, Dufaure et Lanjuinais.
nus, pratiqués, précisément à cette date. L'homme est devenu bien vite « son ami », bien qu'il l'eût « contrarié plus qu'aucun autre » avant d'être son collègue. Cet homme « valait la peine qu'on cherchât à le capter ». Il était « de l'espèce la plus rare ». Etudiez l'image de M. de Falloux, en 1849, image un peu composée, selon les habitudes de style et le goût littéraire de Tocqueville, mais que l'on sent vraie et vivante : « Il possédait à la fois les deux choses les plus nécessaires à la conduite des partis : une conviction ardente, qui le poussait continuellement vers son but, sans le laisser détourner par les déboires ou par les périls, et un esprit aussi souple que ferme, qui appliquait une grande multiplicité et une variété prodigieuse de moyens à l'exécution d'un plan unique. Sincère en ce sens qu'il ne considérait, comme il le disait, que la cause \ et non son intérêt particulier, mais, au demeurant, très fourbe, et d'une fourberie peu commune, et très efficace*, car il parvenait à mêler momentanément, dans sa propre croyance, le vrai et le faux, avant de servir ce mélange à l'esprit des autres : seul secret qui puisse donner les avantages de la sincérité dans le mensonge, et permettre d'entraîner vers Terreur qu'on juge bienfaisante ceux qu'on pratique, ou qu'on dirige'. »
Le politique, selon Tocqueville, « n'appartenait qu'à l'Eglise ». Il ne croyait pas au succès de la légitimité, et ne cherchait « au travers de nos révolutions qu'un chemin pour ramener la religion catholique au pouvoir. S'il était resté au
1. Dans le portrait si pénétrant qu'il adonné de M. de Falloux, M. Gréard le montre « n'ayant nul souci de lui-même, n'ayant jamais en vue, dans les petites choses comme dans les grandes, que l'idée qu'il défendait », el il cite un mol de G )usin, s'écriant, après un entretien où il n'avait pu mettre M. de Falloux en défaut : « M. de Falloux c'est la cause, la cause, la cause ». Discours de réception, p. 15.
2. Le P. Leranuet, qui a saisi, dans les papiers de Montalembert, le reflet de ses impressions, de la fin de 1848 à 1850, écrit de son côté : « Entre les deux verlus que le Christ réclamait de ses disciples, il est certain que M. de Falloux cultiva plus la prudence du serpent que la simplicité de la colombe. » Montalembert, 11, p. 423.
3. Souvenirs, p. 336-37. Cette partie des Souvenirs, a été écrite très près des événements, eu 1851.
ministère, c'était pour veiller aux affaires de celle-ci, et, comme ii me le dit dès le premier jour, avec une habile franchise, sur le conseil de son confesseur. » Tocqueville est convaincu, que, de très bonne heure, M. de Falloux avait entrevu le parti qu'on pouvait tirer de Louis-Napoléon pour l'accomplissement de ce dessein, et que, « se familiarisant avec l'idée de voir le président devenir l'héritier de la République,- et le maître de la France, il n'avait songé qu'à utiliser dans l'intérêt du clergé cet événement inévitable ». Le trait final soude, en quelque sorte, le portrait du politique à celui de l'homme : « Il avait offert l'appui de son parti, sans pourtant se donner jamais lui-même ^ »
On le voit : pour Tocqueville, la note dominante chez l'homme, c'est l'habileté poussée à ses dernières limites et dénuée de tout scrupule, ce qu'il appelle une a fourberie peu commune et très efficace » jointe à de réelles qualités de finesse, d'élégance, de grâce, d'aménité, et aussi de discernement et de pénétration. La note dominante, chez le poli- . tique, c'est le souci des intérêts de l'Eglise. Le dernier mot du politique comme de l'homme, c'est qu'il se réserve, se dérobe, « ne se donne jamais tout entier ». Plus on étudie de Falloux, dans ses gestes et dans ses écrits, plus on se sent ici d'accord avec Tocqueville. Il y a là un fond, un tréfond impénétrable. Ainsi s'explique peut-être, en partie, la forme assez imprévue qu'a prise, en passant par ses mains, la liberté d'enseignement; ainsi s'explique aussi, que le jour où il a rendu un service considérable à son parti, il ait soulevé contre lui tant d'animosité dans les rangs de* ce parti, et des rancunes tenaces qui durent encore.
Le matin où M. de Falloux vint au ministère prendre possession de son cabinet, il trouva, sur le bureau, une