VUNIVERS NE DÉSARME PAS
sentiment vif et amer de l'ingratitude de son parti. Mais il est aussi préoccupé du lendemain. Il se demande si Thostilité de certains catholiques, de certains évêques, de certains journaux, va tomber. Et il faut convenir que la situation était bien faite pour expliquer l'incertitude et les alarmes de Montalembert.
Que se passe-t-il, en effet, au lendemain du vote, du côté des catholiques adversaires de la loi ? Cessent-ils la polémique ? Se résignent-ils à attendre la loi à ses effets, et, comme récrivait Veuillot, quelques jours auparavant, dans une lettre intime, « à voir venir les résultats bons ou mauvais* » qui, forcément, réuniront tous les catholiques? Car, s'ils sont bons, Veuillot les acceptera, et s'ils sont mauvais, les auteurs de la loi cesseront de la défendre. En aucune manière. \J Univers ne désarme pas. La loi, dit-il le lendemain du vote, « sort du scrutin pleine de toutes les obscurités, de tous les inconvénients, de tous les périls que nous avions signalés. Elle fait à l'Eglise une situation difficile et dangereuse ; elle consolide l'Université : elle recule, pour bien longtemps peut-être, le jour de la liberté ». Ce n'est pas tout. Et VUnicers ne se contente pas de médire de la loi. Les lignes que voici sont plus graves, car elles renferment un appel, à mots couverts, à la résistance des évêques. a Nous n'avons ici ni à provoquer la résistance, ni à conseiller ou à imposer l'obéissance... C'est à d'autres de tracer la voie, de dire ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, d'indiquer ce qu'il faut faire, et en quoi il faut s'abstenir'^ »
Montalembert a compris que les auteurs de la loi n'auront gain de cause que le jour où Rome aurn parlé. Aussi, dès qu'il voit se prolonger les discussions, qui, depuis le vote de
i. Lettre à M. de la Tour, février, 1450. Corresp., t. IV, p. 236. 2. N» du 16 mars 1850.
la loi, n'ont plus de raison d'être, prend-il le parti d'écrire au pape « pour recommander à toute la sollicitude de sa Sainteté » le sort de la loi sur la liberté de l'enseignement. Il explique les origines de cette loi, et celles de l'opposition à laquelle elle s'est heurtée du côté des catholiques, les difficultés dont il a fallu triompher, à l'Assemblée, et dont on a triomphé grâce àThiers, grâce à Mole. Jamais, dît-il, on n'eût obtenu pareille loi sous aucun des régimes précédents, « pas plus sous la Restauration (qui n'osa pas même faire discuter par la Chambre des députés le Concordat de 1817) que sous la dynastie d'Orléans. Jamais on n'obtiendra une loi meilleure, ni même aussi bonne d'aucune Assemblée future ; car si cette loi échoue par suite de Topposition des évêques, il ne se trouvera plus en France une Assemblée qui veuille aborder ce terrain. Nul orateur, nul homme politique ne consentira à entreprendre une œuvre où M. Thiers et M. de Falloux auront échoué, et n'auront rencontré pour prix de leur dévouement qu'un hmniliant désaveu )). Montalembert indique ensuite les avantages que la loi assure à l'Eglise, et termine en suppliant le pape « démettre un terme, par une prompte décision, aux incertitudes et aux divisions qui nous agitent^ ». Ce que demandait Montalembert, c'était donc que Rome fît cesser l'opposition des évêques, et les invitât à accepter la loi, à se prêter à l'application de cette loi, en ce qui les concernait, pour ne pas porter la responsabilité d'un échec. Rome, selon son habitude, ne se pressa pas de répondre. C'est au courant de mai que le nonce fit appeler Montalembert, pour lui communiquer une lettre de remerciements du Saint-Père aux auteurs de la loi, et une autre lettre, contenant des instructions aux évêques *. Ces instructions constatent que le Saint- Père a suivi « avec la plus vive sollicitude » toutes les phases de Téla-
1. Lettre de Montalembert au pape Pie IX, 18 mars 1850. Citée par Lecanuet, H, p. 493-94.
2. Lecanuet. II, p. 494/ Lettre de S. E. le nonce apostolique aux évoques de France, 15 mai 1850.