AÉRONAUTIQUE
Section d'aviation 60 66
Compagnie d'aérostation i5o i65
Le ministre de la Guerre avait accepté ces chiffres; il en informait la Commission de l'Armée par une note dont M. Le Hérissé donna lecture.
M. Jaurès fit observer que, s'il résultait implicitement de la note du ministre de la Guerre qu'il faisait sien notre contre-projet, il importait cependant que cette adhésion fût expressément formulée; il demandait, en conséquence, que la Commission sursît à toute délibération jusqu'à l'audition du ministre.
J'appuyai la motion de M. Jaurès qui fut adoptée.
M. Etienne, s'étant rendu à l'appel de la Commission, fit une déclaration très nette. Le Gouvernement s'était rallié au principe de la fixité des effectifs. Il demandait l'insertion dans la loi des chiffres arrêtés par le Conseil supérieur de la Guerre. Sauf certaines modifications qu'il se réservait de faire connaître, il acceptait les dispositions de notre contre-projet en ce qui concernait les libérations anticipées, les engagements et les rengagements. Il maintenait les autres dispositions, que nous ne contestions pas, de son propre projet.
Prenant la parole après le ministre, le général Legrand déclara que l'effectif réalisé en 1913 était de
462.000 hommes. Aux termes du contre-projet, l'effectif minimum serait de 600.000 hommes et l'effectif à l'incorporation de 658.000.
La Commission prit donc notre contre-projet pour base de ses délibérations. Elle adopta, dès la séance suivante, notre article 3 (fixité des effectifs), par 16 voix contre 7, et les chiffres du Conseil supérieur de la Guerre qui furent inscrits à l'article 2.
M. Pâté a donné dans son rapport un tableau comparatif du projet du Gouvernement, de notre contreprojet et du texte qui fut finalement adopté par la Commission. J'ai déjà rappelé que la Commission avait accepté le principe de la deuxième portion du contingent, mais en la constituant en majorité par le tirage au sort. Le nombre des « élus » n'en serait pas accru; tous les « appelés» participaient à l'espoir d'une libération anticipée; on pouvait soutenir que l'institution de la seconde portion du contingent s'en trouverait consolidée. Au chapitre des engagements et rengagements, la Commission avait accepté nos principales propositions. Le général de Lacroix, ancien généralissime, écrivit que jamais loi de recrutement n'aurait été assise sur des fondements plus solides.
La Chambre commença, le 2 juin, la discussion du projet de loi. M. Le Hérissé ouvrit le débat, exposa clairement le travail de la Commission et les motifs qui rendaient le vote de la loi indispensable. M. Félix Chautemps lui succéda à la tribune, prononça contre le service de trois ans un discours très étudié, incisif, vigoureux, parfois brutal.
Le général Pau siégeait, avec le général Joffre et le général Legrand, au banc des commissaires du Gou-
CONTRE-PROJET REINACH-LANNES DE MONTEBELLO
verneraent. Ce grand soldat, mutilé d'uQ bras à Reichshoffen, pénétrait pour la première fois dans l'Assemblée. Il n'était pas accoutumé à l'atmosphère parlementaire. Quand M. Ghautemps, rendant l'Etat-Major responsable de l'insuffisance dont le service de deux ans avait fait preuve dans la pratique et l'accusant d'inertie et , d'incurie, lui reprocha d'avoir été hostile aux camps d'instruction, le général Pau, qui en avait été l'un des promoteurs et des plus persistants avocats, n'y put tenir, se leva à deux reprises pour quitter la salle des séances. Ses collègues, les membres du Gouvernement eurent grand peine à le retenir. On pouvait reprocher au général d'être moins impassible sous les paroles que sous les balles; on ne l'en estimait que plus.
M. Jaurès voulut obtenir du Gouvernement un désaveu du général Pau. M. Barthou expliqua la psychologie du vieux soldat, mais sans descendre à plaider les circonstances atténuantes ; le général resterait au banc des commissaires ; le Gouvernement ne s'associe rait pas à une « lâcheté ».
Je pris la parole dans la séance du lendemain.
DISCOURS
PRONONCÉ LE 3 JUIN ïQlS A LA. CHAMBRE DES DEPUTES DANS LA DISCUSSION GENERALE DU PROJET DE LOI AYANT POUR OBJET DE MODIFIER LA DURÉE DU SERVICE DANS l'aRMÉE ACTIVE.
M. le président. — La parole est à M. Joseph Reinach.
M. Joseph Reinach. — Messieurs, n'ayant pas fait partie de l' avant-dernière législature, je n'ai pas eu à me prononcer sur la loi du 21 mars 1906 qui a réduit à deux ans la durée du service militaire dans l'armée active. (Interruptions et bruit à Vextrême gauche)
M. le président. — Messieurs, il serait inadmissible qu'un de vos adversaires ne pût se faire entendre sans être interrompu dès le début de son discours. (Très bien ! Très bien !) Je vous prie de laisser à ce débat sa dignité et sa noblesse. (Applaudissements)
M. Joseph Reinach. — Je veux dire d'abord, et je veux dire sans restriction d'aucune sorte, que je
l'aurais votée si mon mandat m'avait été rendu plus tôt.
Quelques-uns de nos collègues, M. le comte de Mun, M. Charles Benoist, M. de Montebello, M. Jules Roche, ont été du petit nombre des députés qui ont repoussé la loi de 1905. Ils ne méconnaîtront pas le sentiment auquel j'obéis en déclarant aujourd'hui, surtout aujourd'hui, que je n'aurais pas joint mon bulletin aux leurs.
Gomme je n'ai pas attendu le dépôt du projet de loi qui vous est soumis pour appeler l'attention de la Chambre sur quelques-unes des conséquences du service de deux ans, notamment en ce qui concerne les armes à cheval et les troupes de couverture, je pourrais alléguer que j'aurais cherché, dès igoS, si j'avais siégé alors parmi vous, à faire valoir devant vous les mêmes considérations. Je crois bien que j'aurais essayé de corriger le texte qui est devenu la loi de 1906 ; je n'en aurais pas moins voté, je le répète, l'ensemble de la loi.
Mais, messieurs, et j'entre ainsi tout de suite au cœur du débat, pourquoi, si j'avais voté la loi de 1906, n'éprouverais-je aujourd'hui aucune hésitation à me prononcer pour celle qui est actuellement soumise à vos délibérations ? Et pourquoi, ne l'ayant pas votée, ai-je tenu, dans l'instant même où je vais vous demander de la modifier dans quelques-unes de ses dispositions principales, à me déclarer rétroactivement solidaire de ceux qui l'ont 'votée ?
C'est pour deux raisons également simples et fortes qui nous commandent, qui nous font le plus impérieux des devoirs, de procéder aujourd'hui et sans retard à un accroissement de nos eiïectifs, accroissement qui, dans un pays de natalité affaiblie, ne se peut réaliser que
par la prolongation de la durée du service militaire. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs au centre et à gauche)
J'indique seulement — il faudra que j'y revienne — ces deux raisons :
La première, c'est qu'jl existe entre la situation générale de l'Europe, dans les années qui ont précédé la loi de 1905, et la situation actuelle, une différence qui modifie tous les rapports entre les choses.
Le sentiment général avait été, pendant près de dix- Imit années, celui de la solidité, de la durée de la paix.
La paix, pour presque tous les peuples, était la probabilité, équivalant à la certitude de l'avenir.
Nous sommes entrés, au contraire, depuis plus de huit années, dans une ère toute différente, l'ère, si je puis dire, de la précarité de la paix ; et il n'y a plus un peuple de l'Europe qui ne soit obsédé par la pensée, je ne dis pas de la probabilité, mais de la possibilité d'une guerre générale sortant tout à coup, surgissant tout à coup d'un conflit local ou d'un incident inattendu. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche et au centre)
La seconde raison dérive de la première.
C'est qu'en conséquence de cette situation nouvelle de l'Europe, de la victoire des peuples balkaniques, de tous les problèmes qui ont surgi à nouveau, le gouvernement allemand a saisi le Reichstag de la loi formidable qui sera votée demain, qui peut, qui doit être déjà tenue pour votée. (Exclamations à l'extrême gauche)
Et vous savez ce qu'est cette loi.
Elle ne réalise pas seulement le plus immense effectif de paix qui ait jamais été appelé sous les drapeaux : près de 900.000 hommes. Mais cet effectif est si puisai Reinach. — 3
samment homogène, il est si rapidement mobilisable, avec ses 37.000 officiers, avec ses ii5.ooo sous-oflîciers rengagés, avec la possibilité de n'appeler qu'un réserviste pour deux soldats du contingent, que l'armée allemande tout entière, avec ses vingt-cinq corps d'armée, dont onze à effectifs reaforcés, que son avantgarde tout au moins, de six corps d'armée à effectifs renforcés campés en Lorraine, en Alsace, dans la plaine rhénane, est devenu le plus puissant instrument d'agression qui ait jamais existé.
La loi allemande de 1913, ce n'est pas moi qui le dis, ce sont deux membres du Reichstag, appartenant aux partis avancés, la loi nouvelle allemande est, selon une formule, la mobilisation en pleine paix et, selon une autre formule, la guerre en pleine paix. (Tj^ès bien ! très bien! au centre et sur divers bancs à gauche)
M. le comte Albert de Mun. — Très bien!
M. Joseph Reinach. — Dès lors, messieurs, quelles que soient nos préférences théoriques et quel que soit notre souci de ménager les grands intérêts sociauxj économiques, agricoles, industriels, intellectuels du pays, comment, puisque nous pensons tous que l'intérêt de la défense nationale doit primer tous les autres, comment ne pas reconnaître que l'armée du service de deux ans qui pouvait suffire à assurer notre sécurité, quand l'armée allemande n'était encore que de 690.000 hommes et ne pouvait mobiliser qu'avec le même nombre, ou à peu près, de réservistes que nous, comment ne pas reconnaître que cette armée du service de deux ans ne suffirait plus aux besoins de la guerre en présence d'une armée allemande plus forte qu'elle de 400.000 hommes,
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
c'est-à-dire exactement du double et mobilisable avec un tiers à peine de réservistes?
Lorsque l'Allemag-ne a adopté le fusil à aiguille, avonsnous gardé le fusil à pierre ? Lorsque nous avons, nous, adopté le canon à tir rapide, est-ce que l'Allemagne a gardé son canon modèle de 1896?
M. Jaurès. — C'est la loi de trois ans qui est le vieux canon. (Rires à l'extrême gauche)
M. Joseph Reinach. — Notre devoir est donc évident : c'est, dans la mesure du possible, de rétablir entre l'Allemagne et nous cet équilibre militaire qui est l'une des conditions indispensables de l'équilibre politique. (Très bien! au centre et sur divers bancs à gauche)
Mais cet équilibre militaire, comment le pouvons-nous rétablir si nous conservons la loi de 1906, ou si nous nous contentons d'y apporter quelques modifications de détail ou d'y ajouter quelques rallonges ?
M. Chautemps nous disait : la loi de iQoS, nous la considérons comme un dogme.
On contesterait difficilement qu'il y a un certain nombre, un petit nombre de principes dont le législateur ne saurait se départir en aucun pays et à aucune époque. Mais n'est-ce pas l'évidence aussi que les mêmes lois, qu'elles soient civiles ou qu'elles soient militaires, ne sauraient convenir à tous les peuples ni à chacun de ces peuples à tous les chapitres de son histoire ?
Nous ne sommes pas une République de Salente isolée dans le temps et dans l'espace.
Nous ne sommes pas plus la France de 1902 ou de 1903 que nous ne sommes l'Angleterre.
Ganibelta a dit un jour ces paroles d'une grande noblesse et d'une profonde vérité :
« On ne fait pas la politique de la même manière dans un pays qui a conservé et dans un pays qui n'a plus toutes ses frontières. » (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Or, non seulement nous n'avons plus notre vieille barrière de l'Est, mais nous avons perdu depuis un quart de siècle, par suite de la baisse constante de notre natalité, par les ravages croissants de ces fléaux mortels de l'alcoolisme et de la tuberculose, nous avons perdu la valeur de plusieurs corps d'armée. (Très bien! très bien ! sur divers bancs)
M. Félix Chautemps. — C'est pour cela que vous voulez les développer à la caserne !
"M. Joseph Reinach. — Et, alors que nous subissions ces diminutions, d'autres, après avoir agrandi leur territoire, accroissaient, dans une progression constante, le chiffre de leur population et réduisaient, dans des proportions considérables, le taux de leur mortalité.
Si nous sommes aujourd'hui 89 millions de Français contre Q^ millions d'Allemands, c'est que, depuis un demi-siècle, la natalité allemande a été plus du double de la nôtre et que la mortalité décroissait péniblement chez nous de 5 0/00, tandis qu'elle décroissait de 10 0/00 en Allemagne. Tout cela se traduit dans les effectifs, tout cela se paye.
Assurément, après avoir été sourds pendant trop longtemps aux avertissements qui, entendus, auraient enrayé le progrès du mal, nous en reconnaissons enfin toute l'étendue, et la volonté de réagir apparaît. Mais
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
à quel moment ? L'Europe vient d'être plus profondément remuée qu'elle ne l'avait été depuis 1870, et tous les progrès additionnés que l'Allemagne a faits depuis i8;70 dans son organisation militaire sont à peine égaux à l'effort sans précédent qu'elle aura réalisé avant la fin de l'année.
Je vous rappelais tout à l'heure d'un mot dans quelles conditions de sécurité extérieure la loi sur le service de deux ans a été présentée en 1902 ; comparez pendant un instant, la situation d'alors à la situation présente.
Sans doute, il serait inexact de prétendre que, depuis près de dix-huit années, exactement depuis l'affaire Schnaebelé, l'Europe se fût endormie dans la paix, car nous avions eu, au cours de ces années, l'aventure de Fachoda, la guerre russo-japonaise, l'incident de Hull. Cependant le sentiment qui dominait, c'était la sécurité dans le présent, la confiance dans l'avenir ; la paix semblait assurée pour une longue durée, à la fois par la volonté manifeste de tous les peuples, de l'Orient à l'Occident, appliqués à leurs seules œuvres intérieures, et par le contrepoids qu'opposait à la Triple Alliance l'alliance franco-russe qui avait été conclue en 1890, qui était à la veille de devenir la Triple Entente et d'où résultait à nouveau l'équilibre politique de l'Europe.
Il était donc naturel et légitime qu'à cette époque et dans ces circonstances, après notre rapprochement avec l'Italie, qui écartait un danger, après notre entente avec l'Angleterre qui nous apportait une force nouvelle, vos prédécesseurs aient, non point assurément songé à désarmer, mais aient cherché, sans porter atteinte aux œuvres vives de la défense nationale, à diminuer les charges militaires qui pesaient sur le pays et qui, au
surplus, pesaient fort inégalement sur lui, si vous voulez bien vous rappeler ce que les dispenses et les abus avaient fait de la loi du i8 mars 1889 ; l'inégalité avait mis en elle, selon le mot de M. de Freycinet, un germe destructeur. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Je ne dis pas, je me garderai bien de dire, parce que ce serait grossièrement contraire à la vérité, que les auteurs de la loi de 1906 aient subordonné à des intérêts politiques l'intérêt, qui doit toujours primer tous les autres, de la défense nationale. Mais je dis, et je suis en droit de dire, et c'est à leur honneur, que cette loi de 1905 était la preuve manifeste, éclatante, de leur confiance, de la confiance générale et des Chambres et du pays dans une longue paix. (Vifs applaudissements à gauche et à Vextrême gauche)
Cette confiance était si profonde, elle semblait si bien justifiée par les faits, les idées pacifistes avaient pris, en conséquence, un tel développement que les gouvernements et les Chambres ne se contentèrent pas de diminuer la durée du service militaire, mais qu'ils diminuèrent en même temps l'ensemble des dépenses du ministère de la Guerre. Alors que les prévisions du programme de 1900 s'élevaient à environ 972 millions, il ne fut fait, de 1901 à 1906, qu'une dépense de 206 millions pour les crédits militaires.
Seulement, messieurs, la volonté pacifique des peuples et des Gouvernements, si forte soit-elle, n'a pas encore suffi à régler inflexiblement le cours de l'histoire. La marche de l'histoire est déterminée aussi par d'autres facteurs, par d'autres influences, qui se manifestent quelquefois d'une manière inattendue, alors même
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
qu'elles dépendent de causes anciennes et dont la sagesse commande de toujours prévoir l'intervention. (Très bien! très bien! au centre et sur divers bancs à gauche)
C'est le 21 mars 1906 qu'a été promulguée la loi qui instituait le service de deux ans. Dix jours plus tard, le 3i mars, l'Empereur allemand débarquait à Tanger.
M. François Deloncle. — Il ne faut pas oublier non plus qu'il y avait eu Moukden.
M. Joseph Reinach. — Il y avait eu, en effet, Moukden.
Messieurs, vous me ferez l'honneur de croire que je ne cherche pas, que je ne chercherai à aucun moment de cette discussion à la dramatiser. Les faits que j'aurai, non pas à vous signaler, mais à rappeler, ont été trop graves, toutes les circonstances sont restées trop sérieuses pour qu'il soit nécessaire de les exagérer. Je pourrais me tenir en deçà de la vérité et ne pas affaiblir ma démonstration.
Nous pouvons différer d'opinion sur les causes, accidentelles ou profondes, qui, depuis huit années, ont modifié l'atmosphère, la situation générale de l'Europe, et sur les responsabilités qui ont été encourues à cet égard par les Gouvernements. Mais ce qui n'est point contestable, ce qui est l'évidence, comme je le disais tout à l'heure, c'est que depuis le printemps de i9o5, l'Europe est entrée dans une ère nouvelle dont nous pouvons souhaiter de voir, mais dont nous n'apercevons pas encore la fin.
Autour de ce bassin de la Méditerranée, d'où sont nés tant d'empires et qui a vu la grandeur et la décadence
de tant d'empires, se sont succédé sans interruption les entreprises de toutes sortes, les guerres de conquête et les guerres d'indépendance, les révolutions et les contre-révolutions. Ces événements ne se sont pas seulement succédé; ils se sont enchaînés; il y a entre eux un lien, qui, avec le recul des années, apparaîtra dans une clarté toujours plus vive. Et la répercussion de ces événements sur le reste de l'Europe a été telle qu'elle ne se peut comparer qu'à ces canonnades formidables qui ébranlent l'air et le sol lui-même jusqu'à vingt lieues du champ de bataille. (Applaudis semé Jits au centre et sur quelques bancs à gauche)
Gomment les longs espoirs de sécurité auraient-ils résisté à toutes ces crises, Casablanca après Tanger, après la révolution jeune-turque l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, puis Agadir, puis la guerre de Libye précipitée par les affaires de Tripoli? Partagée comme elle l'est entre deux grands systèmes d'alliance, l'Europe a vécu depuis huit années dans l'inquiétude presque chronique de voir surgir une guerre générale de l'un ou de l'autre des conflits qui opposaient les intérêts de deux ou de plusieurs puissances appartenant les unes à la Triple Alliance, les autres à la Triple Entente. Dirai-je que plus d'une fois, la guerre a été en vue? Je reprendrai seulement la formule que j'employais tout à l'heure, je dirai seulement, mais cela suffît, que, depuis huit années, le sentiment qui domine les peuples, les paralyse ou les irrite, c'est celui de la précarité de la paix.
Et, sans doute, la seule menace d'une guerre générale est chose si horrible que ces deux grands groupements des grandes puissances européennes, si contra-
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
dictoires que soient leurs ambitions avérées ou secrètes, à quelque immense changement et de conséquences incalculables qu'ait conduit la victoire des peuples balkaniques sur la Turquie, se sont efforcés constamment, à chaque incendie qui a éclaté, de le circonscrire. C'est sous la pression de ces événements redoutables et sous la crainte d'événements plus redoutables encore que l'Europe, selon la forte expression de M. Léon Bourgeois, a pris conscience qu'elle est une personne morale. Pourtant, qui oserait répondre de l'avenir? (Applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre)
Dès lors, de l'immense Russie à la petite Belgique, il n'y a plus aujourd'hui un seul peuple qui ne sente sur lui la menace de l'inconnu et qui n'arme en conséquence. Et ainsi tous les peuples de l'Europe sont pareils aujourd'hui à ces compagnies de voyageurs d'autrefois qui, avant de poursuivre leur route, avant de s'engager dans des forêts ou des défilés qu'ils soupçonnaient pleins d'embûches, s'assuraient des escortes armées, les plus nombreuses et les plus solides qu'elles pouvaient assembler. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Messieurs, tous ces Gouvernements, tous ces peuples sont-ils animés également de la même volonté de paix? On oppose volontiers, dans certaines amplifications trop faciles, les peuples toujours pacifiques aux Gouvernements belliqueux, et cependant nous avons eu, hier encore, l'exemple des populations balkaniques qui ont entraîné leurs Gouvernements à la guerre. (Très bien! très bien! sur divers bancs)
La guerre finira demain, elle finit dans les Balkans.
ol Reinach. — 5.
Mais il y a des accalmies trompeuses. Lorsqu'on étudie l'histoire, on s'aperçoit que, par une espèce de jeu de la destinée, ces accalmies précèdent le plus souvent les grands orages. (Applaudissements au centre et à gauche)
Il y a un souvenir, messieurs, que je voudrais voir présent à vos mémoires tout au long de cette discussion.
Le 7 juillet 1870, lord Granville remplace au Foreign Office Glarendon, qui vient de mourir. Lord Granville s'entretient avec Hammond, le secrétaire permanent du Foreign Office, l'homme d'Angleterre, l'un des hommes d'Europe qui est réputé connaître le mieux la politique générale. Et Hammond dit à lord Granville que «jamais le ciel de l'Europe ne lui a paru plus pur de nuages et que jamais il n'a eu une confiance plus grande dans la paix ».
Et, le i5 juillet, la guerre éclate.
M. Paul Aubriot. — La compétence des diplomates n'a pas changé depuis. (Rires à l'extrême gauche)
M. Joseph Reinach. — Je voudrais me tromper en disant que, demain, sitôt que la paix régnera à nouveau dans les Balkans, nous entendrons affirmer de toute part que la paix, fût-elle « plâtrée », sera « perpétuelle » et que, par conséquent, rien ne s'oppose à ce que soit renvoyée au magasin des accessoires la « rallonge » qui aura été « temporairement » ajoutée au service militaire.
Je vous demande d'avance et instamment de vous souvenir ce jour-là de la conversation de M. Hammond avec lord Granville — de vous souvenir aussi que, dix jours après la promulgation de la loi de 1906, l'empe-
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
reur Guillaume débarquait à Tanger. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Messieurs, je conviens que l'examen, si attentif soit-il, de la situation actuelle de l'Europe nous laisse en présence d'hypothèses. Si nous passons maintenant à l'examen de la nouvelle loi militaire allemande, nous n'y trouvons que des certitudes, non seulement un chiffre sans précédent d'effectifs sur le pied de paix, mais un commentaire si précis, une explication si dénuée d'artifice et, pour dire le mot exact, si audacieuse des projets du grand état-major de Berlin que le jour où, pour me servir des propres termes de l'exposé des motifs qui a été présenté au Reichstag, « une guerre nous serait imposée », nous ne pourrions nous en prendre qu'à nous-mêmes, pour n'avoir pas su voir, pour n'avoir pas su lire, d'être surpris par la plus rapide et la plus terrible des offensives. (Applaudissements au centre)
A l'extrême gauche. — Voyez qui vous applaudit!
M. Duclaux-Monteil. — Une autre fois, nous demanderons à nos collègues de l'extrême gauche l'autorisation d'applaudir l'orateur.
M. Bedouce. — Cela vaut mieux que de l'appeler métèque. (Exclamations et mouvem,ents divers)
M. Lucien Millevoye. — Nous applaudissons l'homme et la thèse parce que l'homme est courageux et que la thèse est juste. (Applaudissements au centre et sur divers^ bancs à droite)
M. Joseph Reinach. — Messieurs, je suis parfaitement décidé à ne m'arrêter à aucune interruption.
M. Jaurès. — Vous n'avez pas entendu, monsieur
Reinach. Un de nos amis a dit à ceux de nos collègues de la droite qui vous applaudissaient : « L'applaudir vaut mieux que l'appeler métèque. » (Applaudissements à l'extrême gauche)
M. le président. — Je prie la Chambre d'écouter en silence un des Vice-Présidents de la Commission de l'Armée, et l'un des plus assidus à ses travaux. (Applaudissements)
M. Joseph Reinach. — L'armée allemande du pied de paix, qui est aujourd'hui de 653. ooo hommes, sera demain, au i^^ octobre prochain, de 871.000 hommes, dont 37.000 officiers et iiS.ooo sous-ofïiciers, presque tous rengagés.
Défalcation faite de 63.ooo hommes qui sont engagés au Maroc, notre armée active, sous le régime de la loi de 1905, est d'environ 480.000 hommes. Différence : 400.000 hommes. Notre armée du pied de paix est à l'armée allemande du pied de paix ce que i est à 2.
Voilà le fait simple, le fait brutal qui a frappé d'abord l'opinion, lorsque l'annonce de cet extraordinaire effort militaire de l'Allemagne a été connu au mois de mars dernier. Et il a paru tout de suite que, du seul fait d'un tel accroissement numérique, entraînant une telle disproportion entre notre armée active et l'armée allemande, notre sécurité était gravement menacée et que notre indépendance pouvait l'être; il était, par conséquent, urgent de prendre des mesures pour parer à un pareil péril. Cette énorme augmentation numérique de l'armée allemande n'est cependant, pour ainsi dire, que la moitié du danger dont nous sommes menacés. (Très bien! très bien!)
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Je me permets de demander ici l'attention particulière de la Chambre.
On a pu croire d'abord que la nouvelle loi allemande, la loi de I9i3, ne serait qu'un pas de plus, si immense que fût le progrès à réaliser, mais enfin, qu'elle ne serait tout de même qu'un pas de plus dans la voie où l'Allemagne était entrée depuis longtemps avec les précédentes lois de septennat et de quinquennat. Les plus anciennes de ces lois avaient pour objet principal de créer des unités nouvelles, particulièrement des batteries, des escadrons et des troupes techniques; la . dernière, celle du i4 juin 191 2, avait prévu la création de deux nouveaux corps d'armée.
L'effectif troupe du temps de paix avait été ainsi relevé successivement, en quarante ans, de 400.000 hommes à 420, à 480, à 000, à 540.000 hommes. Nous nous étions inquiétés de chacun de ces relèvements, surtout de la loi de 1912. De fait, chacune de ces étapes aurait pu être plus rapide, comme je vais le montrer et comme nous aurions dû nous en préoccuper plus tôt.
En 1872, l'Allemagne comptait 40 millions, la France 37 millions d'habitants. La différence était peu considérable. La constitution de l'Empire allemand avait fixé l'effectif du pied de paix au taux de i 0/0 de la population, ce qui donnait, pour 1873, sous le régime de la loi du service général de trois ans, 400.000 hommes de troupe. La loi de 1872, qui avait établi le service de cinq ans, nous donnait, y compris les 100.000 hommes des corps permanents, près de 4oo.ooo hommes. L'avantage était de notre côté.
Comment avons-nous perdu ensuite cet avantage?
Vous le savez, messieurs, je vous l'ai déjà dit, et il
me suffira ici de le rappeler d'un mot. C'est parce que le coefficient de la natalité, s'il a diminué en Allemagne comme chez nous, n'y a diminué que dans des proportions beaucoup plus faibles et qu'il est resté constamment supérieur, et de beaucoup, au nôtre.
Chez nous : 22 0/00, 21 0/00, 20 0/00, 19 0/00 en 1890, en 1900, en 1906, en 1910.
En Allemagne, aux mêmes dates, 38, 87, 35 et 3i 0/00.
Le nombre des naissances ayant été ainsi près du double en Allemagne, le nombre des contingents a varié dans les mômes proportions.
En 1880, nombre de naissances en France: 935.000. En Allemagne: i.85o.ooo. Conséquence : nombre d'hommes à incorporer en 1901 : 235. 000 en France; 4^2.000 en Allemagne.
En 1890, nombre de naissances en France : 876.000. En Allemagne: 1.876.000. Conséquence: nombre d'hommes à incorporer en 191 1 : en France 218.000; en Allemagne 468.000.
Ainsi, depuis vingt-cinq ans, le développement de la population allemande coïncidant avec la stagnation de la nôtre aurait permis à l'Allemagne, si elle avait voulu appeler sous les drapeaux la totalité de son contingent, d'incorporer tous les ans quatre recrues contre deux des nôtres.
Cependant l'Allemagne n'en faisait rien, et, parce qu'elle était tenue, d'une part, de ménager ses ressources budgétaires, parce que, d'autre part, la situation politique de l'Europe ne lui inspirant encore aucune crainte sérieuse, elle continuait à laisser dans l'Ersatz- Reserv et à ajourner une partie importante de chaque
LE DISGOlJRS A LA CHAMBRE
classe qui ne faisait que quelques mois de service ou qui n'en faisait aucun.
Ai-je besoin de rappeler à la Chambre que le gouvernement allemand n'a réduit de trois à deux ans le service militaire dans l'infanterie qu'en raison du trop grand nombre de recrues qu'elle ne pouvait ni incorporer ni instruire en raison de ses préoccupations budgétaires ?
Par le service de deux ans pour l'infanterie, elle pouvait, au contraire, incorporer et instruire tous les ans, sans dépenses budgétaires nouvelles, un tiers de recrues en plus.
Jusqu'en ces derniers temps, l'Allemagne se contentait donc de maintenir dans le présent l'équilibre numérique entre ses effectifs et les nôtres, et elle était sans appréhension pour l'avenir, puisque sa population continuait à croître et, par conséquent, à remplir le réservoir d'hommes à la disposition, où elle n'aurait qu'à puiser le jour où elle se sentirait ou se croirait menacée.
L'Allemagne a-t-elle avancé elle-même ce jour pour avoir oublié que l'Europe n'avait supporté ni de Charles- Quint, ni de Louis XIV, ni de Napoléon la prétention à l'hégémonie? Dans quelle mesure sa prétention, apparente ou réelle, à l'hégémonie a-t-elle contribué à la conclusion de l'alliance franco-russe et de l'entente franco-anglaise? Je ne le rechercherai pas. Je dis seulement, pour ne pas sortir de l'objet précis de ma discussion que, le jour où l'Allemagne a cru nécessaire d'augmenter plus considérablement encore que par le passé la force combative de son armée, elle a pu le faire par le procédé le plus simple. Elle n'a eu qu'à
diminuer la seconde portion de son contingent du nombre d'hommes dont elle avait décidé d'accroître les effectifs de son armée de paix. (Très bien! très bien !)
C'est ainsi qu'elle a pu augmenter de 70.000 hommes les effectifs de l'infanterie, afin d'étoffer les compagnies et les mettre dans de meilleures conditions d'instruction.
Si considérables que fussent ces accroissements, l'Allemagne n'en restait pas moins fidèle encore au principe fondamental de l'organisation militaire qui lui avait été imposée en 1806 par ses défaites et qui n'avait pas peu contribué à ses victoires de i8i3.
Cependant, messieurs, au fur et à mesure que, sous la pression des événements extérieurs, l'Allemagne accroissait ainsi ses effectifs en temps de paix — et en raison même de la facilité avec laquelle elle réalisait ces accroissements, puisqu'elle n'avait qu'à puiser dans la seconde portion de son contingent, toujours amplement pourvue en conséquence du chiffre élevé de la natalité masculine, et puisque sa richesse croissante lui permettait d'entretenir sous les drapeaux, d'instruire, d'exercer, une portion toujours plus grande de son contingent — l'idée lui vint, et ne pouvait pas ne pas lui venir, et l'idée devait gagner toiis les jours en force, que le système centenaire de Scharnhorst, celui de l'armée active qui est une école et qui ne se mobilise qu'après avoir reçu les trois ou quatre premières classes de ses réserves, que ce système pouvait convenir à un peuple assuré de la paix, ou à un peuple auquel son vainqueur a interdit d'entretenir une armée supérieure à un certain effectif; mais qu'une grande
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nation nombreuse et riche, ambitieuse, remuante et menacée, pouvait et devait se constituer, non pas assurément avec des mercenaires, mais sur la base du service obligatoire et personnel, rendu véritablement universel, une armée homogène, toujours prête à entrer en guerre, à prendre rapidement l'offensive au premier coup de télégraphe, sans avoir besoin de demander à ses réserves autre chose qu'un appoint et, le cas échéant, sans les attendre. (Très bien! très bien!)
Je ne voudrais pas, messieurs, abuser des citations à l'appui de ma démonstration. Je crois pourtant nécessaire de vous en faire quelques-unes qui ne vous laisseront aucun doute sur l'objet précis de la nouvelle organisation allemande.
Le général de Clausewitz avait écrit : « L'armée active est le fer de la lance guerrière ; partout où sa pointe a passé, le reste suit. »
L'un après l'autre, chanceliers, ministres de la guerre, conseillers et porte-paroles militaires de l'empereur développent cette image.
C'est le général Bronsart de Schellendorf qui dit : « Il faut rendre plus forte l'armée de campagne et, spécialement, cette partie de l'armée de campagne qui est appelée, en cas de guerre, à porter le premier coup ou à le parer. Les réserves n'ont point assurément une valeur moindre sous le rapport de la bravoure et de l'esprit de sacrifice, mais sous celui de la cohésion, de la solidité dans leur contexture. Il faut y regarder à deux fois avant de se risquer à les mettre en première ligne dès le début de la guerre. »
C'est le général de Leczynski, ami personnel de l'empereur, qui écrit : « Il est indispensable de disposer
en permanence dans les régions frontières d'unités actives, d'effectifs suffisants pour permettre leur entrée instantanée en campagne. »
C'est le ministre actuel de la guerre, le général de Heeringen, qui disait, au cours de la discussion de la loi militaire de 1912 ;
« La loi (celle qui portait, pour 1916, l'effectif de l'armée allemande à 694.000 hommes), la loi contribuera non seulement à faciliter l'instruction du temps de paix, mais surtout à améliorer la mise en état de combattre de notre armée et à permettre son utilisation immédiate dès le début de la mobilisation. »
Je ne commente pas, cela est inutile; je n'apprécie pas non plus ; je raconte et je cite. (Très bien ! très bien !)
Surviennent alors les événements des Balkans. La Turquie d'Europe s'effondre. De nouvelles puissances prennent sa place. Leur orientation politique sera vraisemblablement différente. L'Autriche, en cas de guerre continentale, ne sera plus libre de porter toutes ses forces au secours de la puissance, dont elle a été si longtemps le brillant second. Toute une grande partie de l'armée russe devient disponible sur une autre frontière que celle de la Galicie. L'armée russe est relevée du désastre qu'elle avait subi dans cette lointaine Mandchourie vers où elle avait été peut-être poussée. Le coup d'Agadir a réveillé en France un esprit qui sommeillait et qui ne s'endort plus. (Applaudissements)
Nous savons, messieurs, le discours du chancelier de l'Empire nous l'a dit, par qui et dans quelles conditions a été préparée la nouvelle loi militaire qui a été soumise au Reichstag. On n'a peut-être pas lu avec assez
d'attention l'exposé des motifs qui la précède. Permettez-moi de vous en lire le passage qui me semble devoir dominer tout ce débat.
Le ministre de la Guerre a rappelé que l'équilibre des forces de l'Europe a été modifié par les événements des Balkans; que l'Allemagne, « dans une guerre qui peut lui être imposée », aurait « à défendre, peut-être contre plusieurs adversaires, des frontières étendues et en grande partie dépourvues de défenses naturelles » ; qu' « en raison de cette situation nouvelle, c'est le premier devoir des Allemands de constituer cette défense aussi fortement que le permettent les ressources nationales ». Quelle doit être cette nouvelle organisation militaire ?
Le général de Heeringen s'exprime alors en ces termes :
« Les forces de notre armée n'ont pas augmenté dans la même proportion que notre population; une partie de notre contingent utilisable ne fait, jusqu'à ce jour, aucun service militaire. Le service militaire pour tous est cependant la base nécessaire de la force de l'Allemagne. Il faut qu'il soit une réalité pour que nous puissions considérer l'avenir avec le sentiment du devoir accompli et luie forte confiance. Notre armée restera jeune... » — c'est-à-dire qu'elle réalisera son maximum de force — « ... si cette condition est remplie. En cas de guerre dans l'avenir, nous ne serons pas obligés de conduire à l'ennemi en première ligne des hommes ayant femme et enfants, tandis que des hommes jeunes et aptes au service militaire resteraient disponibles et devraient recevoir leur première instruction militaire au début des hostilités. »
Donc sont abrogées les fixations budgétaires de 191 1 et de 1912 qui, avec des effectifs-troupes de 5i5.ooo et de 540.000 hommes, laissent encore une place trop grande aux réservistes. Le ministre de la Guerre fait sienne la formule du général Litzmann que « le temps des demi-mesures est passé ». Il demande en plus 137.000 hommes de vingt ans, « non pas pour créer de nouvelles unités, mais pour renforcer l'effectif de certaines troupes ». Il ne désigne pas autrement ces troupes, mais tout le monde a compris. Il demande 34.000 chevaux en plus. Et, comme c'est un principe classique, une vérité élémentaire que le nombre et la force de leur encadrement double la force des meilleurs soldats, le projet allemand demande 5.5oo officiers et 22.5oo sous-officiers en plus.
Je vous disais tout à l'heure, messieurs, que cet extraordinaire effectif de 871.000 hommes, qui sera demain celui de l'armée allemande, n'était que la moitié du danger. Vous en apercevez maintenant la seconde moitié. C'est une armée dont les corps de l'intérieur peuvent mobiliser avec un tiers de réservistes. Ce sont des corps d'armée de premier choc qui peuvent mobiliser effectivement sans attendre leurs réserves, donc, en quelques heures, passer la frontière au premier signal.
Cela dit, est-il nécessaire d'ajouter que, tout de même, en cas de guerre, l'Allemagne fera encore largement appel, tant pour grossir encore ses effectifs que pour combler les vides qu'y auront creusés les batailles, aux 1.250.000 hommes de ses cinq premières classes de réserve, hommes de vingt-deux à vingt-huit ans, aux 990.000 hommes des cinq premières classes de la
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landwehr, hommes de vingt-huit à trente-deux ans, aux deux ou trois premières classes de i.ioo.ooo hommes des six classes suivantes de la landwehr, hommes de trente-trois à trente-six ans, tous instruits, tous ayant passé deux ou trois ans dans l'armée active, sans parler des hommes qui, après ces immenses prélèvements, restent encore à l'Ersatz-Reserv, soit à plus de 3 millions de réservistes que son nombre, auquel il faut toujours revenir, lui permet d'opposer, dans la proportion de 3 contre 2, aux 760.000 hommes de nos quatre premières classes de la réserve et aux 1.200.000 hommes des sept classes suivantes, hommes qui sont à peu près du même âge et qui sont également exercés? (Très bien! très bien!)
Ni l'état-major de Berlin, dans ses plans, ni le ministre allemand de la Guerre, dans ses projets, ne font donc abstraction des réserves ; toute une partie de la loi de 1913 est consacrée à l'instruction plus intensive des réserves, au renforcement du corps d'officiers et du corps de sous-offîciers qui doivent les encadrer et les commander, au développement des écoles préparatoires.
Je ne dis donc pas — parce que cela ne serait pas plus vrai de l'Allemagne que cela n'est vrai de nous — je ne dis pas que l'Allemagne ne croit plus à ses réserves.
Mais ce que je dis, parce que c'est le ministre allemand qui le dit et qui l'écrit, c'est que les réserves allemandes ne sont plus destinées à jouer dans les guerres futures le même rôle que dans les guerres de i863, de 1866 et de 1870. (Très bien! très bien! au centre et sur divers bancs à gauche)
Les quatre escadrons actifs de tous les régiments de cavalerie se mobiliseront sans avoir à attendre ni un réserviste ni un cheval de réquisition; ils recevront sur place, du cinquième escadron, leur complément d'hommes et de chevaux.
Dans tous les corps à effectif renforcé, onze corps sur vingt-cinq, les batteries se mobiliseront en tous temps, avec leurs seuls éléments et avec un nombre de caissons suffisant pour prendre part aux premières rencontres.
Dans l'infanterie enfin, les réservistes ne seront plus, je le répète, qu'un appoint. La proportion en sera, dans les quatorze corps d'armée à effectif normal, de un réserviste pour deux hommes de l'active. Elle sera moindre encore dans les onze corps d'armée à effectif renforcé. Dans les troupes d'extrême frontière, en Alsace et en Lorraine, il suffira aux compagnies, pour entrer en campagne, d'incorporer quelques réservistes, d'origine allemande, habitant la garnison ou ses environs immédiats.
L'Allemagne sait ce qu'elle doit à ses réservistes. Son armée de 1870 était composée de trois classes actives, 3i5. 000 hommes; de quatre classes de réserves, Sio.ooo hommes, et de cinq classes de landwehr, 330.000 hommes. Elle sait que ses réservistes n'ont pas dégénéré.
Mais elle a profité de toutes les expériences, de la sienne propre, de celle des autres (Très bien! très bien!)
Ses écrivains militaires, qui ont étudié l'histoire de ses victoires de 1870 avec le désir passionné d'y relever toutes les erreurs et toutes les causes de faiblesse qui
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les ont faites moins complètes qu'elles n'auraient pu l'être et qui, parfois même, auraient pu les tourner en défaites, ses écrivains militaires ont reconnu depuis longtemps que le réserviste, si instruit qu'il ait été, si vigoureux qu'il soit resté, ne retrouve toute sa valeur qu'après une période d'entraînement et, même alors, qu'à la condition d'être encadré fortement dans l'élément actif.
Le général de Heeringen revient sans cesse sur la différence entre les hommes qui ont « femme et enfants » et ceux sur qui ne pèse pas la pensée du foyer et du berceau.
Vous savez par les récits de nos collègues M. Bénazet et M. Messimy, vous imaginez bien que l'Allemagne n'ignore pas davantage les enseignements de la guerre des Balkans à cet égard, enseignements aussi probants du côté des vainqueurs que des vaincus, des Bulgares que des rédifs.
L'Allemagne ne fait donc aux réservistes, dans sa nouvelle armée, qu'une place, pour ainsi dire, scientifiquement mesurée, et je n'ai pas besoin de redire une fois de plus comment et pourquoi, à cause de l'abondance de sa natalité et, par conséquent, de ses effectifs de paix, elle peut ne faire aux réservistes que leur place. ( Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Gomme le dit expressément l'exposé des motifs du projet allemand, comme l'ont voulu formellement les chefs de l' état-major allemand, cette nouvelle armée allemande, l'armée de demain, sera donc une armée très jeune, surtout une armée très homogène; elle sera presque une armée de métier, avec ses iiS.ooo sous-
officiers rengagés, ses 661.000 appelés, ses réservistes des deux premières classes, dans la proportion de un réserviste pour deux soldats du contingent.
C'est le nombre qui permettra de donner cette homogénéité à l'armée allemande. Mais l'armée allemande de demain devra au nombre deux autres résultats d'une importance encore plus considérable.
D'une part, grâce au chiffre élevé des effectifs et à l'instruction collective, plus forte, plus constante, qui en est toujours le corollaire, l'Allemagne accroîtra la valeur combative, la préparation à la guerre d'une armée où cadres et troupes, officiers, sous-officiers et soldats, vivront, manœuvreront constamment dans des conditions de nombre voisines de la réalité.
D'autre part, si considérable que soit le progrès de qualité que l'Allemagne attend de sa loi, il semble pourtant que l'objet principal qu'elle poursuive, c'est une mobilisation plus rapide encore que par le passé.
Plus on étudie et le mécanisme et les commentaires et les antécédents de la loi allemande, plus il apparaît, en effet, que le nombre si démesurément accru des effectifs, l'instruction intensive qui en résultera pour ces 800.000 hommes dans toute la fleur et la vigueur de l'âge, l'élimination systématique des malingres, des faibles, directement incorporés dans le landsturm; l'accroissement du corps des sous-officiers, tous rengagés, qui passe de 95.000 à iiS.ooo, la participation réduite des réserves aux premières opérations de la guerre, plus il apparaît que toutes ces mesures, dont chacune, prise en elle-même, constitue un progrès, une augmentation de la force combative, sont, en outre, — comme le sont la multiplication des voies de
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
commiinicatioD, des chemins de fer, des quais d'embarquement, des dépôts de munition dans la région rhénane, — que ces mesures sont surtout des moyens de réaliser une mobilisation qui ne sera plus seulement rapide, qui sera foudroyante. (Très bien! très bien!)
J'ai appelé déjà l'attention de la Chambre, il y a un an, sur la lettre que le général Chanzy écrivait de Châlons, en 1882, au général Gampenon, ministre de la Guerre dans le cabinet Gambetta : « Il faut prévoir la possibilité d'une attaque brusquée dès le premier jour de la mobilisation. »
Je vous disais, dès lors, combien j'étais persuadé que le général Chanzy avait vu juste dans le jeu de l'adversaire.
Je dois convenir que son hypothèse fut vivement contestée. Les Allemands ne commettraient jamais la faute de passer la frontière, de s'aventurer en Lorraine avec deux ou trois corps d'armée qui n'auraient pas reçu leurs réserves. S'ils la commettaient, ils seraient pris dans l'étau, enveloppés par nos 6°, 7^ et 20® corps.
C'est l'opinion que soutenait hier notre honorable collègue M. Chautemps.
Seulement, depuis la loi allemande de 1912, surtout depuis le projet actuel, que deviennent les arguments qui ont été opposés à l'hypothèse de l'attaque brusquée ? (Très bien ! très bien !)
L'éventualité d'une attaque brusquée, d'une immense agression suivant à quelques heures la déclaration de guerre ou en tenant lieu, comme ce fut le cas, au dixseptième et au dix-huitième siècle, dans la plupart de nos guerres avec l'Allemagne, cette éventualité ne saurait plus être aujourd'hui une hypothèse de stratégie
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en chambre. Pour quiconque n'a pas écouté d'une oreille distraite ou dans un esprit préconçu les déclarations répétées des plus hautes autorités militaires allemandes ; pour quiconque cherche une explication rationnelle aux nouvelles dispositions de la loi allemande; pour quiconque sait lire une carte de chemin de fer, ce n'est plus unehj^pothèse, c'est une certitude. (Très bien/ très bien!)
On pouvait objecter, il y a encore quelques années, que la couverture allemande était un peu faible pour s'aventurer dans un raid qui aurait assez vite exposé l'agresseur à une punition sévère. L'objection tombe aujourd'hui devant une couverture qui n'est plus de deux ou trois corps d'armée, mais qui est de sept corps d'armée à effectifs renforcés : Sarrebrûck entre Strasbourg et Metz, Mulhouse au Sud, Landau, Trêves et Coblence au Nord-Est.
Messieurs, considérez les faits, rendez-vous compte de leur concordance.
Des accroissements d'effectifs comptés jusqu'en 191 1 par milliers d'hommes, l'Allemagne passe, en 1912, aux accroissements par dizaines de mille et, en 1918, aux accroissements par centaines de mille.
Ces 160.000 hommes dont elle augmente son effectif iront, pour près de moitié, aux corps de couverture de la région rhénane qui sont portés de trois à six.
C'est dans la plaine rhénane qu'est concentrée la grosse masse de la cavalerie allemande, aux escadrons de i5o hommes, affranchis de réservistes.
Les régiments d'artillerie, pareillement affranchis de réservistes, pourvus d'un appoint considérable de chevaux, mobiliseront désormais en quelques heures leurs six batteries de six pièces.
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Même en hiver, pendant la période d'instruction des recrues, les compagnies d'infanterie seront désormais assez fortes pour passer instantanément sur le pied de guerre, après avoir ramassé quelques réservistes locaux de la première classe.
Additionnez : c'est un minimum de Soo.ooo hommes, c'est peut-être une armée de 400.000 hommes qui, du soir au matin, dès qu'elle en recevra l'ordre, pourra prendre la route de la frontière.
En même temps, si nombreuses que soient déjà les voies stratégiques de la Haute-Alsace, de la Lorraine mosellane, de l'Eifel, du Palatinat, le grand état-major décide qu'il n'y a pas encore assez de voies de dédoublement et de quais d'embarquement.
M. Leygues appelait avec raison l'attention de la Commission de l'Armée sur une demande spéciale de crédits, 4^2 millions de marks, qui a été déposée en mars sur le bureau du Landstag et qui a pour objet l'accroissement des voies stratégiques de Cologne, Aix-la- Chapelle et Coblence à Trêves et à Luxembourg.
JSst-ce que tout cela — et je pourrais accroître cette énumération — ne concorde pas ? (Très bien l très bien !)
N'est-ce pas l'évidence que, demain, avant la fin de l'année, l' avant-garde de l'armée allemande ne sera plus seulement l'un des plus puissants instruments offensifs du monde, mais, dans toute la force du terme, un instrument d'agression ?
Si rapide que soit le mouvement qui fait jaillir l'épée du fourreau, il prend encore trop de temps. L'épée a été tirée d'avance du fourreau; elle est là, devant nous, nue et aiguisée. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Messieurs, de ce que rinstrument d'agression existe, faut-il conclure à l'intention d'une politique d'agression? Je suis, pour ma part, profondément convaincu que le chancelier de l'Empire, M. de Bethmann-Holweg, a attesté, avec une égale véracité, la volonté pacifique de l'Allemagne et sa volonté de vaincre, en cas de guerre.
Mais c'est précisément parce que, nous aussi, nous pouvons affirmer les mêmes volontés, de garder la paix et de vaincre en cas de guerre ; c'est parce que nous sommes également résolus à ne renouveler ni les fautes politiques qui ont conduit à la guerre de 1870, ni les fautes militaires qui ont conduit aux défaites de 1870, que nous avons pour premier devoir de nous rendre un compte exact des choses et de ne pas nous payer d'illusions et de mots. Il faut que nous regardions en face le danger, tout le danger qui pourrait, quel que soit notre amour de la paix, surgir inopinément devant nous. (Très bien! très bien!)
Ainsi, ce serait, notamment, nous payer d'une périlleuse illusion que d'imaginer que les devoirs qui résultent pour nous du fait de la nouvelle législation allemande, de la nouvelle organisation de l'armée allemande, puissent être diminués, atténués du fait de notre alliance avec la Russie.
Le relèvement de la Russie après ses défaites de Mandchourie, la reconstitution méthodique de son armée, les victoires des peuples balkaniques qui écartent d'elle la menace autrichienne ou qui, tout au moins, l'atténuent, son entente avec l'Angleterre, sa fidélité à notre alliance ont pesé d'un grand poids sur les délibérations d'où est sortie la nouvelle loi allemande.
Il n'y a pas un officier du grand état-major de Berlin
LE DISCOURS A LA ClIAMBRE
qui ignore les résultats de l'œuvre poursuivie inlassablement depuis plusieurs années, par le général Soukhomlinoff, l'accélération de la mobilisation russe, la construction de nombreuses voies stratégiques, la ceinture de fer dont est doublée aujourd'hui la frontière russe du côté de l'Allemagne, Grodno, Kowno et Brest devenues des forteresses presque imprenables, Varsovie transformée en un immense camp retranché avec une garnison d'environ iSo.ooo hommes.
L'exposé des motifs de la loi allemande désigne ouvertement la Russie dans cette phrase : « Dans une guerre qui peut bien être imposée, l'Allemagne aurait à défendre peut-être contre plusieurs adversaires, des frontières étendues et en grande partie dépourvues de défenses naturelles. »
L'Allemagne s'est donc préoccupée d'une double guerre à soutenir, à l'Est et à l'Ouest. Voilà déjà plusieurs années qu'elle renforce ses forteresses et sa ligne de défense orientales, Thorn et Posen, Gaudenz et Kœnigsberg. Aux cinq corps d'armée qui gardaient sa frontière polonaise, elle en a ajouté, l'année dernière, un sixième à Allenstein.
Si importantes toutefois par le nombre et si vigoureusement entraînées que soient les troupes auxquelles l'Allemagne a confié la garde de ses provinces orientales et si solide que soit la barrière qu'elle y a construite, l'ensemble des mesures qu'elle a prises sur sa frontière polonaise n'en a pas moins un caractère manifestement défensif, et cela pour deux raisons que ne cachent ni les écrivains ni les généraux allemands, qu'ils ne cessent pas, bien au contraire, d'aflîrmer :
La première, c'est que la concentration et la mobili-
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sation de l'armée russe, quels qu'aient été les progrès déjà réalisés, restent lentes.
La seconde, qui domine de beaucoup toutes les autres considérations, c'est que l'Allemagne est restée fidèle à la doctrine napoléonienne, qu'elle a faite sienne depuis 1866 : chercher à accabler le principal adversaire pour ne se retourner qu'ensuite contre l'autre, déjà affaibli par le fait même de la défaite de son allié.
Vous connaissez, messieurs, le fameux mémoire que le général de Moltke, au lendemain de Sadowa, devant la menace d'une intervention de la France, adressa, le 8 août 1866, à M. de Bismarck. Il y proposait résolument de laisser seulement quelques troupes en Bohême et de se porter à toute vitesse avec tout le gros de ses forces, sur le Rhin. Une reprise d'offensive de la part de l'Autriche, même la marche de l'armée autrichienne reconstituée sur Berlin ne l'inquiétaient pas. L'essentiel, c'était de se mesurer avec l'armée française, et, si possible, de la battre. Et c'était encore son conseil, froidement, mûrement délibéré, en 1870, à l'époque où la Prusse pouvait se croire menacée d'une double guerre avec l'Autriche et avec la France.
Remplacez l'Autriche par la Russie, et vous aurez tout le plan allemand : chercher à accabler la France à la fois par le nombre et par la surprise, quitte à perdre, à l'est de l'Empire, tout le territoire qu'il faudra. (Très bien! Très bien!)
« Cette théorie, écrivit le commandant de Thomasson, était expliquée tout au long dans le thème des manœuvres impériales qui se sont déroulées en Saxe à l'automne de l'année dernière. Il y était dit en toutes lettres que même la perte de la capitale était insigni-
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
liante si on parvenait, au prix de cette perte, à dominer en temps voulu l'ennemi principal. »
Vous pouvez penser, messieurs, que cette stratégie n'est pas à l'abri dé toute critique et qu'elle serait de nature à causer à l'Allemagne une déception sévère. Quoi qu'il en soit, c'est là l'événement qu'il faut prévoir, regarder en face, auquel nous avons le devoir impérieux de nous préparer. Au jour de la déclaration de guerre, l'Allemagne laissera seulement cinq ou six corps d'armée sur sa frontière orientale; elle se portera contre nous avec dix-neuf ou vingt corps d'armée ; dès la première heure, les sept corps d'armée, d'Alsace- Lorraine et du Palatinat, corps d'armée à effectif renforcé, prendront, si nous ne les dérangeons pas, l'offensive.
Contre ces sept corps d'armée quelle serait demain, sous le régime de la loi de 1906, notre couverture ? Trois corps d'armée. Si l'attaque se produit en hiver, quel sera leur effectif mobilisable?
Je vous ai montré l'extrême vraisemblance, je devrais dire, sous le régime de la nouvelle loi allemande, la certitude d'une attaque brusquée. Lisez, relisez dans le beau livre du général Maîtrot les pages saisissantes où il évoque, après quelque incident éclatant tout à coup, l'attaque se déclanchant en quelques heures : l'ordre de mobilisation donné à Metz à dix heures du matin, la frontière franchie à six heures du soir par la cavalerie, à minuit par 40.000 hommes.
Notre couverture crevée, dans quelles conditions s'opérera la mobilisation ? (Applaudissements)
Messieurs, j'en ai assez dit. J'ai essayé de vous montrer, le plus exactement qu'il m'a été possible de le
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faire, la nouvelle loi allemande, la nouvelle organisation de l'armée allemande, le plan résolument offensif de l'état-major allemand. Je ne crois pas avoir exagéré sur aucun point. Les faits, les chiffres que j'ai produits devant vous, je les ai dix fois contrôlés. Quelque modération que j'aie apportée dans le choix de mes arguments, il n'en reste pas moins, avec la clarté de l'évidence, que la loi allemande de igiS pose, pour nous, une question vitale. Quelle sera la réponse française ?
Voilà ce quïl me reste à examiner et ce que j'examinerai, si vous le voulez bien, en me tenant aux idées générales et en réservant pour la discussion des articles l'examen des questions d'application qui, si importantes soient-elles, ne sont pas moins secondaires. (Très bien ! Très bien !)
Messieurs, la loi allemande votée, et vous savez qu'elle sera votée, que nous pouvons, que nous devons la tenir pour votée, quelles seraient les situations respectives dans l'hypothèse, dans l'inadmissible hypothèse, où nous conserverions la loi de iQoS, où nous tournerions le dos au devoir ? (Très bien ! Très bien — Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Il me suffira de vous rappeler rapidement quelques chiffres.
D'un côté, une armée aux effectifs de paix de 871.600 hommes se décomposant ainsi :