officiers
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
De l'autre, du nôtre :
519.533 hommes de troupes métropolitaines; 25.o3o hommes de troupes coloniales ;
Ensemble 544-563 hommes.
Desquels il faut déduire 63. 804 hommes de troupes blanches engagées au Maroc, soit 480.709 hommes.
Différence : 390.741 hommes.
Du côté allemand, vingt-cinq corps d'armée, dont onze corps d'armée à effectif renforcé, contre quatre en 1904; trois corps d'armée sur la frontière russe; huit corps d'armée destinés à opérer contre nous, dont quatre corps d'armée en Alsace-Lorraine, deux dans le Palatinat.
De notre côté, vingt corps d'armée dont trois seulement à effectif renforcé, soit à la couverture, i35.ooo hommes (45 X 3) contre le double de troupes allemandes de premier choc, mobilisées en quelques heures.
Du côté allemand, des compagnies d'infanterie de 160 hommes à l'intérieur, de 190 à 200 hommes à la couverture, constamment maintenues à cet effectif; 1.120 compagnies à effectif renforcé contre 3^6 en 1905, soit trois fois plus.
De notre côté, des compagnies de ii5 hommes à l'intérieur, de 160 à la couverture, quand leur effectif est au complet, et vous savez à quels chiffres il descend, pour les compagnies de l'intérieur, après le départ de la classe, à 80, à 60, à 55 hommes.
Du côté allemand, des régiments de cavalerie à l'effectif constant de 757 hommes, faisant trois ans de service plein, et de 735 chevaux.
De notre côté, des régiments de cavalerie à l'effectif
io5
normal de 683 hommes, faisant deux ans de service, et de 670 chevaux.
Du côté allemand, des batteries à 6 pièces avec un effectif de 124 hommes et de ^5 chevaux pour le type non renforcé, de i43 hommes et de 100 chevaux pour le type renforcé.
De notre côté, des batteries à 4 pièces avec un effectif de 90 hommes et de 53 chevaux à l'intérieur, de i3o hommes et de 94 chevaux à la couverture.
L'encadrement allemand est, en moyenne, supérieiu* d'un quart pour le cadre des officiers, du tiers pour le cadre des sous-officiers et tous les sous-officiers allemands sont rengagés.
Du côté allemand, les escadrons et les batteries se mobilisant en tout temps avec leurs seuls éléments actifs; les compagnies passant au pied de guerre avec quelques réservistes locaux dans les corps de couverture, avec 70 à 80 hommes dans les corps de l'intérieur.
De notre côté, des escadrons qui, pour se porter à l'effectif de guerre, doivent attendre un appoint d'environ 20 réservistes ; des compagnies d'infanterie qui ne sont mobilisables, selon qu'elles sont ou non à effectif renforcé, qu'après l'arrivée de 90 ou i35 réservistes.
Du côté allemand, des troupes techniques puissamment organisées, richement dotées (artillerie lourde d'armée, pontonniers, télégraphistes, sections de projecteurs, troupes de chemins de fer).
De notre côté, ces organes indispensables à l'état embryonnaire.
Messieurs, du jour où il a été avéré que la nouvelle
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
loi allemande nous mettait dans un état aussi grave, aussi périlleux, d'infériorité — infériorité numérique de nos effectifs de paix, infériorité numérique des unités, infériorité d'instruction pour la cavalerie et l'artillerie, infériorité de vitesse dans la mobilisation — serai-je démenti quand je dirai que, si diverses que fussent les solutions qui ont été dès lors envisagées, l'opinion a été unanime à sentir, à penser, à affirmer que la loi allemande appelait immédiatement une réponse française ? (Applaudissements)
Je dirai tout à l'heure, avec une extrême netteté, pourquoi la réflexion, l'étude attentive que j'ai faite du problème, le goût des solutions franches, m'ont amené à repousser soit le service de trente mois, soit le service nominal de trois ans, avec six mois de congé. Je crois toutefois, ne serait-ce que pour le bon ordre de la discussion, devoir m'expliquer auparavant sur un certain nombre de questions qui ont été soulevées devant la Gonmaission de l'Armée, qui ont été portées hier par M. Chautemps devant la Chambre, mais dont je puis dire par avance qu'elles seront résolues dans le même sens par tous ceux d'entre nous qui vont voter le projet du Gouvernement et par ceux de nos collègues qui se sont plus particulièrement attachés à montrer, ce que, d'ailleurs, nous aussi, nous avions indiqué dans de précédentes discussions, que la loi de igoS a été insuffisamment appliquée.
Nous pensons, nous aussi, et il faut le dire, que ni le ministère de la Guerre ni les autres départements ministériels ne se sont employés comme il eût fallu à accroître le nombre des engagés et celui des rengagés.
Nous affirmons, nous aussi, que débusquer les
embusqués, et cela quel qu'en soit le nombre, qu'on l'ait ou non exagéré, est un devoir qu'imposent à la fois le souci de la défense nationale, affaiblie par un abus aussi criant, et le respect du principe d'égalité violé en faveur des privilégiés qui, au lieu de faire leur temps de service dans les casernes et dans les camps, le font dans les bureaux. (Applaudissements)
Nous prétendons, nous aussi — et nous l'avons dit et répété au cours de la discussion des lois des cadres, M. Treignier, M. Bénazet et moi dans cette Chambre, M. Gervais et M. le comte d'Alsace au Sénat — que la main-d'œuvre civile doit être substituée dans la plus large mesure à la main-d'œuvre militaire. (Très bien! très bien!)
11 est Inadmissible, ainsi que l'a fait observer maintes fois M. Messimy, que le seul service de l'habillement dans les corps de troupe détourne plus de 14.000 hommes, l'effectif d'une division sur le pied de guerre.
11 me sera peut-être permis de dire que ce n'est pas de ma faute si la Chambre, malgré une intervention de ma part, qui fut sans doute trop véhémente pour êlre efficace, a ajourné aux calendes, dans sa séance du 23 décembre 1908, la suppression des musiques d'artillerie qui aurait grossi de 2 à 3. 000 hommes nos effectifs combattants, quatre bataillons de chasseurs.
Et nous sommes d'avis, nous aussi, que la création des « coopératives » a été une erreur; qu'un trop grand nombre d'hommes sont distraits de la préparation à la guerre qui devrait êlre leur seule occupation pour d'inutiles et coûteuses gardes d'honneur, et encore, que certains régiments de cavalerie pourraient être utilement déplacés vers l'Est. (Très bien! très bien!)
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Mais, cela dit, messieurs, ces abus une bonne fois balayés, ces fonds de tiroir une fois grattés, ces quelques milliers d'hommes rendus à l'effectif combattant, est-ce que le problème n'en subsiste pas moins tout entier? (Très bien! très bien!)
L'immense écart entre nos effectifs de paix et ceux de l'Allemagne n'est diminué que de la valeur à peine appréciable du grossissement de quelques unités.
La grande majorité de nos compagnies d'infanterie, avec leur effectif fort qui est de beaucoup trop faible, avec leur effectif faible qui est parfois infime, ne sont mobilisables qu'après l'arrivée de trois classes et demie de réservistes.
La pénurie de nos escadrons, en hommes et en chevaux, reste la même, leur instruction aussi insuffisante.
Notre couverture enfin demeure, à peu de chose près, aussi faible, aussi dangereusement faible, surtout pendant les premiers mois qui suivent le départ de la classe, pendant cette période critique sur laquelle M. le commandant Driant et moi nous appelions, il y a un an, votre attention et dont il a été depuis si souvent question.
Même en tenant le plus large compte des rengagés, l'effectif mobilisable n'est plus, pendant toute cette période, que la moitié, 55 o/o, de ce qu'il était la veille. Dans l'hypothèse, devenue presque une certitude, d'une attaque brusquée, les recrues sont inutilisables. Les renverra-t-on à l'arrière? Ou bien faudra-t-il s'en embarrasser? Seuls les réservistes locaux, ceux que nous appelons les réservistes d'Arracourt, auraient peut-être le temps de rejoindre. Avec des troupes ainsi
109 Reinach. — 7
réduites, quelle contre-offensive, stratégique osera-t-on tenter? Sur quelle défensive inquiète sera-t-on réduit à se tenir? Gomment s'opérera, derrière cette couverture défoncée, la mobilisation du reste de l'armée?
Et, alors même qu'une offensive brusquée ne se produirait pas pendant cette période critique; alors même, contrairement à toute vraisemblance, que toute agression serait retardée jusqu'à l'offensive générale de dixhuit à vingt corps d'armée qui se produirait le neuvième ou le dixième jour, combien grande resterait notre double infériorité, infériorité numérique et infériorité de valeur combative contre une masse homogène où les réservistes n'entreraient pas pour un tiers?
Ainsi, quoi qu'on fasse et quelque perfectionnement technique qu'on puisse réaliser, la loi de 1906 reste impuissante à assurer désormais la défense nationale. Nous ne déplorerons jamais assez la chute de nos contingents, conséquence directe, mathématique, de la baisse constante de notre natalité. Nous ne réagirons ni assez tôt ni assez vigoureusement contre toutes les erreurs sociales, économiques, morales, contre les fautes graves, qui, dans l'espace de quarante années, ont arrêté la croissance de la population pendant que celle de l'Allemagne augmentait d'un tiers. Mais, remonterions-nous la pente aussi vite que nous l'avons descendue et, en même temps, l'Allemagne la descendraitelle de l'autre côté, en attendant il faut vivre. (Très bien/ très bien!)
La loi de 1906 est donc condamnée; ce n'est pas le Gouvernement qui est sur ces bancs ni celui qui l'a précédé, ce n'est pas le Conseil supérieur de la Guerre, ce n'est pas l'État-Major, ce n'est pas votre Commission
IIO
LP DISCOURS A LA CHAMBRE
de l'Armée qui l'a condamnée. C'est ce qu'il y a de plus invincible au monde, c'est le fait, c'est la force même des choses. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Il ne fallait pas laisser tomber les naissances masculines de 5oo.ooo en 1872 à 385.ooo en 1912 alors que, dans le même temps, leur nombre s'élevait en Allemagne de 770.000 à I million.
Chute volontaire ; chute due à l'égoïsme de la famille qui a préféré le bien-être, son bien-être et le bien-être des enfants au bien de la nation et de la race; chute que n'ont pu empêcher ni la science, ni la philosophie, ni la religion en se coalisant à temps pour faire entendre des avertissements salutaires. Mais le fait est là, le fait irrécusable avec toutes ses conséquences. (Très bien! très bien!)
Il n'y a donc pas d'autre moyen de donner à nos effectifs le nombre et, par le nombre, l'instruction plus forte, la couverture plus forte, la mobilisation plus rapide, il n'y a pas d'autre moyen de rétablir, dans la mesure du possible, l'équilibre militaire, il n'y a pas d'autre solution au problème de vie et de ihort qui est posé devant nous que la prolongation de la durée du service dans l'armée active. (Applaudissements au centre et sur divers bancs)
Il n'y en a pas d'autre.
Mais quelle doit être cette prolongation?
Vous connaissez celle que nous proposent certains de nos collègues.
M. Jaurès. — Ce n'est pas une prolongation, c'est une « rallonge ».
lit
M. Joseph Reinach. — C'est une « rallonge », nous dit M. Jaurès.
C'est, en effet, la théorie de M. Messimy, celle de M. Paul-Boncoup.
Le contre-projet que nos honorables collègues ont déposé a pour objet d'ajouter au service de deux ans une « rallonge » de quelques mois, du mois d'octobre au mois de février ou au mois de mars.
Avant de m'expliquer sur la grave divergence qui existe entre les contre-projets et le projet du Gouvernement et de la Commission, je veux dire d'abord toutes les vues qui nous sont communes.
Nous sommes d'accord, M. Messimy, M. Paul-Boncour et moi, sur la nécessité qui s'impose de parer au danger dont notre couverture est menacée pendant les mois d'hiver. Nous sommes également d'accord, M. Messimy et moi, sur l'infériorité manifeste qui résulte, pour une armée du temps de guerre, de la présence dans ses rangs d'un trop grand nombre de réservistes.
Je ne crois pas que cette question de l'emploi des réserves ait été nulle part traitée plus complètement, avec plus de force, que dans les articles qui ont paru dans le Rappel, sous la signature de M. Messimy et qu'il a réunis dans une brochure. (Très bien! très bien!)
S'inspirant des enseignements de la campagne russojaponaise et de la guerre des Balkans : « La victoire, écrit-il, ira aux troupes dont la valeur et la qualité, je veux dire l'endurance physique et morale, la puissance offensive, seront supérieures. » « C'est une vérité, ajoute-t-il, vieille comme le monde. » 11 pose la question dans toute sa gravité.
« Notre armée, mobiUsant aujourd'hui, aurait-elle une
valeur et une qualité supérieure à celle des troupes allemandes, telles que veulent les faire les lois de 1912 et de 1913? »
La Chambre se souvient, sans doute, de ce que je lui ai dit précédemment de l'évolution constante, méthodique, formellement voulue, des lois allemandes vers une organisation qui se caractérise par la mobilisation avec un emploi, scientifiquement dosé, des réserves.
« Très franchement, répond M. Messimy, quelque foi que l'on ait dans le génie et le courage de notre race, il est impossible de le soutenir. »
Examinant les deux hypothèses d'une offensive générale exécutée, dès le neuvième ou le dixième jour, par vingt ou vingt et un corps d'armée allemands, ou d'une attaque brusquée, M. Messimy dit, ce qui est pour moi l'évidence, qu'il nous faudra, ce jour-là, briser l'offensive allemande par une contre-offensive, aussi rapide et plus violente encore que l'attaque.
J'ai précédemment démontré à la Chambre ou, du moins, je m'y suis efforcé, qu'une politique de paix, une diplomatie « défensive », comme l'appelle M. Jaurès, n'oblige pas du tout, en cas de guerre — bien au contraire — la stratégie à être également défensive.
Dans une guerre de celte envergure et de cette violence, quelle ne serait pas la différence de qualité, de valeur combative, entre une infanterie allemande, même si nous la supposons, avec M. Messimy, du type non renforcé, où 948 anciens soldats et 21 5 sous-officiers encadrent 1.800 réservistes, et une infanterie française où 648 anciens soldats et 96 sous-officiers seraient noyés dans 2.260 réservistes; entre un régiment de cavalerie allemand mobilisant immédiatement avec ses seules
ii3
ressources et un régiment de cavalerie française qui aura besoin de 3io réservistes?
Contestons-nous, M. Messimy et moi, le courage, le dévouement patriotique, l'endurance des réservistes?
Nous disons avec l'évidence, avec le bon sens, que, sortant de la vie civile, de la vie familiale, les réservistes ont besoin d'un certain temps, d'un certain stage, pour s'entraîner, reprendre et rapprendre le métier. (Très bien! très bien!)
Même, ou surtout en temps de guerre, il ne suffit pas, pour en refaire tout de suite des soldats, de remettre un uniforme aux réservistes.
On ne rappelle pas les hommes de la vie civile à la vie militaire comme on extrait d'une boîte des soldats de plomb pour les aligner à côté d'autres soldats de plomb. C'est de la psychologie, de la physiologie élémentaires. (Très bien! très bien!)
Et nous disons surtout, parce que toute unité, compagnie, bataillon, régiment, corps d'armée, est une sorte d'être vivant avec des membres, avec des organes, avec de la chair et des os, avec une âme aussi, et qui ne peut être affaibli dans l'une de ses parties sans que tout le corps s'en ressente — nous disons que la valeur combative, la valeur offensive du régiment allemand de demain avec sa compagnie de soldats de l'active, 76 réservistes et i5 sous-officiers rengagés, est manifestement supérieure à celle d'un régiment français du service de deux ans avec sa compagnie de io5 soldats de l'active, 187 réservistes et 8 sous-officiers dont 6 rengagés.
Que sommes-nous donc, M. Messimy et moi, d'accord pour vous demander?
C'est de vous refnser à exposer nos réservistes au sort lamentable des rédifs turcs.
C'est de vous refuser à alourdir et à ralentir par un nombre excessif de réservistes, insuffisamment dérouillés, insuffisamment raguerris, les régiments actifs appelés sur le front dès la première heure de la guerre.
C'est, en résumé, d'assurer à nos compagnies, à nos régiments une force, une valeur combatives égales à celles que les compagnies, les régiments allemands vont tenir de la nouvelle loi allemande.
On nous accuse de ne pas croire aux réservistes, car il n'y a, paraît-il, que nos contradicteurs qui croient aux réservistes ; c'est un privilège qu'ils revendiquent. (Applaudissements au centre)
Eh bien, non, messieurs, nous aussi, nous croyons aux réservistes ; et, nous aussi, nous croyons aux réserves : M. Messimy en a donné plus d'une preuve ; et, pour ma part, il doit me suffire de vous renvoyer, si vous le permettez, à ce que j'ai déjà eu l'honneur de dire à la Chambre, dans la discussion de la loi des cadres de l'infanterie, au sujet de l'encadrement des réservistes des premières classes et de la nécessité de voter une loi d'organisation des régiments de réserve sur les bases indiquées par M. Baudin.
Mais je m'approprie entièrement, en ce qui concerne les régiments de réserve, et si vigoureusement que l'organisation doive en être poursuivie, ces conclusions que notre collègue a données aux enseignements qu'il a rapportés de la guerre des Balkans et qui sont les mêmes que ceux que son compagnon de voyage, mon ami M. Bénazet, a exposés dans plusieurs articles :
« La réalité brutale, écrit M. Messimy, c'est que, huit
ii5
ou dix jours après la déclaration de guerre, les armées de première ligne seront aux prises en Lorraine. Vouloir dans cette fournaise, où le cœur, la cohésion, l'entraînement des régiments seront les facteurs prépondérants et décisifs, jeter, dès le début, des régiments de réserve, masses amorphes encore sans âme et sans consistance, ce serait un crime contre la patrie. » (Applaudissements au centre)
Et, pareillement, en ce qui concerne les réservistes des premières classes, nous sommes, M. ^essimy et moi, entièrement d'accord qu'il ne les faut employer que dans la proportion où ils apporteront au régiment actif, non pas une faiblesse, mais un surcroît de force.
Dans quelle proportion? C'est ici, la question, la très vieille question de l'amalgame qui reparaît. Il s'agit pour nous de l'amalgame des réservistes et des soldats de l'active comme il s'est agi pour Garnot, pour Dubois- Crancé, de l'amalgame des volontaires et des soldats de la vieille armée royale. (Très bien! très bien!)
Il est certain — et c'est là encore une très juste observation de M. Messimy dans sa brochure sur le problème militaire — que les règles qui président à l'amalgame sont forcément empiriques.
Mais il n'est pas moins certain et, de fait, il est mathématiquement certain, que pour réaliser un amalgame analogue à celui qui a été prescrit par la loi allemande, il nous faut maintenir sous les drapeaux, après l'arrivée de la nouvelle classe, la classe la plus ancienne, celle qui a fait déjà deux ans de service, et qu'ainsi, pendant tout le temps où nous la maintiendrons sous les drapeaux, nous serons en mesure, si la guerre venait à éclater, de n'incorporer qu'un réser-
ii6
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
viste pour un homme de l'active, c'est-à-dire que nous aurons une proportion d'anciens qui, assurément, sera encore moins forte^ que la proportion allemande, trois soldats de l'active pour deux réservistes, dans les compagnies à type non renforcé, mais qui n'en sera pas moins suffisante du fait qu'à chaque incorporation nous aurons sous les drapeaux deux classes parfaitement exercées alors que les Allemands n'en auront qu'une seule.
Nous voilà donc, au i5 octobre, à égalité, ou à peu près, avec l'Allemagne pour l'effectif de nos compagnies, donc pour leur valeur combative.
L'Allemagne a réalisé son amalgame en incorporant un plus grand nombre d'hommes puisés dans l'immense réservoir de l'Ersatz-Reserv. Nous réalisons le nôtre, en raison du chiffre inférieur de notre population, par la prolongation de la durée du service militaire.
Mais c'est ici, messieurs, qu'à mon très grand regret, je cesse d'être d'accord avec mon ami M. Messimy.
Cet accroissement d'effectifs qui nous permettra, à la mobilisation, d'appeler seulement, pour former la compagnie de guerre de 25o hommes, i25 au lieu de i6o ou i65 réservistes, M. Messimy le maintient seulement pendant quatre mois, du i^^ octobre au i5 février, et il vous propose, en conséquence, de voter le service de vingt-huit mois.
Je tiens, au contraire, avec le Gouvernement, avec le Conseil supérieur de la Guerre, avec la Commission de l'Armée, que ce même amalgame doit pouvoir être réalisé d'un bout à l'autre de l'année et qu'à aucun moment, pas plus en été qu'en hiver, nos compagnies ne doivent descendre au-dessous de l'effectif qui per-
117 Reinach. — 7.
mettra, à la mobilisation, de réaliser la proportion d'un homme de l'active pour un réserviste.
On a déjà fait de nombreuses objections aux divers projets de rallonge; les auteurs des différents contreprojets, qui sont très loin de s'entendre, se sont fait entre eux de très nombreuses objections.
Ces objections sont presque toutes également fondées.
Mais je ne ferai, pour ma part, à ces divers projets, qu'ils prolongent le service militaire de trois, de quatre ou de six mois, peu importe, qu'une seule objection, qui s'applique à tous, avec la même force, et la voici :
C'est que tous les ans, à l'époque fixée par nos collègues, février, mars ou avril, pour le départ de la classe la plus ancienne ayant accompli ses vingt-sept, ou ses vingt-huit, ou ses trente mois de service, l'effectif de toute l'armée, l'effectif de chaque unité, est réduit d'environ un tiers — et que ce tiers partant ne sera remplacé qu'au bout de six, sept ou huit mois par une nouvelle classe dont l'instruction demandera trois, quatre, cinq ou six mois.
Je dis que cette période, plus ou moins longue selon les projets, allant du printemps à l'automne, où les effectifs seront dans toutes les armes, dans la cavalerie et dans l'artillerie comme dans l'infanterie, réduits d'un tiers — si elle sera évidemment moins périlleuse que ne l'est actuellement la période critique d'hiver, principale préoccupation de nos collègues, auteurs des projets de rallonge — ne sera pas moins très dangereuse et qu'il est vraisemblable que, d'année en année, elle le deviendrait davantage. (Applaudissements au centre)
ii8
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Vous me dites : Nous aurons toujours deux classes exercées comme les Allemands. Nous aurons même sur les Allemands cet avantage que pendant la période d'hiver nous aurons deux classes exercées, plus une classe de recrues, alors que les Allemands n'auront qu'une classe exercée, plus une classe de recrues.
Gela est vrai, matériellement vrai, et votre système de rallonge, pendant l'hiver, est superposable exactement à notre système de la permanence des effectifs.
Mais, quand vous aurez renvoyé en février, en mars, en avril, votre troisième classe, quelle sera votre situalion ? (Très bien ! très bien ! au centre et sur divers bancs à gauche)
L'armée allemande du pied de paix sera toujours de 871.900 hommes; la nôtre ne sera plus de 727.067; elle ne sera plus que de 527.000 hommes environ, chacune de nos classes étant d'environ 200.000 hommes.
Les six ou sept corps de couverture allemands, les six ou sept corps de choc allemands seront toujours au plein de leur effectif.
Nos corps de couverture — que nous les portions à cinq ou à six — seront réduits d'un tiers.
La compagnie d'infanterie allemande sera toujours de 160 ou 180 hommes, toujours en état de ne mobiliser qu'avec un tiers de réservistes pour réaliser l'effectif de guerre de 25o hommes.
Notre compagnie d'infanterie ne sera plus de i^o hommes, à l'intérieur, de 200 à la couverture. A la couverture comme à l'intérieur, elle baissera d'un tiers. Elle redeviendra ce qu'elle est aujourd'hui. Pour mobiliser, pour passer du pied de paix au pied de guerre, il lui faudra rappeler, avec les 126 réservistes qui lui per-
mettaient d'avoir exactement un homme de l'active pour un homme de la réserve à la mobilisation, la classe qu'elle a renvoyée, classe à la disponibilité, selon la formule de M. Messimy, mais, de fait, ces hommes seront redevenus, eux aussi, des réservistes, analogues de tous points aux réservistes de la première classe. (Très bien! très bien! au centre et sur divers bancs à gauche)
De toutes façons, quelque coefficient de valeur que vous donniez aux hommes de la disponibilité, véritables réservistes, je le répète, vous ne pourrez plus dire que vous avez conservé l'amalgame, que vous avez vousmêmes déclaré nécessaire, d'un réserviste pour un homme de l'active.
Voilà pour l'infanterie; mais la cavalerie?
Vous la faites retomber dans la misère où elle est aujourd'hui et dans une désorganisation plus grande.
La loi allemande de 1913 ne nous menaçait pas encore ; ce formidable fait nouveau ne s'était pas encore produit quand nous réclamions pour les armes à cheval le service de trois ans.
Nous vous avions montré, M. Bénazet et moi, que le service de trois ans est indispensable pour la cavalerie. Je ne reviendrai pas sur les arguments que nous avons fait alors valoir.
Que faites-vous ? Vous ne donnez à la cavalerie, à l'artillerie à cheval que le service de vingt-sept ou de trente mois comme à l'infanterie.
Quand la classe sera partie, que ferez-vous des chevaux qui lui étaient affectés?
Les renverrez-vous, eux aussi, en disponibilité ?(^J'rès bien! très bien/ au centre et sur divers bancs à gauche)
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Or, l'Allemagne, elle, n'a jamais réduit la durée du service pour la cavalerie et l'artillerie à cheval.
Pendant que nos escadrons fondront d'un tiers à la couverture comme à l'intérieur, les siens compteront toujours i52 hommes et iZjo chevaux, prêts à passer sur le pied de guerre, sans appel de réservistes et sans réquisition, par le simple versement du 5® escadron dans les quatre autres.
Et, pareillement, pendant que baissera, à la couverture comme à l'intérieur, notre batterie d'artillerie, la batterie allemande gardera son effectif de 124 ou 143 hommes, de 18 ou de 20 sous-officiers, tous rengagés, de 75 ou de loo chevaux selon le type faible ou le type fort.
Voilà dans quel état d'infériorité vous vous mettez, avec le système de la rallonge, pendant une moitié ou pendant les deux tiers de l'année.
Vous vous affaiblissez généralement d'un tiers de votre effectif — dirai-je : d'un tiers de votre valeur combative ?
A l'époque où, par la présence sous les drapeaux de trois classes exercées, vous seriez en état de réaliser le maximum utile d'instruction collective, vous videz vos casernes, vous réduisez votre cavalerie et votre artillerie à cheval à la pénurie, à la faiblesse dont, vousmêmes, avec nous, avez reconnu indispensable de les tirer. (Applaudissements sur divers bancs)
Et votre couverture, encore une fois, dans quelles proportions l'affaiblissez-vous ?
Une agression subite, pendant la période d'hiver, était une menace grave ; cependant, même pour des hommes habitués aux intempéries des saisons et très exercés, à
travers la neige et sous le froid, l'opération était difficile.
Combien elle deviendra plus aisée pendant la période qui ira de février ou de mars à septembre ou à octobre?
Votre soudure à peine faite, vous la brisez. (Très bien! très bien!)
MM. Messimy et Paul-Boncour nous montrent le danger, ils y parent un moment et, brusquement, au printemps, au mois de mars ou d'avril, ils y retombent. Je ne comprends pas. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
M. Paul-Boncour. — Quand renverrez-vous la classe ?
M. Joseph Reinach. — Je depaande comment, par quel extraordinaire défaut de logique on substitue au danger de l'hiver le danger plus probable du printemps ou de l'été. On ne nous propose pas une solution qui répond à l'effort allemand, il n'y a dans le remède qu'on nous offre qu'une apparence. (Applaudissements sur les m,êmes bancs)
Voilà, messieurs, la question qui nous sépare et dont je n'ai pas besoin de dire toute l'importance, non sans avoir toutefois marqué, une fois de plus, toute la portée de l'adhésion que donnent aujourd'hui au principe de la prolongation du service tant de nos collègues qui avaient pensé d'abord qu'il suffirait pour parer à la menace allemande de mieux appliquer la loi de 1906 et d'avoir recours à ces petits moyens que nous avons fait nôtres, parce qu'ils répondent à des idées justes, mais qui se trouvent dépassés de beaucoup trop par les circonstances.
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Qu'elle soit de six mois ou qu'elle soit d'un an, la prolongation de la durée du service militaire constitue pour le pays tout entier, pour les paysans comme pour les ouvriers, pour lès hommes des professions libérales comme pour ceux des professions manuelles, un dur, un très dur sacrifice. Peut-être même me sera-t-il permis de dire que ceux d'entre nous qui parlent le moins de la dureté de ce sacrifice patriotique, ce ne sont peut-être pas ceux qui la ressentent le moins. (Très bien! très bien! au centre et à gauche)
Seulement, devant l'évidence du devoir qui nous est imposé, dont nous avons profondément le sentiment...
A l'extrême gauche, — Nous l'avons aussi.
M. Joseph Reinach. — ... il nous a paru qu'il fallait, sans hésiter, dire au pays l'exacte, l'entière, l'absolue vérité — c'est ce que j'ai essayé de faire — lui montrer toute l'étendue du danger, du péril qui le menace, et, par conséquent, l'impérieuse obligation de l'effort à faire.
Le devoir viril, c'est de montrer au pays tout son devoir et de lui en donner l'exemple. (Interruptions à V extrême gauche)
C'est ainsi que nous réclamons comme un honneur pour les classes aisées et riches tout le poids des charges fiscales qu'entraînera l'œuvre commune de la défense nationale. (Interruptions à l'extrême gauche. — Très bien! très bien! au centre et à gauche)
M. Franklin-Bouillon. — Dites cela au ministre des Finances.
M. Bedouce, ironiquement. — L'ordre du jour pur et simple!
M. Reboul. — Nous sommes tous de votre avis, monsieur Reinach, à condition que les propriétaires n'augmentent pas les loyers ensuite.
M. Joseph Reinach. — Selon la formule d'un homme qui fut un des nôtres, de M. Casimir-Perier, c'est à la richesse acquise que nous demanderons de prendre à sa charge les dépenses qui seront la conséquence de la loi que nous allons voter, des mesures que nous avons déjà approuvées. (Applaudissements au centre et à gauche)
A l'extrême gauche. — A condition que l'impôt n'ait pas de répercussion.
M. Joseph Reinach. — Si nous ne nous en faisons aucun mérite, il nous sera permis pourtant de rappeler que l'une de nos principales associations et les plus riches, la Confédération des Commerçants et Industriels de France, n'a pas attendu notre séance de jeudi pour faire connaître publiquement ses intentions et les nôtres.
C'est, en effet, dès les premiers jours de mars que, rendant visite au Président de la République, son président a prononcé ces paroles que je veux citer textuellement :
a Si le prélèvement de l'impôt doit être encore élevé, disait le président de la Confédération, et s'il faut donner au service militaire plus de temps encore de la jeunesse de nos fils, nous acceptons d'avance ces nouveaux sacrifices pour que, sous votre direction et sous l'égide de la République, la France immortelle conserve sa place glorieuse au milieu des nations. »
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
M. le lieutenant-colonel du Halgouët. — Nos paysans ne vont pas le dire à l'Elysée, mais ils acceptent courageusement toutes les charges militaires.
M. Jules Coûtant. — Vous savez bien qu'en définitive ce sont les ouvriers qui payeront.
M. Bedouce. — Et les modalités?
M. Joseph Reinach. — Je suis certain que, si notre honorable collègue M. Gaillaux avait connu ces paroles, il les aurait portées à la tribune, parce qu'il n'est pas bon, parce qu'il n'est pas juste de laisser croire — je ne dis pas que M. Gaillaux l'ait fait — que le patriotisme fiscal est inconnu de ceux qui possèdent. (Applaudissements au centime et à gauche. — Exclamations et rires à l'extrême gauche)
M. Jules-Armand Razimbaud. — Il faudrait qu'ils le prouvent.
M. Lucien Millevoye. — Vous n'avez pas le droit de préjuger notre vote.
M. le président. — Dans tous les cas, il n'y a pas lieu d'interrompre l'orateur parce qu'il fait ces déclarations.
M. Joseph Reinach. — M. Gaillaux, dans son discours sur la situation financière, a parlé de deux sortes d'impôts. Il y en a trois :
Il y a l'impôt d'argent, qui doit peser en toute justice plus lourdement sur ceux qui possèdent (Très bien! très bien!); il y a l'impôt que j'appelle, moi, l'impôt du temps : c'est la durée du service militaire, et cet impôt est, en effet, plus lourd aux épaules des pauvres, il est
plus lourd pour leurs familles (Ti^ès bien! très bien/ au centre); mais cet impôt du temps, ne l'appelez pas l'impôt du sang, parce que l'impôt du sang est le même pour tous. (Ijiterruptîons à l'extrême gauche. — Vifs applaudissements au centre et à droite et sur divers bancs à gauche)
M. Colly. — Ne dites pas, monsieur Reinach, que l'impôt du sang n'existe pas et qu'il n'y a qu'un impôt du temps. Voici ce que dit, dans son rapport, M. Pâté :
« Par la dispense, nombre de jeunes gens instruits échappaient à l'obligation morale de donner au pays le maximum d'efforts utiles.
« L'article 23 de la loi, qui constituait un réel privilège en faveur des aspirants aux carrières libérales, ne leur imposait aucune charge matérielle en compensation de la faveur concédée.
« Aussi la répercussion de ces dispositions ne tardât-elle pas à se faire sentir et, de 1889 à 1904, le nombre des docteurs en médecine... »
M. le lieutenant-colonel du Halgouët. — C'est la loi de 1889 que vous critiquez.
M. Colly. — « ... a presque doublé et celui des docteurs en droit a presque quadruplé. »
C'est ce que vous voulez rétablir. Mais nous nous y opposerons de toutes nos forces. (Applaudissements à Vextrême gauche)
Au centre. — Ce passage vise la loi de 1889 et non pas le projet actuel.
M. Henry Pâté, rapporteur. — Voulez-vous me permettre une observation, monsieur Reiuach?
LE DISCOURS A La CHAî^IBRE
M. Joseph Reinach. — Volontiers, monsieur le rapporteur.
M. le rapporteur. — J'ai le regret de dire à notre collègue M. Colly que son allusion ne vise que la loi de 1889, qui, elle, n'avait pas établi l'égalité du service pour tous.
La loi de 1905, au contraire, a consacré le principe de l'égalité pour tous. Nous avons tenu, dans la loi nouvelle, qui marque un effort militaire nouveau, à maintenir cette égalité de tous devant l'impôt du sang. (Très bien! très bien!) Je me suis plaint précisément que la loi de 1889 avait permis à trop de citoyens d'échapper aux charges militaires, et je suis de ceux qui pensent — et je défendrai cette idée — que tous doivent participer également au sacrifice nouveau qui va être imposé à la nation. (Applaudissements au centre et à gauche. — Exclamations à l'extrême gauche)
M. Colly, — Je vous répondrai.
M. le président. — Messieurs, la parole est à M. Reinach.
M. Jules-Armand Razimbaud. — Comment avezvous voté l'autre jour?
M. César Trouin. — Cela ne regarde que les électeurs de M. Reinach,
M. le président. — Messieurs, je vous prie d'écouter l'orateur,
M. Joseph Reinach. — Je m'excuse, messieurs, de cette digression, si toutefois c'en est une, et je reviens maintenant à la question que j'avais abordée tout à l'heure, celle de la différence qui sépare du projet du
Gouvernement et de la Commission les contre-projets de nos collègues.
Si la Chambre veut bien convenir que je n'ai pas pour habitude de m'effrayer des mots et même des choses, elle m'accordera que je ne cède à aucune préoccupation d'ordre politique ou personnel quand je lui dirai tout d'abord que je me refuse à laisser poser devant elle la question, comme on essaye de le faire, entre le service de trois ans, d'une part, le service de trente mois ou de vingt-huit mois ou de vingt-trois mois.
Il faut aller, messieurs, il est de toute nécessité que vous alliez à la réalité, au fond des choses.
La question, la très grave question, la question vraiment décisive et capitale que vous allez trancher, ce n'est pas du tout de savoir si le service militaire dans l'armée active doit être de trente-six ou de trente mois ou de vingt-huit, mais si les effectifs que vous allez établir par la loi et qui ne pourront être modifiés que par une autre loi, laquelle ne pourra jamais être une loi de finances, seront des effectifs permanents ou des effectifs variables. (Applaudlssejnents au centre et sur divers bancs à gauche)
L'erreur, selon moi, et c'est toute la raison du contreprojet que j'ai déposé avec mon ami M. Adrien de Montebello, dont le principe a été ratifié par le Conseil supérieur de la Guerre, que le Gouvernement et que la Commission de l'Armée ont fait leur — l'erreur de nos dernières lois militaires, ce n'a pas été de faire descendre à trois ans, puis à deux ans, la durée du service dans l'armée active.
L'erreur, ce fut de faire de la loi des cadres et des effectifs la fonction de la loi de recrutement, alors que
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
c'est la loi de recrutement qui doit être fonction des lois d'organisation, cadres et effectifs. (Applaudissements sur les mêmes bancs)
En d'autres termes, au lieu de fixer d'abord le nombre et les effectifs des unités de toutes armes afin de disposer en tout temps d'une armée déterminée et de recruter, d'incorporer ensuite les hommes jusqu'à concurrence des besoins, la loi de 1906, comme, d'ailleurs, la loi de 1889, a fixé d'abord la durée du service militaire, d'où cette conséquence que le nombre des hommes sous les drapeaux est essentiellement variable, qu'il varie selon les contingents qui varient eux-mêmes selon le nombre des naissances masculines au cours de la vingtième année qui a précédé le recrutement.
Dès lors qu'arrivera-t-il dans un pays à population décroissante?
Vous savez, mais il n'est peut-être pas inutile de le rappeler, que le nombre des unités, des plus petites aux plus fortes, de la compagnie au corps d'armée, est déterminé par la loi, qu'il ne peut être diminué, comme il ne pourrait être augmenté, que par la loi, et qu'ainsi les créations de nouvelles unités projetées par le Gouvernement, batteries lourdes et sections de projecteurs, ne pourront, si utiles, si indispensables qu'elles soient, être réalisées que par une loi. (Très bien ! très bien !)
Le nombre des unités étant ainsi fixe, les effectifs des diverses unités n'arrêteront donc pas de décroître et ils descendront d'année en année, de classe en classe, jusqu'à ces escadrons étiolés, ces compagnies et ces batteries squelettes dont la faiblesse et, parfois, la misère ont été si souvent signalées à la Chambre ;
unités où les effectifs budgétaires de ii5 hommes pour la compagnie d'infanterie tomberont pratiquement à io5, pour descendre souvent à 96, à 90. à 80, à 70, plus bas encore; unités de cavalerie où s'usent avant l'âge des chevaux mal dressés et surmenés; unités de toutes les armes où l'instruction collective se heurtera, dans l'infanterie comme dans la cavalerie et dans l'artillerie, à des difficultés presque insurmontables; unités où les soldats de l'active seront noyés à la mobilisation dans un flot de réservistes des trois premières classes; unités enfin dont la mobilisation sera aussi lente que la mobilisation des unités d'une autre armée sera rapide et dont la valeur combative sera dangereusement inférieure à la valeur combative des fortes unités qui leur seront opposées.
Ne dites pas, messieurs, que j'exagère pour les besoins de ma thèse. Tous ces faits, les uns plus inquiétants que les autres, ne vous ont pas été une fois, mais vingt fois signalés. Je les emprunte, textuellement, aux rapports de vos Commissions de l'Armée, de vos Commissions du Budget. Je les ai moi-même, plus d'une fois, portés, preuves en mains, à cette tribune. Et tous ces faits sont des conséquences, quelques-unes des conséquences les plus manifestes de l'innovation désastreuse qui, en méconnaissance de la nature certaine des choses, a fait de la loi des effectifs la fonction de la loi de recrutement.
Le principe rationnel, que c'est la loi de recrutement qui doit être en fonction de la loi des effectifs, que le recrutement n'a pas d'autre objet que fournir aux miités nécessaires les effectifs qui leur sont indispensables, c'est, depuis près d'un siècle, le principe de la
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
législation militaire de la Prusse, mais ce principe de la permanence des effectifs n'est pas un principe allemand. C'est un vieux principe français, j'allais dire : un principe cartésien, que l'Allemagne nous a emprunté, comme elle nous a emprunté le principe de la nation armée, comme elle nous a emprunté celui de l'amalgame, et auquel elle est restée fidèle alors que nous l'avons abandonné, il faut le dire, pour des raisons qui n'étaient que politiques ou budgétaires. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Nous l'avons abandonné, une première fois, sous le second Empire, et cet abandon a été l'une des causes de nos désastres.^ Après l'avoir rétabli dans la loi de 1872, la grande loi de M. Thiers et de l'Assemblée nationale, nous l'avons abandonné une seconde fois, en 1889, alors que la baisse déjà considérable de la natalité aurait dû nous faire un devoir impérieux de nous y cramponner, et vous savez où ce nouvel abandon nous a conduits.
On nous a fait, à mon ami M. de Montebello et à moi, tantôt un mérite, tantôt un grief d'avoir « inventé » le principe de la permanence des effectifs. Nous n'avons rien inventé du tout. Nous avons simplement repris, formulé, le vieux principe dont les militaires les plus expérimentés, les civils les plus instruits des choses militaires, n'avaient jamais cessé de préconiser le mainlien, que M. de Montebello, avec M. Camille Krantz et avec M. de Montfort, avaient cherché en vain à reprendre en 1905, et qui, dans la crise actuelle, devait nécessairement nous apparaître comme le moyen, non seulement de réaliser dans son plein, sans défaillance comme sans exagération, le renforcement d'effectifs qui rétablira,
dans la mesure du possible, l'équilibre militaire entre l'Allemagne et nous, mais encore, cette organisation militaire une fois constituée, de la protéger contre toute atteinte. (Très bien! très bien!)
Et je précise, messieurs, de la protéger contre les Gouvernements de demain et d'après-demain, contre nous-mêmes, contre les députés qui, aux jours d'apparente accalmie, réclameraient la réduction d'effectifs simplement budgétaires, comme le Corps législatif de 1870 la demandait et l'obtenait, le 3o juin 1870, de la faiblesse de l'Empereur et de la complaisance de M. Emile Ollivier, quinze jours avant la déclaration de guerre à l'Allemagne.
Dussé-je ajouter à votre fatigue comme à la mienne, il est nécessaire que je vous rappelle cet incident, l'un de ceux qui ont été racontés par M. Anatole Claveau, dans ses Souvenirs parlementaires, avec une pénétrante émotion.
Dans le courant du mois de juin 1870, le ministère Ollivier, confiant dans la paix et la voulant, mais inquiet de sa majorité tiraillée entre l'opposition de gauche et l'opposition de droite, décide de donner au Corps législatif, qui va partir en vacances, le cadeau d'une réduction de 10.000 hommes sur l'effectif de 100.000 hommes qui avait été constamment voté depuis i856.
Je ne crois pas me tromper en disant que certains députés, peut-être même certains ministres, conseillaient de proposer une réduction de 20.000 hommes.
L'Empereur, clairvoyant par intervalles (Interruptions à l'extrême gauche), l'Empereur clairvoyant par intervalles, quand il ne dormait pas de son sommeil de
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
fataliste, le maréchal Le Bœuf risquent quelques objections, puis cèdent. D'un côté, l'intérêt militaire, de l'autre, l'intérêt politique, l'intérêt électoral. C'est celuici qui l'emporte.
Cependant l'Empereur, à peine a-t-il donné son acquiescement, le regrette. Il lui suffirait de convoquer un nouveau Conseil, de mettre M. Emile Ollivier en présence de sa responsabilité, d'imposer, au besoin, sa volonté. Mais il ne peut plus, il ne sait plus vouloir et, comme il est resté fidèle à ses vieilles habitudes de conspirateur, voici ce qu'il imagine : le maréchal Le Bœuf ira de sa part trouver M. Thiers, il lui exposera, pièces et situations en mains, la gravité de la faute qui a été décidée en Conseil des Ministres et il le suppliera, au nom de l'armée, de combattre devant le Corps législatif le projet qu'il y a déposé lui-même et que la Commission a déjà accepté.
Quand on fait appel au patriotisme de M. Thiers, quand on lui parle au nom des intérêts de l'armée, M. Thiers n'hésite pas, M. Thiers accepte. (Très bien! très bien! sur divers bancs)
Le 20 juin, comme il arrive au Corps législatif, M. Thiers y trouve le débat déjà engagé sur la réduction du contingent. Un député du centre, M. de Latour, a combattu le projet comme imprudent. M. Garnier- Pagès l'a combattu comme insuffisant; il préconise le système des réserves. M. Ernest Picard a appuyé M. Garnier-Pagès, insistant, avec sa verve coutumière, sur la charge encore trop lourde qui va continuer à peser sur le pays. Et tout ce que le malheureux maréchal a trouvé à répondre, en l'absence de M. Thiers, c'est que la réduction de 10.000 hommes sur le contin-
l33 Reinach. — 8
gent, telle que l'a proposée le Gouvernement, constitue déjà une suffisante invitation aux puissances étrangères — à la Prusse de M. de Bismarck et de M. de Moltke — de désarmer !
Si je pouvais me permettre, messieurs, de donner à chacun de vous un conseil, ce serait de relire au Journal officiel, avant de déposer votre vote sur le projet qui vous est soumis, le discours que prononça alors M. Thiers et qui lui valut à la fois les attaques de ses amis de gauche et de ses ordinaires adversaires de l'extrême droite. Entre tant d'admirables et prophétiques discours de M, Thiers, vous ne relirez pas avec une moindre émotion son discours du 3o juin contre l'abaissement des effectifs de paix que son discours du i8 juillet contre la déclaration de guerre.
M. Thiers juge, avec raison, que les effectifs des années précédentes sont eux-mêmes insuffisants. La réduction que le Gouvernement veut leur faire subir est une lourde faute. « Je vous adjure, s'écrie-t-il, au nom du pays de ne pas vous tromper sur une question de cette importance. » C'est « la plus grande des illusions » que de croire qu'en désarmant, en réduisant les effectifs de paix, on forcera d'autres puissances à désarmer. La paix ne sera maintenue que si la France est manifestement « dans l'état où elle doit être pour être respectée ». Pourquoi l'Autriche, « avec une armée admirable », at-elle éprouvé, en 1866, de si grands malheurs? « C'est parce que des réductions imprudentes avaient mis le Gouvernement autrichien dans l'impossibilité de faire face à tous les besoins de la guerre. »
Messieurs, si vous ne votez pas le princijfe de la fixité, de la permanence des effectifs — si vous ne tirez
pas le verrou, si vous ne fermez pas la porte au cadenas — si vous ne vous défendez pas, si vous ne vous protégez pas contre vous-mêmes — vous et vos successeurs qui, peut-être, n'auront point passé par les épreuves que nous avons connues — ce sera demain, après-demain, à notre détriment, pour notre plus grand malheur, que seront consenties des réductions d'effectifs qui, éventuellement, nous mettront, nous aussi, dans l'impossibilité de faire face à tous les besoins de la guerre.
M. Victor Augagneur. — Ce n'est pas à l'insuffisance des effectifs...
M. Joseph Reinach. — Monsieur Augagneur, je vous prie de me laisser continuer. v
M. Victor Augagneur. — Voulez-vous me permettre une simple observation, monsieur Reinach?...
M. Joseph Reinach. — Non, monsieur Augagneur ; tout à l'heure.
« Dans toutes les parties de la Chambre — ajoutait M. Thiers — il n'y a que le plus sincère patriotisme ; mais le patriotisme ne suffit pas ici : se tromper est plus funeste encore que de manquer de patriotisme; se tromper dans des conditions pareilles serait d'une gravité immense. »
J'ose, messieurs, m'approprier les paroles de M. Thiers. Dans cette Chambre aussi, il n'y a que le plus sincère patriotisme. Mais, aujourd'hui encore, manquer de patriotisme serait moins funeste que de se tromper. (Très bien! très bien!)
Et M. Thiers insiste : « Soyons très pacifiques, mais
Ja loi militaire
à la condition de ne pas cesser d'être très forts. » a Je crois même, dit-il, que nous serons d'autant plus pacifiques que nous serons plus forts. Les vrais politiques ne veulent pas réduire leur pays à dépendre de la sagesse d'autrui. Soyons forts et sages. »
M. Bedouce. — Nous sommes d'accord, mais qui se trompe ?
M. Cornudet (Seine-et-Oise). — Qui s'est trompé?...
M. Joseph Reinach. — Est-ce que ces lignes ne semblent pas écrites pour la discussion d'aujourd'hui, pour la situation présente?
M. Thiers aborde la question des réserves. Déjà, pour Jules Favre, pour Garnier-Pagès, les réserves c'était la véritable armée. M. Thiers ne contestait, lui aussi, ni la valeur des réserves, ni le profit qu'il en fallait tirer; mais la véritable armée de guerre, disait-il, ce ne sont pas les réserves; c'est l'armée du temps de paix exercée, instruite, constamment entraînée.
« Quand j'entends dire, poursuit-il, que nous sommes sur le pied de guerre, je déplore, pardonnez-moi le mot, je déplore l'ignorance dans laquelle on entretient le pays, qu'on habitue à croire que 400.000 hommes sont un effectif de guerre. »
400.000 hommes en 1870, messieurs, à quelques milliers d'hommes près, notre effectif d'aujourd'hui, en présence des 800.000 hommes de l'Allemagne !
M. le général Pédoya. — Nous ne pouvons pas laisser dire cela. (Applaudissements à l'extrêjne gauche et sur divers bancs à gauche)
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
M. Joseph Reinach. — Attendez un instant, je vous prie.
M. le président. — L'orateur vous prie de le laisser continuer. Vous lui répondrez ensuite.
M. Joseph Reinach. — Vous me répondrez après M. Augagneur. Mais j'irai d'abord jusqu'au bout de mon récit. *
M. Jules- Armand Razimbaud. — Parlez même des boutons de guêtre qui ne manquaient pas.
M. Lucien Dior. — C'est la patrie qui a été mutilée.
M. Paul Aubriot. — Ce sont les généraux de l'Empire qui ont été cause de la défaite, ce ne sont pas les soldats français. (Très bien! très bien! à l'extrême gauche)
M. Jules-Armand Razimbaud. — Et les fournisseurs de l'Empire!
M. le président. — Veuillez écouter l'orateur.
A l'extrême gauche. — Ecoutez M. Thiers.
M. Joseph Reinach. — Écoutez M. Thiers, en effet :
« L'armée de la paix, c'est l'école de la guerre. L'armée de la paix est destinée à former une société qui a certainement quelque chose d'artificiel, car, enfin, il faut dans cette société qu'on appelle l'armée, faire vivre les hommes toujours avec la pensée de la mort; il faut les arracher à leurs intérêts individuels pour y substituer le seul sentiment de l'honneur du drapeau, sentiment qui les enchaîne à ce drapeau et les décide à mourir plutôt que de l'abandonner. »
l37 Reinach. — 8.
Puis, avec ce bon sens souverain qui faisait de lui le Voltaire de la politique : « Ce n'est pas de suite qu'on fait naître ces sentiments-là dans le cœur de cette société qui s'appelle l'armée. 11 faut une longue éducation. Il faut que les hommes aient vécu longtemps... »
A l'extrême gauche. — Sept ans.
M. Joseph Reinach. — « ... au pied de ce clocher qu'on appelle le drapeau. Il faut qu'ils aient vécu longtemps et soyez convaincus que les nations qui cessent de croire à ces grands principes de conduite, ces nations-là sont très menacées. »
C'était le 3o juin 1870 que M. Thiers tenait ce langage. Quinze jours après, c'était la guerre. Un mois après c'était Spickeren, c'était Reichsoffen. (Rires et interruptions à l'extrême gauche)
M. Aynard. — Vous interrompez l'histoire ! (Très bien! très bien! au centre)
M. Victor Augagneur, — Permettez-moi, monsieur Reinach...
M. Joseph Reinach. — Non! non! monsieur Augagneur; attendez! (Vives protestations à l'extrême gauche)
M. le président. — Messieurs, l'orateur préfère terminer son discours. Ayez la patience d'attendre
M. Joseph Reinach. — Et M. Thiers conclut :
« Lorsqu'un régiment de i.5oo hommes doit passer à 4.000 hommes pour entrer en campagne », lorsque pour se compléter il doit faire appel à 2.5oo réservistes, « ces troupes, dit M. Thiers, n'ont aucune cohésion, aucune force et ne peuvent pas rendre les services
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
qu'on attend d'elles. Il faut donc, pour que l'armée soit ce qu'elle doit être, une véritable école de guerre, et puisse passer rapidement du pied de paix au pied de guerre, il faut que l'effectif ne descende pas au-dessous d'un certain chiffre. »
C'est là, messieurs, toute notre loi. C'est l'article 3 de notre loi. Et cet article 3, avec le tableau annexe, c'est toute notre loi. (Applaudissements cm centre et sur divers bancs à gauche)
Voilà, dans ses grandes lignes, le discours de M. Thiers du 3o juin 1870. Mais le Corps législatif, droite, centre et gauche, sans distinction de partis, avait son opinion faite pour des motifs politiques. La réduction du contingent, ce sera le cadeau que les élus apporteront à leurs électeurs pendant les vacances de juillet à octobre 1870. Il fallait regarder vers le Rhin, vers la Sarre. Et déjà l'on regardait vers les circonscriptions.
Et, je le répète, quinze jours après c'était la guerre, la guerre éclatant soudain dans ce ciel dont Hammond , disait à lord Granville que, depuis des années, il ne l'avait pas vu plus serein.
M. Paul Aubriot. — Alors ceux qui sont contre les trois ans le sont uniquement par intérêt électoral?
Mé Joseph Reinach. — Mon cher collègue, je ne dis rien de tel parce que je ne pense rien de tel; j'apporte à la Chambre un récit historique dont il vous sera facile de vérifier l'exactitude ; je parle du Corps législatif.
Mais je n'ai pas terminé mon récit. Ecoutez encore ceci, et dans deux minutes, M. Augagneur pourra,, prendre la parole, et vous aussi, monsieur Aubriot.
la loi militaij'e
Voici quel était au début de la campagne, avant l'arrivée des réservistes, l'effectif des compagnies : en moyenne 85 hommes.
Et maintenant, voici la conclusion, la morale, pour ainsi dire, que j'emprunte au récit de l'un des historiens les plus documentés, les plus avertis de la guerre de 1870.
« L'insuffisance... » — écrit-il — « ... l'insuffisance des effectifs disponibles qui ne dépassaient guère la moitié des effectifs allemands, a rendu à peu près irréparables les défaites premières. »
Vous entendez, messieurs, si, d'après l'historien que je cite, les premières défaites ont été irréparables, si elles ont décidé du sort de toute la guerre, malgré les batailles héroïques de Metz, malgré l'effort de la Défense nationale, malgré Ghanzy, malgré Faidherbe, malgré Gambetta, c'est parce que les premières défaites ont été irréparables ; et pourquoi? Parce que les effectifs, comme l'avait annoncé M. Thiers, étaient insuffisants. (Dénégations à l'extrême gauche)
Et l'historien poursuivant sa démonstration — je cite textuellement :
« Mac-Mahon aurait pu être vaincu, écrit-il, il n'aurait pas sans doute été écrasé à Reichsoffen s'il avait disposé de forces plus considérables. » (Rires ironiques à l'extrême gauche)
Continuez à rire, messieurs! (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
« Les Allemands... » — continue l'historien — « ... n'auraient pas, malgré leur audace, osé pousser aussi hardi-
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
ment qu'ils l'ont fait leurs pointes offensives et les forces de Mac-Mahon et de Bazaine auraient pu sans doute, en se repliant, se concentrer. Il n'y eut pas seulement défaite, il y eut écroulement et débâcle. »
M. Le Hérissé, président de la Commission de l'Ai^mée. — ... et trahison!
M. Joseph Reinach. — « La première armée vaincue tombait dans le vide ! »
Messieurs, l'historien, l'auteur de ce jugement sans appel, c'est notre collègue M. Jaurès. (Vifs applaudissements et rires au centre et sur divers bancs à gauche)
M. Jaurès. — Parfaitement. (Mouvements divers)
M. Jaurès. — Mais, messieurs, c'est extraordinaire, car c'est toute ma thèse : ma thèse est qu'il faut lutter contre l'adversaire avec le maximum des forces nationales. Et voilà pourquoi, au lieu de compter seulement, comme vous, sur l'effectif, même grossi, de caserne, je veux mettre debout toute la nation organisée... (Applaudissements à l'extrême gauche. — Interruptions au centre)
M. Lucien Dior. — Quinze jours trop tard.
M. Jaurès. — Ce que je vous reproche précisément, c'est de recommencer les fautes de l'Empire. Nous vous empêcherons d'aller jusqu'au bout. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Bruit au centre)
M. Victor Augagneur. — Je demande la permission de présenter également une courte observation.
M. le président. — La parole est à M. Augagneur, avec l'assentiment de M. Reinach.
M. Victor Augagneur. — J'ai écouté et entendu avec beaucoup d'intérêt la citation du discours de M. Thiers. J'en retiens tout ce qu'elle contient sur le patriotisme, et j'en retiens autre chose : M. Thiers était un civil : il discutait des choses de l'armée d'une façon qui vous plaît. (Interruptions au centre) Il est donc permis à des civils de discuter des choses de l'armée, même s'ils ne sont pas partisans de la loi de trois ans. (Très bien ! très bien ! à l'extrême gauche)
Mais il ne faudrait pas user du discours de M. Thiers pour mettre sur le compte de ceux qui ont refusé à ce moment une augmentation des effectifs, les désastres de i8;7o. Une décision prise le 5 juillet, dix jours avant la guerre, n'a eu aucune espèce de résultats sur la guerre de i8;70.
M. Jaurès. — C'est évident,
M. André Lefèvre. — Elle a montré une chose à l'Allemagne... (Exclamations et bruit à l'extrême gauche)
M. Victor Aug-agneur. — Laissez-moi continuer, je vous en prie. L'armée qui a été vaincue en 1870 était le type des armées de métier et c'est parce que nous n'avions qu'une armée de métier, qui n'était pas suivie de réserves, que nous avons été vaincus. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche) Personne parmi vous ne contestera que si, en 1870, l'honneur de la France a été sauvé, c'est parce que des réserves improvisées ont remplacé l'armée active défaillante. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs)
M. Adigard. — L'armée du Rhin était admirable.
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Elle n'avait qu'un défaut, elle n'était pas assez nombreuse. Lisez les historiens allemands.
M. le président. — M. Joseph Reinach cède la parole à M. le général Pédoya.
M. le général Pédoya. — Messieurs, je ne puis accepter la thèse de M. Reinach, qui attribue nos défaites à la diminution de lo.ooo hommes dans le contingent, qui a été faite par le Corps législatif. Ce n'est pas 10.000 hommes qui nous manquaient en 1870, mais beaucoup plus. Le plébiscite du 8 mai 1870 a démontré que l'armée, qui aurait dû compter 4oo-ooo hommes, n'avait que 268. 000 hommes sous les armes. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche)
M. Marcel Rauline. — Et les abstentions.
M. le général Pédoya. — Nous avons été battus parce qu'à ce moment nous n'avions ni organisation en vue de la guerre, ni plan de mobilisation, ni plan de concentration; aucune entente n'existait entre l'État- Major et les Compagnies de chemins de fer ; l'armée ne recevait rien de ce qui lui était indispensable.
M. Jaurès. — On avait la loi de sept ans.
M. Driant. — Et Bazaine.
M. le général Pédoya. — Nous avons été battus parce que nos magasins avaient été vidés par la campagne du Mexique, que l'armée manquait de tout. (Vifs applaudissements à Vextrême gauche et à gauche)
M. Jules- Armand Razimbaud. — Comme aujourd'hui par le Maroc.
M. le général Pédoya. — Nous avons été battus parce que nos généraux n'ont pas été à la hauteur de leur tâche. (Applaudissements sur les mêmes bancs)
Nous avons été battus encore parce que nous n'avions alors qu'une armée de parade. Heureusement nous avons aujourd'hui une armée préparée à la guerre. (Applaudissements sur les mêmes bancs)
M. Bedouce. — Et il était défendu alors de parler d'incurie !
M. le président. — M. Reinach a maintenant la parole.
M. Joseph Reinach. — Je répondrai à M. le général Pédoya qui rappelle, et qui n'a que trop raison de rappeler certaines des fautes de l'Empire : ces fautes, ne les répétez pas ! Mais ces fautes que vous venez de rappeler, ce ne sont pas les seules qui aient été commises. Il y en a une autre encore et dont les conséquences n'ont pas été moins graves; c'est celle du Corps législatif, en 1867, quand il ne vota qu'affaibli et énervé le projet du maréchal Niel. (Applaudissements au centime et à droite)
Ne commettez pas la même faute. Ceux qui l'ont commise en 1867 ont été coupables d'imprévoyance; ceux qui la commettraient aujourd'hui, après les enseignements, les douloureux enseignements qu'ils ont reçus de l'histoire, (Exclamations à Vextrênfie gauche) ne pourraient pas alléguer les mêmes excuses; une faute de même ordre serait impardonnable. (Applaudissements au centime et sur divers bancs à gauche)
M. Bedouce. — Vous l'avez commise en allant au Maroc.
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
M. Joseph Reinach. — Je me tourne vers mes amis de la gauche, je leur dis : les républicains ont la charge des destinées de la France. Qu'ils né retombent pas dans les erreurs, qu'ils ne renouvellent pas les fautes commises, il y a quarante-six ans ! (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Nous, nous ne les commettrons pas. (Interruptions à l'extrême gauche)
M. Edouard Vaillant. — Ce n'est pas aux marocains de la Chambre à dire cela.
M. Joseph Reinach. — M. Chautemps nous disait tout à l'heure : « L'unanimité des républicains est massée autour de la loi de deux ans. » Non, messieurs, cela n'est pas exact. Nous sommes, nous, d'aussi vieux républicains que vous. (Applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre. — Exclamations à l'extrême gauche) Nous avons pris part à toutes les grandes batailles de la République ; nous sommes les gardiens de la tradition des hommes qui ont fondé la République. Et c'est précisément parce que nous sommes ces républicains, qu'aujourd'hui, coûte que coûte et quoi qu'il arrive, nous voterons résolument, sans hésitation, la prolongation de la durée du service militaire.
Nous pensons que la loi de iqoS ne saurait être conservée sans risquer de faire courir au pays un danger mortel. Nous n'endosserons pas une pareille responsabilité. Cette responsabilité devant le pays, cette responsabilité devant l'avenir, nous ne la prendrons pas. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche)
Et vous, monsieur Augagneur, vous qui avez cru
1^5 Reinach. — 9
la loi rnili taille
nécessaire de rappeler ce qu'a été, après le désastre de 1870, l'effort magnifique de la défense nationale, permettez-moi de vous répondre que je crois connaître aussi bien que vous cette grande page de notre histoire; je m'en suis entretenu souvent avec l'homme qui a été l'âme de la défense nationale et j'ai gardé le souvenir de ses entretiens. Si Gambetta, avec des armées improvisées, a pu sauver l'honneur, avec des armées exercées, avec des armées instruites, que n'aurait-il pas fait. (Vifs applaudissements)
Et n'est-ce pas Gambetta qui, dans l'exposé des motifs du projet de loi sur le service militaire qu'il a déposé ici, après la chute de son ministère, écrivait que trois ans était le minimum de la durée nécessaire pour former un soldat? (Applaudissements uu centre. — Interruptions à l'extrême gauche)
M. Dejeante. — En 1869, dans son programme de Belleville, il a demandé la suppression des armées permanentes !
M. Joseph Reinach. — La permanence des effectifs, voilà donc, messieurs, et je crois bien pouvoir le dire à présent ; voilà pour des raisons de salut public auxquelles il serait inutile d'ajouter d'autres arguments, voilà donc la base, la pensée dominante de notre projet.
Fixer la durée du service militaire à deux ans, ou à trente mois, ou à trente-six mois, c'est, en effet, obéir d'une part à une simple vue a priori, à une conception de l'esprit, parce que l'on s'est persuadé qu'il suffit de deux ans ou qu'il faut trente mois ou trois ans pour^ faire un fantassin, un artilleur et un cavalier; c'est, d'autre part, considérer, ce qui n'est pas une moindre
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
erreur, le régiment comme une école d'où Ton renvoie les élèves sitôt qu'ils ont été reçus à leur examen de brevet ou de baccalauréat. (Très bien! très bien!)
Eh bien, messieurs, nous ne croyons pas du tout, M. de Montebello et moi, que le régiment ne soit qu'une école d'instruction. Nous croyons que le régiment est une école de guerre. Nous ne croyons pas que l'instruction de l'homme, de l'individu soit l'objet principal du service militaire. Nous croyons que l'objet principal du service militaire, c'est l'instruction de l'unité, de la compagnie, du bataillon, du régiment. Nous ne croyons pas qu'il faille renvoyer dans ses foyers le fantassin, le cavalier ou l'artilleur dès qu'il sait porter son fusil, monter à cheval ou charger un canon. Nous disons que c'est au moment où il a reçu cette première instruction que commence la véritable instruction, celle de l'unité, c'est-à-dire celle d'où dépend la force des armées. (Très bien! très bien!)
Et, pareillement, messieurs, il nous est impossible, à M. de Montebello et à moi, et il a été impossible à votre Commission de l'Armée, après une discussion approfondie, de voir dans la durée du service militaire l'un des principes dont le maréchal Marmont disait dans son livre de l'Esprit des institutions militaires : a En matière d'armée, tout doit dépendre d'un principe générateur d'où découlent des conséquences nécessaires. »
Savez-vous ce qu'est la durée du service militaire? Ce n'est pas un principe; c'est une conséquence.
Ainsi c'est à cause de l'abondance extrême de son contingent que l'Allemagne a réduit de trois ans à deux ans le service militaire dans l'infanterie, et c'est à cause
de la pénurie de notre contingent que nous allons porter de deux à trois ans, ou à trente mois, selon les contre-projets de nos collègues, le service militaire dans toute l'armée.
Qu'avons-nous donc fait à la Commission de l'Armée, lorsqu'une étude attentive du projet primitif du Gouvernement nous a démontré que les jeunes gens des familles nombreuses qu'il proposait de renvoyer au bout de deux ans et de trente-six mois, n'étaient pas quelques milliers, comme on l'avait supposé, mais, d'après les statistiques officielles publiées par le ministre du Travail, environ 38.ooo jeunes gens de familles ayant 6 et plus d'enfants, 22.000 jeunes gens de familles ayant 5 enfants, 32. 000 jeunes gens de familles ayant 4 enfants, soit 60.000 à 80.000 hommes sur un effectif de 200.000 hommes, ce qui ne faisait plus de la loi de trois ans qu'une étiquette, mais, je dois le dire, ce qui n'a pas peu contribué à faire apparaître la nécessité de donner à la nouvelle loi la base et la garantie d'un principe qui s'imposât avec la double force de la vérité et de l'expérience ?
Or ce principe, d'où dépendrait la durée du service militaire, ce ne pouvait être que celui de la permanence des effectifs parce que, seul, le retour à ce principe pouvait nous donner l'armée qui rétablirait et qui, une fois rétabli, maintiendrait entre l'Allemagne et nous l'équilibre militaire qui a été rompu par l'accroissement continu de l'armée allemande depuis huit ans, surtout depuis 1912.
Le principe de la permanence des effectifs une fois posé, admis après examen par le Gouvernement, nous avons en conséquence demandé au ministère de la
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Guerre qui, lui-même, a demandé à la seule autorité compétente dans l'espèce, au Conseil supérieur de la Guerre, quels devaient être, pour chaque unité, des troupes de couverture et des troupes de l'intérieur, les effectifs légaux, les effectifs minima au-dessous desquels il serait désormais interdit de descendre.
Le Conseil supérieur de la Guerre nous a donné alors les chiffres de chacun de ces effectifs, chiffres qui ne sont nullement arbitraires, mais qui sont tels, pour toutes les armes, pour toutes les unités, que le passage du pied de paix au pied de guerre ne nécessitera que l'appel du nombre exact de réservistes, d'où résultera l'amalgame dont je vous ai précédemment défini le caractère.
C'est ainsi que l'effectif de la compagnie d'infanterie sera de i4o hommes, parce que la compagnie perd, à la mobilisation, environ i5 hommes : 6 qui vont aux sections de mitrailleuses ; 5, dont 4 sous-ofïîcîers, qui vont aux formations de réserves, et 4 considérés comme non-mobilisables, à l'hôpital, à l'infirmerie, en congé de convalescence, en jugement ou en détention ; que i4o moins i5 égale 126, et qu'il suffira alors d'appeler 125 réservistes, i réserviste pour un homme de l'active, pour constituer la compagnie à son effectif de guerre, égal à celui de l'Allemagne, de 25o hommes.
De même pour la cavalerie, les différentes artilleries, le génie.
Faites le compte des effectifs demandés ainsi pour les différentes armes, majorez le total de 8 0/0 en raison des déchets à prévoir, défalquez du total ainsi obtenu les 14.000 hommes des troupes d'administration métropolitaines et coloniales, et vous avez, comme
nécessaire à l'incorporation, un effectif total de 1727.067 hommes, supérieur de 182.342 hommes à l'effectif légal actuel, inférieur seulement de 196.933 hommes à l'effectif allemand de demain : 871.900 hommes.
Défalcation faite d'une part des 60.000 hommes qui sont engagés au Maroc et qui ne pourront pas tous venir à la mobilisation ; — défalcation faite d'autre part des 200.000 hommes que l'Allemagne sera obligée de maintenir sur la frontière russe, — nous voici donc à peu près à égalité.
Avec des effectifs nécessairement supérieurs pour nos unités de couverture, — la cavalerie devant être toujours à l'effectif renforcé de 740 hommes ; — en fortifiant notre frontière du Nord-Est contre une agression possible par le Luxembourg et la Belgique, — nous faisons de notre couverture, si faible aujourd'hui, un rideau de fer, capable de résister à toutes les attaques pendant que la mobilisation générale et la concentration s'opéreront à son abri. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
Ainsi, nous ne disons pas a priori : il faut que le service soit de trois ans ; mais nous disons : il nous faut des effectifs qui puissent satisfaire à tous les besoins. Il nous faut, en conséquence, une armée de 727.000 hommes.
Voilà dans ses grandes lignes, dans son architecture générale, la loi d'organisation ; voici maintenant la loi de recrutement qui s'en déduit.
Ces 727.000 hommes qui sont nécessaires, indispensables pour doter chaque unité de l'effectif qui lui est nécessaire, nous les demandons, comme précédemment, au contingent et aux engagements volontaires et rengagements.
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
Nous sommes à la fois un pays de natalité faible, un pays très riche et mi pays de fonctionnaires.
Pays de faible natalité, nous devons, de toute nécessité, accroître la durée du service militaire pour les appelés.
Pays riche, nous pouvons accroître, dans des proportions considérables, les hautes payes et les primes de libérations, afin d'accroître le nombre des engagés et des rengagés de quatre et cinq ans.
Pays de fonctionnaires enfin, nous pouvons offrir en plus aux engagés et aux rengagés de quatre et cinq ans le légitime appât d'un nombre plus considérable que par le passé d'emplois civils dans nos administrations d'Etat et un nombre non moins avantageux dans celles des compagnies à monopole ou subventionnées.
M. Raffîn-Dugens. — Et ainsi tout le pays sera militarisé.
M. Joseph Reinach. — Vous protestez, monsieur RaflBn-Dugens. Évidemment, quand le nombre des rengagés aura augmenté, quand un plus grand nombre d'emplois civils leur aura été donné, la correspondance des députés avec un certain nombre de leurs électeurs aura diminué — et ce sera tant mieux pour le pays. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche. — Interruptions à l'extrême gauche)
M. Roblin. — On désertera les campagnes.
M. Joseph Reinach. — La prolongation nécessaire, indispensable de service pour le contingent des appelés, nous ne la fixons pas invariablement à une année de plus : nous disons seulement qu'elle pourra aller jusqu'à
une année de plus ; que légalement, les appelés pourront être maintenus trois ans sous les drapeaux; que, cependant, une partie de ces appelés sera libérée, les uns après deux ans, les autres après trente mois de service, chaque fois qu'à ces deux époques l'effectif nécessaire, l'effectif légal, majoré de 8 o/o au i5 novembre et de 6 o/o au i5 avril, se trouvera dépassé, du fait soit des engagements volontaires, soit des rengagements.
Nous avons besoin de 727.000 hommes et aucun effort, aucun sacrifice ne nous coûtera pour avoir ces 727.000 hommes.
Mais nous n'avons pas besoin de 750.000 ou de 780.000 hommes.
Et, dès lors, en vertu même du principe fondamental que nous avons inscrit en tête de la loi ; à raison de la subordination rationnelle de la question de recrutement à la question primordiale des effectifs : chaque fois que l'effectif sera dépassé, nous renverrons dans ses foyers le surnombre devenu inutile à la défense nationale. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche)
De quel droit, en effet, dans quel intérêt le garderions-nous?
Les militaires qui seront ainsi renvoyés dans leurs foyers, et qui seront, comme de juste, pris sur l'ensemble de l'armée et sans distinction d'armes ni de corps, seront-ils désignés, du moins en majorité, par le sort, comme vous le propose la Commission de l'Armée? ou les prendrons-nous, comme je vous le demanderai par un amendement, parmi les jeunes gens des familles nombreuses, les soutiens de famille devant être les premiers libérés dans chaque catégorie, les uns et les
LE DISCOURS A LA CHAMBRE
autres devant être libérés en commençant par les plus âgés?
Je crois, pour ma part, que nous aurons raison de donner dans la loi la préférence aux familles nombreuses plutôt qu'au tirage au sort.
M. Henri de la Porte. — Douze mois de caserne de plus !
M. Jules Delahaye. — Et vous continuerez à les brimer dans les bureaux de bienfaisance.
M. Joseph Reinach. — Vous me permettrez de réserver ces questions pour la discussion des articles et de chercher alors à vous convaincre que, dans cette loi, rendue nécessaire par la diminution de la natalité, il est équitable, il est moral, d'alléger le fardeau des familles qui ont accompli tout leur devoir social. Il doit me suffire, à cette heure, de vous avoir indiqué le mécanisme de libération anticipée que nous avons adopté.
M. Jules Coûtant. — C'est nous, dans la classe ouvrière, qui avons le plus grand nombre d'enfants.
M. Adigard. — Mais vous demandez pour eux des places dans les ministères.
M. Jules Coûtant. — Vous vous trompez. J'ai huit garçons et cinq filles; cinq de mes garçons sont dans les ateliers mécaniques ; un seul, qui a reçu un peu plus d'instruction et qui a lui-même deux enfants, est parti au Maroc. Il était employé à 1.800 francs au ministère des Finances. Est-ce cela que vous me reprochez? (Applaudissements à l'extrême gauche)
M. Adigard. — Mes enfants sont soldats tous les deux.
I^^ Reinach. — 9.
ia loi militaire
M. Jules Coûtant. — Vous ne laisseriez peut-être pas partir un des vôtres comme le mien, car il est soldat au Maroc, payeur aux armées.
M. Adigard. — Je n'ai qu'un mot à dire : mon fils aîné est engagé volootaire et a fait la campagne au Maroc.
M. le président. — La parole est à M. Joseph Reinach.
M. Joseph Reinach. — Ainsi que je vous le demandais tout à l'heure, nous réserverons, si vous le voulez bien, pour la discussion des articles, l'examen de la question qui a soulevé ces observations.
Aussi bien, messieurs, suis-je arrivé au terme de la tâche que je m'étais proposée pour aujourd'hui et qui avait pour objet de vous montrer, d'abord, l'étendue du danger et, par conséquent, du devoir qui résulte pour nous de la nouvelle loi allemande; et de chercher ensuite à établir que si, assurément, la loi que nous vous proposons n'est pas sans défaut, elle est si bien la réponse nécessaire à la loi allemande que l'Allemagne met encore en doute notre résolution de lui faire cette réponse, la seule qui, dans la mesure du possible, assu-, rera l'avenir. (Très bien! très bien!)
Je crois être certain que, de tous les projets dont vous êtes saisis, celui de votre Commission de l'Armée est celui qui apportera à la défense nationale la plus grande force, parce qu'il assure constamment à l'armée les effectifs qui lui sont nécessaires; parce qu'il doit accroître manifestement la valeur de l'armée active et de ses réserves en raison de l'instruction collective qui sera donnée aux unités; parce qu'il double ou triple la
solidité de notre couverture et parce qu'il accélère considérablement la rapidité de notre mobilisation. (Très bien! très bien/)
Et je crois aussi être certain que, par le système des libérations anticipées d'un surnombre qui s'élèvera d'année en année avec le nombre des engagements et des rengagements, chaque engagé volontaire et chaque rengagé de plus libérant un homme de la classe, il est de tous les projets celui qui, à l'usage, apparaîtra comme le moins lourd. (Très bien! très bien/)
Mais si, contre toute attente, je me trompais sur ce point, — et ce sera mon dernier mot — si notre système devait être plus lourd que je ne le suppose, assurément j'en éprouverais du regret, mais combien peu me pèserait ce regret en comparaison du remords dont je serais atteint si, pour des considérations étrangères à la défense nationale, je pouvais consentir à affaiblir par mon vote les mesures dont la nécessité s'impose à ma conscience, et si, un jour, par malheur, cette réponse plus faible qu'il ne l'eût fallu, devait avoir pour conséquence de diminuer les chances heureuses, d'accroître les autres, dans une lutte où il ne s'agirait plus seulement pour la France de son influence et de son prestige, mais de son existence même.
Je suis profondément convaincu et tous ceux d'entre vous qui ont réfléchi aux enseignements de l'histoire savent comme moi que, de toutes les garanties de la paix, il n'y en a pas de plus solide que la force au service du droit. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche) Mais comme il n'existe pas de balance où se puisse peser la force qui, partout, toujours, quoi qu'il arrive, assurera la victoire du droit;
s'il faut choisir et puisque, nécessairement, il faut choisir entre une force qui risque seulement d'être supérieure à la menace et une force qui ne lui serait pas égale; comme il n'y a pas une circonstance, une seule, où l'on puisse avoir à regretter d'avoir fait plus que son devoir, (Applaudissements sur les mêmes bancs) et comme il pourrait, hélas! s'en produire où l'on aurait à pleurer toute sa vie de n'avoir pas fait tout son devoir; (Applaudissements sur les mêmes bancs) comme il y a, je l'ai dit déjà, mais permettez que je le répète, comme il y a entre les députés de l'Empire, opposition et majorité, et nous, patriotes de tous les partis et républicains qui avons assumé la responsabilité des destinées de la France, cette différence redoutable qu'ils ont péché par imprévoyance et que nous avons, nous, l'expérience cruelle de leur faute ; (Applaudissements sur les mêmes bancs) comme ceux-là, enfin, ont été unanimes dans leur avis qui auraient, à l'heure des suprêmes périls, la charge de conduire nos armées au feu et le devoir de vaincre : mon choix est fait. (Double salve d'applaudissements au centre et à gauche. — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses amis)
A PROPOS DE CITATIONS
La lecture que j'avais faite à la Chambre d'une page de son Histoire de la Guerre de i8yo avait fort mécontenté M. Jaurès. Cette citation, dans le fait, était à son honneur. Il y avait fortement résumé, à sa manière, l'opinion de tous les écrivains militaires de la guerre de 1870. Mais ses amis de l'extrême gauche socialiste n'avaient pas reconnu, avant que je le nommasse, l'auteur de ce vigoureux jugement; ils avaient ri; j'avais constaté leurs rires; puis la Chambre s'était égayée de ce petit coup de théâtre. Je ne l'avais point machiné, évidemment, pour être agréable à M. Jaurès, mais l'éternelle vérité du genus irritabile vatum m'était un peu sortie de la mémoire.
On vit M. Jaurès courir à la bibliothèque, en revenir avec un volume, son Histoire de la Guerre. Il demanda la parole pour un fait personnel. Je n'éprouve aucun embarras à reproduire in extenso son plaidoyer :
M. Jaurès. — Je demande à la loyauté de la Chambre et à sa courtoisie cinq minutes d'attention pour rétablir dans sa vérité, par une courte lecture, un texte de moi que
M. Joseph Reinach a axiporté tout à l'heure à cette tribune et qu'il a bien inconsciemment, j'en suis sùr,^ détourné bien involontairement de son sens.
M. Reinach a cité un texte de moi où j'indique, comme cause des désastres de l'Empire, rinsuffîsance des effectifs qu'il a mis en ligne. Et, en vérité, je ne vois pas qu'il puisse triompher contre moi et contre mes amis de ces paroles, puisque nous demandons précisément que l'effectif de nos armées soit porté au maximum, c'est-à-dire au chiffre de la nation elle-même.
M. Edouard Vaillant. — Très bien !
M. Jaurès. — Mais je demande à la Chambre pour qu'il n'y ait pas de méprise, et chacun de nous tient à ce qui est l'essentiel pour lui, l'intégrité de sa pensée, je demande à la Chambre la permission de lui lire les quelques lignes qui précédent et les deux paragraphes qui suivent le texte de moi cité par M. Reinach. Voici ce qui précède :
Mais si le vice politique et moral du régime fut la cause dominante du désastre, ces chances funestes furent aggravées d'emblée par l'insuffisance technique du système militaire. Le mode de recrutement était déplorable. Par peur de la nation, l'Empire éloignait le plus possible les soldats de leur région d'origine. De là, au jour de la mobilisation, des lenteurs, des complications qui démoralisèrent l'armée et qui lui rendirent impossible toute tentative, toute pensée d'offensive. Le désordre des premières semaines fut inexprimable.
Et voici la suite :
Il est puéril de prétendre, comme le font volontiers les apologistes de l'Empire, que ce sont les républicains qui ont rendu impossible, par leurs déclamations contre la guerre et les armées permanentes, une forte organisation de défense nationale. Quand un pouvoir s'est constitué par le coup d'Etat, quand il se maintient par un déploiement continu d'autorité, quand il prétend sauver la nation de l'anarchie des volontés et de la décomposition parlementaire, il n'est pas fondé à rejeter la responsabilité des événements sur la faible opposition qui, à travers les violences et les fraudes de la candidature officielle, a pu parvenir jusqu'à un Corps législatif domestiqué et impuissant. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
D'ailleurs le parti républicain ne désarmait pas la nation. Il demandait la liberté politique, le contrôle efficace du pays sur
A PROPOS DE CITATIONS
les affaires extérieures comme sur les affaires intérieures. Il disait que, jusque là, donner des soldats à l'Empire, c'était les donner à la tyrannie et à l'esprit d'aventure. Assurer la paix par la liberté, et constituer la défense de la nation par une armée vraiment populaire, par une vaste organisation de milices nationales qui aurait mis tous les citoyens en état de manier le fusil, c'était le programme des républicains. Ils ne pouvaient pas en avoir d'autre. Et c'est d'ensemble qu'il faut le juger.
Mais puisque l'Empire n'adoptait pas cette politique générale de l'opposition républicaine, c'était à lui d'imposer à sa majorité ses plans, ses systèmes d'organisation. Celui de Niel était bien ' hésitant encore et bien composite, il n'aurait pu, même adopté intégralement, accroître que de peu et à long terme la force de l'armée. L'Empire n'osa pas le soutenir à fond. Les députés officiels, tout en renonçant aux libertés réelles et au contrôle effectif qui auraient pu sauver la paix, ne parlaient que de paix. L'Empire, qui les investissait, qui leur donnait leur mandat tout préparé dans les cabinets préfectoraux, ne sut pas leur demander un acte de courage. Lui-même ne disposait plus de toute la force de terreur et de tout le prestige violent qui avaient suivi le coup d'Etat, et il ne pouvait pas chercher franchement une forme nouvelle dans la démocratie et la liberté ; il n'avait pas assez d'autorité mol'ale pour demander à la nation un sacrifice. Ayant brutalisé ce qu'il y a de plus haut dans les consciences, il était obligé de ménager ce qu'il y a de plus médiocre dans les instincts. (Très bien! très bien! à V extrême gauche) il n'eut que des velléités, point de volonté; et il se jeta en pleine tempête, lui et la France, sur une barque que lui-même savait disloquée et tarée. Depuis des années, l'Empire n'était plus un gouvernement, c'était une aventure en liquidation. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
Pour les républicains d'aujourd'hui, comme pour les républicains d'hier, je dis que démocratie et défense nationale sont inséparables. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs)
Avais-je fait une citation inexacte ? Pourquoi M. Jaurès ne relisait-il pas lui-même le passage dont j'avais donné lecture à la Chambre et qui reliait à merveille ces deux morceaux : « Mais si le vice politique... » et « Il est puéril de prétendre? » En quoi ces deux morceaux atténuaient-ils, modifiaient-ils la partie « du jugement sans appel » que j'avais lue à la Chambre ?
M. Jaurès avait déposé un contre-projet dont voici le texte :
A partir du mois d'octobre 1914, le service actif sera d'une durée de dix-huit mois; la classe sortante sera libérée le 10 avril.
Les jeunes gens de dix-sept à vingt et un ans seront tenus, sur la convocation de l'autorité militaire, à un jour par mois d'exercices, marches, tir, équitation.
Le recrutement sera organisé de telle sorte que les réservistes soient le plus près possible du centre des unités actives où ils auront fait leur service et qu'ils devront rejoindre au moment de la mobilisation.
Indépendamment des convocations prévues à l'article 41 > les réservistes des quatre plus jeunes classes seront convoqués une fois par trimestre et pour une durée qui ne pourra dépasser deux jours, à des manœuvres de marche et de tir avec les unités actives auxquelles ils appartiennent.
A partir du mois d'octobre 1916 la durée du service actif sera d'un an, et à partir du mois d'octobre 1918, elle sera de six mois.
J'ai dit précédemment quelle était l'étendue des connaissances militaires de M. Jaurès. De son contreprojet, M. Francis Charmes a écrit dans la Revue des Deux Mondes : « Ce qui a empêché de prendre ce projet au tragique, c'est que personne ne l'a pris au sérieux. »
La discussion générale ayant été close (i) avant que M. Jaurès ait pu prendre la parole, son contre-projet lui permettait d'y rentrer. Aussi bien en dit-il à peine quelques mots dans le discours qu'il prononça dans les deux séances des l'j et 18 juin.
(i) Le passage à la discussion des articles fut voté par 38i A^oix contre 189; la déclaration d'urgence par 3^5 voix contre 190.
A PROPOS DE CITATIONS
M. Jaurès me prit constamment à parti. Il avait dans son dossier mon livre V Armée toujours prête. Liseur admirable, il embellit par son art les citations qu'il fît de mon rapport sur l'artillerie et de mes discours sur la loi des cadres. Ces citations avaient pour objet de me mettre en contradiction avec moi-même. Très ancienne tactique qui réussit assez souvent. (Voir la Logique parlementaire de Hamilton). Le fait nouveau des armements allemands était pour M. Jaurès comme s'il n'existait pas. Pour nous, c'était Vultima ratio.
Je reproduis, d'après le compte rendu sténographique, le dialogue suivant :
M. Jaurès. — Me permeltrez-vous, messieurs, d'invoquer mon modeste témoignage?
Lorscpie nous discutions ici la loi sur les cadres, j'ai apporté à cette tribune la preuve que vous alliez, au bout de quelques mois, vous trouver en face, non plus de 700.000, de 800.000, de 900.000 hommes, mais, par une adjonction prochaine de réserves, de 1.200.000 hommes au moins. C'était donc un fait prévisible, c'était un fait probable, c'était, dans tous les cas, un fait possible; et vous auriez été les plus imprévoyants et les plus coupables des hommes si, toutes les fois que vous êtes venus à cette tribune, pour les cadres de l'artillerie, pour les cadres de la cavalerie, pour les cadres de l'infanterie, apporter vos vues d'avenir, des projets d'organisation qui n'étaient pas seulement pour le lendemain mais pour la suite de l'effort national, vous auriez été les plus coupables et les plus imprévoyants des hommes si vous n'aviez pas fait entrer dans vos calculs la possibilité d'un relèvement des effectifs de l'Allemagne. (Applaudissements à V extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
Eh bien, vous l'avez fait, vous l'avez prévu ; vous n'avez qu'à lire le rapport de M. Joseph Reinach sur l'organisation nouvelle de l'artillerie ; vous y verrez l'annonce, l'hypothèse
de l'effort complémentaire que l'Allemagne pourrait réaliser, grâce à son excédent de population et à l'inutilisation d'une partie de son contingent.
Et c'est — chose inouïe 1 — en vue de cette hypothèse qu'aujourd'hui vous proclamez nouvelle et par laquelle vous tentez de justifier la loi de trois ans, c'est en vue de cette hypothèse que le Gouvernement a déposé le projet organisant les cadres de l'infanterie, prévoyant dans ces cadres une ébauche d'organisation des réserves.
Ici encore, au risque d'imposer à la Chambre une fatigue nouvelle, je demande à son esprit de justice et de conscience (Parlez! parlez!) la permission d'appuyer mes paroles par des citations que je désire soumettre au Parlement, remettre sous les yeux du pays. Car, permettez-moi de le dire en passant, quelles que soient les conclusions immédiates ou prochaines du débat que nous avons institué, il aura rendu au moins au pays ce service d'appeler l'attention du peuple tout entier sur des problèmes d'organisation militaire dont il avait abandonné les grandes lignes à des spécialistes. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
Voici ce que disait M. Joseph Reinach dans un rapport de 1909, si je ne me trompe :
Nous avons admiré, dans les batteries actives, l'homog-énéité des unités instruites et assouplies.
Et vous allez voir, messieurs, que, dans cette période, où, comme je l'ai montré, on prévoyait l'accroissement des forces allemandes, de toutes parts, c'est sur les réserves, sur toutes les réserves de seconde ligne et de première ligne, et sur leur organisation, qu'on fondait indéfiniment pour l'avenir les garanties de sécurité de la France.
M. Joseph Reinach continuait :
Ts'ous savons que les chefs de l'artillerie ont pleine confiance dans la solidité, l'endurance et le sang-froid des réservistes qui seraient appelés aux premières rencontres, peut-être décisives, à collaborer à leur place et à leur rang avec leurs camarades de l'armée active ; notre conviction, fondée sur l'observation et l'expérience, étrangère à tout optimisme de commande, ne diffère point de la leur.
A PROPOS DE CITATIONS
A quelque arme qu'ils appartiennent, nos réservistes sont, dans toute la force du mot, des soldats. S'ils ne quittent pas sans regret leurs familles et leurs travaux, ils retrouvent, à peine ont-ils revêtu l'uniforme, les soldats qu'ils étaient pendant leurs années de service actif. (Applaudissements ci l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche}
L'instruction par trop mécanique d'autrefois, oùl'homme exécutait l'ordre sans être initié à la pensée du chef, au pourquoi de l'ordre, a fait place, depuis quelques années, à une méthode plus rationnelle, où le soldat, à la manœuvre, s'habitue sous la parole claire et les explications de ses supérieurs, à voir en elle l'image, en raccourci, de la guerre. Cette connaissance des choses double la valeur de l'homme. Le fantassin a le sens de la tactique nouvelle de l'infanterie; l'artillerie a le sens de la batterie à tir rapide.
Des esprits inquiets qui n'avaient point pénétré l'àme française redoutaient que le poison de l'antimilitarisme ne s'y fût infiltré. Les déclamations de quelques sophistes, les blasphèmes de quelques misérables, ont glissé sur elle. Elle est restée intacte.
D'autres redoutaient que le service à court terme ne fût préjudiciable à la solidité de l'armée. Le législateur qui l'a établi avait obéi à deux pensées : l'une militaire, l'autre politique. 11 jugeait que deux ans d'une instruction intensive suffiraient à faire un soldat d'un conscrit. Il songeait à la lourdeur du fardeau que le service à long terme imposait à la démocratie laborieuse. Son œuvre accomplie, il lui arriva parfois d'en douter : si, par malheur, il avait affaibli l'armée, porté atteinte aux éléments essentiels de la défense nationale ?
Il avait compté sans nos officiers.
L'officier a regardé en face la réalité. La loi lui impose de faire un soldat en deux ans. Il ne s'est pas seulement incliné devant la loi ; il a eu l'intelligence de l'armée moderne.
Tâche malaisée pour l'officier, élevé si souvent dans les idées d'autrefois. Il semble que le passé avec ses traditions ou ses préjugés doive le ramener en arriére. Au contraire, il se dégage du passé ; et la conception de ce que doit être l'armée moderne, l'armée-cadre, cette conception encore obscure parfois chez le législateur lui-même, lui est apparue en pleine lumière.
Il n'a plus à former une armée de métier. L'armée du temps de paix n'est plus qu'un cadre ; l'armée du temps de guerre, c'est l'immense masse des réserves encadrées. (Vifs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche)
M. Joseph Reinach. — Je remercie vivement M. Jaurès d'avoir porté cette page à la tribune. Je n'ai pas un mot à en retirer. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche)
M. Jaurès. — M. Reinach me dit qu'il n'a rien à en retirer ;
mais moi, j'ai à y ajouter. J'espère que quand mes citations seront terminées, vous ne pourrez pas dire que, même volontairement, j'ai mutilé ou dénaturé le texte et la pensée. {Très bien ! très bien I à V extrême gauche)
Nous avons . entendu de nombreux officiers de tous grades s'expliquer avec une belle netteté de parole sur cette évolution de nos institutions militaires. Notre propre pensée en est devenue plus claire à nos yeux. Aussi patriotes et aussi militaires que leurs prédécesseurs, plus et mieux instruits, l'esprit plus élargi et plus libre, les chefs et les officiers de notre armée se sont adaptés presque immédiatement au nouvel ordre qui commençait. Ils ne voient pas dans les réserves, comme d'autres en un temps qui n'est pas encore très lointain, une garde nationale encombrante. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche) Les réserves c'est la part la plus considérable de l'armée combattante, de l'armée du temps de guerre.
Vous entendez, messieurs : voilà le rôle des réserves. (Applaudissements à V extrême gauc\e et sur divers bancs à gauche)
Continuons la lecture :
Ils les ont formées ; ils les tiennent en haleine ; ils ont foi en elles ; ils affirment au pays que son armée tout entière est à la hauteur de sa tâche : assurer la paix, la seule paix qui soit digne de la France, la paix avec tout l'honneur. (Vifs applaudissements)
Voilà le rôle des réserves, et moi, avant de passer à la suite de mes citations, je suis obligé de me demander ce que vont ressentir au fond de leur conscience d'éducateurs militaires ces officiers que vous louez d'avoir, malgré les préjugés, les entraves du passé, compris l'ai'mée nouvelle : vous les glorifiez de s'être dégagés de la routine, du préjugé de la tradition pour comprendre et pour appliquer votre œuvre; et, quand ils s'y sont dépensés, quand ils s'y sont haussés de leur volonté et de leur àme, quand ils sont jDarvenus à ce sommet avec les soldats de deux ans, c'est le législateur qui vient leur dire : vous êtes montés trop haut, je vous invite à descendre. (Vifs applaudissements à Vextrême gauche et sur divers bancs à gauche)
M. Joseph Reinach. — Je remercie encore une fois M. Jaurès...
A PROPOS DE CITATIONS M. Jaurès. — Vous me remercierez souvent. fSoiwiresJ
M. Joseph Reinaoh. — ... de la citation qu'il vient de faire. Je n'ai pas un mot à en retirer.
M. Jaurès ayant porté à la tribune cette page de mon rapport, ne pourra pas dire, du moins aujourd'hui, comme on ne cesse de le dire, depuis plusieurs mois, que nous ne croyons plus aux réserves. (Très bien ! très bien I au centre et sur divers bancs)
Notre foi dans les réserves et dans les réservistes reste la même. Je l'ai dit l'autre jour, au seuil de cette discussion; je le répète aujourd'hui. Mais ce que je répète également, c'est qu'en présence de la nouvelle loi allemande, (Exclamations à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Applaudissements au centre, à droite, et sur divers bancs à gauche) nous avons pensé qu'il était de notre devoir, de notre plus impérieux devoir, d'opposer à une armée qui, elle, depuis 1909, a elle-même accru, dans ses propres rangs, la proportion des hommes de l'active par rapport aux réserves, de lui opposer un amalgame plus solide que par le passé, un amalgame plus fort. (Très bien! très bien! au centre et sur divers bancs)
Ces réservistes qui, demain comme hier, seront appelés à la mobilisation — et comment ne seraient-ils pas appelés ? — ces réservistes retrouveront dans les unités actives les chefs qui les ont instruits, ces chefs dont j'ai fait dans mon rapport sur l'artillerie, l'éloge qui vient de vous être lu par M. Jaurès. Mais ils y trouveront aussi quelque chose de plus : ils y trouveront cet encadrement plus serré, cet amalgame plus puissant grâce auxquels c'est à la victoire qu'ils seront conduits et non pas à la défaite des rédifs turcs. (Vijs applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. — Exclamations à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
M. Jaurès. — Puisque nous en sommes à la période charmante des remerciements réciproques, c'est moi qui vais remercier M. Reinach d'avoir souligné pour la Chambre le contraste entre ses paroles d'hier et ses paroles d'aujour-
d'hui. (Mouvements divers) Car enVin, monsieur Reinach, ou bien vous étiez prodigieusement inattentif...
M. Joseph Reinach. — Vous venez de dire le contraire.
M. Jaurès. — ... aux choses militaires de l'Allemagne, ou vous ne pouviez pas ignorer et vous n'ignoriez pas, puisque vous en parlez au début de votre rapport, au moment où vous avez écrit ces lignes, que l'Allemagne pouvait à une date rapprochée accroître son effectif de caserne; et vous n'avez pas écrit : Ce que j'ai dit là des réserves, ce que j'ai dit de notre armée n'a qu'une valeur provisoire jusqu'à l'heure où l'Allemagne aura accru son effectif de caserne. Mais si cela n'avait pas une valeur provisoire...
M. Joseph Reinach. — Non !
M. Jaurès. — ... si la valeur reconnue par vous à ces réserves était une valeur définitive, si la nécessité de mettre en œuvre la loi de deux ans et l'éducation militaire sous les règles de la loi de deux ans avaient poussé à un niveau supérieur les officiers et les soldats, en quoi, je vous prie, la réalisation de l'hypothèse, dès lors prévue, de l'accroissement d'armements de l'Allemagne vient-elle affaiblir cette force d'excellence que vous reconnaissiez aux réserves, à notre armée?
Dernier incident de la séance du 18 juin, que je reproduis d'autant plus volontiers d'après le compte rendu sténographique que V Humanité résume le plus souvent, en trois phrases dédaigneuses et, en outre, inexactes, des discours de ses adversaires :
M. Jaurès. — J'ai été accusé de vouloir livrer sans défense la Champagne, la Bourgogne, les départements du Nord, et l'on a dit que mon rêve, ma conception géniale, c'était de concentrer tous nos efforts dans le grand triangle national Moret, Montereau, Fontainebleau ou même dans le Morvan. Ainsi, je livrais, en effet, le Nord et l'Est de la
A PROPOS DE CITATIONS
France, les provinces les plus riches ! Et M. André Lefèvre, qui a un génie de calculateur, a fait le bilan de tous les milliards, de tous les hommes, de toutes les cités, de tous les villages que je livrais ainsi à l'ennemi, sans défense. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche) Eh bien, j'ai cherché quelle était l'origine de celte légende. Elle est dans un discours de M. Joseph Reinach. (Rires à l'extrême gauche)
C'est lui qui, dans un débat sur la loi des cadres, a dit à cette tribune que je voulais abandonner, non pas sans combat, assurément, en la disputant pied à pied, mais enfin abandonner cette immense étendue de territoire ; c'est lui qui a appris au monde que je voulais d'abord concentrer nos forces dans le triangle stratégique Moret, Montereau, Fontainebleau.il a eu même l'aimable pensée d'ajouter que si, du temps de la Convention, je m'étais risqué à une pareille hypothèse, l'échafaud aurait été mon habitation prochaine. (On rit) Car les hommes d'ordre, de douceur et de civilisation prodiguent volontiers contre nous les menaces d'emprisonnement, de fusillade et de guillotine. (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
Or, dans mon livre sur V Armée Nouvelle, dans l'exposé des motifs de ma proposition de loi, il n'y a qu'un passage, à la page 97, un seul passage, où il soit question du triangle Moret, Montereau, Fontainebleau; on n'en trouvera pas d'autre. Et ce n'est pas dans un texte de moi, c'est dans une citation que je discute, que je critique et que je réfute ! (Exclamations et applaudissements d l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche) C'est charmant !
Le texte, messieurs, de qui est-il? Si ce crime de l'abandon d'une aussi large partie du territoire national a été commis, par qui l'a-t-il été? Pas par moi; par le capitaine Gilbert ! c'est-à-dire par un homme qui a été considéré, quand ses études ont paru en 1888, 1890, 1891, dans la Revue nationale de madame Adam, comme l'éducateur des nouvelles générations militaires...
11 précise avec force... — Ecoulez, messieurs, c'est Gilbert, ce n'est pas moi, ce n'est pas moi pauvre laïc calomnié
169 Reinach. — 10
(Rires et applaudissements à l'extrême gauche), c'est Gilbert. Il précise avec force :
En toute occasion, il faut nous inspirer de cette pensée saine de Clausewitz, que le territoire n'est rien ou peu de chose...
(Mouvements divers) — je ne discute pas, je cite —
... et qu'il y a peu d'inconvénient à en sacrifier momentanément une certaine étendue, pour frapper des coups décisifs. A ce prix seulement, nous appliquerons, avec l'énergie brutale qu'il réclame, ce principe tout puissant et toujours méconnu de l'union absolue des forces.
Je ne discute pas si, par le double emploi des forteresses arrêtant le premier flot de l'envahisseur et par des procédés techniques modernes et scientifiques de mobilisation, on réduira au minimum celte marge première.
Mais enfin, c'est Gilbert qui parle, et voyez comme il est préoccupé d'utiliser toutes les forces combattantes d'emblée, en première ligne, puis les forces des hommes plus âgés, ce que l'on appelait alors la territoriale — qui comprenait, il est vrai, une j)artie des hommes qu'on classe aujourd'hui dans la réserve. Mais enfin ce sont des hommes de territoriale qu'il veut occuper aussi dès la première heure. — Et quel est le rôle qu'il leur assigne ? C'est de construire en deuxième ligne des fortifications improvisées qui, si l'armée de première ligne, l'armée de combat, est battue, fourniront, pour la prolongation de la résistance, jusqu'au dernier souffle, des points d'apj)ui et des abris. C'est dans cette hypothèse qu'il a écrit la phrase dont je porte encore tout le poids :
En cas de revers, des régions entières telles que le Morvan ou le triangle stratégique Montereau-Moret-Fontainebleau peuvent être ainsi préparées pour recueillir les armées battues et remplacer cette seconde ligne de défense que nous avons renoncé à constituer de façon permanente.
Voilà le paradoxe, l'erreur de citation au double degré : on m'impute à moi une opinion de Gilbert et on imi)ute à Gilbert une opinion absolument contraire à celle qu'il exprime. (Applaudissements à Vcxtrême gauche et sur divers bancs à gauche)
A PROPOS DE CITATIONS
Je ne me fais aucune illusion. Je sais quelle est la ténacité des légendes calomnieuses, je sais que le Temps, que VÉcho de Paris, tous les journaux qui, tous les jours, colportent contre moi cette légende, je sais, je suis sur qu'ils n'y renonceront pas, et c'est précisément parce que les hommes sérieux, comme M. Joseph Reinach, doivent savoir par expérience que, lorsqu'une légende calomnieuse de cette sorte est lancée dans la presse, il est impossible de la révoquer, impossible de la rappeler...
M. Albert Poulgùn. — On n'aura pas le courage de le faire.
M. Jaurès. — ... c'est pour cela que nous devrions procéder, les uns à l'égard des autres, dans l'interprétation et la définition de notre pensée et dans les citations de nos œuvres, avec un peu plus de scrupule. fVifs applaiidissenients à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche)
Un membre de Vextrème gauche. — Vous reconnaissez votre erreur, monsieur Lefèvre?
M. André Lefèvre. — Il y a un point que je voudrais établir tout de suite...
M. Jaurès. — Je vous en prie.
M. André Lefèvre. — J'entends, en effet, prononcer mon nom à propos de cette citation...
M. Jaurès. — Ce n'est pas vous qui l'avez faite.
M. Barthe. — M. Jaurès vous dit, monsieur Lefèvre, que c'est M. Joseph Reinach !
M. Jaurès. — J'ai dit, monsieur Lefèvre, que j'avais cru surprendre dans votre discours, d'ailleurs très courtois, que vous aviez pu vous-même, dans une certaine mesure, être induit en erreur par cette citation de M. Reinach. Je n'ai pas dit autre chose.
A l'extrême gauche. — Et Reinach? et Reinach?
M. le président. — Je dois dire à la Chambre que M. Joseph Reinach, s'étant trouvé souffrant à l'issue de la
séance d'hier, m'a prévenu qu'il ne lui serait pas possible de se rendre à la Chambre ce matin.
M. Jaurès. — Je ne dis rien à l'égard de M. Reinach qui ne puisse être dit soit en sa présence, soit en son absence. ( Applaiidisseinents à V extrême gauche) 11 a, comme moi, le droit d'être souffrant à ses heures. S'il n'avait que ce défaut!,.. (Rires à Vextrême gauche)
Dès que j'eus pris connaissance du discours de M. Jaurès, j'adressai au directeur du Temps la lettre suivante :
Paris, 19 juin 1913.
Mon cher directeur,
La Faculté me condamnant à rester alité, voulez-vous me permettre de répondre dans le Temps aux allégations de M. Jaurès dans la séance d'hier?
Je reconnais, comme j'en suis déjà convenu dans une conversation avec M. Jaurès, que l'indication précise du triangle Montei^eau-Moret-Fontainehleau est du capitaine Gilbert, reproduite par M. Jaurès dans sa proposition de loi sur l'organisation de l'armée. La protestation véhémente de M. Jaurès n'en est pas moins tardive, et au surplus en contradiction avec sa thèse générale du repliement et de la concentration en arrière.
C'est dans la séance du 29 novembre 1912, au cours de la discussion du projet de loi relatif à la constitution des cadres de l'infanterie, que je me suis exprimé ainsi :
« Sa politique de paix, la Révolution la défend par une stratégie offensive. Et que M. Jaurès me permette de le lui dire, si quelqu'un à cette époque était venu proposer sa stratégie défensive, la retraite sur le triangle de concentration nationale, le repliement sur la ligne
A PROPOS DE CITATIONS
Montereau-Moret-Fontainebleau, une telle proposition, la Convention l'aurait tenue, dans le vocabulaire du temps, comme une idée contre-révolutionnaire, et vous savez, monsieur Jaurès, où conduisaient sous- la Révolution les idées contre-révolutionnaires. » (Rires et applaudissements au centre et sur divers bancs)
Quand je prononce ces paroles, M. Jaurès est à son banc. Va-t-il protester contre « l'erreur de citation, au double degré », contre « la légende calomnieuse » qui commence, contre l'application que je fais du triangle Montereau-Moret-Fontainebleau « à la zone de concentration nationale » que prône M. Jaurès?
En aucune façon, et voici d'après le Journal officiel l'intervention de M. Jaurès dans la séance du 26 novembre 1912; immédiatement à la suite des paroles rappelées plus haut, M. Jaurès m'interrompt : « C'est la manœuvre de Dumouriez. »
« M. Joseph Reinach. — Je ne le crois pas.
ce M. Jaurès. — Je vous demande pardon, c'est la manœuvre explicitement prévue et décrite par lui. »
Ainsi, ce jour-là, non seulement M. Jaurès ne répudie pas le repliement sur le fameux triangle, mais il le fait sien et le place arbitrairement sous l'autorité de Dumouriez.
Je n'ai pas besoin de dire que M. Jaurès, dans son discours d'hier, n'a pas donné connaissance à la Chambre de ces interruptions caractéristiques.
Aussi bien, quiconque voudra se reporter à l'exposé des motifs de M. Jaurès y reconnaîtra que tout le chapitre intitulé « Offensive et défensive » est dominé par
IJ^ Reinach. — 10.
ridée d'un rassemblement général de nos forces très loin de la frontière.
Cette théorie de l'offensive brusquée, dont on paraît plaisanter toujours à l'extrême gauche, n'a jamais été établie avec plus de force que par M. Jaurès.
« En tout cas, dit-il, sur les intentions de l' état-major allemand, aucun doute n'est possible. Il n'aurait pas poussé audacieusement les quais de débarquement aussi près de la frontière française s'il n'avait pas eu la volonté de devancer l'adversaire, car il aurait mis à la merci des Français la concentration allemande. Presque tous sont à moins de cinquante kilomètres de la frontière. Il y en a quatre-vingts en Lorraine, dont la moitié ont une longueur supérieure à cinq cents mètres. En Alsace, il y en a une trentaine, dont un tiers ont une longueur supérieure à cinq cents mètres.
« Il est inutile de spéculer ici sur la répartition probable des armées allemandes. Ce qui est certain, c'est que c'est par les forces déjà accumulées en Alsace- Lorraine et rapidement grossies qu'ils brusqueraient l'offensive. Par la forme même de la frontière, qui est en équerre, ils se sont ménagé des combinaisons multiples. Toul, Nancy, Epinal, sont pris dans l'angle de l'équerre, dans ce que le commandant Rossel appelle, comme nous le verrons, « les mâchoires de l'étau ». C'est pour se ménager ce jeu multiple que de Moltke avait insisté pour avoir Metz. La disposition de la nouvelle frontière est telle que les Allemands peuvent aisément masser leurs forces pour un effet écrasant et qu'ils peuvent déboucher à la fois sur la frontière et sur les flancs de l'adversaire. C'est semble-t-il l'idéal de l'offensive. »
A PROPOS DE CITATIONS
Et voici maintenant la riposte de M. Jaurès à l'attaque brusquée :
« Ce Gouvernement de conquête et de violence (qu'est l'Allemagne) ne peut étourdir chez son propre peuple les inquiétudes de la conscience et de la pensée que par la soudaineté et la violence des coups portés à son adversaire. Il faut qu'il verse d'emblée à son peuple qui s'émeut, une ivresse de violence triomphante, un alcool de victoire. S'il y a ajournement, attente, délai; si l'armée de première ligne, excitée comme un taureau, a foncé dans le vide ; si l'ennemi, tout en résistant, s'est dérobé ; si là-bas, dans une zone de concentration plus reculée, toute une. nation s'amasse, comme s'amasseraient au creux de l'horizon des nuages noirs de tempête ; et si pour faire équilibre à cette force accumulée d'un grand peuple qui ne veut pas périr, il faut faire appel aux réserves laissées au second plan, quel émoi grandissant dans la nation du Gouvernement envahisseur. »
Si ce n'est pas le triangle Montereau-Moret-Fontainebleau, où M. Jaurès place-t-il donc la zone de concentration plus reculée où s'amassera la nation en armes pour résister au taureau allemand « qui jusqu'alors a foncé dans le vide »?
Joseph Reinach
vu
L'INCORPORATION A VINGT ANS
La question de l'incorporation à vingt ans fut posée devant la Chambre par un amendement de M. Escudier (25 mars) et, dans la presse, par M. Touron, sénateur de l'Aisne, qui s'appuyait sur les délibérations des Chambres de Commerce. Les services sanitaires du ministère de la Guerre avaient été de tout temps hostiles à l'incorporation à vingt ans ; on n'ignorait pas qu'ils persistaient dans leur opposition.
La discussion de l'amendement de M. Escudier, devant la Commission de l'Armée, fut sommaire ; elle se borna à un échange d'observations entre M. Augagneur et moi (séance du 8 mai).
Le compte rendu résume en ces termes mon intervention : « L'article 2 qui fixe l'âge de l'incorporation fera nécessairement l'objet d'un très important débat devant les Chambres. M. Escudier propose d'abaisser l'âge d'incorporation à vingt ans. Il y a de très bonnes raisons à faire valoir pour justifier cet abaissement. Le fait que les jeunes gens pourront rentrer dans la vie
civile après trois ans de service au même âge où ils y entrent aujourd'hui ne saurait laisser le Parlement indifférent. L'objection du Service de Santé serait sans doute moins forte si on lui garantissait la faculté d'ajourner pendant deux années consécutives les conscrits dont les médecins militaires jugeraient le développement physique insuffisamment avancé. »
Voici, d'après le même procès-verbal, la réponse de M. Augagneur : « Il serait imprudent d'abaisser l'âge de l'incorporation à vingt ans. Des jeunes gens n'ayant vingt ans que depuis un mois pourraient être incorporés. Or, la majorité de nos jeunes gens n'a pas atteint à vingt ans son complet développement. Ceux qui ont bénéficié d'un développement précoce peuvent devancer l'appel. »
L'argument de M. Augagneur, qui invoquait son expérience de médecin, décida la Commission. L'amendement de M. Escudier fut repoussé à l'unanimité moins deux voix, celle de M. de Montebello et la mienne.
Les promoteurs de l'incorporation à vingt ans ne s'arrêtèrent pas devant ce vote ; ils redoublèrent d'activité dans leur propagande. Aux industriels et aux commerçants qui avaient pris la tête du mouvement se joignirent des hommes de science appartenant à toutes les branches de l'enseignement. Les dispositions restrictives du projet du Gouvernement sur les devancements d'appel (article i5) avaient causé un vif émoi dans les milieux universitaires ; notre contre-projet (article 6) les avait corrigées ; mais l'incorporation à vingt ans constituerait pour les professions libérales, comme pour les ouvriers de l'industrie, un avantage de beaucoup plus considérable. Pour les ouvriers agricoles,
l'incorporation a vingt ans
elle était sans inconvénient. On fit observer que « l'homme de la campagne est aussi vigoureux à vingt ans qu'à vingt et un ans, que l'ouvrier des villes n'a pas encore été touché dans ses œuvres vives par la vie pénible de l'atelier, les tentations de l'alcoolisme, parfois aussi par les mauvaises conditions de l'existence. » (i) « Aux deux points de vue de l'hygiène et de l'alimentation, la situation serait meilleure pour un très grand nombre de jeunes gens incorporés. » Aussi bien l'inscription maritime recrute-t-elle à vingt ans et l'incorporation se fait-elle à vingt ans en Allemagne et en Italie.
Si fortes que fussent ces considérations, l'opposition persistante d'un grand nombre de médecins, civils et militaires, et de beaucoup d'officiers était troublante. Dans leurs objections, tout n'était pas préjugé et routine. Certainement, il y avait dans leurs craintes une part de vérité. La jeunesse est une qualité; il convient que l'armée soit jeune; mais une armée trop jeune résistera-t-elle aux fatigues de la guerre? Depuis quelques années, les exercices physiques revenaient en honneur; mais la race n'avait-elle pas été affaiblie par l'alcool, par la tuberculose, par l'abandon des campagnes?
Il n'y avait donc pas de question qu'il fallût examiner plus objectivement. On pouvait adopter, ou repousser, l'incorporation à vingt ans en vertu d'une conception militaire. On pouvait l'adopter, ou la repousser, en vertu d'une conception sociale. De toutes façons, il ne
(i) Sénat, séance du 6 août igiS, discours de M. Léon Labbé, membre de TAcadémie des Sciences et de l'Académie de Médecine.
fallait pas se déterminer par des considérations politiques. Or des considérations politiques ne tardèrent pas à peser sur le problème qni venait d'être porté devant l'opinion; et il ne pouvait pas en être autrement, puisque de l'adoption ou du rejet de la mesure, telle qu'elle était proposée par l'amendement de M. Escudier, allait dépendre le maintien définitif ou le renvoi de la classe 1910. En effet, si la loi abaissait à vingt ans l'âge de l'incorporation, on aurait forcément deux classes, l'une de vingt et un ans, l'autre de vingt ans, à incorporer à l'automne de iQiS; il serait matériellement impossible de garder quatre classes sous les drapeaux; il faudrait donc renvoyer dans ses foyers la classe 1910 dont le Gouvernement et les Chambres venaient de décider le maintien.
Dès qu'apparut cette conséquence logique, automatique de l'incorporation à vingt ans, elle fut, pour beaucoup de partisans de la loi de trois ans, un argument de plus en faveur de la mesure projetée. Ils avaient approuvé de leur vote la forte déclaration par laquelle M. Barthou avait annoncé le maintien de la classe 1910; (i) ils auraient sanctionné, sans plus d'hésitation,
(i) Séance du i5 mai : « Nous persistons dans une décision qui se confond pour nous avec l'accomplissement d'un devoir inéluctable. La loi de igoS, en conférant au Gouvernement le droit de maintenir la classe sous les drapeaux, l'a laissé juge d'apprécier sous sa responsabilité les circonstances et l'heure de sa décision. On peut affirmer que ces circonstances, dès aujourd'hui irrésistibles, ne seront pas devenues, en octobre, moins pressantes et moins impérieuses. Une semblable certitude qui intéresse la défense nationale impose au Gouvernement l'obligation d'arrêter et d'annoncer ses résolutions assez longtemps à l'avance pour qu'elles' puissent recevoir à l'heure voulue leur réalisation... En ne préparant pas ces mesures, le Gouvernement faillirait au devoir que lui confère le souci de la défense nationale. » — L'ordre du jour approuvant la décision du Gouvernement fut voté par 322 voix contre i55.
L INCORPORATION A VINGT ANS
l'article du projet (i) portant que la loi s'appliquerait aux classes sous les drapeaux au moment de sa promulgation; ils n'avaient pas pris au tragique, s'ils en avaient été émus, les mutineries de Toul, Belfort et Rodez ; ils ne s'inquiétaient pas à l'excès de la prédiction que des mouvements plus étendus éclateraient au mois d'octobre et qu'il y aurait des désertions en masse; ^ tout de même, ils accueilleraient avec satisfaction une solution qui, sans que la défense nationale eût à en souffrir, permettrait d'éviter tout risque de troubles et de renvoyer dans leurs foyers des hommes qui ne croyaient devoir que deux années de service et qui s'étaient montrés à l'épreuve disciplinés et patriotes. Cette même considération du renvoi de la classe s'ajoutait, au contraire, aux arguments que d'autres, à la vérité de beaucoup moins nombreux, dirigeaient contre l'incorporation à vingt ans. Mieux eût valu ne pas annoncer, cinq mois à l'avance, le maintien de la classe, ne pas imposer aux Chambres un vote pénible, ne pas fournir un prétexte aux agitations anarchistes qui avaient provoqué les mutineries, que d'en venir là, si vite. On avait justifié la loi de trois ans et le maintien de la classe par la nécessité impérieuse, urgente, de fortifier la défense nationale devant les armements allemands; on allait avoir à l'automne deux classes de recrues sous les drapeaux : qui les instruirait après le départ de presque tous les gradés de la classe 1910 ? M. André Lefèvre et M. Leygues, qui venaient de prononcer deux discours d'une grande portée en faveur de la loi de trois ans, M. de Mun qui continuait la série de
(i) Article 29.
loi Beinach. — 11
ses éloquents articles sur « l'heure décisive », étaient résolument hostiles à la mesure projetée; M. de Mun écrivit le mot lourd de « capitulation ».
Les socialistes et ceux des radicaux-socialistes qui s'étaient mis à leur remorque ne cachaient pas leur jeu : abîmer la loi dont ils ne pouvaient pas empêcher le vote, la rendre aussi lourde, insupportable que possible; ainsi ne durerait-elle qu'un jour. Ils avaient dénoncé et ils continuaient à dénoncer le mainlien de la classe comme une mesure illégale, inconstitutionnelle, odieuse; et ils repoussaient, comme un crime envers la santé des hommes, l'incorporation à vingt ans qui aurait permis le renvoi de la classe.
Entre tant d'opinions contradictoires et d'intérêts divers, le Gouvernement était fort perplexe. Il voyait très clairement les avantages, mais aussi les inconvénients, les uns et les autres à la fois militaires et politiques, de la mesure projetée. Ne pourrait-on atténuer ceux-ci, s'assurer ceux-là ? L'amendement de M. Escudier posait purement et simplement le principe; deux autres amendements plus récents (de MM. Loth et Roden, et de MM. Puech et Noulens) soulevaient de graves objections. Ajourner aux mois de février ou d'avril et le renvoi de la classe 1910, après la période dite critique, et l'incorporation de la classe 1913, la solution paraissait séduisante. Mais les médecins étaient unanimes à dire que la morbidité atteint toujours son chiffre le plus élevé pendant les mois d'hiver, et reporter au printemps l'incorporation de la classe de vingt ans, c'était tomber dans l'erreur que le Conseil supérieur de la Guerre et le Gouvernement avaient reprochée aux partisans du service de
l'incorporation a vingt ans
trente mois. J'ai été le témoin des hésitations de M. Barthou et de ses principaux collègues; je n'en ai pas connu de plus honorables.
Le président du Conseil et le ministre de la Guerre voulurent bien me demander mon sentiment. Les mutineries militaires s'étaient produites les 17, 18 et 19 mai; c'était le 8 mai que je m'étais prononcé, à la Commission de l'Armée, pour l'incorporation à vingt ans. Ces incidents, étrangers à mon opinion, ne pouvaient pas la modifier. Mais j'avais été très frappé par certains arguments des médecins et des hygiénistes et j'appréhendais l'incorporation simultanée de deux classes de recrues au mois d'octobre. Si sage que fût notre politique, des complications graves, soudaines, étaient toujours à craindre. Dans quelle situation risquerions-nous d'être surpris ? Les fautes ne se déroulent pas toujours selon toutes leurs conséquences ; il y a des fautes impunies. Hahent sua fata... Défier le destin, c'est un jeu périlleux. On n'exagère pas la prudence, les précautions, quand de tels intérêts sont en cause.
C'est dans ces conditions que le président du Conseil provoqua, dans la soirée du 11 juin, au ministère de la Guerre, une réunion dont il a fait état devant le Sénat, dans son discours du 6 août.
Bien que restreinte, cette réunion avait été trop nombreuse pour ne pas donner lieu à quelques indiscrétions. M. André Lefèvre en avait été informé ; il s'était proposé d'y faire allusion dans son discours contre l'incorporation à vingt ans. Il consentit, à ma demande, à n'en rien faire. Les membres du Gouvernement ont toujours le droit, ils ont parfois le devoir de prendre
l'avis de leurs amis, mais ceux-ci contractent de ce fait l'obligation du silence jusqu'à ce qu'ils en soient déliés par les ministres qui les ont consultés.
Aussi bien le récit de M. Barthou est-il exact, sauf pour quelques détails, et je n'aurai à le compléter ou à le rectifier que sur un point qui n'est pas sans avoir, pour M. de Montebello et pour moi, quelque importance.
M. Clemenceau, dans cette séance du Sénat, avait dit au Gouvernement : « Vous avez accepté l'incorporation à vingt ans pour pouvoir congédier la classe 1910. »
M. Barthou eut nécessairement à cœur de repousser cette imputation. C'était l'évidence que l'incorporation de la classe igiS à vingt ans devait avoir pour résultat la libération de la classe 1910. « Mais là où vous avez vu, ditil à M. Clemenceau, une relation de moyen à fin, j'ai le droit de dire que le Gouvernement n'a vu qu'une relation de cause à effet. »
Il rappela donc que « l'incorporation à vingt ans n'était pas d'initiative gouvernementale, mais d'initiative parlementaire »; la question avait été posée « par M. Touron, dans des déclarations publiques, par des députés, dans des amendements, avant les événements regrettables qui s'étaient produits les 17, 18 et 19 mai, à Toul et à Belfort ».
Gomme « il se produisait en faveur de cette réforme un mouvement dans l'opinion publique », le Gouvernement était tenu de l'examiner.
Le Sénat m'excusera,
dit alors M. Barthou,
d'entrer dans les détails, mais cela est nécessaire (Parlez! parlez. 'J parce
l'incorporation a vingt ans
qu'il y a là une question non seulement de dignité personnelle, mais d'autorité gouvernementale; je ne veux pas, je ne peux pas accepter, même de la part d'un homme pour lequel j'ai des sentiments d'estime et de respect, qu'on nous prête des intentions et une attitude qui n'ont jamais été les nôtres.
Le II juin, je provoque, au Ministère de la Guerre, après la séance de la Chambre, une réunion à laquelle je convoque le général Joffre, le général Pau, le général Legrand, le Directeur du Service de Santé, M. le Ministre de l'Intérieur, le Président de la Commission de la Chambre, M. Le Hérissé, MM. Joseph Reinach et de Montebello, auteurs d'un contre-projet.
Le ministre de la Marine, M. Baudin, et le rapporteur de la Commission de l'Armée, M. Pâté, avaient été également convoqués et assistaient à la réunion.
Nous examinons,
continue M. Barthou,
la question de l'incorporation à vingt ans; je pose des questions au Service de Santé. Le Service de Santé me déclare, qu'à la condition que certaines mesures rigoureuses soient prises, il n'est pas opposé au principe. Je me retourne vers le généralissime, je me retourne vers le général Pau, je leur demande ce qu'ils pensent de l'incorporation à vingt ans et de l'application de la mesure à la classe 1918.
Messieurs, il n'est pas dans mes habitudes de me retrancher derrière d'autres responsabilités, et je manquerais vraiment au devoir essentiel du Gouvernement si, à l'opinion qu'il a, à celle qu'il doit défendre devant vous, à celle dont il est responsable, je substituais d'autres opinions.
Le Gouvernement prend une attitude, puis il recueille les avis de ses, services. J'ai ainsi recueilli les avis de l'Etat- Major général de l'Armée.
Je prends ma responsabilité, mais, tout de même, j'ai le droit de dire que j'ai posé la question, que j'ai recueilli une
réponse et que la réponse de l'Etat-Major n'a pas été défavorable, non seulement au principe de rincorporation à vingt ans, mais à l'application à la classe igiS.
A la suite de la réunion dont je viens de parler, j'ai si peu le désir d'éviter les difficultés et les dangers qui résultent du maintien de la classe, j'ai si peu cette préoccupation de m'arracher à cette question obsédante, que je n'engage pas le Gouvernement. Je demande le temps de réfléchir, d'examiner encore la question, je ne me prononce pas, je dis simplement que, comme ministre de l'Instruction publique, je suis favorable au principe de l'incorporation à vingt ans, et je n'ai pas besoin d'en donner devant le Sénat les raisons que tout le monde connaît; j'ajoute que, comme président du Conseil, mon opinion n'est pas faite, que je veux réfléchir, que je veux peser toutes les conséquences, soit au point de vue du maintien de la classe 1910, soit au point de vue de l'appel anticipé de la classe iQiS. Et, messieurs, savez-vous quelle est à cet égard ma préoccupation principale?
L'honorable M. de Tréveneuc, au début de cette séance, jiarlait du contre-projet de MM. Reinach et de Montebello. MM. Joseph Reinach et de Montebello étaient favorables à l'incorporation à vingt ans, en faveur de laquelle ils avaient présenté un amendement à la Chambre. Mais savez-vous comment ils en concevaient l'application?
Dans le contre-projet par lequel ils assuraient un minimum d'effectif indispensable, ils envisageaient et réservaient la possibilité d'un surnombre. Ce surnombre devait être renvoyé dans ses foyers; et MM. Reinach et de Montebello envisageaient que l'on pourrait incorporer la classe à vingt ans dans la proportion du surnombre renvoyé, et qu'ainsi on procéderait à un renvoi partiel de la classe 1910.
Messieurs, cette solution m'est apparue comme la pire de toutes. (Très bien! sur divers bancsj Comment déterminer un renvoi partiel? A la suite de quel examen, par quelle modalité? A la suite d'un tirage au sort? J'ai dit tout à l'heure combien le système était injuste. Serait-ce en raison de la situation de famille de soldats? J'ai indiqué, il y a un instant, ce que ce système présenterait d'arbitraire; et dès
L INCORPORATION A VINGT ANS
lors, messieurs, si la classe est maintenue en vertu d'un droit qui figure dans la loi, si j'affirme ce droit; si je constate que le Parlement s'est trouvé d'accord avec moi pour le proclamer et pour me donner les moyens de l'exercer, je peux pourtant dire, comme l'honorable M. Labbé, que le maintien de la classe sous les drapeaux a causé une certaine déception aux hommes qui croyaient ne devoir faire que deux ans de service militaire.
Et alors, ne comprenez-vous pas que j'avais cette préoccupation — et vous l'eussiez tous éprouvée à ma place — de ne pas compliquer, de ne pas aggraver d'une inégalité injustifiable ce que les hommes sous les drapeaux considéraient comme une injustice?
Je ne me suis pas prononcé, je n'avais pas le souci de libérer la classe 1910, et si je l'avais eu, comme le disait M. Clemenceau, j'eusse, dès ce moment, accepté l'amendement de MM. Reinach et de Montebello.
Voici maintenant le point sur lequel il m'importe de compléter le récit de M. Barthou :
Il est parfaitement exact « que la réponse de l'État- Major n'a pas été défavorable, non seulement au principe de l'incorporation à vingt ans, mais à l'application de ce principe à la classe 1913 ». Il est, d'autre part, non moins exact que tous les membres de la réunion se prononcèrent contre l'incorporation de la classe au mois de février (siîr les observations du directeur du service de santé), et contre l'incorporation au mois d'avril (sur les observations des généraux). Fallait-il, dès lors, incorporer toute la classe 1913 à l'automne et renvoyer, à la même époque, toute la classe 1910?
Mes souvenirs sont parfaitement précis à cet égard : M. Barthou et M. Etienne se bornant à recueillir les avis, sans faire encore connaître le leur, la grande
majorité, sinon l'unanimité de la réunion, se montra très résolument hostile à l'incorporation totale de la classe 1^13. Je me joignis à M. de Montebello pour en montrer les inconvénients militaires et, aussi, politiques. Cependant une autre solution nous était apparue. Des observations du directeur du service de santé, nous avions, notamment, recueilli que l'incorporation à vingt ans d'une classe très sévèrement sélectionnée échapperait aux principaux reproches des adversaires de la réforme. N'était-ce pas le système allemand? M. Pâté n'avait-il pas écrit dans son rapport que, sur 100 soldats de l'armée allemande, il y en a 5o de vingt ans, 25 de vingt à vingt et un ans et 25 de vingt-deux ans, soit 5o o/o de vingt ans? On pouvait donc incorporer, sans inconvénient et avec toutes sortes d'avantages, une classe à vingt ans très sélectionnée, et c'était à- quoi se prêtait très aisément, selon nous, le mécanisme de notre contre-projet ou, plus exactement, du projet devenu commun à la Commission de l'Armée et au Gouvernement. Cette classe, si sévèrement sélectionnée qu'elle pût être, accroîtrait dans des conditions considérables le surnombre dont la libération était prévue par la loi; ce serait dans ces proportions qu'une fraction de la classe 1910 serait renvoyée dans ses foyers. Les soldats libérables seraient-ils désignés par le sort? Rien ne s'y opposait. Je pensais, pour ma part, qu'il les fallait prendre parmi les jeunes gens des familles nombreuses et les soutiens de famille. La Chambre aurait à choisir entre ces deux modalités. En résumé, sans modifier le mécanisme de la loi, incorporation d'une classe à vingt ans très sélectionnée et renvoi partiel de la classe 1910.
l'incorporation a vingt ans
Ainsi nous introduirions progressivement dans la loi la réforme sociale qu'était l'incorporation à vingt ans; nous garderions sous les drapeaux, ce qui importait grandement pour traverser la période critique, un nombre encore considérable de soldats exercés de la classe 1910; le vote par lequel la Chambre avait décidé le maintien de la classe 1910 ne subirait point d'atteinte, car, de toutes façons, toute la classe ne serait pas maintenue ; si la Chambre acceptait, en effet, le projet du Gouvernement et de la Commission de l'Armée, même sans se prononcer pour l'incorporation à vingt ans, il résultait de l'article 19 que le surnombre serait renvoyé dans ses foyers et ce surnombre, appartenant tout entier à la classe 1910, était déjà évalué, par l'Etat- Major comme par la Commission de l'Armée, à 49.000 hommes. Avec l'incorporation à vingt ans, ce surnombre serait vraisemblablement d'environ i5o.ooo hommes.
« Cette solution, a dit M. Barthou dans son discours du 6 août au Sénat, m'est apparue comme la pire de toutes. » Précédemment, au début de la séance, il avait motivé par avance cette opinion un peu sévère. Répondant à M. le comte de Tréveneuc, dont le discours avait été très ostensiblement approuvé par M. Clemenceau, le président du Conseil avait dit que le système du tirage au sort était « arbitraire et, même, odieux, quand il s'appliquait à la libération du service militaire », et que le système qui consistait à libérer les jeunes gens des familles nombreuses ne valait guère mieux : « Une famille peut être nombreuse et riche en même temps ; il peut se rencontrer dans la même commune, tel militaire appartenant à une famille moins nombreuse et moins
189 Reinach. — 11.
riche, et l'on aurait ainsi ce spectacle fâcheux de voir l'enfant de la famille la plus riche libéré du service militaire tandis que celui qui appartient à la famille la plus pauvre serait resté au régiment. »
J'observe d'abord que cette critique, très juste à mon sens, ne s'appliquait pas à notre contre-projet, comme on aurait pu le croire. En effet, M. de Montebello et moi, nous nous étions prononcés contre le système du tirage au sort et notre article 19 portait que, dans chacune des catégories de militaires appartenant à des familles nombreuses, les soutiens de famille seraient libérés les premiers. Il est regrettable que cette erreur de M. Barthou n'ait été relevée par aucun membre du Sénat. — J'observe ensuite que l'opinion exprimée par M. Barthou devant le Sénat, dans la séance du 6 août, sur l'institution d'une seconde portion du contingent libérable par anticipation, était, chez lui, très récente.
En effet, à la date du 11 juin, jour de la réunion au ministère de la Guerre, le Gouvernement, après avoir fait sien, dès le 24 avril, (i) notre contre-projet, était d'accord sur tous les points avec la Commission de l'Armée qui avait accepté et le principe de la fixité des effectifs et l'institution d'une seconde portion du contingent. Il n'y avait plus, depuis plusieurs semaines, de « contre-projet Reinach-Lannes de Montebello ». Il n'y avait, comme je l'ai dit plus haut, qu'un projet de loi commun au Gouvernement et à la Commission de l'Armée. En ce qui concerne les modalités, le renvoi anticipé des jeunes gens appartenant à des familles
(i) Voir page 6>
L INCORPORATION A VINGT ANS
nombreuses avait fait partie du projet primitif du Gouvernement. C'était une idée de M. Ghéron, alors rapporteur général de la Commission du Budget, que le ministère Briand, dont faisait partie M. Barthou, avait accueillie. Il l'avait même accueillie un peu hâtivement, sans en calculer la répercussion sur les effectifs, (i) Notre contre-projet comportait le renvoi des jeunes gens des familles nombreuses, mais sous la réserve de la fixité, préalablement établie, des effectifs. Le Gouvernement (c'était le ministère Barthou) avait accepté les idées directrices, il y en avait deux, de notre contreprojet. Enfin, le Gouvernement avait fait sien le projet de la Commission de l'Armée qui combinait, à tort ou à raison, le système du renvoi des jeunes gens appartenant aux familles nombreuses et celui du tirage au sort. A la vérité, la Chambre ne s'était encore prononcée, a la date du ii juin, ni sur la seconde portion du contingent ni sur la fixité des effectifs, articles principaux, essentiels, capitaux, non seulement de notre contreprojet, mais du projet commun à la Commission de l'Armée et au Gouvernement. Mais, à cette date, Gouvernement et Commission étaient fondés, l'un et l'autre, à penser que ces deux idées directrices de notre projet seraient acceptées par la Chambre comme elles l'avaient été par l'opinion. Aussi bien l'amendement Vincent était-il encore dans les limbes.
Ainsi, à la date du ii juin, la libération anticipée d'une seconde portion du contingent, soit par le système des familles nombreuses et des soutiens de famille, soit
(i) Voir pages i5 et 148.
par le système du tirage au sort, soit par ces deux systèmes jumelés, n'était pas encore apparue à M. Barthou « comme la pire de toutes les solutions » ; c'était alors la sienne. Un mois plus tard, dans la séance du 10 juillet, M. Barthou disait encore de notre contreprojet : « La Commission de l'Armée, le Gouvernement et la Chambre ont accepté les idées principales de leur système. » Le mécanisme de notre projet était bon ou mauvais; en tous cas, le ii juin au soir, dans le cabinet du ministère de la Guerre, il passait encore pour bon; et qu'il faciliterait l'incorporation prudente, rationnelle, de la classe à vingt ans, cela n'était pas contestable. — De fait, M. Barthou et ses collègues me remercièrent, avec une très manifeste satisfaction, lorsque j'otfris de rédiger, avec M. de Montebello, sous forme d'amendement, les idées que j'avais exposées sur l'incorporation d'une classe très sélectionnée de vingt ans et sur le renvoi de la classe 1910 dans la proportion où les effectifs légaux seraient dépassés du fait de cette incorporation. Comme le règlement ne permet pas au Gouvernement de déposer d'amendement à ses propres projets, — interdiction absurde, car pourquoi, à la réflexion, le Gouvernement ne corrigerait-il pas ou ne compléterait-il pas lui-même ses propositions ? — il n'y a pas pour lui d'autre moyen, quand lui apparaît l'utilité d'un amendement, que de demander à des amis politiques d'en prendre l'initiative, ou d'accueillir ceux qui se montrent disposés à la prendre. Le Gouvernement, dans la circonstance, n'eut rien à nous demander, puisque j'avais, très spontanément, proposé de prendre l'initiative d'un nouvel amendement, non certes sans quelque inquiétude, en raison de la gravité et de la
l'incorporation a vingt ans
complexité du problème, mais avec la conviction que la solution esquissée était sage et, aussi, avec le sentiment très net que nous rendrions, M. de Montebello et moi, service au Gouvernement qui poursuivait si résolument, à travers tant de difficultés, le bon combat. — M. Barthou a donc été parfaitement fondé, dans cette même séance du lo juillet, à dire de notre amendement sur l'incorporation à vingt ans : « Pas plus que M. Loth, pas plus que M. Escudier, pas plus que mon ami M. Puech, qui vient de se défendre contre l'accusation indéterminée portée contre les auteurs de l'amendement, M. de Montebello et M. Joseph Reinach n'ont obéi à la suggestion du Gouvernement; ils ont agi dans la pleine liberté de leur initiative parlementaire. » Cela est rigoureusement exact. Bien plus, et si enclin qu'il fût déjà à se rallier à l'incorporation à vingt ans, avec toutes ses conséquences, M. Barthou tenait à réserver encore l'expression publique de son adhésion et, comme on dit, à voir venir; il ne s'en cacha point et cette temporisation nous parut fort légitime. — Les uns et les autres, à la fin de la réunion, généraux et civils, n'en eurent pas moins l'impression que l'accord était fait. Je demandai, et le ministère de la Guerre y consentit de bonne grâce, que le général Legrand fût autorisé à nous apporter sa collaboration pour mettre sur pied un texte qui comporterait des dispositions, d'un ordre très particulièrement technique, sur le recensement, la revision et l'incorporation. J'avais notamment indiqué, et l'observation avait paru juste, qu'afln d'assurer une sélection très sévère de la classe de vingt ans, les jeunes gens reconnus d'une constitution physique trop faible pourraient être ajournés trois fois de suite au lieu de deux,
à un nouvel examen du conseil de revision ; (i) et que, même reconnus bons pour le service armé ou pour le service auxiliaire par les conseils de revision qui sont, parfois, enclins à trop d'indulgence, les appelés, avant ou après l'incorporation, pourraient être ajournés pour un an par décision d'une commission de réforme, composée exclusivement de militaires. (2) Ces dispositions ont, par la suite, passé dans la loi.
M. Barthou et ses collègues ont, quelque temps après, pris d'autres positions. C'était leur droit absolu. Leur fut-il démontré que notre texte comportait plus d'inconvénients que d'avantages? Nous n'y contredirons pas par un amour-propre d'auteurs qui serait puéril. Peutêtre M. Barthou aurait-il pu qualifier autrement, devant la Haute Assemblée, la solution qui était devenue celle de sénateurs qui n'étaient point parmi les moins compétents sur les questions militaires. Répondant à M. Clemenceau, ayant affaire à aussi forte partie, il a, sans doute, cru nécessaire de frapper plus dur que juste afin de gagner le vote de la fraction de l'Assemblée qui hésitait. De fait, ce fut l'amendement Vincent (3) qui conduisit le Gouvernement et la Chambre à l'incorporation, presque totale, de la classe I9i3, et, par conséquent, au renvoi total, en novembre, de la classe 1910. Et ce n'est pas moi qui reprocherai au Gouvernement de M. Barthou d'avoir, à plusieurs reprises, sacrifié, si important fût-il, l'accessoire au principal qui était le vote de la loi. Dans une bataille
(i) Voir l'article 10 de ramendement, paragraphe i.
(2) Voir même article, paragraphe 7 et suivants.
(3) Voir i^age 207.
l'incorporation a vingt ans
aussi rude que celle qu'il conduisit, il ne suffit pas de résister, d'attaquer, de foncer, avec une belle vaillance, sur l'adversaire ; il n'est pas moins nécessaire de savoir louvoyer et « il y faut parfois, selon Mirabeau, plus de peine et de véritable habileté que pour combattre ». Ni le courage ni la souplesse n'ont manqué à M. Barthou. Avec des erreurs qui furent sans doute inévitables, mais qui ne sont pas irréparables, la loi, telle qu'elle est, restera pour son gouvernement un grand titre d'honneur.
Notre amendement fut déposé le 23 juin. L'incorporation à vingt ans y était soumise à la rigoureuse sélection qui en était, à nos yeux, la condition indispensable : trois ajournements au lieu de deux devant les conseils de revision; octroi d'un congé sanitaire d'un an aux appelés qui, à l'arrivée au régiment, ne paraîtraient pas au conseil de réforme suffisamment aptes au service armé ou au service auxiliaire. Pour la désignation des soldats libérables, nous reprenions le système des catégories que la Commission de l'Armée avait écarté pour lui substituer celui du tirage au sort; mais nous ajoutions aux catégories qui figuraient à notre premier texte des catégories nouvelles, qui nous semblaient particulièrement dignes d'intérêt, (i) et nous comprenions parmi les familles nombreuses celles de trois enfants (au lieu de quatre) au minimum.
Il fallait, en effet, prévoir un surnombre considérable en raison de l'incorporation de la classe de iQiS, si sévère qu'en serait la sélection. Dans toutes ces catégories, les soutiens de famille seraient libérés les pre-
(i) Article 19, r.
miers, en commençant par les plus âgés. On pouvait contester l'idée même du système ; mais le système ne laissait aucune place à la faveur et au privilège.
L'amendement avait recueilli de nombreuses adhésions dans presque tous les groupes de la Chambre ; il portait avec la signature de M. Lannes de Montebello et la mienne, celles de MM. Lebrun, Paul Escudier, Paul Bénazet, André Honnorat, Denys Gochin (Seine), Veriot, J.-B. Abel (du Var), Edouard Aynard, Péchadre, Fayssat, Delaroche-Vernet, Maurice Barrés, Pourquery de Boisserin, Henry Cochin (Nord), Fesq, Jules Desjardins, Pierangeli, Plichon, d'Iriart d'Etchepare, Alfred Dumont (Nord), Jules Siegfried, Maurice Dutreil, Paul Bluysen, Delpierre, François Carnot, Albert Denis, Méquillet, Maginot, Landry, Bouctot, Garât, Drelon, Henri Gallois, Muteau, J. Chailley, Duclaux-Monteil, Victor Boret, Paul Bignon, Dusevel, Lavoinne, Jules Gels, Fournier-Sarlovèze, de Dion, Mignot-Bozérian, Fleury-Ravarin, Georges Bonnefous, Veillât, Pierre Goujon, Paul Guny, A. Jousselin, Ghalamel, Robert David, Failliot, Auguste Leblond, Maurice Spronck, Albert Thierry.
Les articles de l'amendement visent ceux du projet de la Commission; en voici le texte :
Rédiger comme suit cet article :
L'article lo de la loi du 21 mars 1905 est modifié ainsi qu'il suit :
« Chaque année, pour la formation de la classe, les maires établissent les tableaux de recensement des jeunes gens domiciliés dans l'une des communes du canton et
l'incorporation a vingt ans
ayant atteint l'âge de dix-neuf ans révolus dans l'année précédente.
« Les classes sont incorporées dans l'année de leur recensement. ))
(Supprimer cet article)
Rédiger comme suit cet article :
« Les individus devenus Français par voie de naturalisation sont portés sur les tableaux de recensement de la première classe formée après leur changement de nationalité.
a Les individus inscrits sur les tableaux de recensement en vertu du présent article ou de l'article précédent sont incorporés en même temps que la classe avec laquelle ils ont pris part aux opérations du recrutement. Ils sont tenus d'accomplir le même temps de service actif, sans que toutefois cette obligation ait pour effet de les maintenir sous les drapeaux en dehors des cas prévus aux articles 34 et 39, au delà de leur trentième année révolue. Ils suivent ensuite le sort de la classe avec laquelle ils ont été incorporés. Toutefois ils sont libérés à titre définitif à l'âge de cinquante ans au plus tard.
« Lorsque l'inscription d'un jeune homme sur les tableaux de recensement a été différée par application de conventions internationales, la durée obligatoire du service actif ne subit aucune réduction sous la réserve ci-dessus exprimée que ce service ne sera pas prolongé au delà de la trentième année révolue.
« La situation des individus devenus Français par voie de réintégration ou déclaration continue à être réglée par les dispositions de l'article 12 de la loi du 21 mars 1905 ». (i)
(i) C'est dans l'intérêt des Alsaciens-Lorrains que j'avais ajouté ce paragraphe à l'article 8, en le modifiant en conséquence. Cet article était la reproduction d'un amendement de M. Barrés, que la Commission avait accepté.
ARTICLE 8 bis (nouveau)
L'article 16 de la loi du 21 mars 1905 est complété par la disposition suivante :
« Dans les départements à population dense ou présentant des difficultés de communication i)articulières, ou bien à l'occasion de circonstances exceptionnelles nécessitant" l'appel anticipé d'une classe, il pourra être formé i^ar département deux ou plusieurs conseils de revision ayant la composition indiquée au présent article, sauf que le souspréfet pourra être appelé à présider le conseil qui opère dans son arrondissement.
t( Tous les conseils de revision fonctionnent dans les conditions fixées par le présent article. »
Rédiger comme suit cet article :
L'article 19 de la loi du 21 mars 1905. est modifié ainsi qu'il suit :
« Peuvent être ajournés trois fois de suite à un nouvel examen du conseil de revision les jeunes gens~" reconnus d'une constitution physique trop faible. A moins d'une autorisation spéciale, ils sont astreints à comparaître à nouveau devant le conseil de revision devant lequel ils ont déjà comparu.
« Les jeunes gens qui, après un ou deux ajournements, sont reconnus l'année suivante proj)res au service armé sont astreints à trois années de service.
« Ceux qui, après trois ajournements, sont reconnus l'année suivante propres au service armé sont astreints à deux années de service; s'ils ne sont pas encore reconnus bons pour le service armé, sans que leur état physique justifie pourtant une exemption définitive, ils sont classés dans le service auxiliaire et incorporés pour deux ans.
« Tous les jeunes gens incorporés au titre du service auxiliaire peuvent, postérieurement à leur incorporation, et à toute époque de l'année, soit sur leur demande, soit d'office,
l'incorporation a vingt ans
être proposés pour passer dans le service armé. Ils sont examinés par la commission de réforme, qui statue.
« Les jeunes gens classés par les conseils de revision dans le service auxiliaire et désignés pour être incorporés à ce titre pourront être ajournés jusqu'à vingt-cinq ans, s'ils demandent à être, en cas d'aptitude physique, admis ultérieiu'cment dans le service armé. Ces ajournements ne peuvent en aucun cas les dispenser des trois années prescrites par la présente loi, qu'ils les accomplissent soit dans le service armé, soit dans le service auxiliaire.
« Les jeunes gens ajournés sont, après leur libération, astreints aux obligations de leur classe d'origine.
« Les appelés ou engagés par devancement d'appel reconnus bons pour le service armé ou pour le service auxiliaire peuvent, avant ou après l'incorporation, être envoyés en congé sanitaire, par décision de la commission de réforme, s'ils se trouvent dans l'impossibilité de servir actuellement, mais non de rentrer ultérieurement au service.
« Le congé sanitaire est d'un an ; il n'est pas renouvelable ; sa durée n'est déduite du temps de service imposé par la loi que dans le cas seulement où le congé est délivré après un certain temps passé au corps et pour maladie contractée au service.
« A l'expiration de ce congé, l'homme comparaît de nouveau devant la commission de réforme qui le déclare bon soit pour le service armé, soit pour le service auxiliaire, ou le réforme définitivement.
« Le militaire rappelé à l'activité après avoir bénéficié d'un congé sanitaire est astreint, après sa libération, aux obligations de sa classe d'origine.
« La commission de réforme est composée :
« D'un général de brigade ou d'un officier supérieur, président ;
« D'un fonctionnaire de l'intendance militaire ;
« Du commandant du bureau de recrutement intéressé ou, à défaut, de son capitaine adjoint ;
« D'un officier de gendarmerie.
« En cas de partage des voix, la voix du président est prépondérante.
c( La commission est assistée, en qualité d'experts, par deux médecins militaires, ou à défaut par deux médecins civils attachés aux hôpitaux civils, désignés par le président.
« Elle statue sur les cas visés au présent article et à l'article 21 his ci-après; elle donne des avis sur tous les cas qui lui sont déférés par le Ministre de la Guerre.
c( Ses décisions peuvent être attaquées devant le Conseil d'État pour incompétence, excès de pouvoir ou violation de la loi ; le recours n'a pas d'effet suspensif.
« Le Ministre de la Guerre lixe le nombre et le siège des commissions de réforme ; il détermine la composition des commissions à instituer hors du territoire de la métroiDole. »
(Supprimer cet article J
Rédiger comme suit cet article :
« L'article 33 de la loi du 21 mars 1906 est modifié ainsi qu'il suit :
« L — Le paragraphe 7 est remplacé par les dispositions suivantes :
« Lorsque l'effectif prévu pour les diverses unités à l'article 2 de la présente loi, majoré de 6 0/0 au i5 novembre et de 4 0/0 au i5 avril de chaque année, se trouvera dépassé, le Ministre de la Guerre est autorisé à renvoyer, sur leur demande, dans leurs foyers, en attendant leur passage dans la réserve, aux deux dates énoncées ci-dessus et jusqu'à concurrence du nombre en excédent de cet effectif, les militaires qui ont accompli au moins deux ans de service, qui ont obtenu le certificat de bonne conduite et qui appartiennent aux catégories suivantes :
« i* Les militaires classés comme soutiens indispensables de famille qui sont les fils uniques ou les aînés des iils, ou, à défaut de fils ou de gendres, les petits-fils uniques ou les aînés des petits-fils de femmes actuellement veuves ou de
l'incorporation a vingt ans
femmes dont les maris ont été légalement déclarés absents ou interdits, ou de pères aveugles ou entrés dans leur soixante-dixième année ; les militaires classés comme soutiens indispensables de famille qui sont aînés d'orphelins de père et de mère, ou ainésN d'orphelins de mère et dont le père a été légalement déclaré absent ou interdit ;
« 2" Les militaires quij soit au moment de leur comparution devant le conseil de revision, soit postérieurement, ont deux frères ou sœurs vivants ou plus, légitimes ou reconnus ;
« 3° Les militaires n'appartenant pas aux catégories précédentes désignés comme soutiens indispensables de famille dans les conditions fixées à l'article 2 ci-dessus.
« La désignation des militaires à renvoyer aura lieu sur l'ensemble de l'armée, sans distinction d'arme ni de corps, en commençant par les plus âgés dans chaque catégorie.
« Toutefois, les militaires de familles nombreuses visés à l'alinéa 2° ci-dessus sont classés en vue de leur libération anticipée en catégories à renvoyer successivement d'après le nombre décroissant des frères ou des sœurs. Dans chacune de ces sous-catégories, le renvoi est prononcé dans l'ordre suivant :
« 1" Les militaires soutiens de famille en commençant par les plus âgés ;
« 2' Les militaires qui ne sont pas classés parmi les soutiens de famille en commençant également par les plus âgés.
« Les militaires du service auxiliaire sont renvoyés par anticipation aux mêmes dates, dans les mêmes conditions et proportions que les militaires du service armé.
« Lorsque deux frères sont appelés à servir ou servent ensemble sous les drapeaux, si l'un des deux s'engage sans prime pour quatre ans dans une arme à cheval ou s'il rengage de façon à accomplir quatre ans de service effectif, il a droit de faire bénéficier le frère qu'il désigne d'un renvoi dans ses foyers après que ce dernier aura accompli deux années de service.
« Toutefois, les militaires ci-dessus qui, après deux ans
de service, n'auront pas, par suite, soit de congés, soit de permissions accordées en dehors des dimanches et jours fériés, accompli au moins vingt-trois mois de présence effective sous les drapeaux, ne seront envoyés en congé que lorsqu'ils auront accompli ce temps de service minimum.
« Les séjours à l'hôpital et les congés de convalescence consécutifs à des blessures ou maladies contractées en service commandé entrent dans le décompte du service effectué.
« Après les grandes manœuvres, le reste de la classe dont le service actif exi)ire le 3o septembre suivant peut être renvoyé dans ses foyers en attendant son passage dans la réserve.
« II. — Le paragraphe 8 est remplacé par le suivant :
« Dans le cas où les circonstances paraîtront l'exiger, le Ministre de la Guerre et le Ministre de la Marine sont autorisés à conserver temi)orairement sous les drapeaux la classe qui a terminé sa troisième a.nnée de service. Notification de cette décision sera faite aux Chambres dans le ï)lus bref délai possible.
« III. — Le paragraphe 9 est remplacé par le suivant :
« Les militaires envoyés en congé en vertu des dispositions qui précèdent peuvent, à tout moment, être rappelés au corps par décision du Ministre de la Guerre. »
ARTICLE 21 bis (nouveau)
L'article 49 de la loi du 21 mars 1905 est remplacé par les dispositions suivantes :
« Tout militaire api)artenant à l'armée active, à la réserve ou à l'armée territoriale qui cessera d'être apte au service, armé pourra être versé dans le service auxiliaire, par décision de la commission de réforme.
« Celle-ci le réformera définitivement, s'il est atteint d'une maladie incurable le mettant dans l'impossibilité absolue de servir et de rentrer ultérieurement au service.
« Le militaire réformé définitivement est libéré entièrement des obligations nées de l'acte ou de la disposition légale qui le liait au service. »
l'incorporation a vingt ans
Rédiger comme suit le 2' § de cet article :
« Des règlements d'administration publique détermineront les mesures d'exécution de la présente loi, notamment en ce qui concerne les conditions dans lesquelles les dispositions nouvelles relatives aux avantages pécuniaires attribués aux militaires engagés ou rengagés seront appliquées à ceux d'entre eux qui se sont liés au service antérieurement à sa promulgation. »
Article additionnel
« La classe 1918 sera incorporée en même temps que la classe 1912, le 10 novembre igiS au plus tard. Pour le contingent incorporé à cette date, la durée du service comptera du I" octobre iqiS.
« Les tableaux de recensement de la classe iqiS seront dressés sans délai par les maires, dans les conditions indiquées à l'article 10 de la loi du 21 mars 1905, modilié par l'article 6 de la présente loi. Ils seront publiés aussitôt et de telle manière que l'unique publication qui en sera faite ait lieu au plus tard le premier dimanche d'août 1918.
c< Le délai d'un mois prévu à l'article 6 précité est, par exception, réduit à dix jours.
« Les demandes de sursis d'incorporation prévues à l'article 21 de la loi du 21 mars igoS devront être adressées aux maires dix jours au moins avant la date fixée pour les opérations des conseils de révision. Elles seront instruites et transmises d'urgence aux conseils de revision, dans les formes en vigueur, sous réserve que l'avis du maire remplacera celui du conseil municipal. »
LE PARADOXE DE L'EGALITE
La Chambre avait achevé, dans sa première séance du 4 juillet, la discussion des contre-projets; elle les avait tous repoussés, notamment celui de M. Augagneur (maintien du service de deux ans) par 339 voix contre 2i4, celui de MM. Messimy et Paul-Boncour (service de trente mois) par 3i2 voix contre 266, après deux discours de M. de Montebello et de M. Barthou, d'une grande puissance d'argumentation, pressants et émouvants. Il résultait de son dernier vote que la majorité était acquise au service de trois ans.
Il eût été rationnel de commencer la discussion du projet lui-même par le commencement, par l'article i^"^ qui posait le principe de la permanence des effectifs dont les chiffres pour les différentes unités étaient inscrits à l'article 2; la durée du service militaire en résultait, comme j'avais essayé de le montrer à la Chambre (séance du 3 juin); j'avais dit expressément que la durée du service militaire n'était pas un principe,
205 Reinach. — 12
mais une conséquence; tout notre contre-projet, devenu le projet du Gouvernement et de la Commission, partait de cette idée que la loi de recrutement doit être fonction des lois d'organisation, cadres et effectifs. Cependant le président de la Commission demanda à la Chambre de ne statuer sur l'article i^"" qu'après s'être prononcée sur l'article i8, « l'article, dit-il, qui pose le principe du service de trois ans ». Il ne donna aucune raison de « cette interversion » ; s'il avait été invité à en présenter, il n'en aurait sans doute pas donné d'autre que son désir, qui était celui de presque toute la Chambre, qu'après un mois de discussion, la question de la durée du service fût tranchée par un vote définitif.
M. Le Hérissé fît cette demande au nom de la Commission, laquelle n'en avait pas délibéré, mais il y était autorisé par l'usage constant qui permet au président d'une Commission de parler en son nom, s'il s'est concerté avec le rapporteur et avec ceux de ses collègues qui siègent, à ce moment de la séance, au banc de la Commission, Si je m'y trouvais alors, ce dont je ne me souviens pas, j'aurais dû entrevoir les conséquences possibles de l'interversion et demander à la Chambre de suivre, dans la discussion du projet, l'ordre des articles. Il eût fallu dire : « Le principe de la loi n'est pas, comme le croit M. Le Hérissé, le service de trois ans ; c'est la fixité des effectifs. Il importe donc de statuer d'abord sur l'article i^'^ et sur l'article 2. » Cela ne fut dit ni par M. de Montebello ni par moi. La Chambre aurait-elle admis notre manière de voir? Quoi qu'il en soit, la proposition de M. Le Hérissé fut admise sans qu'il se soit produit aucune objection, et, comme les orateurs qui étaient inscrits sur l'article 18 n'étaient
LE PARADOXE DE L EGALITE
pas présents (i) ou n'avaient pas été prévenus que cet article serait appelé avant l'article i^"^, la suite du débat fut ajournée à la prochaine séance.
Le même jour (4 juillet), MM. Daniel Vincent, Justin Godart et François Binet déposèrent leur amendement à l'article i8. (2)
L'article 18 du projet du Gouvernement et de la Commission portait : « L'article 82 de la loi du 21 mars 1906 » — celui qui établissait le service de deux ans — « est remplacé par les disposition» suivantes : Tout Français reconnu propre au service militaire fait partie successivement : de l'armée active pendant trois ans; de la réserve de l'armée active pendant onze ans; de l'armée territoriale pendant sept ans; de la réserve de l'armée territoriale pendant sept ans. Le service militaire est réglé par classe. »
C'est dans cet article, après les mots : « L'article 32 de la loi du 21 mars igoS est remplacé par les dispositions suivantes... » que M. Vincent proposait d'introduire un paragraphe ainsi conçu : ce Tous les hommes reconnus aptes au service militaire sont tenus d'accomplir effectivement la même durée de service militaire, »
A première vue, ce texte semblait faire double emploi avec le premier paragraphe de l'article 2 de la loi de 1905, article qui avait été expressément maintenu
(i) Quelques membres ayant demandé que la discussion continuât, M. Le Hérissé leur répondit : « C'est une question de bonne foi; un certain nombre de nos collèg-ues se sont fait inscrire pour prendre la parole sur cet article 18; ils ne sont pas prévenus de l'interversion que propose la Commission. Conformément à tous les précédents, nous ne pouvons entamer la discussion immédiatement; le Président s'y opposerait au nom du règlement. » (Journal officiel, page 2444) colonne 2)
par le Gouvernement et par la Commission de l'Armée : (i) « Le service militaire est égal pour tous. Hors le cas d'incapacité physique, il ne comporte aucune dispense. » Mais cette superfétation n'était nullement dans la pensée de M. Vincent. Ce qu'il entendait, c'était, selon ses propres expressions, « couper court aux libérations anticipées » (2) que nous avions prévues; en d'autres termes, faire disparaître de la loi soumise à la Chambre la seconde portion du contingent.
Au cours des longs débats de la Commission de l'Armée, non seulement c'avait été l'opinion presque unanime que l'égalité du service militaire, telle qu'elle est formulée dans la loi de 1906, n'est pas incompatible avec l'institution d'une seconde portion du contingent ; mais le principe même d'une seconde portion du contingent n'avait pas été contesté. La discussion n'avait porté que sur le chiffre du « surnombre », du « surcroît . d'effectif qui ne saurait être conservé » et des « modes les plus propres à la libération anticipée de cet excédent». (3) C'était l'une des prétentions de M. Jaurès d'avoir « obligé
(i) Le ministre de la Guerre avait écrit dans son exposé des motifs : « Ce que la loi du 21 mars igoS a voulu, ce que le paj^s entend persister à assurer avec elle, c'est l'égalité des charges militaires entre tous les citoyens valides; c'est la sauvegarde de notre sécurité par la nation entière, instruite, organisée et armée pour sa défense. Est-il besoin de déclarer que le Gouvernement ne saurait songer ni à désavouer cette œuvre ni à renier l'esprit qui l'a inspirée? » — M. Pâté avait cité ce passage dans son rapport (page 3). Il avait même proposé de reproduire dans le projet de la Commission le texte de l'article 2, alinéa i"; mais il n'y avait pas insisté parce que toutes les dispositions de la loi de 1905, qui n'étaient pas modiliées par le nouveau texte, étaient nécessairement maintenues.
(2) Séance du 7 juillet 1913.
(3) Rapport Pâté, page 228.
LE PARADOXE DE l'ÉGALITÉ
la Commission à avouer que le surnombre s'élèverait à 49.000 hommes ». (i)
Maintenant, au nom du dogme de l'égalité absolue, on entendait garder sous les drapeaux tout le surnombre. Et, comme l'amendement émanait d'adversaires notoires du service de trois ans, on était amené à se demander si leur proposition du maintien intégral de trois classes n'était pas surtout dirigée contre le principe de la permanence des effectifs (2) et si cette nouvelle entreprise n'avait pas d'autre objet que de faire la loi trop dure pour qu'elle en devînt précaire. On la gâtait, ne pouvant pas l'empêcher.
La Commission de l'Armée n'eut pas à se prononcer, dans sa réunion du 5 juillet, sur l'amendement Vincent qui, déposé de la veille, ne fut distribué que le 7, au début de la séance. (3) Elle en aurait délibéré, ce jour-là, avec moins de précipitation que le surlendemain; mais je ne mets pas en doute qu'elle ne l'eût point pareillement accepté ou subi, tant notre démocratie a le culte du principe de l'égalité et la superstition du mot. Le pavillon couvre parfois de singulières marchandises. Le principe a sa limite en lui-même. A la limite, l'égalité absolue devient de l'inégalité à rebours.
Une fois atteints les effectifs jugés par le Conseil supérieur de la Guerre indispensables à la sûreté nationale, — et le Conseil supérieur de la Guerre avait
(i) « Les 49000 hommes qui sont en surnombre et que j'ai obligé la Commission à avouer. » (Humanité du 7 juillet)
(2) Voir page 229.
(3) Le 5 juillet était un samedi; la Chambre était ajournée au lundi.
209 Reinach. — 12.
fait largement les choses, et, par surcroît, nous avions majoré ses chiffres de 6 o/o pour parer aux déchets, — dans quel intérêt garder le surnombre sous les drapeaux et accroître d'un grand nombre de millions les dépenses publiques? Le gaspillage d'hommes et d'argent est manifeste ; l'intérêt militaire est nul ou à peu près. Cette possibilité d'un congé de long terme, au bout de deux ans ou de trente mois de service, à qui l'accordions-nous ? Aux plus riches ou aux plus instruits, à la fortune ou aux diplômes, à l'argent ou au mérite? Non : aux fils de ces familles nombreuses qui sont, par grand malheur, moins fréquentes dans les classes aisées et riches que parmi les paysans et les ouvriers, et, d'abord, aux soutiens de famille, c'est-à-dire aux plus misérables. Un millionnaire qui a un fils donne à l'État trois ans de service; un paysan ou un ouvrier qui a cinq fils donne à l'État quinze années de service. O paradoxe de l'égalité !
Cette séance du 5 juillet fut consacrée à l'audition du président du Conseil et du ministre de la Guerre. M. Barthou fit connaître à la Commission de l'Armée dans quelles conditions l'incorporation à vingt ans était jugée acceptable par le Comité consultatif du ministère de la Guerre que présidait le médecin général Vaillard : 1° sélection rigoureuse afin d'éliminer tous les sujets dont le développement et l'aptitude physique sont insuffisants; les éliminations de ce chef approcheront de 45 à 5o 0/0 de l'effectif examiné; 2° ajournements successifs; 3° congés sanitaires renouvelables après l'incorporation ; 4° amélioration du casernement, de l'habillement, du chauffage et du couchage; 5° abandon de l'entraînement qualifié d'intensif dans l'exposé même du projet
LE PARADOXE DE l'ÉGALITÉ
de loi de trois ans. Cependant M. Barthou ne se déclara pas encore favorable à la réforme ; il dit seulement que le Gouvernement n'y ferait pas obstacle si la Commission l'admettait. Aussi bien, comme président du Conseil et comme ministre de l'Instruction publique, M. Barthou reconnaît-il les avantages très sérieux de la mesure projetée. Elle sera favorable aux jeunes gens qui se destinent aux professions libérales; elle ménagera mieux la vie économique de la nation; elle profitera à l'industrie, aux ouvriers, à tous les producteurs, (i) — En aucun cas, l'incorporation à vingt ans, si elle est admise, ne saurait porter atteinte au principe de la fixité des effectifs.
En apportant à la Commission un avis ferme, le Gouvernement aurait-il fait impression sur la Commission de l'Armée qui n'était encore engagée que par un seul vote? En tout cas, son adhésion à notre amendement aurait impliqué son opposition à l'amendement Vincent.
M. Jaurès pressa M. Barthou sur la question de la classe 1910 : l'incorporation de la classe igiS implique la libération de la classe 1910; il est indispensable que le Gouvernement se prononce. Le président du Conseil refusa formellement de « s'expliquer sur la question du maintien ou du renvoi de la classe 1910 ».
M. Barthou a donné, quelques jours plus tard, les raisons du refus obstiné qu'il avait opposé à M. Jaurès : « Comment pouvais-je dire que la classe serait libérée tout entière, alors que la Chambre ne s'était pas encore
(i) On trouvera tous ces arguments dans les discours de M. Barthou (Chambre des Députés, 10 et 16 juillet; Sénat, 6 août).
prononcée sur la question du surnombre et à un moment surtout où la Chambre n'avait pas voté l'amendement de M. Daniel Vincent? Gomment pouvais-je m'expliquer sur le renvoi de la classe, pour le cas où elle serait libérée, alors que je ne savais pas le moment où pourrait être incorporée la classe I9i3, si l'incorporation de cette classe était proposée par le Gouvernement? (i) Le 6 août, il dira au Sénat : « Je ne me suis pas prononcé; je n'avais pas le souci de libérer la classe 1910, et, si je l'avais eu, comme le disait M. Clemenceau, j'eusse, dès ce moment, accepté l'amendement de MM. Reinach et de Montebello. »
Avions-nous plus ou moins que le président du Conseil le souci de libérer la classe 19 10? Notre amendement, s'il avait été voté, n'aurait libéré la classe 1910 que dans la proportion du surnombre. L'explication donnée à la Chambre est plus exacte. Accepter, à la date du 5 juillet, notre amendement, c'était s'engager, à la veille de la séance du 7 juillet, contre l'amendement Vincent. C'est ce que M. Barthou ne voulait pas faire. Déjà il pressentait la force de la vague égalitaire qui avançait. Elle emporterait le système des libérations anticipées. Il ne fallait pas que la loi elle-même fût brisée sous le choc. D'abord, il fallait sauver la loi.
Calcul d'un temporisateur avisé. Comment en ferais-je reproche à M. Barthou quand j'allais, moi aussi, accepter l'amendement Vincent, si fâcheux qu'il me parût, afin de sauver le principe de la fixité des effectifs où je voyais la vertu principale de la loi?
La Commission, après le départ de M. Barthou,
(i) Discours du 10 juillet.
LE PARADOXE DE l'ÉGALITÉ
engagea un long débat sur l'incorporation à vingt ans, mais sans émettre de vote. Elle était perplexe, décida de demander au ministre de la Guerre des renseignements complémentaires. L'idée (qu'elle avait repoussée le 5 mai à la presque unanimité) faisait du chemin.
Dès le début de la séance du 7 juillet, M. Jaurès prit la parole. Il connaissait trop bien la Chambre pour ne pas être certain qu'elle était résolue à sanctionner le service de trois ans par « un vote direct et positif ». Aussi change a-t-il de tir et tout l'effort de sa batterie oratoire porta contre le système du surnombre, de la seconde portion du contingent, comme il l'appela, avec raison, de son vrai nom. Il s'était ingénié jusqu'alors, devant la Chambre comme à la Commission, à dégager, de calculs qu'il avait établis avec beaucoup de soin, le chiffre vraisemblable, qu'il croyait devoir être très élevé, du surnombre. C'était maintenant le principe lui-même qu'il combattait avec son ordinaire abondance d'arguments topiques, de sophismes et de métaphores. II dénonçait, en même temps, la nouvelle proposition tendant à l'incorporation à vingt ans. — « Si vous incorporez 5o 0/0 de la classe brute, qui compte plus de 3oo.ooo hommes », c'est de iSo.ooo hommes que vous allez grossir le surnombre déjà constaté de 49-ooo hommes, « et c'est la totalité de la classe libérable en octobre, mais dont vous aviez décidé le maintien, qui va être libérée ». — Si, « pour ménager la santé des hommes », vous en incorporiez moins, « je vous défie de retenir sous les drapeaux le faible résidu de la classe qui resterait à libérer; il y a là une impossibilité morale ». Ce raisonnement porta ; les applaudissement gagnaient à gauche. — Sur la question sanitaire : « Comme on
vous demande de voter une loi dans laquelle le nombre des hommes d'une classe déclarés bons pour le service réagira sur le nombre dès hommes de la classe suivante à libérer, voilà que^ l'examen médical va être livré au jeu des influences politiques et gouvernementales. » — « Le sentiment d'égalité parfaite était, du moins, la force de notre loi de igoS. » Vous allez le détruire. « L'égalité, elle sera encore comme une enseigne sur notre loi, mais elle ne sera plus dans la loi elle-même. » Et « votre loi, si, par hasard, vous la mettez debout, oh! elle ira pendant quelques mois, mais chancelante, tâtonnante, trébuchante, et elle tombera, à la fois, sous le poids de ses contradictions intérieures et sous le poids de l'esprit républicain qui la condamne ».
C'était bien l'opération : abîmer la loi.
Le rapporteur se borna à répondre que la Chambre n'avait à se prononcer, pour l'instant, ni sur les libérations anticipées ni sur l'abaissement de l'âge de l'incorporation ; c'était la durée du service militaire qui était en délibération devant la Chambre. Aussi bien n'avaitil pas demandé lui-même à la Commission de maintenir le principe de l'article 2 de la loi de 1906 ? « Comme une façade! » interrompit M. Daniel Vincent, et il demanda aussitôt à la Chambre de se prononcer sur l'égalité, avant de voter sur la durée du service. M. Le Hérissé, au nom de la Commission, s'y opposa. Il fallait suivre l'ordre des articles, renvoyer à l'article 19 (libérations anticipées) l'amendement de M. Daniel Vincent; et, lui aussi, rappela que la Commission avait toujours soutenu le principe de l'égalité, puisqu'elle n'avait point modifié sur ce point la loi de igoS.
La clôture ayant été réclamée, le président la mit aux