LA DEUXIEME PORTION DU CONTINGENT ET L'EXTRÊME GAUCHE DE
Au moment de donner le bon à tirer de cet ouvrage, je retrouve un document dont je regrette bien de ne m'être pas souvenu au moment où nous avons proposé de rétablir une seconde portion du contingent.
Au mois de juillet 1887, la Chambre avait été saisie du projet qui est devenu la loi du i5 juillet 1889 sur le service de trois ans.
M. Laisant en était le rapporteur général. Il soutint, avec beaucoup de force, devant la Commission de l'Armée, un article (49) qui consacrait la possibilité de renvoyer en congé dans leurs foyers, après deux ans de service actif, un certain nombre d'hommes ayant justifié d'une éducation et d'une instruction militaires suffisantes. Cet article paraissait à M. Laisant « fondamental ». Il l'était, en effet, dans ce sens qu'il créait une seconde portion du contingent.
annexes
M. Laisant ne faisait pas entrer dans la seconde portion du contingent, comme M. de Montebello et moi nous proposions de le faire, les jeunes gens des familles nombreuses et, d'abord, les plus pauvres. Il y faisait entrer des jeunes gens qui auraient été, souvent, parmi les plus riches. Mais M. Laisant disait, avec raison, que son système « ouvrait » une soupape de sûreté, « au point de vue budgétaire ».
Les membres radicaux et socialistes de la Commission appuyèrent M. Laisant. Le général Ferron, ministre de la Guerre dans le cabinet Rouvier, s'opposa à la disposition qui fut re jetée par la Commission. Aussitôt, M. Laisant donna sa double démission de rapporteur général et de membre de la Commission. « En rejetant l'article 49> écrivit-il à M. Clemenceau, la Chambre a rejeté la loi, et la continuation de la discussion ne devient plus qu'une comédie parlementaire. »
Le mot était dur; il a été repris par M. Breton, dans un article, que j'ai cité, sur l'opposition de ses amis de l'extrême gauche à la libération du « surnombre ». (i)
Huit membres de la Commission écrivirent à M. Laisant la lettre suivante :
Cher collègue et ami, il vous a paru que vous ne pouviez plus être ni rapporteur ni membre de la Commission de l'Armée.
Vous n'étiez pas seulement notre collaborateur ; vous vous êtes consacré, dès la première heure, à la réforme démocratique de notre organisation militaire, vous lui avez donné tous vos efforts pendant plusieurs années; vous avez pris, il y a onze ans, l'initiative de cette œuvre, que vous
(i) Voir page 255.
l'extrême gauche de 1887
voyiez enliii aboutir. Votre nom y est attaché. C'est vous dire si nous nous félicitons de la poursuivre avec vous, et combien nous regrettons de la continuer sans vous.
Mais nous ne comprenons que trop bien le motif qui a amené votre double démission. La suppression de l'article 49 a changé du tout au tout le caractère du projet. Le pays demandait et le parti républicain avait promis une diminution des charges militaires compatible avec les nécessités de la défense.
Mutilé des dispositions qui formaient l'article 49» le projet ne diminue plus les charges militaires, et, pour obtenir une incorporation totale qui fait disparaître les causes d'émulation dans la jeunesse française, il aggrave considérablement les charges du budget.
Aussi, en présence de la décision prise par une majorité dans laquelle ont pu s'égarer quelques partisans sincères de la loi, mais où figuraient tous ses adversaires sans exception, nous serions-nous retirés avec vous, si nous avions suivi notre premier mouvement.
Nous restons précisément pour les mêmes considérations qui vous ont déterminé à vous démettre. Nous voyons comme vous par quels moyens on avait résolu d'écarter une réforme qu'on n'ose guère combattre ouvertement devant la volonté impérieuse du pays, mais autour de laquelle on a multiplié les pièges.
Votre démission suffît pour avertir l'opinion.
Si nous nous retirions tous ensemble, les ennemis avoués ou secrets de la loi essaieraient de rejeter sur notre départ collectif la responsabilité de l'avortement auquel ils n'ont cessé de travailler.
Nous restons donc pour leur ôter la ressource de cette équivoque, pour défendre jusqu'au bout tout ce qui reste de la loi, contre ceux qui l'ont déjà mutilée, et pour établir clairement les responsabilités devant le pays.
Signé : Labordère, Ed. Guyot-Dessaigne, Armand Rivière, H . Michelin, Tony Re villon, A. Millerand, Chevillon, Farcy.
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Ainsi, en 1887, c'était l'extrême gauche qui repoussait le dogme de « l'incorporation totale » et qui jugeait inutile d'infliger au pays et au budget un surcroît de charges militaires que ne réclamaient pas « les nécessités de la défense ».
Deux des signataires de cette lettre, M. Tony Revillon et M. Guyot-Dessaigne, ont été, par la suite, présidents de la Commission de l'Armée; un troisième, M. Millerand, a été ministre de la Guerre.