RoESER {loc. cit.), 3« partie, chapitre UI
tant des causes de vieillesse artificielle multiples, lesquelles s'ajoutent aux causes de la sénescence naturelle, pour abréger d'autant son existence, puisse être, pour la longévité de la collectivité, comme pour celle de l'individu et de sa race, le plus merveilleux auxiliaire.
Car, il ne suffirait point qu'un homme sût se conformer aux lois de l'hygiène individuelle la plus stricte, s'il avait toujours à compter avec d'aussi dangereux ennemis. De tout temps, dans tous les milieux, l'hygiène privée a compté des adeptes fervents ; faute de protection suffisante, les épidémies, les endémies meurtrières firent, parmi eux, de trop nombreuses victimes et de trop nombreux invalides ; chacun sait maintenant pourquoi.
11 n'est pas toujours facile de se rendre compte des heureux résultats d'une mesure hygiénique opportune, sur la santé, par conséquent sur la longévité d'une collectivité quelconque.
Dans certains milieux fermés et bien observés, la chose ne serait pas impossible; en voici un exemple typique.
Il n'y a pas plus de soixante ans, l'intoxication saturnine sévissait encore dans les flottes de guerre, surtout dans la nôtre, à l'égal d'un véritable fléau. La colique sèche décimait les équipages, lentement et sournoisement empoisonnés par le plomb. Certains navires, au cours d'une campagne, comptaient jusqu'au quart et même au tiers de leurs marins intoxiqués, parfois davantage. Sans doute, il n'y avait guère d'accidents mortels immédiats; mais, vu les
atteintes répétées de coliques saturnines, les retraites anticipées n'étaient point rares chez les hommes ultérieurement frappés, parfois, de paralysies, de néphrites, d'encéphalopathies spécifiques. Bref, le saturnisme était, pour les marins, une cause supplémentaire d'usure, de vieillesse, de mort prématurée indiscutable et indiscutée.
Ce fut la gloire de A. Lefèvre, alors Directeur du service de Santé du port de Brest, d'avoir le premier, avec une remarquable ténacité, attiré l'attention des médecins, et d^s autorités, maritimes de tous les payis, sur le mal dont il avait si bien pressenti la véritable nature.. Pendant des années, il lutta contre l'administration routinière, contre ses collègues peu convaincus, quand ils ne s'affichaient pas adversaires résolus de ses idées, comme Fonssagrives. A tous, il prouva que la colique sèche, prétendue manifestation du paludisme, traitée par la quinine, n'était autre que le résultat de l'intoxication méconnue. Il montra le plomb qu'il retrouvait partout à bord : dans les peintures à la céruse, dans les mastics et enduits au minium de la machine, dans les ustensiles de cuisine, dans les récipients destinés à conserver les vins; dans les canalisations de liquides, et surtout dans le revêtement intérieur des caisses à eau distillée. Eau distillée, dont l'emploi, récemment introduit à bord des bâtiments à vapeur, se prêtait si bien à la dissolution du métal perfide, et dont il est fait une si large consommation, sous toutes les latitudes. Après avoir dénoncé partout sa présence, Lefèvre fit au plomb une guerre impitoyable; il obtint sa suppression à peu près com-
plèle, et des mesures prophylactiques sérieuses. II eut enfin la grande satisfaction d'assister, de son vivant, au triomphe de ses idées. Car les coliques sèches disparurent, comme par enchantement, des navires de la flotte*.
Actuellement, Tendémie saturnine n'est plus, pour la marine, qu'un souvenir. Les statistiques médicales de 1899, de 1900^, n'enregistrent que 13 cas de coliques observées sur 43.022 marins; celle de 1901, que 16 cas, sur 45.364. Les atteintes sont des moins graves chez des mécaniciens professionnellement obligés de manier des substances à base de plomb, sans toujours s'entourer des précautions désirables. Il n'y a plus ni réformes, ni retraites anticipées, encore moins de décès, suites d'accidents de cette nature.
La disparition du saturnisme chez les marins a-t-elle été vraiment une conquête de l'hygiène? Personne ne prétendra le contraire. Elle n'a pas véritablement sauvé d'existen€es, dira-t-on peutêtre. Nul n'est autorisé à le soutenir. Au fait, la mort étant une nécessité inéluctable pour tous, est-ce bien d'économie de vies humaines, qu'il convient de parler, en matière de conquête hygiénique? L'hygiène n'a point ce pouvoir; elle ne supprime pas la mort; elle ne peut que retarder l'échéance fatale; elle y arrive^ en augmentant la durée de la vie,
Voilà pourquoi toute mesure hygiénique bien
1. F. BuROT et M.-A. Legrand. Maladies-des marins et épi-démies nautiques. Article Saturnisme. Baudoin, Paris, 1894.
2. Ces statistiques sont les premières qui aient été établies par le département de la Marine.
HYGIÈNB ET LONGÉVITÉ 265
prise tend directement à accroître la longévité. Il n'est pas une d'entre elles, si peu importante qu'elle puisse paraître, qui ne se traduise, en somme, pour la collectivité, par un certain nombre d'années, de mois, de semaines, tout au moins de journées d'existence acquises; si le total exact d'une telle plus-value de vie se trouve être, dans la pratique, impossible à évaluer pour chacune d'elles.
En matière d'hygiène individuelle, la difficulté est bien plus grande encore, lorsqu'il s'agit d'en apprécier les résultats. Ici, on est porté à raisonner après coup, à trop invoquer le célèbre adage : Post hoc y ergo propter hoc. On a vu, à propos des centenaires, au précédent chapitre, où cela pouvait mener dans un sens comme dans l'autre.
Ceci dit, que le respect de l'hygiène individuelle s*impose, de façon générale, à quiconque désire atteindre un âge avancé, est-il vraiment utile d'esquisser, au sujet d'une vérité si banale, la mçindre démonstration?
En parcourant les différents chapitres de ce livre, chacun s'est rendu compte, à chaque page, des conséquences qu'entraînent, pour la durée de la vie, la méconnaissance absolue des lois de l'hygiène, les excès de toutes sortes : fatigues physiques, abus de travail intellectuel, privation de sommeil; ou, au contraire, excès de repos, inertie, dérèglement complet des habitudes de la vie journalière. Beaucoup de personnages illustres, conviés par l'hérédité à jouir d'une longue existence, ont dû à cette seule méconnaissance, de mourir jeunes. C'est pour avoir
abusé de tout, avoir transgressé sans la moindre retenue les lois de la tempérance et de la sobriété, que les grands de la terre, principalement les souverains, les princes^ ont figuré longtemps au nombre des humains les plus défavorisés, sous le rapport de la longévité ^
Tracer les règles à suivre, pour ne pas mourir trop tôt, est chose impossible. C'est Thygiène entière qu'il faudrait passer en revue. Convenons, néanmoins, que de simples conseils sur la nécessité de la modération en toutes choses ne sauraient suffire... Car, où commence la modération?
En matière d'alimentation, de régime surtout, il est bon de préciser. 11 règne dans le public de toutes classes des opinions parfois si étranges, si contradictoires ; on se fait dans beaucoup de milieux des idées si fausses sur les besoins de l'homme en santé à tout âge, qu'on nous permettra certainement d'insister.
Prenons donc, pour fixer les idées, l'adulte de 25 à 40 ou 45 ans, en pleine force d'âge, de production, physique ou intellectuelle.
L'homme omnivore doit emprunter ses aliments aux divers règnes de la nature. Son régime doit être 77iixie, éclectique. Il lui faut demander les éléments de sa ration, suivant ses goûts et ses ressources, à la viande, au poisson, aux coquillages, aux légumes, aux fruits, à tous les dérivés des règnes animal et