‹ La LoretteChapitre 1 sur 5 · A NOTRE AMI GAVARNI · texte numérisé non relu

A NOTRE AMI GAVARNI

Un soir, à Auteuil, vous nous disiez : « Je hais la fille^ parce que j'aime la femme. »

A vous, ce petit livre.

Vous trouverez dans ces quelques lignes du cru, du brutal même : il est des plaies qu'on ne peut toucher qu'au fer chaud.

Edmond et Jules de Goncourt.

Juillet 1853.

Elle a un père à qui elle dit : «Adieu, papa; lu viendras frotter chez moi dimanche. » — Elle a une mère qui prend son café au lait quotidiennement sur un poêle en fonte.

Elle est née avec l'instinct de la truffe, de l'acajou, du remise.

Elle prend son nom dans un roman taché de graisse.

Elle a des cartes en porcelaine, une

Léda en plâtre sur sa cheminée, un corset à la paresseuse, assez d'orthographe pour en mettre sur l'adresse d'une lettre, un appartement à double sortie. — Elle a une amie laide.

Elle préfère la guinée à la couronne, le ducat au ilorin, le carolin à la rixdale, la pistole à la piastre, le double aigle au dollar, la roupie au fanon, le ryder à l'escalin, Timpériab au rouble, le sequin au yaremlec, le napoléon à l'écu, l'or à l'argent.

Elle ne paj'e pas son propriétaire ; elle ne paye pas sa couturière; elle ne paj'C pas sa crémière; elle ne paye pas son porteur d'eau. Elle paye sa lingère. Son coiffeur se paye.

Elle a un entreteneur qui la paye, un monsieur qui la paye, un vieux

monsieur qui la paye, des amis qui la payent, et beaucoup d'autre monde qui la paye encore.

Elle a un amant de cœur qui ne la paye pas, mais qui paye, chez le parfumeur, le vinaigre et les savons.

Elle a des épitliètes à la portée de toutes les bourses. Elle écrit aux garçons dans les prix de 100 fr. : «. Si vous saviez, Albert, comme chaque jour, chaque heure, chaque minute, je remercie Dieu de vous avoir rencontré ! »

Elle vit le jour avec des gens qui ont une raie au milieu de la tête et l'esprit du journal du matin; la nuit, avec des gens qui n'ont plus de cheveux et qui ont l'esprit du journal du soir.

Elle a une portière avec qui elle

prend rabsiiitlie, et à qui elle pose des sangsues quand elle est malade.

Elle fait, en se déshabillant, les cartes à ses châteaux en Espagne.

Elle croit au diable, à la justice de paix, au payement des rentes.

Elle a une femme de ménage à qui elle oublie parfois de devoir, pour qu'elle dise : « Ah! Monsieur, c'est une bien honnête petite femme ! »

Elle s'entend avec la carte des restaurateurs pour aimer les petits pois quand il n'y en a pas encore, et le raisin quand il n'y en a plus.

Elle va au Palais-Royal, dans une baignoire, pour rougir à son aise, — dit-elle.

Elle n'aime pas à souper, parce que cela fatigue. Elle soupe, parce que

cela est son état. Elle n'aime pas qu'on la caresse, parce que cela chilfonne sa robe. Elle ne veut pas boire, parce que cela pourrait amener livraison avant payement.

Elle ne prend pas l'argent pour le lancer du côté où il roule. Elle le pose à plat sur le comptoir de la rue du Coq- Héron, côte à côte avec l'anse du panier. Elle fait l'amour pour se faire rentière.

Elle a une petite médaille de la sainte Vierge en argent, un chapelet en ivoire et du buis du dimanche des Rameaux au-dessus de ce lit qui bat monnaie.

Elle mange comme une vivandière.

Elle est bête. Elle est impertinente comme la bêtise.

Elle comprend les calembours et le lansquenet.

Celle-ci se lave les mains à souper dans du cliampag"ne à 8 francs la bouteille, disant que c'est de la piquette.

Celle-là, dans un déjeuner de bal masqué, s'écrie : « Quatre heures!

Maman épluche des carottes ! »

La Lorette est cinquième pouvoir dans l'État de par cette catégorie de parents mûrs, bercés par le Directoire, et qui ont gardé les chansons de leur père nourricier, paillards, verts et satyriaques, assez riches pour mettre quelques louis à une bonne fortune mensuelle, assez budgeteurs pour ne mettre l'article Femmes qu'à l'article Pertes au whist.

Il est des Lorettes réputées drôles.

Celles-là cassent les verres au dessert, les glaces au vin chaud, chantent du

Bérangcr au garçon, ou font le grand écart.

Il en est de môme de phtisiques qui vous menacent de mourir.

Toutes n'ont ni esprit, ni gorge, ni cœur, ni tempérament. Toutes ont même dieu : le dieu Cent-Sous.

Oli ! venez voir, courtisanes des grands siècles, venez voir, magnifiques prétresses de la Venus Eta^ra, qui marchiez dans le vice comme sur un tapis de pourpre, triomphantes, ô contemptrices du lendemain , vous qui faisiez votre métier au soleil « par amour de l'Amour », comme dit l'Antoine de Shakspeare, impératrices de luxure, qui « maudissez les coqs parce qu'ils annoncent l'aurore», venez voir ces Ménades ranîrées, et ces modernes

Aspasies ! Venez voir, venez voir, ce roman - Barème ! 0 grandes dédaigneuses du viager, venez voir ces créatures, vos petites - filles , détailleuses de volupté, dépouilleuses d'enfants, gratteuses de vieillesses, poétiques comme des tirelires! Venez voir, vous qui viviez votre vie sans savoir oii elle vous menait, ô vous qui jetiez le fond de votre coupe à l'avenir, et votre couronne fanée aux soucis qui s'empressent, et votre tête à toutes lés ivresses, et votre cœur à tous les vents, et vos lèvres à toutes les bouches , venez voir ce vice avare de lui-même, et cette maigre carottière: la Lorette !

Il porte au cou une cravate de la couleur de la dernière robe de soie de la dame.

'il a trois vertus : il s'habille vite; il ne laisse jamais son chapeau dans l'antichambre; il s'assied sur un carton à chapeau sans l'enfoncer.

Il entend toujours sonner; il a l'oreille au guet comme le domestique qui fait débauche avec la cuisinière sur le divan du maître.

11 a des bottes qui ne crient pas. Il est petit, mignon : un amoureux de poche. Il tient partout, sauf dans un pâté, comme Bébé.

lia chez lui, sur une planche, un volume dépareillé de M. de Foudras, la Guerre des Dieux de Parny, l'Art de mettre sa cravate, quatre paires de bottes vernies. Il a dans son secrétaire des factures de parfumeiie.

Il n'apporte rien au pique-nique de l'amour : il vit de la desserte. Il paye sa pension bourgeoise avec des cachets d'amour.

11 se sert du coiffeur de la dame; il a la blanchisseuse de la dame; il a le bijoutier de la dame.

Il donne à la dame — des conseils sur le mobilier, des conseils sur la

toilette, des conseils sur le diner, — les places de spectacle qu'on lui donne, — et de son style, quand besoin est.

Il donne encore à la dame, au jour de Tan, une Eve en papier gaufré, qu'il achète passage Joufiroy.

11 lui promet d'être riche, quand il est gris.

11 va chez le propriétaire,

Monte les lettres de chez le portier,

Porte les cartes,

Plaide en justice de paix,

Attend chez la marchande de modes,

Commande l'ordonnance chez le pharmacien,

Engage au mont-de-piété.

C'est un « au nom et comme fondé de pouvoir )> de la prostituée sans tarif.

j II fait mépris du mépris du monde.

\ 11 a de Vespasieii la philosophie scep-

] tique sur l'origine des choses et de

I l'argent.

i II oublie de payer les cigares à la

I bonne. Il n'a pas de monnaie pour les

I petits bancs.

j II vit de ce qu'une femme doit dire

de tel homme : « Il m'a eue; » et de

tel autre : « Je l'ai eu. >■< I II avait l'an dernier un pantalon noir

I et gris qui n'avait que deux carreaux

I en tout, des boutons de manchettes en

1 sequins. Il a une lorgnette en nacre

qu'il prête à la dame quand elle va au 1 spectacle.

i II se gante avec du 7 1/2.

I II a des chaussettes de soie et des

bretelles brodées.

Il a la conversation d'an danseur de théâtre.

Il dit comme Elleviou , aux femmes à côté desquelles il dîne : « Ma chère, vous avez la main presque aussi blanche que moi. »

Il dit d'une femme — non qu'elle a de beaux yeux, non qu'elle a la taille belle, non qu'elle a les dents blanches; il dit : « C'est une femme en velours. »

Il chantonne du Nadaud.

Il est habillé par un tailleur qui trouve moins cher de s'annoncer sur son dos que dans les journaux. C'est une réclame qui marche.

Il se promène aux Champs-Elysées.

Il sait les impures, les propriétaires et les usufruitiers. Il se donne pour

savoir les voitures, les chevaux et ce qu'ils traînent, les dog-cart et qui les mène.

Il aime les gâteaux et le thé le soir. Il mange au gâteau entamé.

Odorant, pimpant, coquetant, papillonnant, brossé, lissé, ciré, musqué, coiffé, blaireauté ; Rubempré qui ne fait pas de feuilletons, et qui n'a pas d'argent de poche! Zamore blanc!

Don Guerluchon de Bréda! Richelieu de louage !

11 ne voit pas plus les bouquets chez les bouquetières, que les bouts de cigare éteints sur la cheminée de la dame.

11 sait se garer du contre-temps, < cette ignorance du temps et de l'occasion )).

Il ne confond jamais ses heures avec celles de M. Plutus, et, s'il vient à \ft rencontrer dans l'escalier, il le salue.

Aux soupers du vieux monsieur, il veut bien faire le quatorzième.

Il n'est pas jaloux de ses jeunes amis riches.

Aujourd'hui surnuméraire , demain appointé.

C'étaient deux hommes politiques.

L'un avait été ambassadeur, l'autre le devenait. Ils étaient tous deux à causer confidentiellement, fauteuil contre fauteuil, toutes portes fermées. Un ami commun survint qui, voyant les deux diplomates ainsi causant, dit, — pensant qu'ils débattaient la question d'Orient ou les bases du Zollverein :

— Je vous dérange ?

— Non, mon clier, dit l'ambassadeur, vous pouvez rester; nous sommes en train de discuter si l'on doit porter ses décorations rue de Bréda.

Moi je dis oui, lui dit non; qu'en dites-vous?

Il paraît que l'ami dit comme l'ambassadeur, car le vieux monsieur chez la Lorette est toujours décoré.

Le vieux monsieur a l'âge où l'on marchande des Baudouin, où l'on se rase à quatre heures du matin, le matin d'un rendez-vous, où l'on achète les Œuvres badines de Piron ; l'âge où l'on a les oreilles moussues, où le valet de chambre sourit certains soirs en coiffant le maître, où l'on est revenu du mariage , où les cravates blanches vont bien, où l'on saisit sa

lorgnette quand M™° Octave se baisse, où les cheveux grisonnent, où l'on croit à la jalousie d'une maîtresse, où les femmes vous estiment, où les illusions recommencent , où l'on vous prend comme conseil pour marier une fille, où la bourse s'attendrit, où le cœur tombe en enfance ; l'âge où Mercure vous mène, en se moquant, à la Vénus à vendre.

Le vieux monsieur sait que le linge est la réhabilitation du vieillard, et arrive toujours de linge blanc vêtu des pieds au cou. — On en a cependant vu de très sales.

Quand il va à un rendez-vous, il a la bouche en cœur, la démarche juvénile, et donne sur sa route des poignées de main aux gens qui le saluent.

26 LE VIEUX xMONSIEUR.

Il s'informe de la santé de la bonne, qui lui fait les cornes comme une servante de Molière, et donne un morceau de sucre au kmgs-cliarles, qui aboie après les vieux.

Quand il entre, — le vieux monsieur est défiant comme l'expérience; — quand il entre, il inspecte les patères de l'antichambre, glisse l'œil sur la cheminée, sur les fauteuils, puis sous le lit; mais si par hasard il venait à regarder pins haut, et à ne pas voir Madame seule, il dirait comme ce mari : Jure-moi que tu ne m'as pas trompé !

Il veut un bon feu quand il arrive, des attentions de petits plats quand il dîne, de la complaisance, du thé noir, et la tète haute, et le côté droit du lit

LE VIEUX iMONSIEUR. 27

quand il a bien dîné. Il veut encore être aimé pour lui, et donnerait vingt mille francs à une femme pour être son amant de cœur.

Il se fait plaisantin dans le tête-àtète pour faire rire la Lorette, et remonte aux calembours de Carie Vernet.

Quand le vieux monsieur rencontre un jeune homme chez la Lorette, et que la Lorette les laisse seuls ensemble , le vieux monsieur croise une jambe, puis l'autre, regarde l'heure, et demande au jeune homme s'il a entendu le dernier sermon du père Lacordaire, ou lui raconte ses chasses au Raincy.

Quand le jeune homme est sorti, le vieux monsieur prêche pour son saint,

énumère à la Lorette les charmes de la foi gardée , les récompenses terrestres de la fidélité , et lui fait un cours de morale pour la prémunir contre ce qui est beau et ce qui est jeune.

Il est jaloux des gens qui ont des cheveux , jaloux des gens qui ont leurs dents, jaloux des gens qui n'ont pas de ventre, jaloux des gens qui portent des moustaches, jaloux des gens qui n'en ont pas encore, jaloux des gens qu'il rencontre, jaloux des gens qu'il ne rencontre pas, et boude les romans qui donnent toujours vingtcinq ans à l'amoureux.

Il se cache du monde , du soleil, des lumières. Il est amoureux de nuit et de mystère. Il lui faut l'hiver.

l'ombre d'une baig-noire. 11 passe les premières soirées du printemps à chercher sur la carte des environs de Paris un village utopique, loin d'une route départementale, communale, vicinale.

Il apporte à la Lorette de l'or tout neuf. Il fait porter à la Lorette, de chez Chevet, le premier régime de bananes; de chez Roques, le flacon en cristal de roche qu'elle a marchandé hier. Il a donné à la mère de la Lorette la porte d'une de ses maisons. Il fournit la Lorette de cigares.

Il paye, le soir, les vases de Saxe qu'un monsieur de passage a donnés à la Lorette, et qu'elle dit avoir achetés le matin. Il a eu, pour la Lorette, des billets le jour où M. de Musset a

été reçu de l'Académie. Il a désintéressé le patron que le frère de la Lorette avait volé. Il a fait venir à la Lorette un chien d'Angleterre et des coussins de cygne de la province d'Oran. 11 a promis à la Lorette de la faire débuter à Chantereine. Il a été voir, pour ce faire, un journaliste qu'il n'a pas vu depuis le collège. Il achète à la Lorette des fruits chez Malliez toutes les fois qu'il revient de la campagne.

Il porte une ceinture hypogastrique, met des bottes qui lui font mal, ceint des gilets de llanelle rose.

Le vieux monsieur se sait toujours attendu les mains pleines. Fleurs ou bonbons, ou babioles, peu importe, pourvu qu'il n'ait pas les mains vides; si bien qu'il lui arrive quelquefois

d'apporter le Constitutionnel, pour apporter quelque chose.

11 fait tout cela; il est tout cela. Et que fait à la Lorette ?

« La petite Lacour, — dit Champfort , — traitait ainsi le duc de La Vallière. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait : — Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille ! »

Ainsi il se met à genoux sur sa vieillesse, le misérable vieillard! Rivé au pieu, ce mot terrible dont l'argot a baptisé le lit des sales amours, il a fait de ses cheveux blancs le hochet de la Lorette; et puis, vient un jour où la femelle, rentée par lui, lui crache, brutale et cynique, ses dégoûts à la face : « Eh bien, vas en trouver une

autre, pour aimer un homme qui sent le rance! »

Et quelquefois, il a laissé, seule, auprès du feu, une belle jeune fille, sa fille, qui se demande, le cœur gros, pourquoi son père sort tous les soirs après dîner, — et si c'est qu'il ne l'aime plus?

Les Messieurs de passage sont le casue). de la Lorette.

Les Messieurs de passage se trouvent à point, quand la Lorette a besoin d'une robe de trois cents francs, d'une dentelle de quatre louis, — ou de vingt francs !

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